CONFÉRENCES DONNÉES

DANS LA SIXIÈME DÉCENNIE 2004-2014



Jeudi 14 octobre 2004
Humanisme et barbarie, de Cicéron à Guillaume Budé
Emilia NDIAYE, maître de conférences à la faculté des Lettres d’Orléans

Dès l’introduction, Mme Ndiaye a précisé la notion d’humanisme face à celle de barbarie, tout en reconnaissant l’anachronisme des termes. En effet le mot humanisme, au sens large d’accomplissement de l’homme, ne date que du XIXe siècle, tandis que le mot barbarie n’avait guère dans l’Antiquité qu’une valeur géographique.

Le point de départ de ces réflexions a été la lecture de Cicéron, car c’est lui qui a donné une valeur précise à ces notions, plus exactement en opposant l’humanus au barbarus. On sait que ce dernier terme est la transcription du grec barbaros désignant celui qui bafouille ou qui parle mal le grec, c’est-à-dire l’étranger. L’opposition sera binaire : Grec / non Grec, esprit clair d’une part, doué de logos qui désigne à la fois parole et raison, obscurantisme de l’autre, si bien que le Grec devient le "non barbare". On passe insensiblement d’un concept géographique au concept linguistique, puis à un concept d’ordre moral, lequel s’est construit a posteriori, donnant une dimension politique : le sentiment de l’unité du monde hellénique s’est constitué par réaction contre la foule des autres peuples jugés non civilisés. Mme Ndiaye fait remarquer au passage, d’abord que la langue grecque n’a pas de vocable spécifique pour désigner la notion d’humanisme, mais seulement des termes approchants, ensuite que les Romains étaient des Barbares aux yeux des Grecs. La première rupture a donc été la conquête de la Grèce par Rome : fallait-il y voir le signe —improbable— d’une défaite de la civilisation? Le travail de Cicéron consistera donc à moduler cette opposition binaire et à la remplacer par une opposition ternaire : c’est-à-dire les Grecs et les Romains ensemble face aux Barbares. Son effort visera d’abord à accentuer l’opposition entre Rome et les peuples barbares et surtout à se démarquer de ceux-ci. Les Gaulois en sont des exemples symboliques.

Dans le discours cicéronien se construit une nouvelle antithèse entre le Romain humanus et le Barbare inhumanus ou ferox, toujours considéré comme un « sous-homme ». L’humanitas, c’est le fait de se comporter en civilisé, ce qui inclut la politesse, la dignité, la culture. En même temps, Cicéron a voulu revendiquer l’existence d’une civilisation romaine à côté de celle de la Grèce; il a cherché à promouvoir face à l’hellénisme une latinitas en rien inférieure, avec son éthique des virtutes où la gravitas l’emporte sur la frivolité grecque, comme en témoigne un passage du Pro Archia où il est question des artes ad humanitatem, du savoir qui conduit à un comportement d’homme. L’effort de Cicéron va porter également sur la langue latine qui obtient une légitimité, voire un certain prestige, grâce surtout à la renommée de son éloquence. Cela dit, l’examen de l’antithèse entre civilisé et barbare demande quelque prudence : la frontière entre ces deux notions est poreuse et l’on a de nombreux cas d’assimilation desdits Barbares (à ce sujet il faut rappeler que les Latins n’ont jamais connu dans leur histoire le racisme). En revanche il a existé un danger de contamination par la barbarie ; ce problème a été justement posé par Cicéron dans les Tusculanes, à propos des spectacles de gladiateurs : sans doute ceux-ci ont un côté indiscutablement inhumain, mais ils ont aussi une fonction d’ordre cathartique, car la barbarie est circonscrite dans l’arène et, de ce fait, exclue de la cité.

Dans un large panorama historique, Mme Ndiaye montre que ce schéma antithétique va se modifier avec l’extension de l’empire romain, d’abord de l’intérieur et ensuite avec les progrès du christianisme. D’une part certains écrivains, comme Juvénal ou Sénèque, vont dénoncer une sorte de "barbarie interne", tandis que d’autres (comme Martial) tendent à valoriser le naturel de "barbare / bon sauvage". Avec l’arrivée des "Africains", tels Apulée et plus tard Saint-Augustin, l’opposition traditionnelle s’estompe et laisse la place à une opposition sur le plan religieux ; le Barbare devient le paganus, l’incroyant, par rapport au Chrétien qui représente l’humanus. Et ce qui complique les choses c’est le fait que les Barbares peuvent être eux-mêmes des Chrétiens et éventuellement se comporter en « vrais Barbares » (ainsi les Vandales). Dans cette situation, que deviennent les auteurs anciens « païens » ? C’est alors qu’intervient une redéfinition de l’humanisme antique. Pour montrer l’« humanité » de ces écrivains — aussi bien grecs que latins — on a pu dire qu’ils étaient « chrétiens sans le savoir », ou montrer qu’ils avaient défendu des valeurs d’« humanité », les mêmes qu’on retrouve dans l’univers chrétien ; on a parlé de la lutte permanente contre les Barbares, quels qu’ils soient, extérieurs ou intérieurs, forts de leurs conquêtes ou de leur ignorance, de la continuité d’une pensée propre à l’Homme, de ce que Pétrarque appelait « la sagesse commune des hommes ».

Cette référence a donné l’occasion à Mme Ndiaye de faire la liaison avec l’humanisme du XVIe siècle, en prenant comme exemples deux textes, le premier dû à Erasme, le second à Budé. Le premier est un écrit de jeunesse, intitulé Liber antibarbarorum, véritable dénonciation des théologiens et scolastiques, sévère à l’égard des faux savants, des « théologastres » cantonnés dans les abstractions et les arguties, et traitant de barbares tous les humanistes non-italiens (et bien sûr les Français!). Erasme, avec un talent réel de polémiste, leur renvoie le compliment en discréditant ces « jargonneurs qui écorchent le latin » et refusent de retourner aux sources antiques. Mme Ndiaye insiste sur la portée morale du texte érasmien, et en même temps sur la leçon de l’humanisme de la Renaissance : apprendre à bien parler, c’est apprendre à bien penser et, par conséquent, à bien vivre ; le savoir doit nous conduire à une « vie plus humaine » (l’adjectif humanus trouve enfin ses deux acceptions fondamentales). Cependant Erasme nous met en garde : le savoir peut engendrer l’orgueil, avec des conséquences plus graves ; l’idéal serait de lier la connaissance antique à la « caritas » chrétienne. À l’opposition entre chrétiens et païens, Erasme substitue une opposition entre chrétiens humanistes et pseudo-savants.

Guillaume Budé lui fera écho dans un dernier texte, une sorte de testament sur Le passage de l’hellénisme au christianisme, jetant un regard critique sur l’Antiquité qui peut être porteuse de fausses valeurs. Budé insiste sur la responsabilité des humanistes dans les excès de la Réforme, reconnaissant qu’ils n’étaient pas à l’abri de la barbarie — et ce, avec un pressentiment lucide, dès l’Affaire dite "des Placards".

Mme Ndiaye a résumé dans sa conclusion le chemin parcouru : de l’antithèse parfaite entre le barbare bafouilleur, cruel, ignorant et l’humaniste digne d’admiration, on arrive à l’idée que ledit barbare peut très bien parler latin et grec et de masque en masque se révéler « notre semblable, notre frère ».

Après avoir cité Lévi-Strauss et Bernard-Henri Lévy, dont La barbarie à visage humain reste vingt cinq ans après cruellement actuelle, Mme Ndiaye a terminé sa conférence par une très belle phrase de Léopold Sedar Senghor sur la négritude — autre visage de l’humanisme — et sur le « rôle ingrat de métis culturel », rôle nécessaire en face des innombrables dangers, du totalitarisme à toutes les formes d’intégrisme.



Mardi 9 novembre 2004
Tant qu’il y aura des élèves
Hervé HAMON, écrivain

D’emblée l’auteur a refusé l’étiquette de sociologue que la presse lui attribue parfois (justement le président Alain Malissard, dans son propos de présentation, avait décrit le livre comme « un roman à la fois attachant, documenté et tonique »). Il reconnait modestement avoir travaillé « sans compétence particulière, de manière irresponsable, comme un simple citoyen qui se contente d’observer les faits ». Sa méthode est simple : il s’agit d’abord d’une enquête menée dans soixante établissements d’enseignement secondaire divers, les mêmes qu’il avait visités avec Patrick Rothman il y a vingt ans, en vue de rédiger Tant qu’il y aura des profs, enquête doublée de trois cents entretiens non directifs émanant uniquement de volontaires. Ce “libre parcours” dans les lycées et collèges a duré trois ans.

Hervé Hamon livre alors quelques remarques essentielles, surtout par comparaison avec le constat fait en 1984 :
1°- A cette époque un certain nombre de collèges étaient à l’abandon, dans tous les sens du terme, en général situés en zone suburbaine, avec des phénomènes constants de violence dont on ne parlait jamais. Aujourd’hui, la banlieue, c’est pire, mais le collège, c’est nettement mieux ; et c’est sans doute là un des effets heureux de la décentralisation.
2°- Autre point positif : l’évolution réconfortante des lycées d’enseignement professionnel, autrefois parkings à chômeurs aux formations souvent désuètes ; ce sont actuellement des établissements performants, notamment dans le domaine industriel où le personnel enseignant s’est montré capable de bouger.

Cependant ces constatations optimistes doivent être relativisées par une vue d’ensemble.

S’il est vrai que, comme on l’a répété, "le niveau monte", que le nombre de bacheliers a doublé en vingt ans, qu’il y a eu un gros effort d’investissement de la part des collectivités, mais aussi des familles et des élèves (dont le métier est plus dur qu’autrefois!), en revanche notre système scolaire n’est pas exempt de critiques et, par comparaison avec ceux des autres pays européens, nous ne sommes pas les meilleurs, loin de là. Certes « le peloton roule plus vite, mais les écarts se creusent ».

Selon Hervé Hamon, notre école présente trois défauts majeurs : d’abord elle est injuste socialement (depuis longtemps on dénonce le nombre insuffisant d’étudiants issus de milieux modestes) ; le « collège unique » des années soixante n’a jamais été qu’une utopie ; en réalité nous avons « une école à 40 vitesses » et qui répond à une « vision monolithique de la réussite », sur un modèle hiérarchique avec, au sommet, « le futur X-Mines-Ponts » ; la répartition des filières et l’orientation des élèves trahissent un système hypocrite, totalement insatisfaisant, dans lequel règne une sorte d’omerta.

En second lieu cette école apparaît fortement sexiste, ce qui est regrettable, car les filles « s’adossent à l’institution, mais ne touchent pas les dividendes de leurs efforts ». Hervé Hamon salue au passage la réussite scolaire actuelle des jeunes filles, de plus en plus accrocheuses, et reprend sa métaphore familière pour montrer l’inégalité des filières offertes : "les garçons ont droit à la carte, mais les filles au menu"!

Troisième point : notre école n’est pas exempte de discrimination ethnique. Deux exemples frappants d’établissements antithétiques, Janson de Sailly et Clichy-sous-Bois ; le premier pur jus XVIIIe, le second patchwork black/beur. Hervé Hamon s’interroge sur le comportement des usagers de l’école et constate qu’un tiers de ceux-ci contournent la carte scolaire, soit légalement par le jeu des options, soit en trichant, ce qui pose un problème d’ordre républicain par rapport aux pays voisins. Or la mixité scolaire — et donc sociale — devrait être un des grands enjeux.

Dans un dernier temps, Hervé Hamon s’est demandé ce qui pouvait faire bouger l’école. Sans entrer dans l’inutile querelle entre savants et pédagogues, l’urgence lui paraît de mettre au premier plan la transmission du savoir-faire au lieu de valoriser le "savoir académique". Plusieurs obstacles bloquent le système : d’abord la gestion inefficace des ressources humaines dans l’Education Nationale, qui considère à tort que les fonctionnaires sont interchangeables, ensuite la liberté illusoire de l’enseignant (il était le roi dans sa classe, aujourd’hui « le roi est nu et il souffre ») ; enfin le fait que les enseignants, comme tous les usagers de l’école, manquent d’instruments d’appréciation et d’analyse. « Une culture professionnelle est aujourd’hui à réinventer. »

Un débat s’est alors instauré, avec plusieurs questions, sur l’enseignement des I.U.F.M., sur l’encadrement des collèges, sur la comparaison avec le système anglais (qui donne au chef d’établissement le droit d’embaucher son personnel), sur la redéfinition des obligations de service des professeurs, sur la difficulté du dialogue entre enseignants, syndicats et ministère. Si, en majorité et à titre individuel, l’enseignant serait prêt à accepter le changement, ses représentants s’accrochent farouchement au statut de fonctionnaire. « Il est certes très difficile, dit en substance Hervé Hamon dans sa conclusion, de bouleverser d’en haut les habitudes et les mentalités. L’arrivée des jeunes générations de professeurs mériterait une mise à plat au grand jour de tous les problèmes ; le "projet Thélot", avec ses propositions de contrats, était sans doute une avancée, mais les grandes décisions sont d’ordre politique. Or l’instant présent incite à la prudence, une prudence timorée ; la réforme Fillon risque d’accoucher d’une souris. »

Conclusion provisoirement pessimiste de la part d’un témoin qui a pourtant trouvé dans ses rencontres avec les élèves et les professeurs de solides raisons d’espérer.



Mardi 14 décembre 2004
Pétrarque et la Pléiade : un jeu complexe, attirance et rejet
Michel LAGRANGE, professeur honoraire agrégé de lettres classiques, écrivain

 Mme Marie-Hélène Viviani, en présentant le conférencier, a évoqué ses débuts en poésie — salués par Pierre Emmanuel, René Char et Yves Bonnefoy — et son œuvre actuelle, en particulier les “illustrations” de ses peintres préférés comme Soulages ainsi que l’artiste orléanais Bernard Foucher, sans oublier sa passion pour la poésie italienne.

M. Lagrange, dans la première partie de son exposé, a situé la Renaissance française dans le domaine littéraire, caractérisée à la fois par une référence constante à l’Antiquité et un rejet radical du Moyen-Age, « une insolite ardeur à refuser le génie national », disait Gérard de Nerval. Un seul poète échappera à cet ostracisme : Marot, qui passe pour avoir rapporté le sonnet d’Italie. Mais c’est sans doute Jacques Pelletier du Mans, humaniste et poète, premier imitateur de Pétrarque, qui, après avoir rencontré Du Bellay, puis Ronsard, donnera l’impulsion à ce mouvement appelé d’abord la Brigade, avant d’être consacré sous le nom de Pléiade, en référence aux sept poètes alexandrins. M. Lagrange rappelle l’enthousiasme des "collégiens" de Coqueret et de Boncourt, la bataille en faveur du français contre le latin, le manifeste de 1549, la célèbre Défense et illustration de la langue française, ouvrage commun signé du seul Du Bellay et souvent calqué sur une défense de la langue toscane d’un certain Speroni. Cette défense est aussi un plaidoyer en faveur de l’imitation, laquelle n'est pas incompatible avec la création et à laquelle Faguet donnera le joli nom d’innutrition.

Tous ces jeunes talents n’ont d’yeux que pour l’Italie, qui a un siècle d’avance sur la France et qui a déjà produit des chefs-d’œuvre reconnus comme la Vita nuova de Dante. Mais leur modèle — on peut même dire : leur référence sacrée — c’est Pétrarque (né en 1304), qui fut à la fois un grand humaniste, auteur de nombreux ouvrages en latin, et le premier poète lyrique moderne, ayant choisi de promouvoir la langue toscane. Son recueil des Canzoniere, des sonnets pour la plupart, s’articule, autour de la figure emblématique de Laure (Laure de Noves rencontrée à Avignon en 1327), en deux parties : avant et après la mort de la dame. M. Lagrange fait remarquer que, si ce chant d’amour platonique a eu tant d’écho en France à cette époque, c’est qu’il y retrouvait ses racines, le temps des troubadours et de la fine amors. Pétrarque, qui relie angélisme et érotisme, passion et souffrance, va alimenter le lyrisme pour des siècles, et Laure va inspirer pour longtemps les rêveries idéalistes, à commencer par la Délie de Maurice Scève.

Dans la France d’Henri II et jusqu’en 1553, c’est le culte triomphant du pétrarquisme, qui passe obligatoirement par l’imitation, de Pétrarque mais aussi de ses imitateurs (dont le plus imité est Bembo). On peut parler d’un code avec ses impératifs : le dévouement à la maîtresse imaginaire, les contraintes formelles, les figures de style obligatoires, mais aussi une recherche de la distinction et une conception nouvelle de l’amour et de la beauté. M. Lagrange a passé en revue l’attitude des principaux poètes de la Pléiade pendant cette période du « pétrarquisme conquérant ». Ronsard l’a parfaitement acclimaté : il a rencontré à la cour de Blois en 1545 sa Laure, c’est-à-dire Cassandre Salviati, au prénom qui fleure bon l’Antiquité ; sept ans plus tard, il compose Les Amours de Cassandre où se fondent l’érudition et la préciosité avec une certaine grâce. Du Bellay avait devancé Ronsard en publiant en 1550 L’Olive — recueil adressé à une fictive Mlle de Viole — dont une vingtaine de sonnets suivent Pétrarque de près. Les autres membres de la Pléiade partagent la même attitude : Baïf, né à Venise, écrit certains poèmes en italien, Rémi Belleau, qui séjourna à Naples, imite Sannazar, Pontus de Tyard, qui finira évêque de Chalon-sur-Saône, compose dès 1549 Les Erreurs amoureuses, poème baigné de néo-platonisme. Etienne Jodelle, connu surtout par ses expériences théâtrales, dédia un recueil de sonnets à l’objet d’un amour impossible.

Après l’âge d’or du pétrarquisme, ce fut l’âge d’airain, où les poètes français du XVIe siècle manifestèrent une certaine défiance, voire un rejet. Ce fut le cas de Ronsard, au nom de la sincérité, de la primauté accordée au tempérament, au nom d’une inspiration plus familière, puisée entre autres dans Anacréon ou dans Horace et de la conception d’un amour moins désincarné, plus proche de la sensualité, comme on le voit dans Les Folastries. M. Lagrange cite un vers extrait du Voyage de Tours et qui apparaît comme un symbole de l’Anti-Pétrarque: La rose à la parfin devient un gratte-cul (!). Du Bellay avait dès 1553 marqué ses distances :

J’ai oublié l’art de pétrarquiser,
Je veux d’amour franchement deviser,
Sans vous flatter et sans me déguiser…

Les adorateurs du chantre de Laure ont brûlé ce qu’ils avaient adoré et se sont rapprochés de Boccace et de son climat sensuel, plus adapté à notre sensibilité et à notre esprit gaulois...

Dans sa conclusion, M. Lagrange, nous invitant à réfléchir sur les rapports complexes entre création et imitation, rappelle quelques principes : d’abord, au XVIe siècle, le poète vit dans la culture antique ; le problème de la vérité individuelle ou du "je" ne se pose pas, seul compte le poème ; l’imitation n’est qu’un moyen pour acquérir une maîtrise, c’est-à-dire une étape nécessaire ; le seul objectif, c’est de dépasser ses modèles.

« Pétrarque a été pour les poètes de la Pléiade l’image du Père, une image forcément reniée, mais il a permis à notre Renaissance de renaître plus vite ; en un mot, il a été notre éclaireur. »



Jeudi 20 janvier 2005
La Guerre des Gaules et l’archéologie
Christian GOUDINEAU, professeur au Collège de France

M. Goudineau est l’auteur de nombreux ouvrages sur la Gaule, à la fois érudits et fort accessibles, comme le Dossier Vercingétorix ou Par Toutatis, que reste-t-il de la Gaule ? sans parler de la toute récente Enquête de Lucius Valerius Priscus, véritable roman d’aventures écrit sur de solides bases historiques et archéologiques.

M. Goudineau a commencé par faire un tableau de la Gaule indépendante au premier siècle avant notre ère (c’est-à-dire en dehors de la Narbonnaise déjà romanisée), dont le Rhin marque la frontière septentrionale et qui comprend la Belgique, la Celtique et l’Aquitaine. Sur ce vaste territoire se sont installés des peuples nombreux, différents, parfois rivaux à tel point qu’on peut parler d’une « mosaïque d’une soixantaine de tribus ». Cependant quatre peuples dominent : les Rèmes, les Arvernes, les Séquanes et les Eduens ; ces derniers ont une grande influence, car ils ont constitué une fédération avec leurs voisins (dont les Carnutes) et contracté une alliance avec Rome ; le Sénat va jusqu’à les saluer du titre rarissime de « frères du même sang » ; les relations sont si étroites que, lors d’une incursion du Germain Arioviste en Franche-Comté, le chef éduen Divitiac ira directement négocier à Rome.

M. Goudineau a consacré la première partie de son exposé à la stratégie de César. Au sortir de son consulat, en 59 av. J.-C., il devient gouverneur de la Cisalpine et de la Transalpine. Il n’avait pas, semble-t-il, de vues sur la Gaule dite Chevelue ; son projet était plutôt de se lancer sur le Danube. Or, au printemps de 58 av. J.-C., il apprend que les Helvètes, conduits par Orgétorix, ont décidé d’émigrer vers la Saintonge. César leur barre la route en terre éduenne, non loin de Bibracte (exactement à Montmort, près de Toulon-sur-Arroux). Les chefs gaulois le prient alors de régler le cas d’Arioviste, toujours menaçant. César aussitôt marche sur Besançon (Vesontio, capitale des Séquanes), bat Arioviste près de Mulhouse et repousse les Germains outre Rhin. Il aurait pu s’en tenir là ; il va, au contraire, enchaîner campagne sur campagne : la première année (c’est-à-dire en 57 av. J.-C.) contre les Belges, tandis qu’un de ses lieutenants va en Normandie ; en 56 av. J.-C., outre une seconde expédition en Belgique, César est accroché plus sérieusement par les Armoricains, plus particulièrement les Vénètes (se livre alors une grande bataille navale), tandis que son lieutenant Crassus réduit l’Aquitaine. En 55 av. J.-C. a lieu une grande campagne en Belgique et sur le Rhin, puis une expédition en Grande-Bretagne (qui, d’ailleurs, tourne mal et qui sera effacée par le succès de l’année suivante). Jusqu’au début de l’année 52 av. J.-C., en dépit de la révolte d’Ambiorix, chef des Éburons (aujourd’hui en pays wallon), César entreprend une grande campagne de pacification, mais ne voit pas venir la grande insurrection gauloise, animée par Vercingétorix, et qui débute par le célèbre « massacre de Genabum ».

Pendant cinq ans, César a dirigé les opérations : à partir d’une large région au centre de la Gaule, il a lancé des expéditions rayonnantes. L’année 52 av. J.-C. va l’obliger à se contenter de réagir face à la stratégie de Vercingétorix. Il ne reprendra la main qu’au siège d’Alésia, dont le site se trouve bien à Alise-Sainte-Reine, en dépit des controverses.

C’est alors que M. Goudineau fait intervenir l’archéologie. Il nous montre comment celle-ci, avec ses disciplines annexes, peut éclairer, éventuellement corroborer ou infirmer les déclarations de César. Il prend comme premier exemple l’archéologie sous-marine, qui a exploré plus de 400 épaves, dont les plus anciennes remontent au VIIIe siècle av. J.-C. Le plus grand nombre de ces épaves se situe entre 150 et 50 av. J.-C., autrement dit cent ans avant la conquête de la Gaule, ce qui révèle un commerce considérable ; on estime qu’il a pu y avoir entre 300 000 et 600 000 amphores italiques importées chez nos ancêtres, grands consommateurs de vin. Les fouilles de Bibracte (au mont Beuvray), réalisées au XIXe siècle par Bulliot, ont exhumé une quantité énorme de débris de vases et coupes campaniennes.

La numismatique se révèle également d’un grand intérêt. Un changement notable a dû se produire aux environs de 120 av. J.-C., et d’abord chez les Eduens : les pièces en or, de dessin spécifiquement celtique, ont été remplacées par des pièces d’argent présentant une iconographie réaliste ; il s’est créé une zone d’échange avec "monnaie unique", car le denier gaulois a été aligné sur le denier romain et la drachme grecque. D’autres indications précieuses ont été fournies : certaines pièces présentent des dessins d’entraves ; il s’agit bien d’un témoignage sur l’esclavage, un des pôles du commerce entre Italie et Gaule.

L’étude des traces au sol livrées par la photographie aérienne indique que, dès le IIe siècle avant notre ère, les fermes avec leur enclos et leurs champs avaient adopté un plan régulier, ce qui implique un certain niveau de développement agricole, et qui est confirmé par les sciences annexes moins connues, comme la carpologie (l’étude des fruits de la terre et de leurs graines) ou la paléozoologie. En examinant les ossements des animaux, les spécialistes ont modifié notre image du Gaulois : il n’est pas chasseur, mais éleveur (plutôt le porc que le sanglier!) ; il avait dans son cheptel des chevaux de deux races, autochtone et italique, preuve qu’il y a eu, bien avant César, une sorte de pré-colonisation du fait des échanges.

Il ne faudrait pas oublier l’apport de l’archéologie traditionnelle : les fouilles de Bibracte ont mis en lumière l’ampleur de l’oppidum éduen (sur plus de 220 hectares), une urbanisation déjà moderne et une technologie "de pointe" dont l’exemple le plus visible est le murus gallicus inexpugnable, l’ensemble représentant un effort économique énorme.

M. Goudineau, abordant sa conclusion, nous a invités à comparer, cartes à l’appui, les opérations militaires de César et la zone centrale de la Gaule, celle qui correspond à la concentration des amphores, des monnaies et des agglomérations urbaines : on se rend compte alors que César a organisé en grande partie sa conquête sur des bases économiques. Mais de cela, il n’en dit rien dans le De Bello Gallico, où les allusions à l’économie sont fort rares ; son ambition était de créer une forme personnelle de récit dont l’épisode majeur était fondé sur l’antagonisme avec Vercingétorix (à ce sujet, M. Goudineau avance le mot de "western"). Un chef de guerre, aristocrate descendant d’une illustre famille ne parle pas d’intendance, mais de gloire.



Jeudi 17 mars 2005
Peut-on parler d’une décadence de la langue française ?
débat avec M. Marc BACONNET, doyen honoraire de l’Inspection générale et membre de la Commission ministérielle de terminologie et néologie, M. Gabriel BERGOUNIOUX, professeur à la faculté des Lettres d’Orléans, Mme Yveline COUF, professeur de lettres classiques en Collège.

Pour engager la réflexion, quelques textes ont d’abord été proposés.

1803 — Claude-Bernard PETITOT, Inspecteur-Général de l'Université Impériale, dans l’avis préliminaire de sa réédition de la Grammaire de Port-Royal :
« Les progrès et la décadence d'une langue sont inséparables des progrès et de la décadence du goût. Pour s'assurer de l'état d'une langue, il faut examiner si, depuis sa fixation, l'on n'a point altéré son génie, en introduisant de mauvaises constructions, en inventant de nouveaux mots, en détournant l'acception des termes admis, en confondant les genres de style : voilà les signes auxquels on reconnoît la décadence des langues. »

1963 — Pierre CLARAC, inspecteur général de l’Instruction publique, dans son ouvrage L’Enseignement du français :
« Ce qui est grave, c’est que tant de Français se montrent incapables de choisir eux-mêmes les mots simples et précis qui traduiraient fidèlement leur pensée. Ils ne s’expriment que par slogans et dans un style de confection. Des constatations de l’histoire se dégage une connaissance des tendances profondes de la langue qui permet d’en surveiller l’évolution et de choisir entre les audaces heureuses et les aberrations. « La langue va vite, trop vite, disait Ferdinand Brunot. Il importe de la retenir. Mais le seul moyen d’y réussir serait de distinguer entre les nouveautés, d’accepter celles qui sont utiles et de s’opposer aux autres par de bonnes et solides raisons. » Parmi les fâcheuses tendances du français contemporain, il faut surtout réagir contre celle qui risque de ramener son expressive diversité à la sécheresse des langues primitives. Comment ne pas s’inquiéter de voir disparaître des temps et des modes indispensables pour suggérer certaines nuances auxquelles on finira par devenir insensible, car tout appauvrissement du langage entraîne tôt ou tard une atrophie de la pensée. »

2003 — Bernard CERQUIGLINI, dans son intervention au séminaire international sur les études françaises de juin 2003 :
« Il convient de lutter activement contre le défaitisme et contre le discours de la décadence. Le français a comme principaux adversaires la plupart de ses défenseurs : associations de défense du français, chroniqueurs mondains, conférenciers de deuxième ordre, etc. Beaucoup d’écrivains vendent des livres sur ce principe de la décadence de la langue française. Je me rappelle une conférence que je donnais avec mon amie Henriette Walter sur l’état du français. La salle était très hostile, car les participants avaient payé pour entendre que tout allait mal ; or nous disions que le français n’avait jamais été autant écrit et parlé. Il faut absolument s’opposer à ce discours sur la décadence qui date du XVIIIe siècle. Quand Marc Fumaroli parle de l’époque où l’Europe parlait français, il s’agissait des intellectuels des châteaux. En réalité, seuls 2,5 millions de personnes parlaient effectivement le français dans notre pays. Par ailleurs, grâce à l’électronique, on n’a jamais autant écrit le français. Les machines tournent et constatent le néologisme foisonnant du français. Il me semble que l’on crée entre 30 000 et 35 000 mots chaque année. J’ai, bien entendu, tendance à faire montre d’un optimisme un peu naïf. Il existe sans doute des côtés plus sombres. Toujours est-il qu’il serait très intéressant de faire un bon bilan de la situation. Nous ne manquons pas d’information pour cela. Tous les ans, le Haut Conseil de la francophonie et l’Organisation internationale de la francophonie publient un rapport annuel sur l’état de la langue française. Par ailleurs, la Délégation à la langue française rend son rapport au Parlement de la République française sur l’état du français en France et dans les autres pays. Ces deux rapports sont faits en étroite relation. Les Québécois réalisent également des enquêtes. Une vaste compilation des données disponibles nous montrerait sans doute que le français n’est pas en péril dans sa vitalité, mais peut-être dans certaines de ses ambitions. »

2004 — François TAILLANDIER dans son essai Une autre langue, Flammarion, coll. "L’Atelier du roman" :
« La langue française — qui osa un moment prétendre à l’universalité pour des raisons qui lui eussent été intrinsèques et en quelque sorte naturelles —  est aujourd’hui contrainte de reprendre acte de sa relativité, de son particularisme, lesquels n’ôtent rien à sa substance, à sa splendeur, à la richesse des processus d’édification personnelle que propose sa littérature. Pour la société européenne mondialisée dans laquelle tout nous convie à vivre, ce français-là est une langue autre. A l’intérieur même de nos frontières, il le devient à toute allure pour ses immigrés, pour sa jeunesse. Il ne meurt pas, puisqu’il est dans les livres ; mais il ne dispose et ne disposera plus d’aucune prévalence. […] De la perméabilité accrue de notre langue, de cette échappée du vivant hors les bornes d’un ordre ancien, je crois qu’il ne faut pas s’alarmer. […] Ce qui est alarmant, ce n’est pas que l’ordre ancien soit déserté ; c’est ou ce serait qu’on ne lui substituât rien. Ceux qui comme moi sont attachés à cet héritage, ceux qui pensent qu’il y a dans le français classique quelque chose de beau, de grand, d’essentiel , non pas à défendre mais à proroger, devront achever leur deuil et se poser des questions nouvelles ; se demander ce qui doit être préservé et transmis. […]
La difficulté du temps présent est qu’il nous demande, pour en relever les défis, d’être à la fois conservateurs et modernes, de refuser à la fois la déploration, le discours de la catastrophe, et l’approbation systématique du nouveau pour le nouveau, du mouvement pour le mouvement. Nous sommes contraints à ce grand écart. Il faut être conservateurs parce que les forces qui travaillent aujourd’hui notre monde — les forces de la technologie et de la marchandise parvenues au stade de l’ambition totalitaire — s’exercent dans le pire sens : elles jouent contre l’espace et le temps intérieurs, elles jouent contre la distance et les protocoles que l’individu doit interposer entre le monde et lui pour être libre. […] Mais il faut être aussi modernes, au risque de s’y perdre, afin de savoir ce qui se joue dans les âmes conviées au nouveau banquet, quels désirs assurent leur adhésion, quelles peurs sécrètes y persistent.
Le français classique, le français international du XVIIIe siècle, et d’une certaine façon le français de l’actuelle francophonie, nous les avons aimés, nous les aimons.Pourquoi ? parce que qu’ils créaient ou créent un monde commun. Et c’est le défi d’aujourd’hui. Il y a toujours, il y aura toujours un monde commun. Mais nous n’avons pas envie qu’il soit exclusivement ou fondamentalement constitué par l’anglais véhiculaire appauvri, les phrases toutes faites (et mal faites) de la télé. […] C’est l’à-peu-près qui est désolant, c’est en quoi il faut le combattre. Ce n’est pas à la langue qu’il nuit : c’est à nous. C’est nous qui perdons, et non la langue, lorsque nous parlons mal. […]
Une société humaine digne de ce nom est précisément faite de règles, parfois incommodes, qui peuvent paraître inutiles et que l’on observe cependant. Ce qu’un certain état historique du français porta de meilleur, ce fut l’idée d’une langue précise et codifiée, délimitée, susceptible de constituer l’échiquier devant lequel des individus civilisés se rencontrent pour échanger autre chose que des bouffées de sentiments, des reniflement de derrières ou des horions. […] Rien de plus authentiquement démocratique, en somme, que cette tradition académique continuellement accusée d’élitisme par un progressisme en toc, qui semble avoir perdu toute velléité de jamais rien réexaminer. […] Rien de plus soucieux de l’égalité des personnes et des droits que la langue académique, ce thesaurus soigneusement administré au cours des âges par des messieurs continuellement traités de gâteux ou de perruques, et accusés d’avoir trente ans de retard sur l’évolution de la langue, alors que c’est justement ce retard, ce décalage, cette prudence, qui sont précieux dans un monde affligé de néopathie. »

Dans son propos d’introduction, le président Alain Malissard a souligné d’abord l’actualité du sujet, lequel coïncidait avec la semaine de la Francophonie, puis, rappelant l’intérêt pour le film l’Esquive, s’est interrogé sur ce nouveau langage métissé, ce “volapük très tendance”, ou au contraire “ce français abâtardi” selon certains : s’agit-il d’une mode, d’une décadence irrémédiable, d’une protestation récurrente (on signalait le phénomène déjà en 1803!), ou au contraire d’un renouvellement, signe de bonne santé? La parole fut donnée aussitôt aux trois intervenants.

La notion de décadence est difficile à cerner et trop souvent sujette à polémiques stériles, rappelle M. BACONNET. Il y a dans l’évolution de toute langue trois situations en parallèle : une situation de décadence, qui peut être réelle, une situation de déclin, et une situation d’explosion et d’enrichissement, les trois pouvant cohabiter. » La première notion implique un jugement moral ; on peut effectivement s’en inquiéter, quand il y a déperdition sans contrepartie, par exemple dans le cas de relâchement abusif, de perte de la correction avec “incivilités linguistiques”, envahissement de langages parallèles codés, avec, en fin de compte, le flou et l’incompréhension, chacun restant enfermé dans sa bulle de sabir. Toutes ces transgressions, on a essayé, bien sûr, de les prévenir et de les contenir, mais, actuellement, on assiste à une accélération de l’envahissement de termes anglo-saxons, surtout dans le domaine technologique et scientifique, phénomène amplifié par la médiatisation. La notion de déclin est un simple constat, le fait venant de l’extérieur : une langue décline et perd de son influence parce que le pays perd de sa puissance, politique et économique. Parallèlement coexiste une situation de renouvellement linguistique, plus ou moins maîtrisée et qui se distingue avec difficulté de la situation de décadence. Pour juger le plus objectivement possible, M. Baconnet propose de retenir deux critères simples : il y a détérioration de la langue, dans les échanges avec une autre langue, quand on ne met rien à la place ou bien quand on rencontre un terme étranger, on ne l’adapte pas, ou l’on se contente de jargonner. C’est justement le rôle de l'actuelle Commision de Terminologie de contrôler le flux migratoire des termes étrangers, en proposant, soit l’accueil, la traduction, l’équivalence... ou le refus. Et M. Baconnet avoue humblement l’échec de ladite Commission dans le cas récent de l’entrée du mot “flash ball” ou “pistolet non létal”, selon l’Académie, appelé “gomme-cogne” par les jeunes de banlieue, et... fabriqué par Vernet-Caron, armurier à Saint-Etienne depuis 1750.

M. BERGOUNIOUX commence par un constat d’évidence : les langues changent… heureusement ; et une évolution de la langue ne peut être ni positive, ni négative ; le linguiste se contentera d’une évaluation faite sur certains critères. Quand on parle de décadence, on met en cause d’abord la prononciation ; or on fait intervenir un jugement social. S’il y a une évolution phonologique, celle-ci est réduite, le changement étant surtout d’ordre prosodique, avec l’apparition récente, sous l’influence de la radio et de la télévision, d’un accent tonique qui donne “une nouvelle musique à la langue française”. Quant aux emprunts massifs à l’anglais, ils sont inévitables (les refuser, ce serait un réflexe protectionniste et chauvin) ; et, surtout, ils sont sans gravité (il ne faut pas oublier que 50% du lexique anglo-saxon est à base romane). En revanche, le danger est réel quand le système du français est attaqué ; mais, là aussi, il faut relativiser, car la morphosyntaxe de notre langue est à peu près stable. Quant aux changements lexicaux, la grande nouveauté pour le chercheur, c’est qu’il possède aujourd’hui, grâce au Web (pardon… à la toile!) un moyen de repérage infaillible : chaque néologisme est noté et daté et, de plus, dans son contexte. Il faut ajouter que la vitesse de propagation de ces mots nouveaux apparaît comme décuplée. Grâce aux machines, le linguiste dispose désormais d’un corpus immense etil peut mesurer tout changement ; mais en aucun cas, il ne saurait parler de décadence de la langue.

Madame COUF a apporté le point de vue réaliste et concret d’un professeur de lettres riche d’une expérience dans plusieurs établissements, de la sixième aux classes de BTS, et qui a pu mesurer in situ ce que devenait la langue française maniée par nos élèves. Pour elle, il ne s’agit pas de décadence, mais de déclin ou, plus exactement, de déperditions liées à la perte de l’habitude de la lecture et à l’influence grandissante des medias. Sans catastrophisme, elle a énuméré son “florilège des pertes” : le vocabulaire lié à l’environnement quotidien, celui de la nature, celui des métiers disparus, et, à Saint-Etienne, celui de la mine. Et de citer ce commentaire étonnant en classe de première d’un passage d’Après Trois ans de Verlaine : Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin / Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle = le vieux jardinier, perclus de rhumatismes, se plaint tout le temps (sic!). Dans les classes du premier cycle, les textes les plus courants demandent une explication de chaque terme, même très usuel ; dès qu’il y a la moindre référence à un passé pourtant connu, l’ignorance est abyssale, ce qui provient, selon Madame Couf, de l’absence totale de la culture du conte lors de l’enfance. Le langage est d’une très grande pauvreté, même si on assiste à un métissage, lequel, sans doute, pose un certain nombre d’interrogations. Impossible de ne pas citer cet exemple étonnant de mélange arabo-italo-verlan, avec en supplément une création métaphorique, phrase surprise dans la bouche de potaches stéphanois : "Chouf le step eau chaude-eau froide dans la mac" (traduction française: regarde le poste de radio à deux boutons dans la voiture…). Ce néo-français sera-t-il considéré comme un signe de décadence ou de renouvellement ? Cela dit, en dépit de sa foi en la vitalité assimilatrice de notre langue, Madame Couf a conclu par une remarque qui a mis du baume au coeur de tous les vieux humanistes irréductibles : les élèves capables de maîtriser la langue littéraire, aidés en cela par l’apprentissage des langues anciennes, possèdent, quoi qu’on en dise, un avantage incomparable.

De nombreuses questions ont été posées dans la foulée et assez variées, sur l’usure du vocabulaire familier, sur les modes et les tics de langage, sur la féminisation des noms dans les professions (certaines appellations sont ridicules, comme celle d'écrivaine), sur les anglicismes et la place des adjectifs (à propos de la “positive attitude” du Premier Ministre), sur le récent livre — La mort du français — de Claude Duneton (avec qui collabore Madame Couf), sur la question du code qui unit une communauté et en même temps la différencie, sur la difficulté de communiquer avec un instrument mal maîtrisé, et — ultime inquiétude — sur les moyens actuels de freiner une évolution qui pourrait être à la longue préjudiciable.

Il revenait à M. BACONNET de répondre à ces deux dernières questions. Le danger présent, dit-il en substance, c’est avant tout l’accélération (déjà signalée) de l’évolution linguistique du fait de la puissance niveleuse des médias qui déversent tous les jours des termes que la majorité du public ne comprend pas ou qu'il croit comprendre, ce qui est plus grave. Le rôle primordial de l’école est de faire apprendre le sens précis des mots pour que le futur citoyen ne se laisse pas berner par l’illusion du savoir. En ce qui concerne la régulation de la langue par les “autorités”, il est bien évident qu’on ne peut légiférer sur tout, mais on peut donner des “coups d’arrêt” (“ordinateur” et “courriel” sont des réussites lexicales ; à nous de lutter contre l’horrible “coaching”!) Reconnaissons que le français acclimate bien mal les termes anglo-saxons. Une fois de plus, la solution tient en deux mots : éducation et persuasion ; une langue vivante n’est jamais une langue figée ; la qualité première à préserver, c’est la clarté.



Vendredi 29 avril 2005
La poésie aujourd’hui, écriture et traduction
avec Michel DEGUY, poète et rédacteur en chef de la revue Po&sie, LI JINJIA, jeune poète chinois et Claude MOUCHARD, professeur à l’Université de Paris-VII et rédacteur adjoint de la revue Po&sie.

Michel DEGUY a pris le premier la parole, en tant, dit-il, qu’« homme de revue »; il a résumé l’évolution de Po&sie, née en 1977, parlé des contraintes de l’édition, de l’ouverture de la revue aux littératures étrangères (le numéro 100 était consacré à la poésie japonaise actuelle, les numéros 109 et 110, à la poésie italienne contemporaine), puis il en a donné les raisons et les buts : d’abord le souci primordial de la traduction, avec le principe que « tout texte en toute langue exige une traduction », et, paradoxalement, que « tout est intraduisible (surtout en poésie) et, en même temps que tout est traductible, au sens premier de l’adjectif verbal : à traduire ». Entre deux langues il y a parfois un abîme et c’est au traducteur d’accomplir le saut, tâche sans cesse recommencée, car « toute oeuvre demande à être retraduite à chaque génération ». La revue Po&sie, sans parler de l’accueil qu’elle réserve aux jeunes poètes français et à leurs premières publications, est ouverte à toute réflexion théorique sur la poésie en général, sur la poétique, mais aussi et surtout, sur l’époque, sur l’actualité, sur « ce qui est témoignable », selon le mot de Paul Célan.

Claude MOUCHARD intervient pour apporter quelques exemples tirés des numéros sur la Chine, la Corée, le Japon et l’Italie (dont la poésie des trente dernières années est considérée comme la plus vivante de l’Europe), montrant que la revue est, d’une part, de plus en plus en rapport avec les problèmes de notre temps, et que, d’autre part, la traduction est sentie de plus en plus comme une nécessité et un besoin. Nous avons appris que les poètes coréens souhaitaient ardemment que leur poésie soit lue et reconnue, en France tout particulièrement.

Ce fut au tour du jeune poète chinois LI Jinjia, dont la maîtrise du français (il est sur le point de passer sa thèse dans notre langue) n’a d’égal que son enthousiasme communicatif, de parler de son compatriote, le poète Yu Jian, né en 1954 au Yunnan, qui a connu la Révolution culturelle, exerça pendant dix ans le métier de soudeur, avant d’entrer à l’Université et de publier des poèmes à ses frais dans des revues parfois clandestines. Celui-ci est aujourd'hui rédacteur de la Revue de l’Association des écrivains, a des activités de dramaturge et participe à la réalisation d’un film documentaire (La Gare Émeraude) qu’on pourra voir bientôt en France. Claude Mouchard ajoute au passage qu’il a rencontré Yu Jian lors de sa venue à Orléans et qu’il lui a laissé l’impression d’un homme plein d’énergie, d’une attention toujours aux aguets, soucieux de défendre l’apport de son parler provincial contre l’uniformisation de la langue officielle. Ce que confirme, avec quelques nuances, Li Jinjia, en précisant que Yu Jian a cherché à instaurer une poésie plus proche de l’oral et du quotidien, donc une langue plus accessible ; son mérite, c’est d’absorber tous les langages, y compris l’héritage de la poésie chinoise classique, et de faire naître en quelque sorte une nouvelle langue poétique, qui corresponde à une nouvelle société plus libérale et plus ouverte au monde. Devinant l’attente du public impatient, Li Jinjia a livré un exemple de la poésie de son compatriote, d’abord dans sa langue maternelle — pour nous si étrangement exotique! — puis en français. Il s’agissait d’une parodie du « dossier secret » qui accompagne chaque individu à chaque moment de sa vie, découpée en fiches comme dans les archives du KGB. Ce qui nous paraissait a priori antipoétique s’est révélé d’une étonnante variété de tons, que ce soit la fiche n°5 qui clame la révolte avec une violence inouïe, ou la fiche n°3 intitulée « l’âge de l’amour » où la description technique, aussi millimétrée qu’une page de Robbe-Grillet, laisse place tout à coup à des images délicates : « un rire furtif, des paroles étouffées, un bel automne… » ou « le plus beau est gravé dans le cœur, inoubliable, irremplaçable…»

Claude Mouchard enchaîne sur de nouveaux exemples tirés de la poésie japonaise « de témoignage » : d’abord celui d’un poète inconnu en France (qui sera bientôt publié dans Po&sie), Toge Sankichi, témoin d’Hiroshima, irradié et mort peu après, puis celui de la poétesse (née vers 1930) Takarabe Toriko, marquée par les souvenirs de son enfance dans la Mandchourie occupée par l’armée japonaise et qui a pris conscience que ses parents et grands-parents s’étaient conduits en véritables criminels de guerre et en a conservé une angoisse mêlée à un remords inscrit dans sa chair, que nous avons ressenti à la lecture d’un extrait du poème Hommes du néant, dont la traduction française a fait passer l’émotion, en principe intraduisible…

Les questions qui ont suivi ont porté naturellement sur toutes les difficultés de la traduction des œuvres poétiques, et d’abord sur la méthode. Les trois intervenants se sont entendus sur le principe que la traduction est un lieu d’échanges incessants et de critique mutuelle ; c’est « une occasion rare de travailler à deux, à trois et même davantage ». Claude Mouchard ajoute que « traduire à deux (de langue maternelle différente) — ce qui est le cas le plus fréquent — est un exercice d’une grande richesse ».

Li Jinjia assure que « la présence de l’autre et le passage à l’oralité sont essentiels avant l’écriture ». Interrogé sur son travail et ses goûts de poète, il a déclaré que la poésie chinoise d’aujourd’hui avait un peu trop tendance à oublier la technique et les règles ; « elle a besoin, dit-il, comme les arts martiaux, de contraintes que l’on doit utiliser à son avantage : il faut profiter de la force de la langue. »

La discussion a rebondi sur une interrogation à propos de la traduction d’un mot précis, ayant dans une langue soit une valeur propre, soit une foule de connotations. Michel Deguy a répondu que les difficultés ne venaient jamais d’un vocable isolé, mais du « phrasé » ou des nuances contenues dans un contexte — d’ailleurs le rôle du traducteur n’est pas d’effacer les différences, mais bien de garder l’écart. Et de conclure par la solution la meilleure : la traduction collective, où chacun se corrige, se critique et se complète, mais qui demande un travail long, minutieux et… épuisant.



Jeudi 13 octobre 2005
L’Antiquité dans les Trophées de José-Maria de Heredia
Jean NIVET, professeur de lettres, et des membres du Bureau.

Le 3 octobre 1905 est la date de la mort de José-Maria de Heredia, poète quelque peu oublié des historiens et critiques modernes, mais pas encore des manuels scolaires et dont le goût pour la culture gréco-latine fait partie des options budistes. En lieu et place d’une conférence, le Bureau a préféré une lecture de poèmes, avec, en regard, des reproductions photographiques de peintures allant de la Renaissance à l’aube du XXe siècle.

Ce fidèle Parnassien, — dont nous avons admiré le portrait en conquistador peint d’après l’émail fait par son ami le médailliste Claudius Popelin, et dont les alexandrins impeccablement ouvragés sonnent encore dans nos mémoires avec une vibration nostalgique et un peu surannée — représente un cas unique dans l’histoire de la poésie française: la première édition de son (mince) recueil de 152 sonnets — totalement à contre-courant — a été épuisée en quelques heures et a valu à son auteur une gloire fulgurante qui lui a ouvert illico les portes de l’Académie française. Verhaeren, pourtant si différent, louera « une œuvre aristocratique, faite lentement à l’écart de la réclame et du tapage, avec un net dédain de la hâte et un insouci permanent du public et des disputes littéraires. »

Notre choix s’est arrêté aux deux premières parties du recueil consacrées au monde antique (Grèce et Rome), lequel s’ouvre sur le thème, déjà présent chez Lamartine et Nerval, de la lutte contre l’oubli (c’est d’ailleurs le titre du poème liminaire, qui commence par la vision du « temple en ruine » et se clôt sur "La Mer qui se lamente en pleurant les Sirènes".

Il faut rappeler l’influence de Louis Ménard, l’historien du polythéisme hellénique, également poète de talent, qui a inspiré à Hérédia le désir de faire revivre « une Antiquité foisonnante », avec d’abord ses dieux et ses héros. Sans aucun doute, le poète s’est plu à illustrer les légendes connues (Jason et la Toison d’or, les Travaux d’Hercule, Persée et Andromède, Bacchus et Ariane) qu’on peut comparer avec leurs illustrations picturales, notamment celles de Gustave Moreau ; il vise toujours l’agrandissement épique et, comme Leconte de Lisle, renchérit sur l’aspect sauvage de ces héros, comme dans la lutte d’Hercule avec le lion de Némée, où "Seul un rugissement a trahi leur étreinte".

Et même les dieux révèlent leur cruauté foncière : telle Artémis qui, dans sa chasse effrénée veut mêler voluptueusement son sang "au sang horrible et noir des monstres égorgés".

Aux grands dieux de la mythologie, Hérédia a manifestement préféré les divinités secondaires, rustiques, ou celle qui ont donné lieu à de nombreuses représentations artistiques, comme les Centaures, et en particulier Nessus écartelé par sa double origine qui a mêlé dans son sang "au rut de l’étalon l’amour qui dompte l’homme".

Le poète a une tendresse particulière pour les divinités honorées par les paysans : Hermès, qui se contente d’un sacrifice modeste, ou Pan, « gardien des troupeaux » ou les Satyres, pleins de lubricité, dont l’un est qualifié de « divin chasseur de Nymphes nues », ou encore Priape, hortorum deus, symbole de fécondité et aussi de protection contre les voleurs. Leur image, souvent réaliste (et nous en avons eu quelques exemples, qui bravent l’honnêteté), relève d’un art primitif, "emblème équarri dans un cœur de tilleul" ou "taillé dans le tronc d’un dur figuier d’Egine".

Après les thèmes mythologiques, Hérédia a fait une petite place aux personnages illustres de l’histoire romaine, mais en choisissant deux épisodes qui ne sont pas particulièrement à la gloire de Rome. Le premier est archi-connu : c’est la campagne victorieuse d’Hannibal, marquée par La Trebbia, où nous entendons encore, comme lui, "le piétinement sourd des légions en marche" et par la panique à Rome après la bataille « apud Cannas », où devait surgir "le chef borgne monté sur l’éléphant Gétule". Le second épisode est l’histoire de Marc-Antoine, d’abord grand général romain vainqueur des Mèdes, puis amant de Cléopâtre et, finalement, grand vaincu à Actium.

En réalité Heredia s’est davantage intéressé à l’évocation des petites gens, comme ce Gallus, se contentant de sa villula et de « son destin borné », ou comme ce vieux laboureur qui depuis près d’un siècle "a poussé le coutre au travers de la friche".

Une exception (souvent citée) : « la belle Asiate » parfumée de myrrhe, la sœur de celle qui s’étire voluptueusement dans le Tepidarium de Théodore Chasseriau.

Le dernier thème abordé dans notre anthologie pouvait s’intituler : « Mort et survie de l’Antiquité ». Celle-ci perdure en effet dans les vestiges de certains monuments, témoin cet arc de triomphe, « gloire en ruine par l’herbe étouffée », ou dans les inscriptions gravées que les archéologues exhument et qui révèlent et ressuscitent tout un monde oublié. C’est ce qu’Heredia a voulu suggérer dans ce sonnet curieux et peu connu intitulé Le vœu, inspiré par une plaque trouvée au XIXe siècle à Bagnères-de-Luchon, portant une dédicace au dieu local Iscitt, faite par un certain Hunnu, fils d’Ulohox — noms barbares qui enchantèrent Leconte de Lisle, les qualifiant (avec d’autres fort exotiques), « d’hirsutes, d’hispides, hypersulfureux, tatoués et idiosyncrasiques au suprême degré »!

Malgré cela, la loi de la nature est inexorable: "Le temps passe. Tout meurt. Le marbre même s’use..." Cependant la note finale n’est pas pessimiste. Le recueil, ouvert sur des ruines oubliées, se clôt (dans Sur un marbre brisé) aussi sur des ruines, mais vivantes et animées à la fois par un jeu de lumière et surtout par le prestige de l’art : dernier hommage d’un artiste qui a eu toute sa vie le culte d’une civilisation dont nous sommes encore aujourd’hui les héritiers.



Mardi 22 novembre 2005
L'Atlantide de Platon à nos jours
Pierre VIDAL-NAQUET, auteur de L’Atlantide, petite histoire d’un mythe platonicien (Belles-Lettres éd.)

Le mardi 22 novembre 1955, alors qu'il était jeune professeur au lycée Pothier à Orléans, Pierre Vidal-Naquet avait assisté à une conférence de Fernand Robert sur l’Atlantide, donnée dans le cadre de l’association orléanaise Guillaume-Budé. Cinquante ans plus tard, jour pour jour, il vient nous entretenir du même sujet, après la parution de son ouvrage aux Belles-Lettres. Il nous confie que son intérêt pour ce continent date de cette conférence, d’autant plus qu’il avait présenté son diplôme d’histoire d’études supérieures sur la conception platonicienne de l’histoire, sous la direction d’Henri-Irénée Marrou.

Dans le Timée et le Critias, Platon évoque ce continent révélé à Solon par un sage égyptien et existant 9000 ans auparavant, récit d’aspect canularesque se présentant comme une histoire vraie. Constituée de cercles concentriques de terres et d’eaux, située au-delà des Colonnes d’Hercule, l’Atlantide est une thalassocratie sous l’égide de Poséidon, dont la flotte se lance à la conquête de la Méditerranée en se heurtant à la résistance de l’Athènes d’Athéna et d’Héphaistos. Dans une sorte de guerre médique à rebours, Athènes, la terrienne, l’emporte, et un gigantesque tremblement de terre fait disparaître l’Atlantide sous les eaux. En fait, il faut interpréter ce récit de Platon comme une guerre entre Athènes, devenue puissance maritime après Salamine, et l’Athènes idéale rêvée par le philosophe. Aristote ne s’y est pas trompé et l’Antiquité grecque ne s’est pas passionnée pour cette histoire.

Le démarrage du mythe est lié à la conversion de l’Empire romain au christianisme et à l’expansion du néo-platonicisme : l’Atlantide devient la Palestine selon Cosmas Indicoplastes et l’Empire du mal une idée positive. D’où l’ambiguïté d’un lieu dont on ne sait s’il est symbolique ou réel. Après un long silence, la résurrection de Platon à Florence par Marsile Ficin (1485) et la découverte de l’Amérique relancent le mythe. L’Atlantide est vraie puisque Platon le dit, et les Indiens ne seraient-ils pas les descendants des Atlantes ? Contrairement aux Espagnols, Montaigne et Bacon sont sceptiques.

Curieusement, un national-atlantisme se développe pour se prévaloir de descendre des Atlantes. Le cas le plus étonnant est celui d’un savant suédois du XVIIe siècle, Rudbeck, par ailleurs fort sérieux, qui place l’Atlantide en Suède. Au XVIIIe siècle, une revue publiée à Londres affirme que c’est l’Angleterre qui est l’Atlantide, tandis que certains, en Allemagne, soutiennent que les Atlantes sont les pères des Aryens. Les Nazis s’emparent du mythe et Rosenberg et Himmler font de Jésus un Atlante et non un descendant d’Abraham et de Jacob. Contrairement à Platon, l’utopie est devenue positive ; mais un déporté du camp de Thérésienstadt, dans un opéra clandestin, y voit l’empire du mal comme Georges Pérec dans W ou le souvenir d’enfance, récit d’un continent (W) au delà des côtes du Chili, qui se découvre comme identique à Auschwitz et dont la fête principale s’appelle les Atlantides.

Pierre Vidal-Naquet termine sa conférence par l’éloge de ceux qui n’ont pas cru au mythe platonicien : Montaigne et son traducteur italien, Bartoli, Chateaubriand et un professeur rennais du XIXe siècle, Thomas-Henri Martin.



Mardi 13 décembre 2005
Elfriede Jelinek ou l'écriture de la modernité
Yasmin HOFFMANN, professeur d’allemand à la faculté des lettres d’Orléans, traductrice d’Elfdriede Jelinek, prix Nobel de littérature en 2004

 Mme Yasmin Hoffmann, dont la notoriété dépasse la sphère orléanaise, est connue par sa participation à des émissions de France-Culture et d’Arte et ses nombreuses traductions, notamment celles de Hugo von Hoffmanstall, Peter Handke, Alfred Döblin, Thomas Bernhardt, et surtout d’Elfriede Jelinek à laquelle elle a consacré en 1993 une thèse et, tout récemment, une biographie. Elle n’a pas caché qu’en dépit du succès de La Pianiste, à cause du film de Michael Haneke, Elfriede Jelinek reste un auteur difficile ; mais, grâce à sa présence et son enthousiasme, elle a sans aucun doute contribué à rendre un peu plus lisible une œuvre sans concession et qui transgresse nos habitudes de lecture.

Les auditeurs ont ressenti un premier choc en entendant, en guise d’avant-propos, un extrait de Fledermaus ("La Chauve-souris") de Richard Strauss, pour montrer l’ambiance « typiquement autrichienne » qu’Elfriede Jelinek met en question, cette musique viennoise symbolisant l’époque de l’Empire austro-hongrois, qu’Hermann Broch qualifiait d’« apocalypse joyeuse ». Le bonheur résidait alors dans l’illusion, dans l’oubli de « ce qu’on ne peut changer » ou même dans la négation de ce qui a existé. L’histoire s’est répétée dans l’Autriche d’après 1945, où Elfriede Jelinek a joué le rôle de trouble-fête du consensus. Son pays souffre d’une amnésie partielle ; comme il a refusé, à la différence de l’Allemagne, le travail de deuil collectif, il essaie sans cesse de se refaire une virginité.

Elfriede Jelinek n’a jamais pu s’accommoder de cette amnésie et a inlassablement dénoncé le mensonge historique. L’ouvrage qu’il faut lire en premier, selon Mme Hoffmann est Les Exclus (dont elle lit le début), car il contient la matrice narrative la plus signifiante (à savoir « le couple victime coupable / coupable innocenté »). Le sujet repose sur un fait-divers réel, d’ailleurs horrible ; pour l’auteur le fait-divers a une grande importance (et on pense à Camus) : « Il est une soupape d’où s’échappe la vapeur brûlante de la violence sociale » (on pense aussi à une actualité… brûlante).

Mme Hoffmann fait ensuite rapidement l’inventaire de l’œuvre d’Elfriede Jelinek, dont le public français a pu mesurer la variété (six romans dont Lust et Les Amantes dont l’adaptation théâtrale par Joël Jouanneau vient d’être donnée à Orléans, trois pièces de théâtre), en même temps qu’il a découvert son engagement politique. De texte en texte, elle a construit une « œuvre complexe et protéiforme qui ausculte et démonte le présent dans des formes esthétiques diverses ». Passionnée d’expérimentation, elle fait de chaque livre un « laboratoire de langues » ; s’il est vrai que la critique de la société et des medias est son domaine privilégié d’investigation, ce qui la caractérise c’est son travail sur la langue, ou plutôt « contre la langue », car il s’agit bien d’un « travail iconoclaste : casser le moule du prêt-à-penser et à parler ». Le jury du Nobel ne s’y est pas trompé : il n’a pas récompensé un écrivain autrichien, mais une voix singulière de la littérature.

Il y a eu alors — si l’on peut dire — arrêt sur image, à propos du seul roman vraiment connu en France, c’est-à-dire La Pianiste, et qui a « figé l’auteur dans un rôle autobiographique et quelque peu sulfureux ». Cela dit, il y a bien deux éléments réels : la musique et le personnage autoritaire de la mère, contre qui elle s’est révoltée par l’écriture (« les mots m’ont sauvé de ma mère », dira-t-elle), mais on ne peut assimiler l’héroïne Erika Kohut à l’auteur Jelinek dans sa jeunesse ; ce serait nier la dimension symbolique du personnage « qui se décompose, comme Vienne, mythe qui meurt sous sa panse boursouflée de culture ».

La Pianiste s’inscrit également dans une grande tradition germanique du Bildungsroman (ou roman de formation) ; mais, dans ce cas, le héros ou plutôt l’héroïne n’est plus qu’une voix sans identité, où ses errances la conduisent en des lieux « où la scène a cédé la place à l’obscène ». Et Mme Yasmin Hoffmann de nous lire le passage où Erika devient spectatrice d’un peep-show, tout en précisant que ce voyeurisme relève non de la sexualité, mais de la « représentation qui abolit le réel en même temps que l’imaginaire » ( ce que Bourdieu appelait la « sur-représentation »).

A propos de Lust, œuvre noire — et jugée parfois d’une noirceur excessive — elle nous rappelle que l’écriture compte autant, sinon plus, que le contenu, et que le roman doit être lu comme un palimpseste, une ré-écriture des poèmes de Hölderlin, qui conduit le lecteur à une réflexion sur le discours (on pense aux réflexions sur le langage de Wittgenstein).

Mme Yasmin Hoffmann emprunte les éléments de sa conclusion à un entretien — qu’elle a réalisé elle-même — avec l’auteur, qui affirme avoir voulu rompre avec la tradition du sujet qui dit "je", mouvement déjà amorcé avec Beckett. Ce langage atypique, dans la bouche d’un "nous" collectif, joue de toute la gamme des lieux communs, y compris le jargon publicitaire, et intègre les jeux de mots ; de ce fait il démasque l’idéologie en cours et, à la manière de Roland Barthes, détruit les mythes ou les démythifie. Ce qui n’est pas, avouons-le, de tout repos pour nous, car « Elfriede Jelinek demande beaucoup à ses lecteurs... et même un effort physique...»



Jeudi 12 janvier 2006
Mais qui était donc Sainte-Beuve ?
Jean NIVET, professeur de lettres, et des membres du Bureau
 
Le jeudi 12 janvier, notre association a tenu à participer à la réhabilitation d’un grand témoin du XIXe longtemps cantonné dans le seul rôle de critique et dont le bicentenaire de la naissance a été marqué de manière trop discrète. La séance — sous la forme d’une présentation illustrée de documents photographiques et de lectures — n’avait d’autre ambition que de corriger, sinon d’effacer les images plutôt négatives de cet écrivain souvent caricaturé, petit bourgeois d’apparence médiocre, devenu la cible de Proust dans son Contre Sainte-Beuve, et qui a laissé dans les mémoires scolaires le souvenir d’un auteur d’innombrables pensées à commenter.

Or nous avons un peu oublié que ce personnage, raillé par les Goncourt pour sa “petite calotte de soie noire” et son “aspect de portier podagre”, fut un des causeurs les plus brillants de son temps, recherché dans les salons parisiens, apprécié tout particulièrement par la princesse Mathilde Bonaparte.

Mais ce n’est là qu’une facette de l’homme dont la vie a été faite, selon ses propres termes, de “campagnes” successives : d’abord celle du jeune romantique, intégré au Cénacle qui s’était constitué autour de Hugo, dont il devient un familier et dont il courtise l’épouse, Adèle, époque féconde, puisqu’il publie, entre autres les Poésies de Joseph Delorme et un roman Volupté. Après 1837, il se transforme en docte professeur de littérature, traitant, entre autres, du jansénisme et de Chateaubriand. Il en sortira un gros ouvrage, étalé sur vingt ans, Port-Royal, où il étudie les individualités bien plus que la doctrine, ainsi qu’un remarquable Chateaubriand et son groupe littéraire. Cette carrière professorale dura peu, et l’essentiel de ses revenus provenait des chroniques qu’il envoyait régulièrement aux journaux, principalement dans Le Moniteur et dans Le Temps.

On pourrait dire que Sainte-Beuve est devenu critique malgré lui, alors qu’il aurait préféré être reconnu comme l’inventeur de deux genres littéraires (dans lesquels il a excellé) : la “causerie” et le portrait. Sans doute il n’a pas toujours été clairvoyant en jugeant ses contemporains (d’où son surnom — d’ailleurs immérité — de “Sainte-Bévue” de la part de Musset) ; il a toujours conservé des goûts classiques (on le sent bien dans son morceau de bravoure “aimer Molière!”). Cependant il n’a pas systématiquement refusé les nouveautés : pour preuve sa défense du réalisme de Courbet et son analyse bienveillante de Baudelaire.

La partie la plus importante de ce panorama a été bien entendu consacrée à l’œuvre critique. Loin de tout dogmatisme, il avait pour mission de guider ses lecteurs, de les aider à repérer le durable au milieu de la mode éphémère. Il a parlé sans doute de faire “une histoire naturelle des esprits”, mais c’était pour se conformer aux prétentions scientifiques de son temps. En réalité, il se contentait d’observer les cas particuliers (Nicole plutôt que "l’espèce" janséniste), de faire ce que Lanson appellera des “biographies d’âmes”. Pour lui, la critique littéraire ne saurait être une science, “elle restera un art, un art très délicat, dans la main de ceux qui sauront s’en servir...”. Ce qui compte, c’est “l’épicurisme du goût”, menacé par la pesante érudition. On pourrait parler d’humanisme à son propos, d’autant plus qu’il a toujours cherché à connaître au plus près l’homme, "c’est-à-dire autre chose qu’un pur esprit". Et c’est ce qu’on lui a reproché : vouloir remonter de l’œuvre à l’auteur, puis de l’auteur à l’homme et, finalement, se focaliser sur l’homme (et on a envie de dire avec Malraux: "et ses misérables petits tas de secrets"). Il est bien évident qu’on ne pouvait pas ne pas citer Proust : "Le moi de l’écrivain ne se montre que dans ses livres". Le débat n’est certes pas clos, mais rendons justice à l’auteur des Causeries du Lundi d’avoir rendu à la critique son vrai rôle : redonner le plaisir de la lecture.

La dernière séquence nous a montré un homme lucide, acceptant les nouveautés de son époque et les évolutions nécessaires dans une société devenue industrielle, mais sans perdre de vue un certain nombre de repères traditionnels. Il souhaite que cette société conserve des “esprits fermes et généreux”, rappelant sans cesse les valeurs supérieures de l’humanisme, comme la leçon de Pascal : “Tous les corps, le firmament et les étoiles, la terre et ses royaumes ne valent pas le moindre des esprits”.



Mercredi 8 février 2006
Paroles de poètes
entretien entre Jean-Marie BARNAUD et Jean-Pierre SIMÉON, poètes

Le président Alain Malissard, en présentant ces deux poètes, rappela leurs travaux respectifs, leur collaboration à plusieurs revues poétiques, leur activité éditoriale (à la maison Cheyne) et la longue amitié qui les unit.

Jean-Marie BARNAUD a pris le premier la parole, pour préciser leur situation par rapport à l’activité poétique contemporaine, « étant donné qu’aucun poète ne peut parler hors de son temps, même s’il existe — selon le mot de Nietzsche — une parole intempestive ». Une constatation s’impose : il y a, dans la poésie actuelle, une très grande vitalité ainsi qu’une très grande diversité, avec des manifestations multiples, aussi bien dans les librairies, fêtes ou salons que sur les sites internet ; on peut donc parler d’un foisonnement, et qui renforce la puissance du questionnement de la poésie, en particulier sur les rapports à la langue et au monde.

Jean-Pierre SIMÉON — connu par ailleurs par ses fonctions de directeur artistique du "Printemps des Poètes" — ajoute que cette effervescence poétique a été longtemps méconnue du grand public, qui reste attaché à un certain nombre de préjugés. Par exemple, celui-ci considère la poésie vivante comme un genre marginal, du fait qu’elle est éliminée du champ médiatique. Il est vrai que, dès les années soixante, elle avait disparu des journaux et magazines littéraires, puis, peu à peu, du domaine de la grande édition, pour des raisons économiques. On assiste heureusement à une évolution, du fait d’un travail incessant et discret de la part des poètes eux-mêmes, aidés par des enseignants, des éditeurs de dimension modeste et même des « micro-éditeurs », parfois éphémères, mais toujours dynamiques, et de plus en plus implantés en province. Ce qui tend à corriger singulièrement l’image simpliste d’une poésie qui serait « ou ringarde ou élitiste » ; ou encore la conception d’une poésie comme objet inaccessible, écrit dans un style obscur et réservé à des spécialistes. Or, déclare avec un optimisme convaincu J.-P. Siméon, le nombre des lecteurs de poésie augmente sensiblement et, d’autre part, la poésie contemporaine offre toutes sortes de pistes avec toutes sortes de cheminements possibles, qu’elle soit engagée, spiritualiste, métaphysique, ou simplement humoristique. La même variété se retrouve dans la forme : les « modernistes », qui déstructurent le poème, côtoient les « néo-lyriques ». Il en est ainsi de la lisibilité, qui va de la « lecture directe » à la lecture « différée ». Et, pour donner un exemple concret de cette abondance, de citer quelques poètes étrangers francophones : Adonis (Ali Ahmed Said), Kenneth White et Jean Métellus.

Ce foisonnement, selon J.-M. Barnaud, n’est nullement incompatible avec une attitude critique. Depuis quelques décennies on assiste à une remise en question, non seulement des formes poétiques, mais des valeurs, des modèles et des références, si bien qu’on peut parler — pour reprendre un terme que Nathalie Sarraute employait à propos du roman des années soixante — d’une « ère du soupçon ». Le poids de l’histoire — et en particulier des traumatismes de la dernière guerre mondiale — se fait sentir au point que l’écriture, plus d’un demi-siècle après, n’en a pas fini avec ce que Blanchot nommait « le ressassement ». Et de proposer trois exemples significatifs : les Leçons de Francfort de la poétesse allemande Ingeborg Bachmann, les interrogations tragiques de Paul Celan (superbement évoquées dans Béliers de J. Derrida) et, plus récemment, le poème Dis pas ça de Lydie Salvayre sur la catastrophe du 11-septembre — trois exemples de poésies qui font écho au monde.

J.-M. Barnaud, soucieux d’offrir une perspective historique, a montré ensuite le rôle important tenu par deux revues dont les premiers numéros ont paru dans les années soixante : Tel Quel (publiée par le Seuil) et L’Ephémère (chez Maeght). La première — influencée par les sciences humaines et notamment le structuralisme, abolissant l’image traditionnelle du poète ainsi que la subjectivité, affirmant la primauté du message linguistique — a introduit en quelque sorte un courant formaliste, dont le représentant le plus marquant est sans doute Jean-Marie Gleize, exégète de René Char et de sa « poésie hermétiquement oraculaire ». La seconde, animée par les jeunes poètes du moment (René-Louis des Forêts, Yves Bonnefoy, André du Bouchet, Jacques Dupin), d’une esthétique et d’une éthique presque opposées, privilégiait la création individuelle, « la quête d’absolu, l’engagement personnel de la parole ». Ces deux courants vont nourrir la recherche poétique contemporaine ; au-delà de leurs différences évidentes, tous deux vont mettre en lumière le travail incessant sur la langue.

J.-P. Siméon revient alors sur le problème de l’attitude critique du poète vis-à-vis de la poésie. Il rappelle qu’il y a eu, à différentes périodes de notre histoire littéraire, un débat entre une veine formelle, depuis les Grands-Rhétoriqueurs, et une tradition « ontologique » ; le dernier avatar serait le combat mené par le courant dit de « l’auto-poésie » (en partie suscité par le Parti pris des choses de Ponge), qui a causé un véritable séisme — à vrai dire annoncé dès 1930 par le mouvement Dada. Et cette remise en cause de toute valeur a causé la rupture du lien avec le public, déconcerté par ces représentants de l’anti-poésie (dont certains vont jusqu’à revendiquer l’illisible!). Mais, par bonheur, ont continué à écrire des traditionalistes, des lyriques, des fantaisistes, qu’ils soient continuateurs d’Aragon, Queneau ou Prévert, ou « écoliers de Rochefort », comme René-Guy Cadou; et, au milieu de ces deux grands courants — sans doute un peu schématisés — il y a des variantes, des dissidences, des « hors-classement », par exemple Christian Prigent, au carrefour du formalisme et du lyrisme.

Pour conclure, J.-M. Barnaud, évitant tout didactisme, a choisi de lire L’Orée du Bois d’Yves Bonnefoy, poème dédié à sa fille Mathilde, et un extrait de Parking de François Bon, deux poètes en apparence dissemblables, mais qui « mettent leur confiance dans la parole poétique ».

A la suite de cet entretien si riche en aperçus et d’une grande spontanéité, une discussion s’est élevée, qui aurait pu se résumer dans le mot de Pierre-Jean Jouve : « Tout poème, s’il est vrai, demeure mystère ».



Jeudi 16 mars 2006
Peut-on être laïque aujourd'hui ?
débat entre le P. Christophe PANIS et M. Jean BAUBÉROT

Au lendemain de la commémoration du centenaire de la loi de 1905, un débat a été organisé entre le Père Christophe Panis, délégué diocésain pour le dialogue interreligieux, et Jean Baubérot, professeur d’histoire et de sociologie de la laïcité à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes en Sciences Sociales.

D’entrée de jeu, le président A. Malissard souligne qu’il ne s’agit pas de revenir sur la loi de 1905, mais de se poser des questions sur ce qui a changé depuis l’affaire du voile en 1989 jusqu’à celle, toute récente, des caricatures de Mahomet, en passant par les travaux de la Commission Stasi et la loi sur les signes ostentatoires de 2004. Quelle attitude adopter, en tant que citoyen, devant la montée du fait religieux et surtout des intégrismes, notamment vis-à-vis de l’Islam ? Faut-il rester neutre ou doit-on combattre pour maintenir les grands principes de la laïcité en interdisant ou en légiférant ?

Jean BAUBÉROT part de la situation du tournant des XIXe-XXe siècles, où, comme aujourd’hui, la laïcité était menacée après l’Affaire Dreyfus et où deux réponses étaient apportées : celle du combat de Waldeck-Rousseau et de Combes par la loi de 1901 sur les associations et celles de 1904 contre les congrégations, en retrait d’ailleurs par rapport aux partisans de la laïcité intégrale et celle de la loi de 1905, en conformité avec la démocratie libérale et la liberté de conscience. Aujourd’hui, doit-on procéder à un toilettage de cette loi ou la défendre telle quelle ? D’abord, il ne faut pas céder à l’émotion que, trop souvent, la communication, notamment la télévision, privilégie. La mondialisation augmente la xénophobie et le découpage des hommes en catégories contribue à créer le communautarisme. Comme l’individu est de plus en plus responsable de sa vie, l’école ne peut rester ce qu’elle était, c’est-à-dire un lieu de légitimation des connaissances et un outil de promotion sociale. Il y a pléthore de bacs + 5 et peu de possibilités d’ascension sociale, ce qui explique la perte de prestige de l’école et une crise de la réussite.

Aussi la contestation religieuse doit être considérée comme la contestation politique. Ainsi le P.C.F. avec sa doctrine révolutionnaire soutenue par l’U.R.S.S. n’a pas engendré de panique après la guerre ; il a même permis d’intégrer des étrangers fraîchement arrivés. De même l’U.O.I.F. représente une possibilité de contestation, mais aussi une possibilité de médiation, comme, avant guerre, la J.A.C. et la J.O.C. étaient des médiateurs entre chrétiens et laïques. Donc, bien penser que l’évolution n’est pas linéaire, qu’elle se fait en zigzag. Le pari de Briand semblait perdu au départ, catholicisme et laïcité apparaissant incompatibles ; mais, dès 1924, il était gagné grâce aux accords avec le Saint-Siège, puis à la condamnation de l’Action française en 1926. En 1946, le M.R.P., c’est-à-dire les chrétiens sociaux, constitutionnalise la laïcité. Aussi, sans être naïf ou idyllique, il est nécessaire de faire des paris volontaristes et optimistes : l’avenir est forcément différent du passé.

Enfin, en prenant l’exemple de Briand, qui avait regardé ce qui se passait ailleurs, notamment dans les états américains pour l’article 4 de sa loi, concernant les associations cultuelles, J. Baubérot démontre que la France n’a pas de modèle rigide à opposer aux autres (la France se croit Astérix mais n’a pas de potion magique, dit-il). Il prône l’accommodement raisonnable, c’est-à-dire sortir du tout ou rien, sans mettre en péril l’ensemble et favoriser la démarche où chacun doit tenir compte de l’autre. La laïcité est la solution qui permet la liberté de conscience de chacun sans crispation  et un pluralisme apaisé et dynamique. D’autre part, il souligne que, sociologiquement, il existe, sur les plans religieux, politiques ou culturels, des noyaux actifs et militants, fonctionnant comme foyers d’attraction et qu’il existe aussi des périphéries plus ou moins intéressés ou attirées. Donc, il faut considérer les individus, les respecter dans leur appartenance et ne pas avoir un regard communautaire.

Le Père PANIS, en se demandant si la laïcité est impossible aujourd’hui,  s’exprime alors sur les caricatures de Mahomet,  dans lesquelles il voit une affaire d’abord politique. Le journal danois, proche de l’extrême-droite, voulait discréditer la minorité musulmane, et la réponse des pays arabes a été évidemment manipulée. Mais on a vu la liberté d’expression, celle de la presse, en concurrence avec la liberté de conscience. Celle-là doit-elle être sans limite ou doit-elle respecter les croyances ? La position des religieux est de dire que la liberté d’expression est fondamentale, mais qu’elle ne doit pas aller jusqu’au blasphème et attaquer ce qui est considéré comme sacré aux yeux des croyants. La laïcité doit permettre de vivre ensemble dans une société multiculturelle et polyreligieuse. La liberté d’expression est un droit imprescriptible mais non absolu.

Ensuite, le Père Panis définit la pensée de l’Église à partir de la lettre de Jean-Paul II aux évêques de février 2003 et de la position des évêques de France. Ainsi, Jean-Paul II admet la valeur positive de la loi de 1905 (« légitime et saine laïcité ») pour l’Église de France et les chrétiens français, parce qu’elle reconnaît le fait religieux. Elle permet aux chrétiens de travailler à l’amélioration de la société et de participer à la vie publique selon leur compétence. Quant aux évêques, ils admettent l’autonomie de la religion et de l’Etat, mais sans ignorance mutuelle. 1905 est l’expression d’un équilibre satisfaisant.

La laïcité couvre aussi la manière dont les religions et donc les Eglises s’insèrent dans la société. L’Eglise ne peut imposer ses conceptions, mais elle ne peut toujours se taire. Elle intervient sur les grandes questions qui engagent l’avenir de l’homme et encourage les catholiques à être présents dans tous les domaines de la vie sociale. Elle veut privilégier le dialogue, la rencontre, le partage, de manière sereine et respectueuse.

En conclusion, pour le Père Panis, la laïcité est une nécessité, car c’est un cadre permettant de travailler ensemble à l’édification d’une société plus humaine. Elle favorise le « vivre ensemble ». Enjeu essentiel pour le XXIe siècle, elle a besoin d’être toujours renouvelée et construite en fonction de contextes toujours nouveaux.

Le Président donne alors la parole à la salle.

La première question porte sur les passerelles entre les groupes religieux pour une meilleure connaissance réciproque. Pour J. Baubérot, il faut donner du temps au temps, car la présence des musulmans est un fait récent. Des lieux de dialogue existent, comme dans cette mosquée du XVIIIe arrondissement de Paris, mais il faut aussi des médiateurs professionnels,  car la langue nécessite une traduction exacte pour ne pas commettre d’impair. Il faut aussi une bonne connaissance des cultures. Le P. Panis évoque ses réunions maintenant trimestrielles, à Orléans, avec des protestants, un religieux orthodoxe, des représentants de deux mosquées, d’un moine Zen et d’un soufi. Mais, au niveau des fidèles, les répercussions sont lentes. Il ne faut pas laisser les quartiers devenir des ghettos, mais encourager la mixité sociale pour éviter le communautarisme.

Une interlocutrice demande alors si l’accommodement raisonnable suppose l’abandon des grands principes. Jean Baubérot répond que déjà la laïcité est à géométrie variable, en prenant l’exemple de la condamnation de la France par la Cour européenne des Droits de l’Homme, à deux reprises, en fin d’année dernière, pour atteinte à la liberté d’expression. Or, France-Soir a fait silence sur cette condamnation, mais a choisi de publier les caricatures de Mahomet. Le dispositif judiciaire permet de trancher, mais l’État français n’a plus le dernier mot ; il y a maintenant un droit supérieur à celui de la France. Pour lui, l’accommodement raisonnable, c’est faire la part de ce qui est réversible et de ce qui est imprescriptible, comme l’excision par exemple. La laïcité n’est pas une contre-religion, mais doit proposer des pratiques pour gérer du bon sens face aux diverses religions.

La dernière intervention porte sur l’enseignement du fait religieux dans les collèges et les lycées, comme passerelle entre les religions. On constate aujourd’hui un manque très fort de culture religieuse chez les élèves et une formation des maîtres insuffisante en ce domaine, voire une réticence chez des enseignants habitués à une longue pratique de la laïcité. Ne serait-il pas utile de développer cet enseignement ? J. Baubérot acquiesce en précisant que la formation des maîtres fait partie du cahier des charges de l’Institut spécialisé créé en 2002 après le rapport Debray et dirigé par Dominique Borne au sein des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Il y a une volonté au niveau du secondaire, mais les moyens ne sont pas à la hauteur de l’objectif et il faudrait de meilleurs relais entre la recherche et le secondaire. Cet enseignement serait bien mieux qu’un enseignement purement confessionnel, comme celui dispensé en Allemagne. D’autre part, les aumôneries sont cantonnées à la catéchèse. Le P. Panis abonde dans ce sens, fort de son expérience personnelle. L’aumônerie permet la discussion des jeunes sur les problèmes de leur âge et l’aumônier n’est qu’un interlocuteur pour guider la réflexion.

En conclusion, le président Malissard, constatant la convergence d’idées des deux intervenants, espère que la laïcité, cadre pour les rencontres et les passerelles entre les religions, puisse être riche d’avenir.



Mardi 4 avril 2006
Les thermes de Caracalla et leur galerie d'art
Alain MALISSARD, professeur émérite à l'Université d'Orléans, auteur de Les Romains et l'eau (Belles-Lettres éd.)

M. Malissard a rappelé l’existence, à coté des balnea privés et de petite dimension, des thermes, énormes constructions comprenant des installations balnéaires (frigidarium, tepidarium, caldarium), mais aussi des palestres, des bibliothèques, des salles de réunion ou de concert, véritables "maisons de la Culture" de l’Urbs. L’essor de ces établissements, datant des débuts de l’époque impériale, ne s’est pas démenti ; il est dû à la conjonction de quatre facteurs : les progrès de la construction, ceux du chauffage, l’amélioration de l’adduction de l’eau et, surtout, la volonté politique.

Ces thermes, mieux conservés que ceux de Dioclétien édifiés un siècle après et de nos jours noyés dans la ville, avaient été conçus par Septime Sévère et entrepris par son fils Caracalla. Inaugurés en 216 de notre ère, ils sont situés au pied de l’Aventin et au débouché de la Via Appia, formant une entrée monumentale.

Ce monument, fait pour accueillir 8000 Romains par jour — qui fut admiré “de son vivant” puis comme ruine — est d’abord le fruit d’une véritable révolution architecturale (l’utilisation de la voûte d’arêtes et de l’arc alvéolaire a résolu le problème de l’équilibre et de la couverture de vastes espaces). Il présente trois caractéristiques essentielles:
— Il fait partie d’un projet urbanistique énorme, visant à l’aménagement de toute la partie sud de Rome ; il a nécessité des travaux gigantesques : un terrassement sur une superficie de deux fois la place de la Concorde avec un dénivelé de 14 mètres, des contraintes de chauffage (50 fours consommant 10 tonnes de bois par jour), d’approvisionnement et d’évacuation des eaux.
— Il est bâti selon un plan rigoureux et harmonieux, le plan “canonique” des thermes de Trajan : sur un quadrilatère de 320m sur 330m, avec au sud deux grandes bibliothèques encadrant les citernes sur deux étages dissimulées sous des fontaines monumentales, au milieu un vaste jardin ou “xystus”, de part et d’autre des salles de réunion et des gymnases. Les thermes proprement dits occupent la partie centrale, bâtie sur deux niveaux, avec, à droite et à gauche, symétriquement, vestiaires (ou apodyteria) et palestres; le frigidarium, dont les voûtes reposent sur huit colonnes immenses, est éclairé par de hautes fenêtres ; au-delà du tepidarium, le grand caldarium circulaire a reçu une coupole de 36 mètres de diamètre, aussi ample que celle du Panthéon d’Agrippa.
— La somptuosité du décor n’avait rien à envier à celle des demeures patriciennes les plus riches, que ce soit dans les revêtements de marbre jouant sur les couleurs ou les mosaïques des pavements. Mais ce qui faisait la richesse de ces thermes, outre les ressources intellectuelles offertes par les bibliothèques, salles de réunion, lieux d’échanges, c’était la galerie d’art constituée par quantité de statues placées à l’intérieur, dans les niches des murs ou des portiques, et même à ciel ouvert.

Les fouilles, commencées au XVIe siècle, ont permis de retrouver de nombreux trésors, comme ces têtes d’Hermès et d’Asclépios que nous avons admirées. Certaines de ces statues se sont révélées être des copies de modèles grecs célèbres : ainsi l’Héraklès de Polyclète, une Aphrodite de Praxitèle, et même une Aphrodite anadyomène (mutilée), copie hellénistique d’un bronze réalisé d’après un tableau d’Apelle. Le Musée de Naples conserve de la fameuse collection Farnèse deux œuvres majeures : le plus grand groupe connu de l’antiquité — copie tardive de deux sculpteurs rhodiens — dit “le taureau Farnèse” et la statue géante d’Hercule.

C’est là, devant cette œuvre à la fois hellénistique et baroque inspirée de Lysippe que M. Alain Malissard a achevé sa promenade dans les thermes de Caracalla en reconnaissant que la sculpture romaine n’avait rien produit d’original depuis la période archaïque et qu’il y avait un contraste entre l’audace architecturale de ces bâtisseurs et le traditionalisme — voire le conservatisme — de l’art officiel de l’Empire.



Jeudi 21 septembre 2006
Aux racines de la nature de l'Homme, à propos de deux fresques d'Anagni
Jacques JOUANNA, président de l'association nationale Guillaume-Budé, professeur de littérature grecque à Paris-IV et membre de l’Institut.

M. Jouanna s’est d’abord félicité que les liens restent étroits entre “Budé-Paris” et la province, en particulier avec les sections les plus vivantes (dont la nôtre), avant d’évoquer l’histoire de l’Association née en juillet 1917 en un temps où les valeurs humanistes étaient quelque peu oubliées, mais non la fierté nationale (puisque l’ambition était de rivaliser avec le fleuron de la philologie germanique, l’austère collection Teubner)

C’est en effet en 1919 que fut créée la maison d’édition appelée “Société des Belles Lettres”, dont le maître d’œuvre fut le grand helléniste Paul Mazon. Son projet était de publier 100 volumes en moins de 10 ans, avec un rythme de 10 à 12 par an. Ce programme fut respecté et ses successeurs (dont Alphonse Dain et J. Irigoin) ont toujours maintenu la cadence des publications. Le champ des textes a été régulièrement agrandi : par exemple, en grec l’édition de Denys d’Halicarnasse et de Diodore de Sicile est achevée, et les ouvrages techniques, de médecine en particulier, ont fait leur apparition dès 1970. L’activité éditoriale s’est également élargie; d’autres collections ont vu le jour, comme la Collection des Universités de France, la collection byzantine, la collection Alma pour le latin médiéval, dont le fleuron est l’édition internationale d’Isidore de Séville, sans parler de la collection des Classiques de l’Humanisme (née en 1964) où sont publiées les œuvres de Pétrarque… et de Guillaume Budé.

Pour illustrer la vitalité des “Belles Lettres”, M. Jouanna a rappelé la prompte reconstitution du stock après l’incendie qui a réduit en cendres plus de trois millions de livres et a donné un chiffre concernant la seule collection des Études anciennes : il y a actuellement au catalogue 827 titres dont 448 pour le grec, les “best-sellers” étant Les Travaux et les Jours d’Hésiode (traduit par Paul Mazon en 1928 !) et, pour le latin, L’art d’aimer d’Ovide (traduit par Henri Bornecque en 1924 !)

Les deux emblèmes chers aux budistes, la chouette sur fond ocre et la louve sur fond brique, ne sont pas près de disparaître des bibliothèques... toujours grâce à la fidèle collaboration entre l’Association Guillaume-Budé et la Société d’édition des Belles Lettres.
*
À la suite de cet exposé. M. Jouanna a présenté une communication intitulée Aux racines de la nature de l’Homme, inspirée par deux fresques du XIIIe siècle de la crypte du Duomo d’Anagni (l’ancienne capitale des Herniques, à 40 km au sud de Rome). Celles-ci illustrent parfaitement la place de l’homme dans le monde selon la conception médiévale. La première montre, au milieu de cercles concentriques représentant le Cosmos, le microcosme de l’Homme, avec ses quatre âges et ses quatre humeurs et en totale correspondance avec le macrocosme. On peut y lire la théorie des quatre tempéraments (sanguin, bilieux, mélancolique, flegmatique) qui influença l’Occident pendant des siècles, jusqu’à Lavater. Sur la seconde fresque, deux personnages sont représentés et nommés : Hippocrate enseignant Galien.

M. Jouanna décrit alors les grandes étapes de la pensée médicale de l’Antiquité : le corpus hippocratique et ses grands principes, les traités de Galien (six siècles après) qui voit dans le médecin aussi un philosophe, et, à partir du IIIe siècle, l’éclosion d’une abondante littérature dont une grande partie est apocryphe, mais non dépourvue d’intérêt : plus de soixante traités dont certains ont été retrouvés récemment, tous faisant référence à Hippocrate qui a imprimé sa marque sur la culture médiévale. M. Jouanna a raconté également son enquête sur les ouvrages médicaux qui l’a conduit jusque dans les archives des monastères du Mont Athos, ce qui prouve qu’il reste encore des découvertes à faire dans les textes anciens… à publier plus tard, et, bien entendu, aux “Belles Lettres”!



Mardi 24 octobre 2006
Un romantique "frénétique", l'orléanais Charles Lassailly (1806-1843)
Jean NIVET, professeur de Lettres

On peut longtemps chercher le nom de Lassailly dans les dictionnaires ou les manuels ; il ne se trouve — et par raccroc — que dans la Littérature publiée chez Larousse sous la plume d’Antoine Adam. On peut donc dire que cet écrivain est tombé dans l’oubli. Et pourtant il s’était acquis très tôt une véritable célébrité et il était devenu le parfait représentant des modes de la grande époque romantique.

Dans un premier temps, le propos de Jean Nivet fut d’éclairer l’homme. Charles Lassailly est né le 3 septembre 1706 à Orléans, au 16 de la rue Royale. Fils de courtier, il travailla à la pharmacie Montagné, près des Halles, tout en s’abreuvant de poésie lamartinienne. Après avoir entrevu Hugo et Nodier de passage à Orléans en 1825, il décide de tenter sa chance à Paris où il connaît la vie de bohème. Cependant, ce qui paraît inexplicable, c’est que cet inconnu a pu très vite établir des contacts avec des gens célèbres, comme Cousin, Dumas et Vigny, qu’il a été admis aux samedis de Gavarni et au salon de la duchesse d’Abrantès. Sans doute a-t-il suscité la sympathie par son caractère original et extravagant, son côté dandy, aspect qui contrastait avec le sérieux qu’il manifestait dans son métier de journaliste. Après avoir tenté à plusieurs reprises de fonder des revues au destin éphémère, tirant le diable par la queue, il finit par accepter des emplois de secrétaire, parfois sans lendemain, comme auprès de Balzac. Peu à peu son caractère s’est aigri, et les premiers symptômes d’une maladie mentale le conduisirent à un internement. « En somme une vie assez banale qui ne justifie guère l’intérêt que lui portèrent ses contemporains ». En apparence seulement, car, avec beaucoup d’habileté, Lassailly avait su se créer un personnage, et même plusieurs, au cours de l’évolution des modes. Jean Nivet en dénombre six : d’abord le personnage de « Jeune France », défenseur inconditionnel de Hugo à la bataille d’Hernani, se donnant comme mot d'ordre, avec ses pairs Petrus Borel, Philothée O’Neddy et Xavier Forneret, de choquer pour alerter les consciences ; ensuite le « bousingot », nettement plus politisé, cultivant avant la lettre la poésie engagée ; puis le « grotesque » (au sens où l’entend Théophile Gautier), un rôle qui lui va comme un gant, lui “qui a eu la chance d’être très laid”, surtout à cause de son nez “fabuleux”. Les avatars qui ont suivi nous renvoient encore à la littérature : Lassailly a joué au poète maudit, au sosie du Neveu de Rameau, au « ver de terre amoureux d’une étoile » (en mai 1836, il s’éprend brusquement de la comtesse de Mayencourt, entrevue dans une loge des Italiens, mais il n’osera jamais lui adresser la parole).

Après avoir montré les facettes de ce curieux personnage qui a incarné à lui tout seul toutes les postures du Romantisme, Jean Nivet a abordé l’œuvre, dont la majeure partie est aujourd’hui inconnue du fait qu’elle est enfouie dans des revues difficilement accessibles. On y trouverait des « lisettes » — petits textes d’une prose assez originale — des articles de critique littéraire (Lassailly a tenu longtemps la rubrique des spectacles dans l’Indépendant, où il maniait volontiers l’éreintement), des poésies, souvent conventionnelles, sauf dans le genre satirique. Mais le plus intéressant est sans aucun doute son roman de 1833, écrit à la première personne, intitulé Les Roueries de Trialph.

Le héros, double de l’auteur, qui croit à son génie et ne connaît que des échecs, jette un regard à la fois désabusé et féroce sur la société de son temps. Après une tentative de suicide par le poison, en proie à des hallucinations, il devient l’incarnation du mal et exerce son pouvoir maléfique sur les êtres qu’il rencontre, pour finir, après d’horribles visions, par une noyade volontaire. Ce roman étrange, pour ne pas dire délirant — et cependant admiré par Vigny qui en favorisa l’édition — s’inscrit parfaitement dans le courant dit « frénétique », illustré à la même date, entre autres, par Jules Janin et Petrus Borel, figures pittoresques du dandysme. Camus a remarquablement analysé cette attitude dans L’Homme révolté, où il cite d’ailleurs Charles Lassailly, pour qui « la révolte se pare de deuil et se fait admirer sur les planches »; il le place dans la lignée des dandys, « ceux qui jouent leur vie faute de pouvoir la vivre », ces dandys qui vont de Byron à Lautréamont, et même jusqu’à Dada…

Jean Nivet qui voit en Lassailly, avec la caution de Camus, un précurseur, s’est alors interrogé sur son drame intérieur qui l’a conduit à la folie. S’est-il épuisé — comme le pensait Vigny, qui a transposé son histoire dans Chatterton — à tenter de concrétiser dans ses oeuvres les richesses qu’il sentait en lui ? Ou bien a-t-il ressenti douloureusement l’impossibilité de mettre sa vie en accord avec ses idées et son idéal de « mission messianique du poète » ? Ses extravagances et ses excentricités n‘avaient-elles pas au fond pour but d’« éveiller les consciences » ?

La conclusion a posé le problème de la survie de Charles Lassailly : l’écrivain est certes oublié, mais non le personnage, qui a fécondé l’imagination au-delà du Romantisme et que l’on retrouve dans des créations littéraires aussi variées que le Don César de Bazan de Hugo, Michel Chrétien et Lucien de Rubempré dans Balzac, Ferrante Palla dans Stendhal, Chatterton de Vigny, Jérôme Paturot de Reybaud, Samuel Cramer dans La Fanfarlo de Baudelaire… et peut-être dans le Cyrano de Rostand… Belle destinée pour cet obscur orléanais que de revivre en littérature par personnages interposés !



Mercredi 6 décembre 2006
Répéter, redire, ressasser, à propos de trois courtes pièces de Samuel Beckett, Comédie, Pas, Catastrophe
Bruno CLÉMENT, président du Collège international de Philosophie, professeur à Paris-VIII.

Le projet de Bruno Clément n’était pas de commenter la pensée de l’auteur de Molloy dans une perspective didactique — d’autant plus que son œuvre est aux antipodes d’un message à délivrer — mais de donner, au futur spectateur de pièces qui s’apparentent plutôt à des essais, quelques points d’ancrage ou quelques balises. On est donc parti d’éléments déjà connus : le décor d’En attendant Godot, paysage schématique, devient, dans Fin de partie, un lieu clos, sorte de cube à peu près fermé ; aux quatre héros "mobiles" de Godot succèdent un aveugle paralysé, deux vieillards-troncs émergeant de poubelles, et un seul serviteur valide. La communication avec l’extérieur s’est considérablement réduite ; désormais tout va se passer dans un monde clos : à l’intérieur d’un crâne. C’est là une rupture capitale et Bruno Clément insiste : “Le théâtre assume alors sa démission politique”; il entre dans “la logique de l’intériorité”. La scène devient “l’espace du dedans”, selon l’expression d’Henri Michaux, ou “l’espace du crâne”; et l’on peut s’interroger sur ce que Beckett peut explorer dans cet espace qui se confond avec l’espace théâtral.

Bruno Clément a proposé ensuite l’exploration des trois petites pièces choisies par Michaël Lonsdale, qui allaient être représentées le même soir à la Scène nationale d'Orléans. Ces pièces, dissemblables en apparence, obéissent en fait à une logique interne. La première, la plus ancienne (elle date de 1963), Comédie, montre l’importance de l’image — qui tient à cœur à celui qui écrivit à la même époque le scénario d’un film avec Buster Keaton — et de la voix (lui qui réalisa des pièces pour la BBC). Le rideau se lève sur trois jarres d’où émergent trois têtes qui libèrent leur parole mécanique dès qu’elles sont frappées par la lumière. Le schéma est fort simple : il s’agit d’une relation triangulaire entre un homme H et deux personnages féminins, F1 et F2, c’est-à-dire la femme et la maîtresse, comme dans le bon vaudeville bourgeois. En réalité ces trois voix n’en font qu’une : celle de l’homme qui est une remémoration avec redites et reprises ; il s’agit peut-être des fantasmes d’une seule conscience.

Pas, écrit en 1976, met en scène une femme d’une quarantaine d’années, prénommée May, qui fait méthodiquement les cent pas sur les planches (façon de parler, elle en fait sept ! Beckett le méticuleux a tout compté et tout minuté). Cette femme s’entretient avec sa mère invisible, seulement présente par la voix. Ce “dialogue intérieur” est peut-être inventé ; le personnage qu’on voit est peut-être lui-même “inventé par la voix.” La voix reste, scandée par l’obsession des pas, ressassant indéfiniment la vie, imaginaire ou vécue qu’elle résume par “tout ça”.

La pièce la plus récente (1986), Catastrophe, est à part, contredisant la “démission politique” de Beckett : elle a été écrite pour soutenir Vaclav Havel, alors emprisonné par les tenants de la dictature prosoviétique, qu’on retrouve dans le personnage du metteur en scène (à gueule d’apparatchik) manipulant et humiliant le protagoniste muet. Nous sommes en effet dans l’univers de la tragédie, dans la tradition du théâtre baroque et le terme de "catastrophe" signifie d’abord le dénouement, lequel n’était pas prévu, puisque le “héros” trouve la force de relever la tête (le dramaturge, soucieux des éclairages, a voulu que l’attention du spectateur se focalise sur l’acteur, puis sur le corps et enfin sur le visage).

M. Clément a alors montré les liens entre ces trois pièces et d’abord ce qu’on pourrait appeler l’unité de lieu, “l’espace intérieur ou l’espace du crâne” ; ensuite la part de réflexion sur le théâtre, par exemple sur l’espace scénique (dans Pas, il reproduit la mise en scène intérieure d’un personnage en proie au doute) ou sur la volonté systématique de faire un théâtre “performatif” et surtout le phénomène de “va et vient”, de ressassement, caractéristique de toute son œuvre. Et de citer En attendant Godot où “il ne se passe rien, deux fois”! Pour avancer, il faut revenir en arrière : ce schéma se répète dans Oh! les beaux jours ainsi que dans La dernière bande. Dans Comédie on entend deux fois la même chose, mais avec variations ; dans Pas, on assiste à ces allers et retours, et le changement n’est sensible qu’à la fin, puisque May disparaît ; la toute dernière séquence de Catastrophe est immédiatement reproduite. Ces répétitions, ces retours en arrière se retrouvent dans l’écriture de Beckett, qui conserve ses corrections et ses hésitations dans son texte définitif — et en particulier dans la structure de ses romans (et même dans le mouvement de certains de ses personnages — dans Molloy par exemple — qu’on pourrait assimiler à une reptation). De ces avancées et reculs successifs, Beckett en fait à la fois une poétique et une “machine à impressionner”.

Lors de la conclusion, Bruno Clément a tenu à rectifier quelques idées reçues : le théâtre de Beckett ne peut se réduire à une illustration de l’absurde, ni à quelques principes philosophiques ; si Beckett est effectivement nourri des grands philosophes et s’il fascine ceux de son temps, il ne théorise jamais, étant avant tout “un créateur et un inlassable inventeur de formes” ; sa célèbre “métaphysique de la condition humaine” se place essentiellement au niveau du langage. “Ce fils de Racine” — selon le mot de son ami et exégète Ludovic Janvier — a tout sacrifié à la rigueur.



Jeudi 11 janvier 2007
Louis XIV et la cathédrale d'Orléans
Olivier CHALINE, professeur d'histoire moderne à Paris-IV.

Notre cathédrale a été dénigrée par Hugo et Proust et elle est largement méconnue. Pourtant elle possède un transept étonnant avec rosaces en forme de soleil, le portrait de Louis XIV au centre et, autour, la célèbre formule NEC PLURIBUS IMPAR et la date de 1679.

Pour comprendre cette intrusion du Roi-Soleil dans une façade gothique, il faut remonter en 1568 et à l’action des protestants faisant sauter les piliers de la croisée, ce qui entraîna la ruine du transept et des travées voisines de la nef. Devenu roi, Henri IV prit la décision de la reconstruction de ce qui avait été détruit, engageant les Bourbons dans un effort qui ne s’achèvera que sous la Restauration.

Le conférencier part de deux documents d’archives figurés, connus grâce à la thèse du chanoine Chenesseau, car ils ont disparu dans les incendies de 1940 : l’état des lieux après l’explosion et celui de 1638. À cette date, si le chœur est réparé et livré au culte, la croisée du transept est inachevée, comme les deux travées de la nef  reliant les deux restées en place et qui servent de modèle. Deux tours romanes sont détachées en avant.

La reconstruction implique un long chantier dirigé par un bureau orléanais où siègent l’évêque, deux bourgeois et un officier de finances et qui surveille techniquement les travaux tout en réglant l’emploi des fonds. Ceux-ci affluent avec une belle régularité jamais démentie, soit, chaque année, 13 600 livres prélevées sur le revenu des gabelles, plus 3000 livres de don personnel du roi. Le bureau aura d’ailleurs un rôle important en concevant non pas une simple restauration du préexistant, mais en voulant un allongement de la nef et des tours de façade très hautes, contre l’avis du roi qui finit par céder après 1706. Mais c’est lui qui impose l’ordre gothique de façon à préserver l’unité de ton de l’édifice. Il intervient aussi personnellement (il est venu sur place en 1684) pour faire détruire — après consultation de son architecte Jules-Hardouin Mansart, puis plus tard celle de Robert de Cotte — le clocher de transept de Le Mercier,  pour le remplacer par une construction elle aussi gothique.

Étudiant l’ornementation, M. Chaline montre le contrôle monarchique quasi complet du programme. Un doute subsiste en ce qui concerne les transepts à la gloire de Louis XIV et qui sont sans équivalents ailleurs. Est-ce une demande du roi lui-même au lendemain de la Paix de Nimègue (1678), tout auréolé de ses victoires ? Ou est-ce une initiative du bureau pour exalter la grandeur royale et pour mieux attacher le souverain à la cathédrale ? Pour le reste, les photographies présentées des vitraux ou des portes déclinent abondamment les symboles royaux, fleurs de lys, croix du Saint-Esprit, armes de France, "L" entrecroisés, soleils…

Quant au mobilier intérieur, le conférencier souligne le rôle, à partir de 1655, de l’évêque Cambout de Coislin, évêque résident et rigoriste, Grand Aumônier de France et ami proche du roi. En effet, pour la construction du jubé (1690-1699) par Tuby, lié à Lebrun, et à laquelle participe Mansart qui y fait ajouter des marbres de couleur, des chérubins, des artistes proches du roi arrivent à Orléans. C’est sans doute plus remarquable encore pour les stalles achevées en 1706. Les dessins en circulaient comme le montrent les parentés avec ceux de la chapelle royale de Versailles et ceux du chœur rénové de N.-D. de Paris. Jacques Gabriel et le sculpteur Degoullons sont intervenus. La marque du roi et de l’évêque est partout présente et de grandes guirlandes verticales manifestent l’intrusion des décors des appartements à la mode. Ainsi nous avons à Orléans, à N.-D. de Paris et à la Chapelle royale les mêmes idées, les mêmes modèles (voir l’Adoration des mages, la Pentecôte), les mêmes artistes.

En conclusion, le conférencier montre les liens complexes et étroits entre le souverain et ses sujets, ce qui permet de nuancer la personnalité du monarque. Il apparaît ici comme un maillon dans la construction de l’édifice par fidélité à la promesse de son grand-père, mais la cathédrale n’est pas exactement conforme au projet initial entériné par le roi tout-puissant. Les Orléanais ont fini par imposer l’agrandissement et Louis XIV a su accepter des compromis, quitte à les masquer de sa magnificence. En ne cédant pas sur la poursuite des travaux en gothique, il a montré que ses goûts artistiques n’allaient pas totalement au classique, marque profonde de son règne.



Mardi 13 février 2007
Poésie et vie quotidienne
entretien entre Patricia CASTEX-MENIER et Philippe LONGCHAMP

Le président Alain Malissard a présenté ses deux invités en citant Michel Deguy à propos du rôle du poète qui consiste "à rendre compte du fait de vivre", ce qui peut recouvrir des aspects différents du quotidien, du plus intime de soi au regard porté sur les événements du monde, avec un dénominateur commun : une langue qui transcende ce quotidien.

En préambule, les deux poètes — illustrant chacun à leur manière les deux facettes du quotidien — ont lu de larges extraits de leurs œuvres.

Philippe LONGCHAMP, dans Et dessous le sang bouscule (paru en 2003), a choisi d’écrire, chaque jour du mois d’août 2001, un sixain, plus un vers décalé, qu’il met en parallèle avec le même jour de l’année antérieure, pour évoquer un événement rapporté dans les colonnes du journal Le Monde, qu’il soit anecdotique, saugrenu ou en rapport avec l’actualité tragique, comme la traque des clandestins à Calais ou le massacre de Szebrenitza. Jouant sur les contrastes ou sur l’effet kaléidoscopique, le poète porte un témoignage durable sur l’éphémère de notre temps. Dans un recueil plus récent, Des pas de crabe sur du jaune, il dessine, dit-il, « des personnages qu’il essaie de faire passer sur scène sans trop les déranger », comme ce Majnoun « qui marche comme un fou », ou cette « grande buveuse avec des cachotteries au fond de ses yeux gris bleu et ses mains pleines de silence », nous faisant sentir ce passage imperceptible de la vision au souvenir et du souvenir à l’apparition fantomatique, la poésie se glissant dans les interstices entre le réel et l’imaginaire. Philippe Longchamp a donné un dernier exemple, tiré de Malfaçons, qui relève du même principe que le premier recueil : dans la forme contraignante du décasyllabe, le poète dit, en respectant la chronologie de l’été 2006, les horreurs, le chaos, les champs de mines au Liban, la litanie des corps meurtris, « de nos corps qui ont les traces de ta vieille guerre », et celle de « nos âmes recousues 100 000 fois. »

Le registre de Patricia CASTEX-MENIER est d’un ordre différent, au moins jusqu’à son avant-dernier recueil : le sujet de Bouge tranquille est tiré de son expérience intime, de ses rapports difficiles avec sa fille adolescente ; et cette révolte lui inspire de très beaux vers, comme « ta frénésie à te jeter toi-même de la poudre aux yeux », ou « tu montes dans les gréements de l’insolence…», ou « Ne confonds pas le vrai avec son double! » Dans L’Éloignée, poème autobiographique, P. Castex-Menier relate l’agonie et la mort de sa mère ; elle ouvre « la grande Armoire » pour un dernier inventaire des choses, « des draps pliés, des mouchoirs brodés » et des souvenirs qu’elle appelle superbement « les cailloux du Petit Poucet de ma mémoire ». Elle aligne le « menu peuple des jouets qui attend », les ours en peluche « qui n'ont pas fermé leurs yeux de porcelaine », tous ces bons génies en miniature, « effigies de l’affection ». X fois la Nuit, sa dernière œuvre, traduit un élargissement très sensible du registre poétique: la deuxième partie notamment (« la Nuit du Chant ») évoque l’Iliade :

…un jeu terrible de cache-cache
où mieux que les hommes trichent les dieux…
…Dehors dans le fracas des armes
l’ubris des héros du jour…

Le quotidien n’est cependant pas absent, car l’épopée antique est lue en résonance constante avec le monde actuel. Le chant suivant porte même en exergue un vers d’un poète irakien contemporain…

À la suite de ces lectures alternées, le thème annoncé "poésie et vie quotidienne", a été l’objet d’un échange entre les deux poètes. Ph. Longchamp a d’abord écarté l’assimilation entre quotidien et réalité, se référant au mot célèbre de Boris Vian : « Tout est vrai, puisque je l’ai inventé ». Puis  il a reformulé le problème en précisant les questions : la poésie est-elle présente dans la vie quotidienne ? dans les « choses de la vie quotidienne qu’on dit conventionnellement poétiques » ? La poésie doit-elle parler de cette vie quotidienne ? Pour P. Castex-Menier, le quotidien, c’est d’abord l’expérience personnelle, aussi bien présente dans l’œuvre autobiographique que dans celle qui parle de la vie quotidienne des autres, « des gens qu’on ne connaît pas et qui meurent sous les bombes ». Et de rappeler que cette poésie, qui a tant de mal à trouver sa place dans la vie actuelle, a été la première parole, celle des origines, mais dont il est difficile de dire si elle était en phase avec le quotidien.

Les intervenants, sans masquer leurs divergences, ont trouvé un terrain d’entente : s’il est vrai que le quotidien se nourrit du concret, la poésie se doit d’en faire autre chose, par le biais de la forme — ou du regard. Le poète, dit P. Castex-Menier, voit le quotidien d’une certaine manière, avec sa vision originale, qui change notre propre regard ; et cette vision doit se traduire dans les mots. Ph. Longchamp insiste sur le travail de l’écriture (« le rôle de la poésie, c’est de forcer la langue à dire »), tout en reconnaissant l’importance primordiale du rythme et du son, parfois en contradiction avec le sens des mots. Et ces mots, le poète peut les trouver « dans la rue, dans le ruisseau… matériau sans transcendance ni référence », comme l’écrivait Georges Perros.

La conclusion a été laissée — poétiquement — à Patricia Castex-Menier. Evoquant la « simplicité » du poète qui fait partie des « gens ordinaires », elle a lu un poème — son viatique ou son talisman — de Fernando Pessoa, extrait du Gardeur de Troupeaux (« Mon âme est comme un berger »), magnifique exemple de cette poésie où le quotidien de la nature est transcendé par un souffle d’une grande pureté.



Samedi 17 mars 2007
Peut-on se fier à l'école ?
débat entre Jean-Paul BRIGHELLI, agrégé de lettres classiques (auteur de La fabrique du crétin) et Philippe WATRELOT, professeur de sciences économiques et secrétaire général du "Cercle de Recherches et d’Action pédagogiques".

Le président Alain Malissard avait pour tâche de diriger la discussion qu’on imaginait d’avance animée, étant donné les positions notoirement opposées des deux invités, et surtout de donner la parole au public. Après un constat de départ plutôt pessimiste, d’ailleurs étalé avec complaisance dans les médias — les connaissances s’amenuisent, les moyens d’expression se dégradent, l’école n’inspire plus confiance, elle est mal adaptée, pire, elle n’accomplit plus sa mission — M. Malissard a adressé à ses deux collègues la première question : Quel est le problème essentiel qui se pose à notre enseignement et dont le traitement devrait être prioritaire ?

J.P. Brighelli s’empresse de confirmer le diagnostic alarmant, en mettant en avant un chiffre (tristement) éloquent : 50% des étudiants — forcément bacheliers — échouent à la première année de Faculté (97% des titulaires du “bac pro”). La faute en incombe-t-elle au lycée qui affiche 83% de réussite au bac ? au collège, accusé d’être le “maillon faible” de l’ensemble d’où sortent chaque année 160 000 élèves sans rien, c’est-à-dire sans même la maîtrise de la lecture courante ? Faut-il chercher plus en amont, à l’école primaire ? De toute façon, “tout est maillon faible “ dans notre système éducatif…

Ph. Watrelot — qui ne doit pas être compté parmi les “déclinologues” — reconnaît cependant les points noirs de notre enseignement : d'abord les 750 000 élèves qui quittent le système à tous les niveaux chaque année, en cinq vagues à peu près égales, le plus grave étant le départ des 150 000 en situation d'échec à la fin du premier cycle (ce chiffre est constant depuis une bonne dizaine d'années). Sans doute, nous avons assisté à un phénomène de massification, mais y-a-t-il eu pour autant une véritable démocratisation ? Si elle existe, elle reste ségrégative. La vraie question, c’est de savoir comment l’école est capable de “dépasser la panne de l’ascenseur social”, et la réponse est éminemment pédagogique. Assurément l’école aurait dû, au moment de l’afflux des années soixante, se transformer en profondeur, alors qu’elle est restée identique et frileuse. Que faire aujourd’hui ? Éliminer les 20% d’exclus ? P. Watrelot se refuse à cautionner “cette maladie nosocomiale de l’Éducation nationale”. Quels moyens peut-on se donner pour échapper à “l’École des héritiers” ?

M. Malissard, après avoir résumé à grands traits les positions des intervenants, a tendu le micro à l’assistance, attentive et soucieuse d’intervenir dans le débat. La première question a porté sur l’abondance et le fétichisme des diplômes en France et elle a donné lieu à un second débat. M. Brighelli a répondu “à chaud” et sans ambages que, l’orientation scolaire étant particulièrement nulle, on a négligé quantité de voies autres — comme l’artisanat revenu récemment à la mode — que la “voie royale” de l’enseignement général, ce qui provoque un engorgement de certaines sections à l’Université (par exemple la psychologie ou l’éducation physique et sportive). Il paraît difficile, à l’entrée en Faculté, d’échapper au tri qui se pratique d’ailleurs déjà. Vouloir amener 80% d’une classe d’âge au baccalauréat (comme le clamait un de nos ministres) "relève de l’escroquerie", ce qui fait que le diplôme n’est plus qu’"une coquille creuse". Selon M. Watrelot, s’il y a effectivement un hiatus entre la qualification de l’emploi et le diplôme, celui-ci reste la meilleure protection contre le chômage. Renforcer la sélection n’est pas forcément la bonne solution. Depuis trop longtemps on a négligé l’hétérogénéité des élèves et on a oublié la "promesse démocratique" : donner des chances égales à tous, ce qui va bien au-delà de ce qu’on appelle aujourd’hui "l’égalité des chances", tarte à la crème de nos politiques.

Plusieurs questions ont été posées sur l’enseignement supérieur, ses difficultés actuelles et en particulier la concurrence avec les classes préparatoires. Pour M. Watrelot, la solution est à rechercher en amont avec, à tous les niveaux, une pédagogie plus active, plus individualisée, à condition qu’on s’en donne les moyens au lieu de miser sur la force d’inertie. M. Brighelli répond d’abord en comptable : l’État investit deux fois plus sur un lycéen que sur un étudiant (alors que ce devrait être le contraire) ; un rééquilibrage des budgets est donc nécessaire, ainsi qu’une véritable autonomie des Universités — qui ont intérêt à favoriser des filières “pointues” et à décourager les hordes de psychosociologues promis inéluctablement au chômage. Il en profite pour rappeler qu’une des grandes raisons de l’échec des étudiants, c’est qu’ils n’arrivent pas à prendre conscience de l’ampleur de leur tâche, dont les classes terminales S ne donnent qu’une pâle image.

De nombreuse interventions ont suivi, souvent ponctuelles. En voici quelques exemples : 1) l’évaluation des élèves à l’entrée en 6e, 2) l’inévitable redoublement, que M. Watrelot juge contre-productif et auquel on peut opposer avec bénéfice une pédagogie de soutien, 3) le délicat problème de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture au cours préparatoire, 4) la dégradation inquiétante de l’orthographe et de la grammaire (“Si on ne revoit pas tout de suite les méthodes à l’école primaire, on court à la catastrophe !” dit M. Brighelli), 5) la valeur des formation par alternance. Parmi les interventions placées sur un plan plus général, l'une au sujet de l'école en tant que lieu de socialisation a provoqué un nouvel échange, fort animé et qu’il est impossible de résumer sans trahir.

Pour M. Watrelot, l’école a des fonctions multiples et, entre autres, elles doit transmettre des valeurs et des normes régissant le “vivre ensemble”, mais où l’acquisition du savoir est inséparable de tout le reste. M. Brighelli, opposant les notions de république et de démocratie, postule que l’apprentissage du savoir “est l’apprentissage d’une culture une et indivisible…” ; il affirme que ce sont les grands textes des grands auteurs qui sont dépositaires de ces valeurs républicaines, et non la pseudo-littérature prônée par certains démagogues.

Nous retiendrons en conclusion les derniers propos de M. Watrelot, désireux de nuancer l’impression pessimiste que nous pouvions garder de ce tableau de l’école (un tableau noir évidemment !) en même temps qu’il voulait nous mettre en garde contre une nostalgie facile. L’école française doit se refonder, mais elle n’est pas délabrée. Les enseignants, dans leur majorité, ne désarment pas, ils ont le courage de se remettre en question ; ils avancent, ils font progresser les élèves, sans chercher toujours à reproduire les recettes du passé…



Jeudi 31 mai 2007
Vauban l'illustre morvandiau
Gérard LAUVERGEON, professeur d'histoire-géographie au lycée Pothier d'Orléans

Séduit par la forte personnalité de Vauban dont il est le compatriote, Gérard Lauvergeon a rappelé d’emblée l’importance de cette célébration à l’occasion de laquelle la France a sollicité le classement au Patrimoine Mondial de l’Unesco de quatorze sites majeurs, pour la plupart connus du grand public. Mais, si l’on admire l’ingénieur militaire, le constructeur infatigable, on ne peut ignorer le penseur et l’écrivain qui s’impose par sa curiosité, son esprit pragmatique, et en même temps par son souci des hommes et, en particulier, des humbles — aussi bien les soldats que les paysans de l’Élection de Vezelay — , son courage aussi, puisqu’il n’a pas craint de s’opposer au Roi — témoin son dernier ouvrage le Projet d’une dixme royale. On connaît sans doute moins ses Oisiveté ou Ramas de plusieurs mémoires de sa façon sur différents sujets, ce qui représente douze volumes manuscrits, sans compter 10 000 lettres.

Après avoir rappelé devant un beau portrait de 1703 peint à l’occasion de sa remise du bâton de maréchal, celui écrit par Saint-Simon signalant le contraste entre l’extérieur un peu rustre, voire grossier, et le contact doux et avenant d’un homme qui n’avait pourtant rien d’un officier de salon, notre historien a tracé à grands traits la vie de Sébastien Le Prestre né en 1633 à Saint-Léger-de-Foucheret dans une famille de petits hobereaux nivernais qu’on imagine mal avoir vécu dans la chaumière qui a longtemps passé pour la maison natale. Il a dû recevoir l’éducation d’un jeune noble ; il a fait des études au Collège des Carmes de Semer ; en 1651, il s’engage comme cadet dans le régiment du Grand Condé, Gouverneur de Bourgogne et Frondeur notoire. Fait prisonnier, il rencontre Mazarin et entre alors au service du Roi. Il se révélera vite un officier doué et courageux, notamment au siège de Douai où il recevra un blessure indélébile au visage. Sa carrière se confond ensuite avec ses succès et son ascension dans la hiérarchie militaire : 1676 maréchal de camp, 1678 commissaire général des fortifications, 1688 lieutenant général des Armées, pour finir en 1703 maréchal de France…

G. Lauvergeon a ensuite abordé l’œuvre militaire de Vauban et d’abord, en quelque sorte, son génie réunissant deux aptitudes généralement séparées : celle de l’ingénieur "de tranchée" (l’attaquant) et celle de l’ingénieur "de place" (le constructeur qui ne peut plus se contenter, du fait des progrès de l’artillerie, du rempart traditionnel). En vingt années de guerre, Vauban a dirigé 49 sièges, tous victorieux. Quelques exemples nous ont été donnés : en particulier celui de Maastricht, avec ses trois cercles concentriques d’ouvrages, réalisés en douze jours par 2000 ouvriers, au nom du principe maintes fois énoncé par notre pionnier de la poliorcétique : “la sueur épargne le sang”, principe que les foudres de guerre de tous les temps auraient bien dû méditer… Nous avons admiré, preuves visuelles à l’appui, le talent du constructeur : à Rocroi, à Bitche, à Lille où les bastions sont cachés dans la forêt, à Neuf-Brisach, si bien conservé, et “beau comme une épure”, car Vauban est aussi un grand urbaniste qui “a pensé la ville nouvelle”, et qui a su faire beau, comme en témoigne la célèbre porte de Phalsbourg, que franchirent en 1871 les héros du Tour de France de deux enfants. Vauban avait vu encore plus loin : il avait songé à la protection des frontières, surtout au nord et à l’est, en mettant en place la “ceinture de fer”, soit deux lignes parallèles de forteresses espacées de 25 kilomètres environ. Il se montre d’une activité incroyable : il a parcouru sur les routes de France plus de 180 000 kilomètres, dans la “bastarne” — sorte de litière à deux places tirée par deux chevaux, qu’il a lui-même aménagée.

Voici une vie exténuante, qui lui laisse peu de place pour l’espace privé. Vauban cependant a eu le temps de se marier, en 1660, avec une petite cousine, Jeanne d’Osnay, qui lui apporte en dot le château d’Epiry (au sud de Corbigny). À partir de là, il va édifier son “pré carré” en Morvan (auquel il sera fidèle toute sa vie, à défaut de l’être à son épouse). Il édifiera une véritable fortune qu’il fera habilement fructifier ; en 1679, il achète le château de Bazoches, puis rachète le manoir de Vauban, tout près, d’où la famille a tiré son nom et son titre de noblesse (toute fraîche), puis Epiry, Cervon Pierre-Perthuis et d’autres seigneuries qui vont faire de lui un “grand propriétaire”. Il marie sa fille aînée Charlotte à Louis de Mesgrigny, sa fille cadette au marquis d’Ussé, très en cour.

L’ascension sociale de Vauban est évidente ; il est devenu un personnage important et il peut désormais parler librement au Roi ; il le fait, mais toujours dans l’intérêt de l’État. Ses propositions sont parfois dérangeantes, comme quand il propose le rappel des Huguenots, ou quand il s’intéresse à l’impôt qu’il souhaiterait unique pour toutes les classes, s’appuyant sur des enquêtes, ainsi la Description de l’élection de Vézelay, où il apparaît comme l’inventeur de la statistique moderne. Ces travaux vont aboutir à son Projet d’une disme royale qui supprimerait tous les autres impôts ainsi que les “traitants”, livre qui a fait considérer Vauban comme un annonciateur de la Révolution. Dans sa conclusion, G. Lauvergeon remet les choses au point : Vauban reste un homme de l’Ancien Régime, mais surtout un esprit pragmatique. S’il est un précurseur, c’est des Physiocrates, et, en cela, il annonce le Siècle des Lumières.



Jeudi 13 septembre 2007
Eugène Le Roy (1836-1907), romancier de terroir
André LINGOIS, professeur de Lettres, secrétaire de la section orléanaise

Pour marquer le centenaire de la mort d’Eugène Le Roy — écrivain qui fut longtemps populaire avant d’être délaissé et dont la popularité a été quelque peu relancée par le succès cinématographique de Jacquou le Croquant — notre secrétaire André Lingois a choisi de parcourir un itinéraire à travers le pays et l’œuvre d’un auteur dont on connaît assez peu la personnalité, sauf dans son fief du Périgord, auquel il est resté très fidèle.

Né en 1836 dans les communs du château de Hautefort en Dordogne, Le Roy ne quittera son département qu’en de très rares occasions, puisqu’il il terminera sa carrière de percepteur à Montignac, près de Lascaux (où il mourra en 1907), tout en menant de front une carrière de romancier. De son œuvre abondante, se détachent Le Moulin du Frau, paru en 1889, le charmant Carnet de notes d’un voyage en Périgord, Jacquou le Croquant (1900) ainsi qu’un roman posthume L’ennemi de la mort : quatre œuvres dont la réédition récente a eu pour effet une réhabilitation de l’auteur souvent étiqueté "régionaliste", avec une connotation plutôt dépréciative.

Aussi le conférencier s’est-il efforcé d’abord de valoriser la notion de terroir qui fait partie de notre patrimoine, ensuite de relever les traits distinctifs de ces romans, où la ruralité est au premier plan, avec son cadre local, ses travaux, ses usages, ses aspects quotidiens, ses caractères linguistiques. Ces traits distinctifs se retrouvent dans les trois romans cités ; le plus visible est la localisation géographique, dans un espace restreint, de l’ordre du canton : l’action de Jacquou ne dépasse guère les limites de la « Forêt Barade » (c’était d’ailleurs le titre primitif du roman) autour du château de l’Herm, propriété de l’odieux comte de Nansac ; la vallée de l’Isle et de ses affluents au sud d’Excideuil est le fief d’Hélie Nogaret, le meunier dont on suit toutes les déambulations comme dans une chronique villageoise ; la région marécageuse et malsaine de la Double, entre Mussidan et Ribérac, est le cadre du dernier roman qui décrit les combats d’un jeune médecin protestant devenu athée — à l’image de l’anticlérical et fervent républicain qu’était Eugène Le Roy — contre la misère et la superstition.

Parallèlement, ces romans sont situés dans le temps : ainsi Le Moulin du Frau va de 1844 à 1890 et l’on perçoit les remous de l’Histoire jusqu’au fond des hameaux, surtout lors de la Révolution de 1848. Jacquou le Croquant recouvre même tout le XIXe siècle, mais l’essentiel est focalisé sur la période de la Restauration, avec une date symbolique : le 29 juillet 1830, le dernier jour des « Trois Glorieuses » et le premier jour du procès de Jacquou, le meneur accusé d’avoir incendié le château de l’Herm. Le personnage a lui aussi valeur de symbole et, de ce fait, il échappe — partiellement — au roman de terroir. En revanche ce dernier est bien présent dans l’évocation de la vie paysanne et des travaux de la terre.

Le conférencier a tenu à lire quelques belles pages — que d’aucuns trouveront un peu trop "léchées", comme chez tous les romanciers descriptifs de l’époque — mais qui témoignent d’une connaissance authentique de la ruralité. L’on peut y ajouter un intérêt incontesté d’ordre ethnographique, sur l’habitat (même si Le Roy a quelquefois forcé le trait), la nourriture, les us et coutumes, les pratiques religieuses, les rites souvent encore païens, les fêtes et "frairies". Et puis, « tout roman de terroir doit parler du boire et du manger et du plaisir qu’on y éprouve… même en période de vaches maigres ». Il y a quelques scènes de repas (avec quelques jolies recettes) qui pourraient figurer dans une Anthologie littéraire et gourmande, en dépit de la précaution qu’avait prise l’auteur au début du Moulin du Frau : « Ce livre est purement périgordin, celui qui n’aime pas l’ail, le chabrol et l’huile de noix n’y comprendrait rien ! »

Ce qui nous plaît encore aujourd’hui, c’est l’attrait d’une langue qui a conservé non seulement les mots de la réalité paysanne, les expressions savoureuses et pittoresques, mais aussi les tournures propres au parler du parler du Sud-Ouest, avec un clin d’oeil du côté de La Mothe-Montravel (« Que le gascon y aille »…).

Au terme d’un agréable vagabondage dans l’œuvre d’Eugène Le Roy, nous avons été facilement convaincus que le « roman de terroir », loin d’être relégué au « second rayon », était bien un roman à part entière, au même titre que certains vins de pays méritent l’A.O.C.



Mardi 2 octobre 2007
Le silphium, une plante cyrénéenne disparue
Alain DAVESNE, professeur d'histoire ancienne à l'Université d'Orléans

M. Alain Davesne, en tant qu'archéologue, a participé à des fouilles en Libye et en Turquie ; à ce titre il a mis au jour en 1980 un très beau trésor de plus de 5000 pièces d'argent de l'époque d'Alexandre le Grand et de ses successeurs. La numismatique va d'ailleurs venir au secours de tous les chercheurs partis sur les traces du silphium, cette plante très célèbre dans le monde antique et qu'on ne trouvait — au moins dans sa forme parfaite — qu'en Cyrénaïque. Sa disparition, sans doute dès les premiers siècles de notre ère, pose une énigme qui est loin d'être résolue.

Dans un premier temps M. Davesne a décrit l'environnement géographique et historique de Cyrène. Cette cité, située à l'intérieur des terres, dans une zone relativement verdoyante au milieu d'un relief désertique, a été, selon la tradition, fondée en 631 par des habitants de Théra (Santorin) en même temps que son port Apollonia. Assez vite d'autres villes se sont développées autour, comme Taucheira, Barca et Euhesperides (aujourd'hui Benghazi). Cyrène était le centre du royaume du mythique Battos, qui dura plus de deux siècles, puis subit la tutelle des Ptolémée avant de devenir en 74 province romaine. Mais Cyrène était avant tout le centre d'un commerce extrêmement florissant autour de ce désormais mythique silphium.

Une coupe en céramique du VIe siècle montrant la pesée de cette précieuse denrée devant le roi Arcésilas témoigne de son rôle essentiel dans l'économie du pays. Pour approcher la connaissance de cette plante — que l'on considère en général comme une ombellifère — nous possédons quelques sources écrites : un grec, Théophraste, philosophe, élève et successeur d'Aristote, l'auteur des Caractères, mais aussi le premier botaniste, et un latin, Pline l'Ancien, qui s'est beaucoup inspiré du précédent. On y apprend que le « silphium de Battos » était d'une qualité exceptionnelle par rapport à ses « concurrents » d'Orient et de Perse et qu'il était considéré en médecine comme une panacée (il avait, dit-on, le pouvoir de soigner les cors et de purger le bétail !) Mais sa plus large utilisation était d'ordre alimentaire : la tige rôtie servait de condiment (on pouvait la râper, comme on le voit dans une scène des Oiseaux d'Aristophane). On pouvait également préparer tige et feuilles dans la saumure, les mélanger avec miel, huile et fromage pour en faire une sauce ; on en conservait le suc dans des vases, de manière à former une résine ou une pâte (appelée en latin "laser"); en un mot, un produit quasiment « incontournable »…

La dernière partie de l'exposé a posé le problème du point de vue botanique, en mettant en parallèle la représentation schématique du silphium sur les monnaies de Cyrène (dont le célèbre didrachme du IIIe siècle av. J.-C.) et les plantes actuelles qui pourraient l'évoquer, dont la candidate la mieux placée est sans doute la férule au port majestueux et qu'on rencontre dans tout le pourtour méditerranéen.

Cependant il reste bien des points obscurs, en particulier celui du fruit « déhiscent » dessiné sur les monnaies et qui ne peut appartenir à la famille des ombellifères. Les botanistes se trouvent dans une impasse. Finalement de quelle plante s'agit-il ? Comment a-t-elle pu disparaître ? broutée à mort par les dromadaires ? détruite par les Cyrénéens eux-mêmes pour échapper au fisc ou par les nomades en révolte ? épuisée par la surconsommation ? victime d'un changement climatique ? De toute façon, l'énigme est insoluble, et le silphium gardera un parfum — ou plutôt un goût — mythique…



Jeudi 8 novembre 2007
D'un Brutus à l'autre, mythe et histoire
Paul M. MARTIN, professeur émérite à l'Université Paul-Valéry de Montpellier

Le sujet choisi créait un rapprochement entre la Rome des Tarquins et la fin de la période républicaine, tout à fait dans l’esprit de la thèse de M. Martin consacrée à L’idée de royauté à Rome, des origines au principat augustéen.

M. Paul Martin, d’emblée fidèle à Tite-Live, entame le récit de la chute des Tarquins causée par le pari fou de trois officiers désœuvrés lors du siège d’Ardées : Arruns, Sextus Tarquin — les deux fils du tyran — et Tarquin Collatin. La folle équipée aboutira au célèbre « viol de Lucrèce » ; cette dame vertueuse (épouse de T. Collatin) et déshonorée, se donne la mort, devant toute la famille accourue. C’est alors qu’intervient le premier Brutus : il est le neveu de Tarquin le Superbe, fils d’une sœur qui a épousé un Junius et passe pour un demeuré, un « abruti » ; mais c’est lui qui arrache le couteau du ventre de Lucrèce et qui alerte la foule : l’émeute populaire va chasser les rois étrusques et ce Lucius Junius Brutus assumer le rôle de libérateur. Dès -509, il inaugure la première magistrature, le consulat ; il est amené à réprimer un complot destiné à rétablir la royauté, auquel — comble d’ironie — ont participé ses deux fils qu’il enverra sans sourciller au supplice ; peu de temps après, il mourra au combat contre les armées royalistes. Quelle vie exemplaire pour celui qui deviendra l’instigateur de la Rome républicaine !

M. Martin s’interroge alors sur la véracité du récit livien. Assurément les Romains du Ier siècle y voyaient un récit historique et même un acte fondateur de la liberté romaine. C’est aussi un mythe dont on peut mesurer les étapes : la première chez un obscur annaliste qui atteste par un détail dérisoire l’« imbécillité » du héros ; la seconde dans la fabula praetexta d’Accius intitulée Brutus et dédiée à un certain Decius Junius Brutus "Galaïcus", où l’on voit affirmé le lien génétique entre le personnage et la gens Junia. Le mythe de Brutus prend une dimension nationale, alors que la pression se fait plus forte sur les institutions républicaines, que s’opposent optimates et populares et que le théâtre fait écho (comme en -57 au retour d’exil de Cicéron) aux remous politiques.

C’est à ce moment qu’entre en scène l’autre Brutus (celui des ides de mars -44). Il est le fils de Servilia, qui fut la maîtresse de César, et le neveu de Caton le Jeune (le futur Caton d’Utique). Il a suivi Pompée — après bien des réticences — avant de se rallier à César qui le comble d’honneurs. Cet idéologue décline sur tous les tons la haine de la dictature (alors que son beau-frère Cassius clame la haine du dictateur). Il exalte le premier Brutus qu’il vénère comme son ancêtre ; mais l’idée de tuer César lui est venue surtout à la suite de ce que Paul Martin appelle « un matraquage psychologique », dont Cicéron est en partie responsable, notamment par les allusions contenues dans le traité oratoire de -46, le Brutus. Accédant aux instances de Cassius, notre stoïcien va prendre la tête de la conjuration... On connaît la suite (et on peut la relire dans l'ouvrage Tuer César de Paul Martin). C’est encore Cicéron qui va renchérir sur la filiation des deux Brutus et, pour la première fois dans l’histoire, un senatus-consulte de -43 va officialiser cette descendance. Après quoi, la République (républicaine) s’écroule ; Auguste la restaure — en apparence tout au moins — et, s’il peut authentifier le culte du tyrannicide, il est fort embarrassé du second Brutus, le « tueur du Père ». Bien qu’il n’y ait pas, à proprement parler, de « littérature officielle » à cette époque, ni de censure, on assiste à une « étrange surimpression des deux Brutus ». Paul Martin en donne plusieurs exemples, dans Tite-Live, où le premier Brutus a droit aux épithètes républicaines, dans la Satire I d’Horace, au chant VI de l’Enéide de Virgile. « Tout se passe comme si l’image négative du second déteignait sur le premier, à tel point que les deux Brutus sont liés ensemble, comme on le voit chez Lucain, Tacite et même Juvénal. »

La confusion entre les deux Brutus n’apparaîtra qu’à l’époque romantique, dans le Lorenzaccio de Musset. Le héros — qui répète inlassablement : « Il faut que je sois un Brutus », qui avoue à Philippe Strozzi « tous les Césars du monde me faisaient penser à Brutus » — confond systématiquement les deux personnages, sans jamais croire à la portée, ni à l’efficacité de son crime. Et Paul Martin de résumer le drame intime de Lorenzo dans une formule mémorable : « Un Brutus n°2 qui aurait rêvé de réussir comme le Brutus n°1 et qui, malgré le meurtre du tyran, sait d’avance qu’il va échouer, comme le Brutus n°2, à restaurer la liberté ! »

Ce qui appelait une conclusion pessimiste, en accord avec la désillusion des adversaires de César et la pensée politique de Musset : « On ne réussit qu’une fois à fonder la liberté ».



écembre 2007
La mythologie en filigrane
entretien avec Maryline DESBIOLLES, romancière, prix Fémina 1999

Il s'est agi d’un échange entre notre invitée et le président Alain Malissard au sujet des œuvres romanesques de la romancière ayant un rapport — plus ou moins implicite — avec l’Antiquité et ses mythes.

Après avoir présenté l’ensemble des travaux de Maryline Desbiolles — qui comprend aussi des recueils poétiques, des pièces radiophoniques, des essais sur la peinture — et rappelé quelques titres connus (Une femme de rien, paru en 1987, La Seiche, Anchise, Le petit col des Loups), Alain Malissard s’est arrêté sur les deux dernières œuvres : Aizan, histoire d’une jeune tchétchène échouée avec sa mère dans une H.L.M. du quartier de l’Ariane à Nice, et C’est pourtant pas la guerre, dix récits, dix "voix" des habitants de cet îlot défavorisé et délabré dont le nom évoque le labyrinthe légendaire, mais où se sont croisés « ces gens de peu » et les héros antiques.

Maryline Desbiolles, qui se souvient de son émerveillement de jeune élève découvrant la mythologie, un monde totalement étranger à sa culture familiale, se dit persuadée que ce monde n’est nullement réservé à une élite et qu’il nous concerne tous. Le mythe « parle de notre obscurité fondamentale » le vrai Minotaure ! et c’est aussi « une manière de saisir le réel », à travers un certain nombre de détours dont l’écriture cherche à retrouver le cheminement. L’Ariane réelle — quartier mal famé et qui est, plus prosaïquement, la Riane (c’est-à-dire la ravine) — s’est dégagée de tous les lieux communs ressassés, grâce justement à la présence du mythe, lequel n’est jamais univoque. Par exemple, dans C’est pourtant pas la guerre, si les femmes abandonnées ou livrées à la violence peuvent rappeler « Ariane à Naxos », en revanche les hommes, adultes ou jeunes — qui sont en bandes, mais ont seulement l’air d’être ensemble — manifestent un abandon ; le mythe apparaît alors comme inversé : à Thésée esseulé et perdu au milieu des flots, répond une Ariane « magnifique endormie et non victime ». En traversant le quartier qui porte le nom de l’héroïne, Maryline Desbiolles jette un autre regard sur les hommes qui, à l’image de Thésée, après son combat dans le labyrinthe, a finalement connu la défaite en causant la mort de son père Égée et « n’a pu aller jusqu’à Ariane, jusqu’à la lumière retrouvée »…

Alain Malissard pose alors une question sur les personnages réels qui animent le roman, remarquant que l’un d’eux, qui se retrouve d’ailleurs dans un autre livre, occupe une place prépondérante, jouant le rôle de l’aède antique. Il s’agit de Monsieur M’boup, un africain curieux, amoureux de la langue française et de la grammaire, tellement présent qu’il est resté dans le récit avec son vrai nom, au milieu des dix autres, cependant très impliqués. Maryline Desbiolles rappelle les rencontres qui sont à l’origine de C’est pourtant pas la guerre : « Les gens de l’Ariane avaient conscience qu’ils écrivaient un livre avec moi, tandis que moi je refusais à écrire un livre pour eux. » Comme le disait si justement un critique : on ne choisit pas la parole des autres…

Bien entendu, on ne pouvait pas, dans cette quête mythologique, passer sous silence un livre comme Anchise. L’histoire est née, nous dit Maryline Desbiolles, d’une rencontre entre un nom réel, un fait-divers authentique (le suicide par le feu d’un apiculteur) et le nom du héros troyen, si bien que c’est la mythologie qui « sourd de la réalité quotidienne ». À première vue, il y a loin entre le vieil homme qui habite une maison délabrée dans un trou au bord de la route qui monte au col de Nice et le héros qui conçut Enée avec Aphrodite et que Zeus rendit boiteux par jalousie. Et pourtant, leurs rêves se ressemblent ; le vieux paysan solitaire songe à sa jeune femme disparue, si blonde qu’on l’appelle la Blanche « menue et saisissante comme une ablette avec son ventre d’argent qui troue les eaux les plus noires », et qu’il compare aussi à une renarde au pelage clair : autant de comparaisons animales qui font partie des métamorphoses, donc de l’univers mythologique.

A. Malissard note au passage l’aspect labyrinthique de tous ces récits, des rapports entre les différents personnages et aussi de l’écriture elle-même ; Mme Desbiolles le reconnaît, ainsi que la présence du Minotaure, c’est-à-dire l’obscurité, en nous-mêmes et dans les choses qui nous fait peur et qu’on veut éviter, mais aussi tout ce qu’on ignore. « Dans toute écriture, il y a un point aveugle. Et on peut s’y perdre…». Paradoxalement, le fil d’Ariane, c’est bien l’écriture qui véhicule des savoirs, des mythes, parfois venus de loin et qui dépassent celui qui écrit.

Il est à peu près impossible de rendre la densité et la richesse de l’échange qui a eu lieu, avec même des interventions des participants. Alain Malissard a insisté à juste titre sur la poésie toujours présente dans l’œuvre de Maryline Desbiolles (il a lu un très beau passage d’Anchise, où les deux héros marchent dans le lit asséché d’un torrent ; le livre lui a fait penser à la fois à René Char, à Giono, et au Camus de Noces).

Il faut laisser à l’auteur — interrogée sur Primo — roman lié à un souvenir familial — la conclusion : « Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de chercher un secret, mais d’entrer en intimité avec l’obscurité, pas non plus de l’expliquer ; il faut essayer d’être de plain-pied avec le Minotaure, voire de le frôler…»



Jeudi 24 janvier 2008
Les Horaces et les Curiaces, un film de Térence Young assisté de Fernandino Baldi (1961)
présenté et commenté par Michel ETCHEVERRY (professeur à Paris IV, ancien professeur à la Faculté des Lettres d’Orléans)

D’emblée notre invité — cinéphile averti et spécialiste du cinéma américain — nous a mis en condition pour recevoir ce film qu’on peut considérer comme un "péplum" (nous avons appris que le terme datait des années 60, lancé vraisemblablement par Bertrand Tavernier pour désigner des films évoquant plutôt l’Antiquité romaine impériale). Nous étions priés de laisser notre ironie au vestiaire et de "ne pas passer les images au tamis de l’historicité". Sage précaution !

M. Etcheverry a pris soin de replacer ce genre — plutôt rare dans le cinéma français, sauf à l’époque héroïque — dans l’histoire du septième art, genre qui a pris son essor en Italie, dans les années d’avant 14 avec le succès de la Cabiria de Pastrone, où le célèbre Maciste fit ses débuts. Après une éclipse, le "péplum" revint en force sous le fascisme : en 1937 Carmine Gallone s’illustra dans la superproduction de Scipion l’Africain. Le genre a eu du mal à se débarrasser de son idéologie encombrante, mais a survécu, surtout dans la veine "historique" qui met en scène une Antiquité réinventée et misant sur l’exotisme du passé — ce qui l’a rendu populaire.

Le spectateur qui n’est pas "fan de péplum", sans partager le mépris généralisé de la critique, a tout de même quelque réticence.

Certes, il ne peut qu’admirer l’invention du scénariste qui, en partant des chapitres 24 et 25 de l’Histoire romaine de Tite-Live — en gros une page et demie — narrant le combat singulier des trois Horaces et des trois Curiaces, a réussi à allonger singulièrement le récit en inventant une longue manœuvre de l’infanterie romaine qui a failli tourner au désastre (exactement celui des Fourches Caudines trois siècles après), et à agrandir le théâtre du combat des six champions jusqu’à une forêt légendaire et lointaine, après avoir caché le héros blessé dans une thébaïde agreste auprès d’un vieillard à l’allure virgilienne.

Cela dit, on a un peu de mal à voir les descendantes de Romulus ou du sabin Tatius métamorphosées en blondes platinées, aux mèches impeccables et au maquillage glamour ; on a également du mal à ne pas trouver kitchissime la consultation de la nymphe Égérie dans un décor digne du Grand Guignol. Mais, si l’on n’était pas maniaque de la reconstitution historique, on oubliait que ni la légion, ni les aigles romaines n’existaient au Ve siècle avant notre ère et on se réjouissait des cavalcades épiques au son des buccins, du choc des armes, du cliquetis "des épées qui brillent au soleil" (c’était déjà dans Tite-Live !). On admirait un instant la gravité digne du vieil Horace et du Roi Tullus, et même — pourquoi pas ? avec un petit effort — le jeune Horace humanisé et vieilli sous les traits d’un Alan Ladd sur le déclin. Certains spectateurs ont même vu en lui un anti-héros, proche de ceux de notre temps. On pouvait aussi spontanément regarder le film comme un album illustré, à mi-chemin entre le roman-photo et la B.D., type Alix, un album que l’on feuillette sans déplaisir pour les unes (ah! ces beaux légionnaires musclés!) et pour les autres (ah! ces belles Romaines batifolant dans les eaux du Tibre!). Il fallait donc abandonner nos préjugés culturels et redevenir juvéniles avec des goûts simples et populaires…

C’est justement ce qu’a rappelé Michel Etcheverry dans le commentaire qui a suivi la projection et au cours de l’échange avec le public. Le péplum, américain ou italien, ou, comme c’était le cas, américano-italien, veut faire avant tout une œuvre populaire, directement lisible, avec des couleurs contrastées et symboliques, avec de longues séquences où le tragique a été éliminé au profit du mélodrame, où l’on ressent une certaine "beauté de la naïveté". Le récit devient conforme aux canons de la fiction populaire, du feuilleton, lesquels reprennent ceux du conte, avec la série d’épreuves que subit le héros (et ici en premier lieu celle de la lâcheté). Et, comme toute œuvre populaire énonce une morale, le film prête au roi Tullus une promesse de réconciliation entre les peuples, quitte à contredire l’Histoire. On pouvait penser alors à notre histoire contemporaine, à toutes les occasions manquées de sceller la paix. Et de souscrire au mot de la fin énoncé par Alain Malissard : "Une fois de plus, on se rend compte que l’Antiquité est résolument moderne…"



Jeudi 7 février 2008
L'Europe et le latin, l'exemple d'Érasme
Claude AZIZA, professeur émérite à l'Université de Paris-III

Après avoir fait en guise de préambule une allusion à l’actualité (il est recommandé à tous les "sauvageons" de relire les conseils de politesse qu’Érasme donne à son filleul), Claude Aziza pose la question qui s’est posée au moment de la naissance de l’Europe : quelle langue commune choisir ? Le latin peut-il jouer ce rôle ?

Le latin a été en effet pendant l’Empire romain et même bien au-delà une langue de communication. Notre conférencier nous rafraîchit la mémoire en nous rappelant les étapes de la langue française qui prend peu à peu le pas sur le latin des Gallo-Romains (le « sermo vulgaris », riche en métaphores, remplaçant caput par testa, c'est-à-dire le chef par la tronche.)

Il est difficile de dater la disparition du latin en tant que langue parlée, mais il est vraisemblable qu’elle a eu lieu au moment où le prêtre n’était plus compris de ses fidèles, disons vers le VIe siècle. Reste cependant tout un vocabulaire technique, médical et même courant, où le latin vulgaire s’enrichit de mots grecs, gaulois et germaniques. Entre le VIe et le IXe siècle, le latin vulgaire survit avec des variantes suivant l’aire géographique, notamment dans trois régions : autour de Paris (ce qui donnera la langue d’oïl), de Toulouse (ce qui donnera la langue d’oc) et de Lyon (le franco-provençal qui disparaîtra progressivement à mesure que l’importance de Lyon, le "Primat des Gaules" décroîtra).

Du XIe au XIVe siècle s’est constitué l’ancien français avec ses nuances dialectales dont les traces sont visibles (ainsi, le picard a donné tout notre vocabulaire maritime). Il sera parlé en Angleterre pendant deux siècles, tandis que le latin reste la langue des clercs, de l’Université, du droit, des actes publics, ainsi que celle des sciences et de la littérature profane. Cela durera jusqu’à la Renaissance, au moment où le français devient langue officielle par l’Ordonnance de Villers-Cotterets (1539) et, par un mouvement inverse, les guerres d’Italie permettant une connaissance plus large de l’Antiquité, on assiste à un renouveau du latin qui va devenir une langue de culture.

M. Aziza brosse alors un tableau de ce qu’on appelle aujourd’hui l’humanisme (le terme vient de l’italien « umanista ») : le « maître d’humanités » enseignait les « bonnes lettres », c’est-à-dire grammaire, rhétorique et commentaire des auteurs anciens, la grande nouveauté étant l’apport des textes grecs pour la plupart rescapés des bibliothèques de Constantinople. Ce mouvement, qui a conquis l’Europe entière et qui a tenté la synthèse entre la philosophie, l’art païen et le christianisme ou, tout au moins, a « cherché dans la religion un élément fédérateur », présente cependant des aspects différents suivant les pays. Ainsi l’humanisme italien, qui se fonde surtout sur les textes antiques (Pétrarque et l’érudit Le Pogge ont été de grands découvreurs de manuscrits), se différencie de l’humanisme anglais engagé d’un Thomas More, de l’humanisme allemand marqué par le nationalisme, de l’humanisme espagnol métissé par les penseurs arabes (Avicenne, Averroès et Maïmonide) ainsi que du nôtre. La figure dominante reste bien sûr Érasme, représentant de l’humanisme chrétien qui a exercé son influence sur Guillaume Budé, malgré quelques brouilles et disputes.

Les humanistes ont joué un grand rôle en pédagogie, renouvelant l’enseignement du latin, jusque là fidèle au Donat et à sa grammaire versifiée pour la remplacer par la lecture des textes. Érasme dans ses écrits, le De ratione studiorum et le De civilitate morum puerilium, recommande l’étude des auteurs pour s’imprégner de la langue, mais aussi pour en tirer des leçons de morale. Il fera des émules dans toute l’Europe où le « latin langue vivante » sera associé à de nombreuses expériences pédagogiques.

M. Aziza a abordé ensuite la question de l’enseignement du latin en France et de son histoire depuis l’époque où l’Université de Paris imposait la règle de ne parler qu’en latin. Mais dès 1487 paraît le premier lexique latin-français et s’ouvre alors l’ère des traductions. Les facultés de province, et d’abord celles de médecine, choisissent le français (tandis que la sacro-sainte thèse en latin ne disparaîtra qu’en 1920 !) La latinité vivante ne demeurera que dans le culte et dans les collèges. Et, peu à peu, le français va gagner du terrain ; le mouvement s’amplifiera au XIXe jusqu’au décret de 1902 qui instaure la séparation entre « classiques » et « modernes » ; puis les réformes successives de nos ministres réduisent la part du latin à une peau de chagrin…

Cependant, depuis quelques années, on assiste à un mouvement inverse, encore timide, semble-t-il. Faut-il profiter de l’occasion de l’Europe pour promouvoir le « latin langue européenne » ? Reprenant la question de départ, M. Aziza répond catégoriquement par la négative pour une raison simple : il a constaté que les pays tenants du latin vivant le défendent au nom d’un nationalisme étroit, d’une idéologie conservatrice, « en dévoyant même l’idéal de l’Antiquité ». Et de conclure en proposant en lieu et place d’un enseignement qui n’aboutit souvent qu’à un gaspillage de forces, une ouverture sur la philosophie, l’histoire, les realia, et qui créerait un rapport constant entre passé et présent… justement dans l’esprit d’Érasme.



Samedi 8 mars 2008
Max Jacob et le poème en prose baudelairien
Antonio RODRIGUEZ, professeur à l'Université de Lausanne, en partenariat avec l'association des "Amis de Max Jacob"

Tout en reconnaissant que l’oeuvre de Max Jacob est complexe et difficile à classer, M. Rodriguez a posé en préambule la problématique du poème en prose, qui prend au XIXe siècle une place non négligeable dans la littérature, place marquée par Baudelaire, et aussi par Rimbaud et Mallarmé. Mais c’est surtout sur Le Spleen de Paris de Baudelaire que vont porter les critiques de Max Jacob dans sa Préface de 1916 du Cornet à dés, préface qu’il a d’abord intitulée « Du genre du poème en prose ». Ce texte, écrit sur un ton polémique avec « une rhétorique d’avant-garde », montrait aussi son ambition — et aussi sa prétention — d’être le refondateur, voire l’inventeur du poème en prose moderne (ce que contestera son ami Pierre Reverdy). Max Jacob repousse à la fois la théorie baudelairienne du poème en prose et sa pratique, jugeant cette poésie trop narrative et d’une intensité émotive trop faible, alors qu’à ses yeux l’objectif doit être de troubler le lecteur. Et pourtant Baudelaire n’avait-il pas déclaré « rêver d’une prose poétique musicale, sans rythme et sans rime, assez souple pour s’adapter aux mouvements lyriques de l’âme, aux ondulations de la rêverie et aux soubresauts de la conscience » ?

M. Rodriguez a montré alors comment Max Jacob avait en quelque sorte « radicalisé » la pensée de Baudelaire, en le critiquant surtout sur deux points : d’abord sur sa théorie de la surprise. Or, « surprendre est peu de chose, il faut transplanter », c’est-à-dire transporter dans un autre milieu, faire sortir des habitudes de pensée ou des repères. Il exprimait déjà cette idée dès 1907 (dans une lettre à Jacques Doucet), en refusant le conseil donné aux artistes d’étonner, alors qu’il s’agit de provoquer le trouble. Pour lui, en poésie, le plaisir est dans le mouvement et l’émotion esthétique dans le doute : il est nécessaire de créer la perturbation entre le réel et l’imaginaire. L’opposition est nette entre Baudelaire, où la surprise naît de l’irrégularité, de la bizarrerie, mais d’une bizarrerie presque naïve et inconsciente et Max Jacob, qui revendique systématiquement rupture par une déception première. On retrouve le même contraste à propos de la « distraction » : au sens de « divertissement » (non pascalien !) chez le premier, et au sens étymologique, c’est-à-dire le fait de tirer en divers sens chez le second, qui cherche à faire « dérailler » notre approche traditionnelle du réel et de la poésie. C’est sans doute ce qui a surpris et dérouté les lecteurs du Cornet à dés, et pas seulement ceux de 1917 (d’où la recommandation de M. Rodriguez d’aborder l’œuvre jacobienne avec des recueils plus homogènes, comme Visions infernales ; d’ailleurs Max Jacob a reconnu lui-même qu’on lui reprochait « d’être incompréhensible » !

Le second reproche fait à Baudelaire concerne les poèmes eux-mêmes : Max Jacob les appelle fables ou paraboles. À ses yeux, le genre du poème en prose doit exclure la narration, la morale, le pittoresque — ce qu’il reproche à Aloysius Bertrand dont il apprécie cependant le talent. D’une manière plus générale, il refuse tout ce qui relève du descriptif, par exemple le « tableau », qu’il présente dans « Conseils à un jeune poète » comme un caractère de ce qu’il appelle le « bourgeoisisme », qui met une distance par rapport à l’émotion et, en recherchant le charme et l’exquis, fige l’expression vivante des sentiments.

En prenant des exemples tour à tour dans Le Spleen de Paris et Le Cornet à dés, M. Rodriguez a analysé ce qui oppose Baudelaire et Max Jacob. Ce dernier fait du poème en prose baudelairien une critique pertinente certes, mais qu’il ne semble pas mettre en pratique : nous trouvons aussi des descriptions et des morales dans Le Cornet à dés. Mais la différence essentielle réside dans le fait que la narration chez Max Jacob tombe à plat et que la “morale” est toujours détournée. De nombreux textes du Cornet sont conçus pour déjouer l’attente, pour décevoir, avec une intention parodique (la parodie elle-même pouvant être déviée !) aux frontières, sinon de l’absurde, tout au moins du dérisoire. Ces textes s’allient avec d’autres poèmes centrés sur la vie affective, comme l’angoisse et la culpabilité. Cela produit un ensemble déstabilisant propre à suggérer un rapport inquiet au monde, au réel et à l’identité, toujours proches chez lui de l’effondrement.

On l’aura compris, le trouble lié à la parodie n’empêche pas notre impénitent jongleur d’inspirer de profondes émotions, comme dans le poème intitulé « Nuit infernale » : l’angoisse naît de l’atmosphère suggérée et non d’une allégorie chère à Baudelaire. Les différences sont également sensibles si l’on aborde le problème déjà évoqué du « tableau » : une comparaison entre « Le Port » de Baudelaire et « Omnia vanitas » de Max Jacob montre d’un côté une scène que contemple un sujet extérieur et, de l’autre, une création picturale, un « tableau en train de se faire », à même la toile, où la distance est abolie entre l’artiste et le sujet. Et c’est à ce moment que nous avons compris pleinement ce qui sépare la « surprise baudelairienne » de la « transplantation » jacobienne.

Dans sa conclusion, M. Rodriguez a tenu à prendre du recul, en suggérant que la critique de Max Jacob dépassait la simple polémique et ouvrait la voie à la modernité. Belle leçon qui nous a apporté une lumière nouvelle sur celui que Michel Leiris appelle « un grand poète sous sa défroque bigarrée d’arlequin… »



Jeudi 20 mars 2008
Le paysage dans la peinture antique
Jean-Michel CROISILLE, professeur émérite à l'Université de Clermont-Ferrand

M. Croisille, depuis sa thèse (Poésie et art figuré de Néron aux Flaviens) s’est consacré à l’étude de la peinture romaine sur laquelle il a publié, dans la collection “Manuels d’art antique”, un ouvrage qui fait autorité.

En préambule, il a rappelé que le genre pictural du paysage a été longtemps délaissé, et notamment en ce qui concerne l’Antiquité. La tradition veut que ce soit le peintre flamand Patinir qui l’ait inventé à la fin du XVe siècle, dans ces tableaux où les personnages s’amenuisent au point de se perdre dans l’environnement naturel. Or ce peintre n’est pas le seul ni le premier à avoir opéré ainsi, et il faut justement remonter à l’époque romaine pour retrouver la même évolution, le sujet mythologique disparaissant au profit du cadre bucolique.

M. Croisille, partant ensuite de définitions élémentaires du paysage données par les dictionnaires, a introduit la notion d’artialisation (le mot est déjà chez Montaigne), c’est-à-dire la transposition dans le domaine artistique d’un spectacle naturel. Or, dès l’époque romaine, il existait un terme — à vrai dire grec — pour désigner ces éléments naturels devenus éléments du décor : ce sont les “topia”, présents dans les textes, dont le De Architectura de Vitruve (qui les recense : ports, rivages, sources, bois, montagnes, etc.) et l’Histoire Naturelle de Pline l’Ancien, qui parle d’un peintre nommé Studius (c’est le seul qui ait échappé à l’anonymat) spécialisé dans les “Topiaria Opera” ou représentation de scènes naturelles.

J.-M. Croisille a alors montré, avec exemples sur l’écran, les principaux aspects de cette peinture “paysagiste” dans l’univers romain, depuis l’apparition de décors picturaux — issus en majeure partie des villas campaniennes, décors classés selon une chronologie précise. Après avoir évoqué le problème des origines et des modèles antérieurs, ce qui nous a permis d’apercevoir entre autres, “la fresque du printemps” de Santorin, le “Tombeau de la Chasse et de la pêche “ de Tarquinia ainsi que les mosaïques de Palestrina, le conférencier a abordé le premier style de cette peinture, qui correspond en réalité au second style pompéien des archéologues, où la paroi semble s’entr’ouvrir, comme on peut le voir dans les villas d’Oplontis ou de Boscoreale. Lors du 2e style, la décoration géométrique délimite des édicules où s’insèrent des paysages qui parfois se détachent en camaïeu au milieu de panneaux sombres. Un peu plus tard, le paysage va prendre de l’ampleur dans le décor, surtout dans le genre dit “sacro-idyllique”, où des bergers évoluent au milieu de ruisseaux et de prairies parsemées de colonnes votives, comme dans la villa de Bosco Trecase. À partir de 50 apr. J.-C., c’est-à-dire à l’époque des 4e et 5e styles, se développent des ensembles composites libres, avec de petits tableaux au centre de grands panneaux, comme dans la Domus Aurea de Néron, ou d’amples représentations de jardins luxuriants, comme dans la riche Maison du Verger à Oplontis.

M. Croisille a passé en revue la plupart des thèmes picturaux : scènes mythologiques liées à un site naturel, comme Ulysse ou Polyphème autour d’un rocher et d’arbres ; jardins où l’on peut répertorier de nombreuses espèces de végétaux et d’oiseaux ; parcs d’agrément plus ou moins idéalisés, qui font penser au ”paradeïsos” de l’Orient ; tableaux réalistes représentant des villas à portiques et des ports campaniens (tout à fait le décor évoqué dans le Satiricon) ; scènes caricaturales ou simplement fantaisistes avec ces Pygmées dans un décor nilotique...

Cette visite pleine de charme et de fraîcheur par-delà les siècles, aurait été incomplète, si nous n’avions été invités à réfléchir sur la signification de ces représentations et à les replacer dans le cadre de la société du temps. Sans doute on peut se laisser aller au simple plaisir de la vue et qualifier ces peintures, comme le fait Pline, d’ “amoenissima” (tout à fait charmantes), mais aussi se rendre compte, sans projeter sur le monde antique nos vues modernes, que les images des lieux familiers provoquent des réactions d’ordre culturel, et même politique. Les artistes campaniens ont reflété à leur manière le modèle civilisateur de la cité, ainsi que les prémices d’une nouvelle conception du monde : en réduisant, par exemple, la part des actions héroïques au profit du décor naturel, ils montraient les forces cosmiques qui dépassaient l’élément humain.

“La dimension spirituelle, conclut J.-M. Croisille, n’a jamais disparu de la mentalité romaine”. Une dimension qui s’accordait tout à fait avec l’époque augustéenne — tout au moins dans les premières années — et son idéal pacifique et bucolique chanté par Virgile qu’on retrouve aux parois des demeures de Pompéï et de la Villa Oplontis, où grives et merles chantent dans la verdure…



Mardi 22 avril 2008
Retrouver et chanter la musique antique
François CAM, chargé de cours à Paris-IV Sorbonne

M. Cam est professeur de lettres classiques au lycée de La Roche-sur-Yon et en même temps chargé de cours à Paris-IV (Sorbonne) ainsi qu’à la faculté de Besançon. Ayant reçu une solide formation en musique et en chant, il s’est intéressé au problème de la restitution des musiques antiques ; il achève actuellement une thèse de doctorat sous la direction de Philippe Brunet et participe avec lui au mouvement “Démodokos” qu’on peut considérer comme le successeur du célèbre “Groupe du Théâtre antique de la Sorbonne”.

Les Budistes ont eu immédiatement le “choc” dès l’introduction, destinée à nous faire sentir la différence entre “notre” musique (de la Renaissance à nos jours tout au moins) et celle de l’Antiquité en écoutant ce jeune professeur, debout au milieu de la scène, chanter d’une voix pure et assurée, tour à tour “À la claire fontaine” et un chant grec du début de notre ère.

Avouons tout de suite que c’est une gageure d’essayer de rendre compte de la richesse (et en même temps de la précision technique) de cet exposé vivant qui s’adressait autant à des mélomanes avertis qu’à de simples amateurs de curiosités. Mais, indiscutablement, nous avons tous été pleinement admiratifs devant le talent et l’enthousiasme de François Cam, passionné de culture grecque autant que de musique, qui a fait preuve d’une étonnante maîtrise vocale et qui est animé par le souci de nous montrer une autre approche de cet “art des Muses”, même si notre ignorance en ce domaine (ou notre côté béotien ?) nous a parfois désavantagés…

Cela dit, nous avons bien saisi la différence entre notre comptine populaire du XVIIe et l’Épitaphe de Seïkilos retrouvé sur une colonne datant de la fin du Ier siècle de notre ère. S’il y a, par-delà deux millénaires une similitude du point de vue mélodique, en revanche le chant grec repose entièrement sur la métrique, avec l’alternance entre longues et brèves, la musique étant d’abord liée à la parole. Les points de comparaison sont rares, car il ne reste en tout qu’une vingtaine de fragments, dont le plus ancien est un extrait d’un stasimon (chant du chœur en place) de la tragédie Oreste d’Euripide, retranscrit au IIIe siècle avant notre ère sur un papyrus conservé à la Bibliothèque Nationale de Vienne.

M. Cam nous a présenté l’évolution de cette musique — à partir de ces précieux fragments — sur une période relativement courte (quatre siècles). On peut y distinguer trois genres :
1. le “diatonique”, le plus proche dans le temps, le plus simple et le plus limpide (celui de l’Épitaphe de Seïkilos) ;
2. le “chromatique”, plus complexe et plus subtil, avec des mouvements ascendants et descendants, qui jouent sur des micro-intervalles (exemple: le premier hymne delphique à Apollon du Ier siècle av. J.-C.) ;
3. l'“enharmonique”, très différent de notre usage moderne, qui utilise des quarts de ton (c’est celui du stasimon d’Oreste, le plus difficile à exécuter de nos jours).

Une codification s’est établie, à l’aide des signes d’accentuation, qui permet de faire un lien entre parole et musique et c’est grâce à ce code qui fonctionnera jusqu’au IVe siècle de notre ère, que nous pouvons reconstituer, à une intonation près, un chant qui date de deux mille ans… Cependant il y a eu un moment où la musique a pris le pas sur le texte et c’est à Euripide, à la fois musicien, compositeur et poète, que l’on doit cette évolution, laquelle aboutit à la notation.

La composition musicale implique donc une théorie (au départ mathématique) qui va évoluer vers un système, plus élaboré, comme celui d’Aristoxène de Tarente. Ce disciple d’Aristote a écrit vers 330 av. J.-C. un Traité d’harmonique, où il décrit rationnellement les trois genres musicaux déjà cités, avec les transcriptions possibles ; ce traité permet aussi de reconstituer ce qui se passait auparavant, notamment à la période classique, où la voix était guidée par l’instrument, en particulier l’aulos, flûte à anche double, chaque chœur étant conduit par un instrumentiste professionnel. L’instrument, nous rappelle M. Cam, était inhérent à la pratique vocale des acteurs (en principe tous amateurs, mais déjà formés par leur éducation à la musique) qui pouvaient s’en affranchir dans les parties accompagnées de danses, kommos ou hyporchème.

Au cours de cette dernière partie, le public, à l’instar des jeunes élèves a surtout retenu les exemples — il faut dire, superbement interprétés — : la première strophe de la première Pythique de Pindare (“O cithare d’or, juste trésor d’Apollon”…), deux passages de l’Antigone de Sophocle (les “adieux à la lumière” et l’invocation à Éros) et même quelques sons tirés d’un aulos reconstitué (qui rappelaient un peu ceux de la musette des Maîtres Sonneurs de Saint-Chartier-en-Berry).

Il faut dire pour conclure que les budistes, spontanément, ont fait une belle ovation à François Cam qui se dépense — et même se défonce — pour transmettre à toutes les générations une passion, une volonté de sauver ce qu’il y a de plus fugitif dans l’art, et un devoir encore plus exigeant : répondre à notre manière au message des anciens Grecs, persuadés que la musique était l’écho, la manifestation de quelque chose qui les dépassait.



Jeudi 23 octobre 2008
Pierrre de Coubertin et l'invention de la tradition olympique
Patrick CLASTRES, professeur d’histoire dans les classes préparatoires du lycée Pothier et à Sciences Po., spécialiste de l’histoire du sport et auteur de Pierre de Coubertin, mémoires de jeunesse.

D’entrée, le conférencier tient à balayer les "similitudes trompeuses" entre l’Antiquité et le monde contemporain, car, aujourd’hui, nous mesurons les performances, les disciplines sportives sont réglementées et la médiatisation a, dès la fin du XIXe siècle, engendré le spectacle de masse et la mondialisation sportive. Les symboles actuels ont été inventés : marathon (Athènes 1896), drapeau (Stockholm 1912), serment olympique et médailles (Paris 1924), flamme (Amsterdam 1928), parcours de la flamme (Berlin 1936).

De vieille noblesse normande et monarchiste, Pierre de Coubertin (1863-1937), qui n’a pu entrer à Saint-Cyr et qui est peu sportif lui-même, voit dans le sport à l’anglaise un moyen de réformer la société en préservant ses valeurs aristocratiques et la suprématie sociale des couches supérieures. C’est aussi la possibilité de réaliser une carrière au moment où la gymnastique entre dans les lycées pour former un homme nouveau.

L’idée des Jeux olympiques lui vient en 1892, inspirée sans doute par sa participation aux Congrès de la Paix, le sport étant perçu comme un facteur de paix, mais dans la tradition anglo-saxonne, libérale et protestante et non celle de l’Internationale socialiste. Certes, l’idée était dans l’air : l’anglais Pratt proposait des rencontres internationales pour les étudiants et le communard Pascal Broussais avait lancé le concept des lendits scolaires en France. En juin 1894, une réunion internationale à la Sorbonne, avec les anglo-saxons, permet à Coubertin, soutenu par le grec Bikelas, de mettre sur pied un comité olympique (CIO) et de créer les premiers jeux à Athènes (1896), réservés aux amateurs et excluant les femmes.

Patrick Clastres déroule ensuite l’évolution de ces Jeux et de leur succès en marquant les temps forts et en suivant l’action de Coubertin, président du CIO de 1900 à 1925. Celui-ci, "libéral conservateur" et antidreyfusard modéré, a inventé une tradition en construisant, par relecture des Anciens, son olympisme. Confronté au sport professionnel (boxe, football, tennis), il combat le faux amateurisme (élimination de Jean Bouin, de Ladoumègue et de Nurmi) surtout après 1920. Mais le football professionnel triomphe après guerre et organisera la première Coupe du Monde en 1930. Le sport féminin qui tient ses premiers Jeux à Monaco en 1921 se développe en dehors du CIO. Cependant, les sports d’hiver qui s’organisent en Scandinavie sont intégrés aux Jeux en 1924 (Chamonix). Effrayé par le sport de masse, l’irruption de la publicité (Coca-Cola), et la médiatisation par la radio, Coubertin démissionne en 1925 de son poste de président. En 1928, le CIO ouvre les Jeux olympiques aux femmes à Amsterdam.

Les dernières années de la vie de Coubertin sont assombries par la disparition de sa fortune et par son attitude lors des Jeux de Berlin où, face à l’incroyable déferlement de la propagande nazie, il envoie ses compliments à Hitler. Cela peut s’interpréter comme la dérive d’un modéré qui n’a jamais aimé la République et qui a longtemps espéré le retour de la monarchie. Il meurt dans la misère en 1937.



Jeudi 13 novembre 2008
Les cavaliers de l'Antiquité
Michel WORONOFF, président honoraire de l'Université de Franche-Comté

M. Michel Woronoff a, dans un premier temps, rappelé l’apparition relativement récente du cheval dans le monde hellénique après son arrivée au cours du 2e millénaire (avant notre ère) avec les populations indo-européennes venues de l’est et qui l’avaient domestiqué, comme en témoigne la première illustration de cette belle “chevauchée” : une statuette en terre cuite trouvée à Ugarit. La mythologie grecque atteste la domestication du cheval ; c’est Athéna qui crée la bride du coursier que la tradition fait naître de l’intervention de Poséidon : c’est elle qui dicte les règles et qui va donner naissance à l’art du dressage (on a même retrouvé le début d’un très vieux manuel écrit en hittite).

Preuves à l’appui, sur les dessins des amphores ou les sculptures des sarcophages, M. Woronoff a montré que le cheval était inséparable des mythes, que ce soit à propos des Amazones (fantasme des Achéens virils ou souvenir d’une filiation matrilinéaire en Asie ?) ou des Centaures — ambigus, puisque représentés comme sages, tel Chiron, ou proches de la bête, tel Nessus tentant de violer Déjanire (s’agit-il d’une réminiscence lointaine des razzias perpétrées par les cavaliers thessaliens ?) Ce qui est sûr, c’est que le cheval apparaît dans l’Iliade, donc à une époque où il y a des cavaliers et, s’il faut en croire Homère, des combats de char. Les figurines des cratères corinthiens donnent des indications précieuses : on y voit un Hector partant au combat, dans la posture du parfait cavalier, des attelages à deux chevaux, ou encore des quadriges, avec deux chevaux “timoniens“ et deux “extérieurs” que l’on maintient à la bride (comme dans la magnifique amphore d’Exekias). En les observant, ainsi que les statues de bronze de la même époque — dont les chevaux à la crinière impeccablement peignée sur la frise du Vase de Vix —, on remarque que les animaux sont de petite taille (30 à 40 cm de moins que de nos jours), mais de fort belle race.

Notre guide (j’allais dire : notre aurige) nous a conduit à travers les grandes étapes de la civilisation grecque en s’arrêtant aux relais constitués par les œuvres d’art : ainsi la destruction de l’Acropole par les Perses en -480 est évoquée grâce à un ex-voto des fils de Pisistrate qui représente un cavalier sur son cheval en parfaite symbiose ; sur une coupe d’Euphronios, on voit un cheval qui danse, digne du Cadre Noir de Saumur ; l’âge d’or du Siècle de Périclès est symbolisé par la célèbre frise du Parthénon figurant le cortège des Panathénées précédé des Cavaliers, “l’hymne le plus exaltant consacré au cheval“ — à ce sujet M. Woronoff insiste sur la grande vérité anatomique de ces sculptures donnant à chaque animal son allure spécifique. Nous avons retenu pour la période post-classique et hellénistique quelques témoins remarquables : le cheval du mausolée d’Halicarnasse avec son harnachement et ses phalères, Alexandre impérial sur son cheval à la bataille d’Issos, sur la célèbre mosaïque, copie d’un tableau de Philoxenos, sur le sarcophage dit d’Alexandre, cet étonnant cavalier sur sa monture cabrée, et cet “aurige de l’Artemision” juché sur ”un cheval saisi dans son élan avec sa musculature et sa tête de pur sang arabe”.

Après la dernière image, celle des quatre chevaux de la Basilique Saint Marc à Venise, venus de Constantinople et attribués à Lysippe, M.Woronoff, après avoir rappelé que le cheval faisait partie intégrante des mythes, de la structure sociale et de l’art antique, a conclu par cette belle formule : ”le monde grec a connu une véritable jubilation dans ses rapports au cheval”.



Samedi 22 novembre 2008
L'actualité politique d'Antigone à travers le roman d'Alfred Döblin Karl & Rosa (dernière partie de Novembre 1918 une révolution allemande)
Yasmine HOFfMANN, de l’Université d’Orléans, et Michel VANOOSTHUYSEN, professeur à l’Université de Montpellier.

La parution du quatrième volume "Karl et Rosa" de la tétralogie d’Alfred Döblin "Novembre 1918" est l’occasion d’une présentation autour du thème d’Antigone, avec la participation de la traductrice, Yasmine Hoffmann et de Michel Vanoosthuysen, préfacier de l’ouvrage.

Michel Vanoosthuysen présente Döblin (1878-1957), plongé encore dans une relative ignorance mais qu’il estime du niveau de Thomas Mann. Beaucoup des textes de ce juif, homme de gauche mais sans parti, agnostique puis converti au catholicisme, ne sont pas encore traduits. Réfugié en France en 1933, il commence son roman historique en 1937 pour ne le terminer qu’en 1943. L’édition complète a une histoire compliquée puisqu’elle ne paraît qu’en 1978 en R.F.A. et en 1981 en R.D.A. Certainement parce que il ne fallait pas remuer ces souvenirs atroces mais aussi pour des raisons esthétiques. Ce n’est pas un roman classique comme ceux de Mann ou les ouvrages de Brecht.

Döblin a l’intuition d’un lien entre la répression féroce de l’insurrection par l’armée et le SPD et le triomphe nazi. Il n’épargne pas les Spartakistes et l’insuffisance de leurs chefs, mais avec une distance ironique mêlée de tendresse. Le sous-titre "UNE Révolution allemande" est opposé à LA Révolution française ou russe car c’est l’histoire en fait de l’ENLISEMENT de la Révolution allemande. Becker, le personnage central, explore une autre voie, celle du christianisme.

Döblin réfléchit aux évènements politiques à travers le mythe d’Antigone et c’est Yasmine Hoffmann qui prend la parole pour préciser ce thème posé par Antigone : quelle est la dette envers les morts ?

Dans les cent premières pages, Rosa, emprisonnée à Breslau, dialogue avec son fiancé mort sur le front russe, sans sépulture. Elle a une dette envers ce mort et elle-même, dans sa prison, est une enterrée vivante, comme Antigone condamnée à mort et qui célèbre ses noces avec un fiancé défunt. Ce fantôme s’insurge même contre elle, dans des pages hallucinées. C’est « Rosa la folle ». Et il y a l’épisode où Becker, professeur de Lettres classiques, blessé à la guerre, reprend ses cours dans son lycée dont le directeur est homosexuel. Celui-ci est tué par le père d’un élève et Becker se bat contre les autres enseignants, les élèves et leurs parents pour qu’il ait des obsèques dignes.

Dans cette œuvre, l’interrogation permanente est : Qu’est-ce que la loi ? Quand faut-il s’insurger ? Comment résister à la loi de la cité ? Jusqu’où aller dans la résistance ? En Grèce, Antigone représente la tradition contre la loi, au nom des valeurs anciennes ; chez Döblin, c’est au nom d’une vérité peu à peu découverte. Antigone est pour lui la matrice de la Révolution allemande.

Les questions de l‘auditoire permettent de préciser certains points ou de modifier les éclairages :

— Il y eut communauté de destin avec Hannah Arendt ; ils sont tous les deux passés par la France et lâchés par la IIIe République. Il n’y a pas de mention d’Arendt chez Döblin.
— Pour Döblin, le massacre des Spartakistes annonce les massacres nazis.
— Il faut souligner le caractère moderne du traitement de l’Antiquité chez Döblin. Y a t-il une place en ce monde pour les faibles ? Döblin n’a pas de solution car il n’est pas un doctrinaire. Il pose des questions, fait réfléchir mais ne propose rien de définitif.
— Becker se convertit et va dans la démesure. Döblin exorcise cette dérive car il aime être enserré dans le catholicisme, ce qui ne l’empêche pas de vivre dans le siècle et de montrer une pugnacité politique.
— Juif intégré non croyant, l’auteur découvre dans les années 20 la Pologne juive. En 1933, la question juive se pose pour lui mais il se tourne alors vers le catholicisme. Parce qu’il découvre le Christ en croix, symbole de la souffrance à Cracovie comme à Mende.
— Döblin est inhumé à Housseras, dans les Vosges, auprès de son fils, brillant mathématicien et qui, soldat, a préféré se donner la mort plutôt qu’être fait prisonnier par les Allemands en 1940.



2 décembre 2008
Portrait de Marguerite Yourcenar
Jean-Pierre CASTELLANI, professeur émérite à l'université de Tours

Comment faire le portrait d’un auteur impénétrable et secret? D’emblée, J.-P. Castellani a répondu sans ambages: s’il est vrai qu’on garde en général de Marguerite Yourcenar l’image d’un écrivain académique, c’est-à-dire équilibré, mesuré, distancié, maître de sa vie comme de son œuvre, "imposant à la critique l’analyse frontale d’un bloc lisse et sans faille", des faits nouveaux permettent de nuancer ces clichés. D’abord des biographies récentes (dont celles de Josyane Savigneau et de Michèle Sarde) ont permis de découvrir un constant, ambigu et complexe dédoublement dans cette vie; elles introduisent des fissures dans cet aspect monolithique et incitent à chercher des écarts dans ce qui jusque là se présentait comme un modèle de perfection et de sagesse. Les passions, les tourments et les crises qui ont secoué Marguerite Yourcenar, toute sa vie durant, invitent à une meilleure connaissance de ces courants souterrains pour mieux comprendre les conditions de l’oeuvre.

J.-P.Castellani propose de nous éclairer à partir de quelques éléments biographiques — rares, il est vrai, car elle a toujours refusé la confidence. L’originalité de son caractère vient sans doute en partie qu’elle a toujours vécu "dans une bulle", jamais scolarisée, cultivant une langue française littéraire dans un milieu anglo-américain, et après un long temps d’errance, est devenue "la dame mystérieuse vivant dans Mount Desert Island" (Maine, U.S.A.) jusqu’à sa mort le 17 décembre 1987. En somme, pas de racines autres que culturelles, pas d’enfance enracinée; elle ne veut pas "être encombrée de trop de possessions". En 1939, elle a fui l’Europe et choisi la liberté, mais a toujours refusé de se considérer comme exilée. Elle est, orgueilleusement, une nomade, "une irrégulière", dira J. Savigneau. Et l’espace qu’elle a réellement habité, c’est celui de la littérature.

J.-P. Castellani a abordé ce domaine en insistant sur son travail de traductrice, passant en revue les onze traductions publiées depuis Vagues de Virginia Woolf (1937) jusqu’à Blues et Gospels de 1984. Dans ce choix— parfois imposé à la suite de commandes — on retrouve une grande curiosité, une recherche de la diversité (Marguerite Yourcenar a traduit Henry James et Constantin Cavafis; son anthologie de la poésie grecque ancienne intitulée La couronne et la Lyre est un modèle du genre). Elle était d’une exigence totale, voulant "donner l’impression que l’ouvrage avait été composé dans la langue du traducteur"; cette exigence se retrouvait dans ses rapports avec les autres, notamment les traducteurs de ses propres livres, avec la volonté de contrôler son œuvre qu’elle sent lui échapper.

Sa correspondance — des milliers de lettres qu’elle a archivées et dont elle a gardé un double — constitue une véritable œuvre. La publication posthume de trois volumes Lettres à ses amis et à quelques autres (1995), D’Hadrien à Zénon, correspondance 1951-1956 (2004), Une volonté sans fléchissement, correspondance 1957-1960 (2007) nous la fait mieux connaître de l’intérieur. C’est en définitive un véritable journal de bord et de création, où elle note ses réflexions, donne des indications précises sur ce qu’elle est en train d’écrire, où elle dialogue avec des gens célèbres et aussi des inconnus (parfois les plus intéressants). Certaines lettres révèlent sa vie plus intime, avec des détails quotidiens; dans d’autres elle montre avec sincérité ses contradictions: capable d’être attentive aux autres, pleine de déférence (alors qu’elle claquait la porte au nez des visiteurs!) orgueilleuse et humble, entêtée et généreuse à la fois, mais } osons le dire! — d’un caractère difficile; témoin la longue bataille éditoriale qu’elle a menée pour la publication des Mémoires d’Hadrien, ce beau livre qu’elle avait commencé à l’âge de vingt ans et qui restera avec L’oeuvre au noir un "classique". A ce sujet , J.-P.Castellani nous recommande de lire les Carnets de notes des Mémoires d’Hadrien où elle fait part de ses affres d’écrivain, de ses corrections, de ses doutes et de ses désespoirs. Et pour conclure il nous lit un extrait de ces Carnets, un texte magnifique, un hymne à l’amour pour ainsi dire (inspiré par son amie Grace Frick), un hommage à celle "qui ne laisse pas passer la phrase inexacte ou faible... qui relira vingt fois la page incertaine... qui nous soutient , nous approuve et quelquefois nous combat..."

C’est par là que notre guide attentif nous a fait entrer dans ces "fissures" du "bloc apparemment monolithique" de cette très grande dame des Lettres.



Mardi 13 janvier 2009
Une singularité dans l'histoire de l'Europe : la Hongrie
Claude MICHAUD, professeur émérite d'histoire moderne à l'Université de Paris-I

Le conférencier se livre d’abord à un large survol de l’histoire de ce peuple depuis l’an 894, date de l’arrivée dans la plaine pannonienne de 400.000 hommes en provenance de la vallée de l’Ob. Après de nombreuses incursions vers l’ouest et après la défaite du Lechfeld face à l’empereur Othon (955), un Etat se stabilise avec la dynastie des Arpad : Etienne (994-1038), converti à la foi chrétienne et coiffé de la couronne envoyée par la pape en l’an mille, fut canonisé en 1083. Ainsi la Hongrie, christianisée à partir de l’Allemagne, entrait dans la civilisation occidentale comme en témoigne aussi son écriture.

Le conférencier marque ensuite les grandes étapes. Les Arpad règnent jusqu’en 1301, poussant leurs conquêtes vers le sud (Croatie, Dalmatie), accordant la Bulle d’Or (1222) aux nobles révoltés puis subissant la catastrophique invasion mongole de 1241. Leur succède la monarchie angevine (1310-1395) comme à Naples avec l’adoption du forint (florin). L’âge d’or est le règne de Mathias Corvin (1458-1490) qui introduit la Renaissance italienne en Europe centrale. Son œuvre est démolie par des forces centrifuges et par l’irruption des Turcs de Soliman le Magnifique qui, après la bataille de Mohacs (1526), mettent fin à l’indépendance de la Hongrie. Les armées impériales du Prince Eugène en opèrent la reconquête après 1683 mais la Hongrie tombe alors sous la coupe des Habsbourg qui affirment leur emprise administrative, politique, économique et religieuse, tout en maintenant l’existence du royaume. L’apaisement est consolidé par la création de la Double Monarchie en 1867. En 1920, le traité de Trianon ampute la Hongrie des 2/3 de son territoire et d’une partie de sa population. Le choix du camp allemand jusqu’au bout en 1945 ne lui permet pas de trouver grâce aux yeux des vainqueurs et l’occupation soviétique sous couvert d’une démocratie populaire se traduit par le démantèlement de l’économie, des confiscations, des restrictions et de grands procès, jusqu’au soulèvement de 1956. La dictature molle de Kadar conduit au socialisme du goulash et, en ouvrant ses frontières vers l’Ouest en 1989, la Hongrie fait tomber le rideau de fer.

Claude Michaud peut alors montrer les originalités de ce pays.

D’abord les armoiries : elles comportent la double croix des Arpad et la Sainte Couronne, aujourd’hui abritée sous la coupole du Parlement après bien des tribulations, continue à symboliser la Grande Hongrie bien que celle-ci fût devenue une République. Les rapports avec les Habsbourg, rois de Hongrie, restent forts comme en attestent la « sissimania » et l’aura du deuxième fils de dernier Empereur, Charles 1er, ambassadeur tacite de la Hongrie dans le monde. De même, dans la « joyeuse baraque du socialisme », le K und K de Kadar und Kreisky faisait référence à Königlich und Kaiserlich.

Le magyar, langue finno-ougrienne, en parenté avec celle de la Finlande et de l’Estonie, a été conservée en dépit de toutes les contaminations, de même que le vocabulaire essentiel (environ 1500 mots dont beaucoup, fondamentaux, ont trois lettres). Certes, sur le parcours vers la plaine pannonienne, des mots de turc ancien (élevage, viticulture) ou d’iranien (lait, vache) subsistent. Plus récemment, l’allemand, par la domination des Habsbourg et par la colonisation paysanne, ainsi que le slave ont exercé leur influence. La langue neutre a été le latin et la Diète a délibéré en latin jusque dans les années 1840 ! Cependant, le magyar est un élément de l’unité nationale. Aussi, quand Joseph II a signé l’édit de 1784 imposant l’allemand dans l’administration, il dut faire face à une réaction violente. L’ennui, c’est que, dans la Double Monarchie, les Hongrois ont voulu imposer leur propre langue aux peuples qu’ils dominaient (Croates, Roumains, Slovaques, Ruthènes) alors qu’eux-mêmes étaient minoritaires. Lors de la Révolution de 1848, ils s’étaient retrouvés seuls et de ce fait vaincus, mais ils n’avaient pas retenu la leçon et ont refusé jusqu’à la guerre de faire droit aux demandes d’autonomie des autres peuples (sauf pour les Croates).

La religion façonne aussi l’âme hongroise. Ainsi le calvinisme, à partir de 1540, a nourri la propension à la résistance au souverain ou à Vienne en lui fournissant un cadre idéologique. Il faut obéir à Dieu plutôt qu’au tyran et Dieu suscite toujours un nouveau Moïse pour se débarrasser du tyran. Résistance et soulèvement font ainsi partie de l’identité hongroise (cf. 1956). Aujourd’hui, les protestants ne constituent que 20% de la population (Debreczen).

Il y a aussi un patriotisme catholique autour de Saint-Etienne et de la Vierge, compatible avec l’Empire d’Autriche.

À l’heure actuelle, les Hongrois sont 9900000 mais il faut ajouter un quart supplémentaire dans les pays limitrophes et 1600000 aux Etats-Unis. La douleur essentielle vient de Transylvanie, aujourd’hui à la Roumanie. Trianon, c’est hier, d’où un nationalisme encore à vif.



Jeudi 12 février 2009
Le "langagement" et l'avancée des mots
Éric CLÉMENS et Christian PRIGENT

Il est fort rare que les conférences Guillaume-Budé suscitent des réactions d’humeur ostensibles comme autrefois au théâtre, par exemple à la "première" d’Ubu-Roi, où les spectateurs quittaient bruyamment la salle pour manifester leur désapprobation. Or c’est ce qui s’est produit – mais pour un certain nombre seulement et discrètement – le jeudi 12 février, lors de la rencontre poétique intitulée : Le «"Langagement" et l’avancée des mots à laquelle ont participé deux poètes contemporains qui publient depuis vingt ans et qui ont vécu l’aventure de la Revue d’avant-garde TXT : Éric Clémens et Christian Prigent accompagnés par Marc Décimo, maître de conférences à l’Université d’Orléans, linguiste, historien d’art et…régent du Collège de Pataphysique.

Sans trop m’avancer, je subodore que nos poètes (et leur présentateur) n’ont été ni surpris, ni mécontents de ces réactions, car, en tant qu’adeptes de TXT, ils ne dédaignent pas, à la manière de Lautréamont, Jarry, Roussel ou Xavier Forneret, la provocation. D’ailleurs Marc Décimo, dans son introduction, en se référant à l’Anthologie de l’Humour noir d’André Breton et en particulier à l’œuvre de Jean-Pierre Brisset (lequel, contre Darwin, fait descendre l’Homme de la grenouille), nous mettait sur la voie d’une poésie qui ne recule ni devant le calembour, ni devant la trivialité, encore moins devant la crudité des mots, qui refuse tout interdit, allant même jusqu’à la scatologie. C’est sans doute cette "avancée langagière" qui a dû faire peur. Peut-être aussi avons-nous perdu l’habitude de prendre en pleine figure des textes "choc", de ceux qui ont besoin de la bouche et du corps, de ceux qui ont besoin de "passer au gueuloir".

C’est ce qu’a fait d’emblée Éric Clémens, lisant, clamant, jouant, criant son "Opéra tonnant", où aux "voix usées, éraillées" répond "le cri tapi, apaisé, incisé, soustrait", où l’oreille est enveloppée, envahie, égarée, submergée par le verbe de celui qui, de son propre aveu, "casse les images et crache le sens".

Christian Prigent a pris la relève en lisant des poèmes extraits de "Paysage avec vols d’oiseaux" (écrit en 1982) qui nous ramènent , au-delà de toute mémoire, de manière obsessionnelle à la matrice et au cloaque initial, au "corps atone figé, à la mère, la m.., la ruine...".

En contrepoint, Éric Clémens, après une réflexion subtilement philosophique en forme de litanie sur "les mots et les choses", "ces choses qui ne peuvent exister que par les mots", a lu quelques textes tirés de son dernier recueil, où l’on retrouve allitérations sonores et jeux verbaux ("Travaille, trime, tripe, tripaille"…) et aussi un certain souffle comme dans ce poème emblématique : "Oui aux passions et aux transgressions, Oui au populo anar et crapulo rigolo, Oui au temps perdu et dépensé, Oui au degré zéro des imaginaires..."

Certaines lectures nous ont fait sentir une parenté entre les deux poètes. Christian Prigent dans un duo avec son amie comédienne a présenté un poème construit sur une double opposition : à une séquence limpide en apparence correspond une contrepèterie licencieuse (d’un effet souvent comique), et, comme dans les chants amoebées antiques, dans un second temps, le texte identique étant repris, les voix sont inversées ; les mots qui reviennent en écho déformés et reformés, créent une sorte de musique sonore, fondée uniquement sur le langage, dissociée de la pensée et du sens.

On a eu la même impression avec le "listing des opposés" d’Éric Clémens. En revanche le contraste a été sensible lorsque Christian Prigent a, pour conclure, entrepris la lecture d’une page de son roman, paru en 2007, Demain je meurs, qui, à ses yeux, relève de la "prose rythmée et musicalisée". On retrouve l’émotion, en même temps qu’un cadre réaliste et familier : la chambre bien cirée avec les faïences de Quimper au mur, la veillée de la famille en noir devant "la caisse longitudinale" ; nous sommes invités à poser la paume sur le bois, en appuyant très fort. Et le poète, dans un bel élan, fait passer "le dernier message du disparu, son reste de vie qui filtre à travers les planches", mais d’autre part il ne peut cacher les odeurs de plus en plus prégnantes, — et qui nous ramènent, une fois de plus, à la décomposition finale… (ou à la boue originelle ?)

En post-scriptum Marc Décimo a livré son impression — certainement partagée in petto — avouant qu’il ne comprenait pas tout, et qu’au fond c’était tant mieux, qu’il "entendait des sons, des sensations, des pulsations, des poussées", que cette poésie le faisait "sursauter, avec un côté physique…". Mais surtout, il relança le débat en demandant quelle place celle-ci avait par rapport à la littérature. Pour Ch. Prigent, il n’y a aucune identification avec ce qu’on entend par littérature dans la vie courante et surtout les media ; il refuse même le qualificatif de provocateur, s’insérant au contraire dans une tradition classique qui va de Pétrone à Rabelais et à Jarry. Relayant Éric Clémens qui s’insurge contre la poésie subjective et la complaisance narcissique, Ch. Prigent insiste sur la nécessité du travail sur la langue — la seule prise qu’on ait sur le réel ; le but est d’en "faire sortir toutes les potentialités" ; un livre, dit-il, "est un objet d’art, il doit donc imposer une forme originale ; sinon il n’est qu’un document".

La parole est alors donnée à l’assistance qui avait bravé "l’avancée des mots" ; les uns ont loué les qualités théâtrales des poètes-lecteurs ; d’autres ont réagi favorablement à la force et à la violence de certains textes ; Patricia Sustrac a parlé d’une "insolence dans une grande jouissance" et d’un "aspect gustatif" ; à quoi Ch. Prigent a répondu que cette insolence "n’était pas tombée du ciel, mais nourrie de l’expérience des livres" et qu’il fallait "retrouver la violence — mieux la calcination — sous les sédiments de lecture".

Une ultime et passionnante discussion s’est instaurée à la suite d’une intervention de Jean-Benoît Puech qui a tenu à distinguer "le travail de la langue de l’ostentation de ce travail". J’aurais aimé avoir le temps de rendre compte de cet échange, mais je laisserai le mot de la fin à Nicole Laval-Turpin s’adressant à nos deux poètes : "Merci de nous avoir bousculés !"



Jeudi 12 mars 2009
Arcadie, l'invention d'une terre poétique
Franck COLLIN, directeur des Etudes Anciennes à la Faculté des Lettres d’Orléans, auteur d’une thèse (en cours de publication) sur “L’esthétique arcadienne de Virgile”

Le conférencier a d’abord cherché à définir ce que représentait dans la conscience collective actuelle cette Arcadie — présente jusque dans la publicité pour résidences du 3e âge. Ce nom quasi mythologique évoque couramment propreté, confort, convivialité, épicurisme de bon aloi, mais aussi une philosophie de la vie, proche de l’écologie comme chez Bertrand de Jouvenel ou de la nostalgie passéiste comme chez Giono. Il peut s’accompagner de clichés, parfois sublimés par de grands peintres, que ce soit Le Titien ou Poussin; il reste toujours empreint de poésie. En délimitant son territoire, à la recherche de ses origines grecques, on constate que l’Arcadie réelle, canton montagneux au centre du Péloponnèse pauvre et aride, est en revanche riche en mythes terrifiants. Celle qui nous intéresse est “une invention latine et la façon dont elle a structuré notre imaginaire est essentiellement le fait de Virgile.” Elle est présente en particulier dans les Bucoliques II, VII, VIII, X, au chant III et IV des Géorgiques, au chant VIII de l’Enéide et même dans la Copa (la “Cabaretière”) de l’Appendix Vergiliana.

Dans un premier temps Franck Collin a éclairé la genèse de cette Arcadie primitive fort peu idyllique et dont les mythes portent la marque d’une inquiétante sauvagerie, comme celui du roi Lycaon capable de se muer en loup et qui fut puni d’avoir offert à Zeus en visite incognito un repas de restes humains (l’épisode se trouve dans Ovide au chant I des Métamorphoses). C’est sans doute là l’écho d’anciens sacrifices humains et ”la lycanthropie” suggère la fragile limite entre l’homme et la bête. Mais en contrepartie le châtiment de Zeus sous forme de déluge purificateur a une heureuse conclusion: Arcas succède à Lycaon et donne son nom au royaume.” Devenir arcadien, c’est devenir civilisé après avoir été un temps sauvage...”

Si les Romains de l”époque augustéenne ont manifesté tant d’intérêt pour l’Arcadie, c’est qu’après les guerres civiles, ils avaient besoin de paix et aussi besoin de repenser leurs origines. Deux mythes étaient alors en concurrence : celui de l’Âge d’or — le règne de Cronos et de Dikè, où tous les biens sont offerts à profusion sans la moindre peine, mais qui s’inscrit dans un temps cyclique — et celui de la proto-humanité arcadienne, avec un mode de vie plus rustique et plus rude, lié au travail qui rend possible le progrès. Ce mythe arcadien avait été encouragé par César qui créa en -44 une nouvelle classe du Collège des Luperques, servants du dieu Lupercus (sans doute en rapport avec lupus = le loup, si bien qu’on peut dire que “la louve romaine prolonge le loup arcadien”). Auguste renforça ce culte, faisant restaurer la grotte du Lupercal — qui vient d’être récemment découverte — et trouvant dans la légende des origines arcadiennes l’occasion de vanter la mission civilisatrice de Rome et aussi d’officialiser en quelque sorte la filiation (toute fictive) entre Romains et Arcadiens, laquelle remontait au Ve siècle avant notre ère, par l’intermédiaire de la colonisation grecque. Rome serait même, d’après Denis d’Halicarnasse, la plus ancienne émanation de l’Arcadie. et comme les Troyens sont aussi des Arcadiens, l’origine troyenne est doublement affirmée.

Dans la deuxième partie de son exposé — dont il est difficile de rendre la richesse et la densité — Franck Collin a montré la part de l’invention chez Virgile et comment il a incorporé l’Arcadie à sa poétique, en partant de la VIIIe Bucolique. Son Arcadie est bien latine, et non une transposition de Théocrite, même si celui a servi de matrice.

Les Bucoliques constituent un véritable art poétique ; les bergers sont sans doute de faux paysans mais de vrais poètes et leur poésie (“carmen”) incantatoire. Virgile, à la différence d’un Lucrèce ou d’un Catulle, se fait une idée religieuse de la poésie autour de grands thèmes, comme la contemplation de la Nature, la reconnaissance des dieux, et l’expérience de la mort. Il a ajouté à Orphée (les traces d’orphisme sont visibles) le dieu Pan, un Pan arcadien, qu’Epiméthée dit frère de lait de Zeus, dieu cosmique, garant de l’unité du monde, mais aussi proche du culte latin , celui de Faunus, inventeur de la flûte, le calamus accompagnant le chant de Tityre étendu “sub tegmine fagi”.

Il restait à explorer le territoire poétique de l’Arcadie, souvent réduit au “topos” du “locus amoenus”: un lieu agréable, champêtre, entouré d’eaux vives ; joli tableau, mais qui risque de se diluer dans un imagerie un peu mièvre. Or Virgile “a dépassé ce petit tableau — c’est justement le sens du mot idylle — au profit de la surabondance de l’Etre”. Il ne faut pas chercher une identification géographique: par exemple, le cadre de la Ie Églogue est à la fois la Sicile, le Péloponnèse, les rives du Mincio près de Mantoue, le pays natal rêvé, ”une Arcadie imaginaire, une esquisse de l’Utopie, cette terre de nulle part où chacun retrouve des bribes de sa propre expérience”. Avec Virgile on prend conscience du lien qui doit nous unir à la Terre et à nous relier à l’unité du Monde, ce qui le rapproche de poètes actuels comme René Char ou Yves Bonnefoy (cf. “Terre seconde” in Le nuage rouge) Cette Arcadie virgilienne est à l’opposé de l’Âge d’or ; ses mots d’ordre sont “labor“et “opus”; ses héros se nomment en premier Aristée le “magister” : celui qui enseigne aux hommes à abandonner le gland pour le blé, à planter l’olivier et la vigne, à pratiquer l’élevage et l’apiculture (on retrouve là le plan des Géorgiques) La leçon est claire : la véritable invention est à la fois utile aux hommes et en accord avec le divin. Le second modèle s’appelle Evandre, le “conditor”, le fondateur de la Rome mythique, à l’opposé de la Rome des débuts de l’Empire : il prône une sage économie des vrais biens et invite Enée à trouver un hâvre de paix et “à conformer sa vie à celle d’un berger arcadien”.

En conclusion, j’emprunterais volontiers ces quelques lignes du remarquable article que Franck Collin a publié dans le Bulletin Budé n° 2 de l’année 2006 : “Il ne s’agira pas de retrouver, chez Virgile, l’Arcadie réelle de la Grèce, mais une Arcadie recréée, un territoire rêvé… une Arcadie lyrique, terre du chant et de la Parole originaire, puis celui de l’Arcadie terrienne, dans son lien à la nature et au monde; celui, enfin, de l’Arcadie métaphysique, qui donne visage à quelques questions ontologiques qui préoccupent l’homme…”



Jeudi 9 avril 2009
Territoires photographiques contemporains
Pascal de LAVERGNE et Hugo MISEREY

Hugo Miserey montre d'abord quatre séries récentes de photos, très différentes par les sujets et leur traitement, état des lieux de ses recherches. La série sur le Cap Corse est le résultat d’une immersion dans le paysage et d’une fascination pour ses aspects minéraux, sa fragilité aux incendies et sa végétation torturée, ses bois flottés au pied des falaises. Le noir et blanc s’impose. La côte de Haute-Normandie, du Havre au Tréport, est photographiée de nuit avec de longs temps de pose et la projection de la lumière d’une lampe torche qui souligne la structure des rochers et introduit une fantaisie jubilatoire par les jeux variés sur les rochers. Originales aussi, les photos prises sur l’escalator des Halles de Paris à la rencontre des gens qui montent et qui descendent. Enfin, la Beauce proche de Beaugency est traitée en couleur, dans un format carré et dans le dépouillement d’octobre. Une sorte d’angoisse sourd d’une ligne d’horizon plane comme celle de la mer et du partage intégral entre le ciel et la terre.

Pascal de Lavergne présente cinq séries réalisées de 2005 à 2009. Il travaille en couleur avec le numérique et veut montrer comment l’homme s’approprie un territoire, comment il le marque par sa présence. Ainsi pour ses « Corps au bord de la mer » photographiés de dos face à l’océan, dans le relâchement de l’arrêt et non dans le mouvement, associés à des phrases alignées sur leurs épaules ou leur taille. De même pour ses « Communicants », femmes photographiées en surplomb de 30 mètres en train de téléphoner avec, comme dans la série précédente, l’inscription de spots publicitaires. Enfin, « Les passantes » sont traitées de manière assez cinématographique, en décomposant le mouvement en trois phases. La projection de l’ombre souligne la gestuelle de chacune des femmes. L’avant-dernière série concerne la prise des postes EDF de Mérignac, considérés comme de nouveaux repères territoriaux, en associant une photo d’ensemble d’où le poste a été découpé et un gros plan.

La séance se termine avec des photos de graffitis sur les tables d’une faculté de Bordeaux : sorte d’écriture automatique, "pour passer le temps en le marquant", expression de l’ennui et de la détresse. Car débat il n’y eut point, ou si peu, du fait de l’abondance des présentations, ce que confirme le mutisme du médiateur.



Jeudi 14 mai 2009
Julien Gracq, le guetteur de l'autre siècle
Jean NIVET et des membres du Bureau

C’était sans doute une gageure que d’avoir choisi un auteur réputé difficile, voire un peu précieux, et dont l’image était celle d’un homme un peu hautain, “drapé dans un splendide isolement” et capable de manifester son mépris pour les “gendelettres” et… aussi les prix littéraires. Le but de cette évocation, illustrée d’images, était d’abord de cerner la personnalité souvent tenue secrète de celui qui ne voulait pas qu’on confonde Louis Poirier, professeur d’histoire et géographie, et Julien Gracq, écrivain et poète, tenté dans sa jeunesse par le surréalisme. En effet c’est une lettre d’André Breton, reçue le 14 mai 1939 (quelle coïncidence !) qui a décidé de la carrière littéraire de ce jeune provincial né à Saint Florent-le-Vieil, sur la rive gauche de la Loire, à mi-chemin entre Angers et Nantes. Celui-ci venait d’écrire un petit roman d’une centaine de pages Au château d’Argol publié aussitôt par le jeune éditeur José Corti.

Julien Gracq a été très marqué par son enracinement dans le petit terroir des Mauges où toute son ascendance a vécu “depuis six générations et au-delà” avec “une solide assise sur la terre” ; on trouve çà et là dans ses Lettrines des notations sur les choses familières que n’aurait pas désavouées Colette, en même temps qu’une profonde communion avec la nature. Il y a un Gracq “promeneur solitaire”, mais également un Gracq non-conformiste qui refuse les interviews et les séances de dédicaces. En 1950, il avait lancé un pavé dans la mare avec un pamphlet intitulé La littérature à l’estomac (à l’esbroufe) et, de ce fait, il a refusé le Prix Goncourt attribué au Rivage des Syrtes, comme il a toujours refusé de se conformer aux rites salonnards et de participer au spectacle navrant “des écrivains dressés de naissance sur leur train de derrière.” Il s’est rendu célèbre par ce qu’il appelle ses “mauvaises pensées intimes”, lesquelles touchent à des domaines variés comme l’Académie française “qui ne sert à rien”, les musées de Rome qui donnent la nausée, la tragédie classique et ses règles contraignantes, vraies “camisoles de force”. Il est capable de rosseries, par exemple à l’égard de Voltaire, Balzac, Flaubert, son maître Alain ou son ennemi Etiemble (lequel le jugeait vain et poseur!)

En intermède ont été projetées des images jalonnant son parcours, depuis son enfance avec sa sœur Suzanne pour laquelle il se dévouera jusqu’au bout, son passé d’excellent élève, ses ambitions théâtrales (Le roi pêcheur sera joué — sans succès — en 1949 malgré le talent de Maria Casarès), son refus du Goncourt devant une horde de ces journalistes qu’il n’aimait pas beaucoup ; l’un d’eux avait fait croire que ce prix récompensait “Les ravages de Sartre” (sic !).

Nous l’avons vu photographié avec le groupe des Surréalistes, puis à Venise, en compagnie de Pieyre de Mandiargues et Nora Mitrani, l’ancienne compagne du peintre Hans Bellmer (c’est alors que nous apprenons que la sœur du cinéaste fut le grand et unique amour de Gracq — ce qui, entre nous, le rend sympathique). La dernière série de photos le montre dans son intimité familière, rue du Grenier-à-Sel à Saint-Florent, en promenade sur les bords de Loire, en vacances à Sion sur l’Océan, en barque sur l’Evre, dans son appartement parisien de la rue de Grenelle, dans son bureau plein d’objets familiers et de livres qui seront vendus et dispersés, moins d’un an après sa mort.

La seconde partie de l’évocation a, dans la mesure du possible, abordé l’œuvre de Julien Gracq, car il est bien difficile de rendre compte de l’originalité de son écriture, de cet "immense travail de tapisserie, ouvrage de longue patience, de volonté opiniâtre, d’une trame serrée entrecoupée de nœuds solides et dont les couleurs de sable et de végétal se laissent en même temps penser et percevoir, mentales autant que visuelles" (Franz Hellens). Néanmoins les Budistes et leurs amis ont pu apprécier quelques échantillons de cette prose poétique toute imprégnée de surréalisme, comme dans Liberté grand, ou ces paysages remplis de géographie sentimentale (on en trouve dans Un balcon en forêt), ou encore dans Lettrines, ces petits bijoux travaillés selon la technique des peintres. Ils ont été sans doute moins convaincus par les extraits de l’unique pièce de Gracq Le Roi Pêcheur inspiré de la Quête du Graal, œuvre pour lui capitale, qui illustre “la supériorité de l’attente sur l’accomplissement”. Et ce thème va nourrir à peu près tous les récits de Gracq, du Château d’Argol au Rivage des Syrtes. Le cinéma, tenté par de si beaux sujets, n’arrivera jamais à atteindre le but de l’écrivain: “rendre le fantastique immanent, prêt à surgir à tout moment au gré d’une sensation ou d’un pressentiment”.

La conclusion nous a ramenés au titre : Julien Gracq, par son tempérament, était beaucoup moins porté à s’engager dans son temps qu’à observer et épier les remous du monde. Dans un entretien donné en 2007, il avoue devoir se protéger dans une “bulle”, comme le capitaine Némo dans son Nautilus ; le monde nouveau lui apparaît comme un “terrible appauvrissement”. Et dans le domaine littéraire, il montre une méfiance de Sioux à l’égard des nouveautés, dénigrant le Nouveau Roman comme la Nouvelle Critique, de même qu’il boude le théâtre, vu “la médiocrité de la production contemporaine”. Cela dit, en imaginant l’avenir de la littérature, il eut le mérite de la lucidité : inquiet de voir proliférer des ouvrages éphémères, produit par des auteurs qui n’ont d’autre culture que l’actualité, de cette culture “horizontale” par opposition à celle “verticale” qui pousse sur le "terreau des œuvres du passé", il regrette l’âge “où l’homme était constamment replongé dans ses eaux profondes, réaccordé magiquement aux forces de la terre, irrigué de tous les courants nourriciers dont il a besoin comme de pain…”



Mardi 22 septembre 2009
Les USA, une nouvelle Rome ?
Alain MALISSARD, président de la section orléanaise

D’emblée la comparaison paraît inattendue, voire insolite, et pourtant elle est tout à fait répandue dans la pensée américaine (cf. l’ouvrage récent de Collin Murphy) et elle l’était, peut-on dire, dès le départ. Alain Malissard a mis en lumière le rôle des fondateurs : dans l’Amérique de 1780, le modèle choisi n’a pas été anglo-saxon, mais romain — et d’une Rome républicaine. Ainsi George Washington, après sa campagne contre les Anglais, aidé par Rochambeau, renonce au pouvoir et se retire dans ses terres, tel Cincinnatus. Thomas Jefferson, le troisième Président, laudateur des écrivains anciens, ardent défenseur du latin et fervent admirateur de Palladio, a été l’initiateur d’un style inscrit dans le marbre et le bronze, propre à exprimer les valeurs républicaines, mais aussi un désir de grandeur ainsi qu’une "rhétorique du pouvoir". La présence du monde antique, sensible dans des détails comme le choix du sceau ou de la devise (Pluribus Unum) des USA, s’est retrouvée dans la querelle — après 1787 — entre les fédéralistes et les anti-fédéralistes se référant tous les deux aux piliers de la République romaine naissante, les premiers prenant pour symbole Valerius Publicola, l’auteur de la fondamentale Lex Valeria créant le droit à l’appel, les seconds à Brutus, qui mit fin au règne des des Tarquins. Cette référence à la vieille loi romaine affirmait déjà le principe sacré de la liberté du citoyen américain.

L’héritage romain a été ensuite passé en revue, à commencer par la volonté de puissance et d’expansion des USA. Cet héritage est d’abord visible dans le domaine architectural ; jusqu’en 1950 le style néo-classique dit "Beaux-Arts" s’est imposé  : témoins tous ces monuments, du Hall de la gare de Washington — dont la façade évoque l’Arc de Constantin — au Mémorial du cimetière d'Arlington, sans parler de la Cour Suprême ou du Mausolée de Lincoln ou de celui de Jefferson, réplique du Panthéon, inauguré en… 1946. Cet héritage antique se retrouve également dans le fonds de la culture américaine, d’abord dans le vocabulaire (on parle par exemple de "la garde prétorienne" du Président), dans le goût populaire pour le peplum hollywoodien, dans la mode de l’archéologie qui prône la reconstitution, voire la reconstruction des vestiges. Il y a dans tous les discours politiques quels qu’ils soient, une référence constante à la puissance conquérante de Rome, "ce miroir lointain et obsédant des Américains".

Alain Malissard, en abordant le troisième sujet de son propos, a souligné les similitudes dans l’histoire : d’abord à propos du temps (les U.S.A. se sont construits en un siècle ; Rome en avait mis deux pour étendre son empire), mais surtout à propos des "guerres justes" (les U.S.A. se sont agrandis à chaque fois sur un appel au secours des peuples voisins, imitant la généreuse — et intéressée — protection de Rome sur le pourtour de la Méditerranée). La ressemblance ne s’arrête pas là : comme les Romains de l’époque impériale étaient fiers d’exhiber leur passé sur les forums successifs, les Américains d’aujourd’hui ne cessent de se retourner sur leur histoire, de l’exalter, de la graver dans la pierre, de préférence dans le marbre. De même que les Romains après la conquête, à l’occupation ils ont préféré l’assimilation ; dans le domaine de l’économie comme dans celui de la culture, le modèle américain a façonné le monde. La "romanité" se retrouve dans de nombreux traits de société : le religieux n’est jamais dissocié du politique ; la référence aux ancêtres est toujours présente, l’homo novus s’incarne dans le self made man ; les Morgan, Rockfeller et autres grandes familles ressuscitent les évergètes ; l’imaginaire américain rejoint l’imaginaire romain. Et, ultime point de convergence, la situation actuelle des États-Unis suscite à l'intérieur autant d’orgueil que d’inquiétude : il y a une peur du déclin de l’empire américain comme il y a eu, dans la Rome de Dioclétien, une peur des Barbares.



Mardi 6 octobre 2009
La modernité du Julius Caesar de Shakespeare
Gérard HOCMARD, professeur honoraire de Première supérieure au Lycée Pothier d'Orléans

En préambule, G. Hocmard a déclaré que cette pièce s’inscrivait dans la modernité de Shakespeare en général, modernité qui ne fait aucun doute ; en effet on n’a jamais cessé de la jouer depuis 1759, date de la création du festival de Stradford-sur-Avon. De nos jours, que ce soit en Angleterre ou en France, une floraison de mises en scène (comme celle de l’Hamlet de Kennet Branagh ou celle du Songe d’une nuit d’été d’Ariane Mnouchkine), a souligné le caractère contemporain de ce théâtre, en rendant de la vigueur et de la verdeur au texte. Il n’en reste pas moins vrai que Julius Caesar est une pièce tout à fait à part dans le théâtre de Shakespeare, plutôt déroutante, et, de ce fait, la moins jouée.

Le premier élément de modernisme est sans aucun doute le sujet : on a l’habitude de dire qu’il s’agit du thème — récurrent chez Shakespeare — du pouvoir : en réalité, Jules César est une pièce sur la politique, sur la façon d’atteindre le pouvoir et, si l’on peut dire, d’en assurer la gestion ; nous la jugeons "potentiellement subversive", mais les spectateurs de 1599 ne l’ont pas jugée telle du fait de la distanciation provoquée par l’idéalisation de la Rome antique. Shakespeare a suivi assez fidèlement le récit de Plutarque, dont la traduction anglaise, d’après celle d’Amyot, venait de paraître ; il y a puisé des détails (discutés d’ailleurs) comme l’épilepsie et la surdité partielle de César, et, d’autre part, condensé l’action à plusieurs reprises. En dramaturge éprouvé, il a très bien vu les "scènes à faire", quitte à en renforcer le côté théâtral, notamment au dernier acte. La pièce est construite (comme Macbeth d’ailleurs) autour d’une scène-pivot longtemps attendue, au IIIe acte, avec un avant et un après (l’assassinat) et l’on devine la "philosophie" de la tragédie : les protagonistes, après le meurtre, s’aperçoivent que rien n’est résolu, et qu’au contraire les désastres vont s’accumuler…

Un second point rapproche la pièce de notre époque : l’effacement du "héros" qu’on ne verra plus après l’acte III, sinon dans une brève apparition fantomatique. César n’est plus le conquérant chargé de lauriers, mais un homme fatigué, capricieux, ce qui inspire un joli jeu de mots à notre conférencier : peut-être encore divus, mais sûrement diva ! Dans ce cas, le héros serait-il Brutus ? Oui, dans une certaine mesure, en tant que personnage tragique, en proie à des hésitations, et surtout poussé par un destin imposé, mais il échappe à la figure du héros par ses contradictions même : ainsi il est amené à sauver la République au prix d’un parricide, il aime César et il le tue ; il veut instaurer la paix et il déclenche la guerre civile. Et si le véritable héros était Rome ? D’abord la foule romaine est en permanence sur la scène, dès le lever de rideau. Rome est présente sans arrêt dans les esprits, dans les discours, de même que la politique et ses jeux de pouvoir, ses crises qui débouchent sur un complot (ou une révolution). Gérard Hocmard assure que l’un des aspects modernes de Julius Caesar c’est de montrer la genèse et la technique du coup d’état et il nous invite à relire l’interprétation qu’en donne René Girard dans Shakespeare et les feux de l’envie et qui rejoint sa théorie célèbre du "bouc émissaire", grâce à laquelle on comprend mieux le mécanisme de l’action violente et du terrorisme. César a fasciné Rome comme il a fasciné Brutus, lui qui croit à la pureté originelle des vertus romaines et qui, après le meurtre, se prend pour César ; mais en s’adressant à la foule commet "une erreur de gestion d’image en appelant au rationnel, tandis qu’Antoine joue sur l’émotionnel". À ce moment où s’opère un retournement dramatique, on ne peut que penser à nos campagnes politiques où s’affrontent deux langages. La violence du discours entraîne d’autres violences ; le pacte social de Rome est rompu, baigné dans le sang de César. L’ordre ne pourra revenir que lorsque quelqu’un pourra redonner un sens aux événements : ce sera le rôle d’Octave rendant, tout à la fin de la tragédie, hommage à Brutus dont la mort ramène effectivement à un ordre, à la Pax romana ; Octave fait du meurtre de César un geste fondateur, comme le meurtre de Tarquin par l'"ancêtre" Brutus.

"La pièce au fond, dit Gérard Hocmard en conclusion, ne porte ni sur César, ni sur les conjurés, ni sur l’histoire de Rome ; elle parle de notre société, elle montre comment ces phénomènes sont possibles, comment ils fonctionnent ; c’est là que se place la catharsis de la tragédie. Et c’est ainsi que Shakespeare est grand…"


Mardi 13 octobre 2009
On tue César… et après ?
Paul M. MARTIN, professeur émérite à l’Université Paul-Valéry de Montpellier

D’emblée Paul Martin évoque le meurtre de César aux Ides de mars -44 en un raccourci chiffré : 60 conspirateurs, 19 exécutants, 23 coups de poignard, 10 minutes qui ont fait basculer l’Histoire… D’emblée il souligne le fiasco de la conjuration ; les conjurés ont beau crier "Le tyran est mort !", s’apprêter à jeter son cadavre au Tibre et à acclamer le retour de la République. Mais ils n’ont pas prévu que le peuple n’a rien à faire de la République ni de la liberté ; une fois rendus aux Comices pour haranguer la foule, là, selon l’expression moderne et imagée de notre conférencier qui n’a jamais la langue de bois, "ils font un bide". Ils comprennent très vite qu’ils "se sont trompés d’époque" et se réfugient au Capitole. Pendant ce temps, devant un Sénat sans réaction, trois esclaves fidèles à César emportent son corps jusqu’à sa demeure, dans une Rome devenue ville morte.

Les événements s’enchaînent très vite, ruinant tout espoir pour Brutus de suivre l’exemple du vengeur des Tarquins. D’abord Cicéron — son maître à penser — a refusé de jouer la médiation avec Antoine, lequel, d’abord pris de panique à la sortie de la Curie, a très vite su manœuvrer : le 16 mars il se fait remettre les papiers de César, tandis que Lépide, maître de la cavalerie, occupe le Forum. En vingt-quatre heures, la République a été enterrée. La seule question est de savoir qui va succéder à César. Antoine (qui est, ne l’oublions pas, l’un des deux consuls) poursuit son avantage en convoquant le 17 mars le Sénat au temple de Tellus, espace consacré (et symbolique) ; il fait voter d’une part la validation des actes de César, de l’autre l’amnistie pour tous les conjurés, et, de ce fait piège les uns comme les autres, tous invités à un grand dîner de réconciliation qui clôt "une belle journée de dupes !" Le testament de César est ouvert, faisant d’Octave, son petit-neveu et fils adoptif, l’héritier de ses biens ; le 20 mars, a lieu le funus publicum ; Antoine y fait l’éloge funèbre de César, qu’il déclare parens patriae, dressant la foule contre les césaricides ; un climat de terreur s’instaure. Vers la mi-avril, Brutus et Cassius, mesurant la déroute de leur entreprise, décident de quitter Rome, tandis qu’Octave, décidé à se poser en héritier politique débarque à Naples, prêt à marcher sur Rome et à affronter Antoine, que Cicéron attaque dans ses Philippiques d’une éloquence superbe et… vaine.

Paul Martin trace ensuite à grands traits la période troublée qui a suivi l’assassinat de César : le coup de main d’Antoine assiégeant Modène pour enlever la Cisalpine à son gouverneur et qui se solde par la victoire d’Octave, lequel rentre à Rome, se fait élire consul, déclare les conjurés hors la loi. Les ennemis se rapprochent pour un temps et, avec Lépide, forment le second triumvirat. Nous sommes en novembre -43 ; commence alors une sanglante proscription ; les républicains, dont Cicéron, sont égorgés en masse. Pendant ce temps, Brutus et Cassius réunissent en Macédoine une armée à la hâte, qui sera taillée en pièces par les légions d’Antoine et d’Octave dans les marais de Philippes en novembre -42. Ils se suicideront à deux jours d’intervalle sur le champ de bataille.

L’agonie de la République aura duré trois ans. Mais la véritable fin de l’épisode s’écrira à Actium le 2 septembre -31, quand la flotte d’Octave met en fuite les galères d’Antoine et Cléopâtre. "À cette date, on savait bien que l’espérance de voir jamais renaître la liberté politique était morte…"




Mardi 20 octobre 2009
La mort des Césars au cinéma
Claude AZIZA, professeur émérite à Paris III (Sorbonne nouvelle)

Claude Aziza s'est livré à un très grand travail de recherche et de classement parmi les kilomètres de pellicule consacrés aux “morts exquises et violentes des six empereurs julio-claudiens”, depuis le premier film muet produit en 1898 par les Frères Lumière, Néron essayant le poison sur un esclave (un sujet copié sur un tableau “pompier” de Cabanel) jusqu’aux récentes et rutilantes séries télévisées. Les cinéastes, en majorité italiens, déjà avantagés par une profusion de décors naturels ou reconstitués, ainsi que par une tradition scénique venue de l’opéra, n’ont eu qu’à puiser dans les scénarios qu’offrait Suétone dans la Vie des douze Césars, ouvrage qui fourmille de détails (et aussi de ragots). Cependant c’est Georges MELIES qui, en 1907, inaugure la série avec sa Mort de César, suivie en 1908 d’un Jules César américain, puis en 1909 d’un Giulio Cesare e Bruto de Giovanni PASTRONE — lequel se fera un nom dans le cinéma avec le succès en 1913 de Cabiria — première mise en scène “colossale” — très vite concurrencé par son rival Enrico GUAZZONI (auteur en 1911 d’un Bruto et en 1914 d’un Giulio Cesare). Et Claude Aziza de passer en revue les réalisations à partir d’Auguste — lequel a dû attendre les téléfilms des années 1977-1985 pour être empoisonné par Livie ! — tandis que Tibère a été choisi dès 1916, et Caligula l’année suivante, qui fournira en tout treize films (avec des titres accrocheurs comme Les folles nuits de Caligula ou Les orgies de Caligula, en 1982). Si l’empereur Claude n’a inspiré qu’un seul film, Néron remporte la palme avec une bonne quinzaine ; sa mort est notamment représentée dans toutes les versions de Quo vadis ?, dont la dernière date de 2001, due au cinéaste polonais JERZY KAWALEROWICZ (ce film, tout à fait estimable, en dépit d’un manque de moyens hollywoodiens évident, n’est toujours pas sorti en France).

La deuxième partie de la séance a été occupée par une anthologie d’extraits — parfois très courts — des principaux films cités. Ce qui a sans aucun doute intéressé les spectateurs (et, il faut l’avouer, ce qui sauve l’essentiel de ces reliques), ce sont les gros-plans sur les visages ou les détails déjà notés par les historiens. Par exemple dans le César et Brutus de 1909, dû à Pastrone, la caméra s’arrête sur les coups de poignard des conjurés, sur le sang qui coule (heureusement en noir !) et sur le geste de César abritant son visage dans un pan de sa toge. Dans le Caligula de Tinto Brass (1978), la scène de la mort de Tibère est fidèle au récit suétonien, avec cependant une certaine complaisance pour le morbide. Les séries télévisées plus récentes — dont l’original est, la plupart du temps, produit à l’étrange, et peu apprécié par la critique — comporte parfois de belles scènes empreintes de gravité, même si elles sont apocryphes ; c’est le cas de la série anglaise intitulée Claudius. Il est évident que le cinéma “à l’antique” n’a pas comme impératif la recherche de la vérité historique ; mais il lui arrive de suggérer une force dramatique ou simplement de saisir quelques moments d’humanité.

Que conserver de toute cette masse d’œuvres cinématographiques inspirées de l’Antiquité, depuis les incunables de la pellicule, d’une esthétique forcément expressionniste, jusqu’à ces productions un peu voyantes dessinées à grands traits ? On ne trouve guère que matière à satisfaire notre curiosité, sans aller jusqu’à cette admiration historique recommandée par Renan.



Jeudi 12 novembre 2009
Voyage au pays de la caricature
Valéry MUNCH, directrice de Caric’Artists


D’emblée la conférencière, voulant illustrer la richesse de cette catégorie du portrait, à vrai dire un peu décriée, nous a livré quelques grands noms célèbres, comme Delacroix, David, Boilly, Daumier, Cham, Bertall ou Forain, en même temps qu’elle a annoncé l’ampleur des sujets traités, qui vont jusqu’à la satire politique et même jusqu’au pamphlet antireligieux.

Le large panorama historique illustré de diapositives — qui a constitué la plus grande partie de l’exposé — a commencé par la Renaissance italienne avec les “têtes grotesques” de Léonard de Vinci dont l’intention caricaturale, c’est-à-dire l’exagération des traits, est évidente. On sait que le premier dessin satirique date, chez nous tout au moins, de 1499, dirigé contre Louis XII ; au cours des Guerres de religion il va devenir arme de propagande et essaimera dans toute l’Europe, témoin cette estampe de 1580 représentant Luther poussant son gros ventre dans une brouette ! À la fin du XVIe se fait sentir l’influence de trois grands peintres bolonais : les frères Carrache (Ludovico, Agostino et surtout Annibale) ; c’est à eux que l’on attribue l’invention des “rittrati carici”, des portraits-chargés (nous disons portraits-charge) d’où le mot italien de “caricatura”, le calque français n’apparaissant qu’au milieu du XVIIIe. Ils seront introduits en France par un autre artiste italien, surtout connu comme sculpteur, Gian-Lorenzo Bernini, dit le Cavalier Bernin.

À partir de la Révolution, la caricature satirique et politique va se répandre avec les progrès des moyens de diffusion: d’abord grâce aux marchands d’estampes (à titre d’exemple “l’égoût royal “ de 1791, c’est-à-dire la fuite du roi à Varennes, a touché un large public), et ensuite du fait de l’essor de la presse au XIXe et du procédé nouveau de la lithographie. Tous les journaux publiaient alors des caricatures ; certains, comme le Charivari (à partir de 1830 sous l’impulsion de son directeur Philippon) ont connu un franc succès, confirmé au-delà des siècles : on se souvient de Louis-Philippe en forme de poire, de Victor Hugo à la grosse tête, le pied sur le Panthéon (1841) ; on se souvient aussi des artistes, comme Nadar (qui a délaissé le dessin pour la photo) ou Carjat ou encore André Gill, connu par sa caricature d’Offenbach (en 1866) et celle d’Anastasie (la censure personnifiée chère au Canard enchaîné) parue en 1874 dans l’Eclipse.

Au XXe siècle, la caricature (sauf pendant les périodes de guerre où Anastasie reprend du service !) prend ses quartiers dans ce qu’on appelle le “dessin de presse” avec, notamment, trois caricaturistes de renom : Sennep, Dubout et Faizant. Actuellement, la relève semble assurée avec les Piem, Blache, Cabu, Siné, Plantu, Wolinski et autres.

Mais les derniers mots de Valérie Munch laissent transparaître un certain pessimisme : dans notre monde en mutation, la presse imprimée se vend mal, l’humour du petit écran fait de l’ombre, et l’artiste n’est pas toujours reconnu.



Jeudi 10 décembre 2009
Apollonia de Cyrénaïque et les fouilles sous-marines
Jean-Marie BLAS DE ROBLÈS, archéologue et écrivain, prix Médicis 2008


Le conférencier rappelle d’abord les circonstances de l’installation des Grecs de Thera en Cyrénaïque sous la conduite de Bathos, à partir de -634. La fondation de Cyrène sur le deuxième gradin du plateau, à proximité de la source de la seule rivière pérenne de Libye, à 20 km de la mer,  nécessite la création d’un port. Ce sera Apollonia, protégée par des îlots délimitant deux parties, aujourd’hui sous 4 mètres d’eau du fait d’une subsidence. De cette ville, on ne sait rien jusqu’à l’époque des Ptolémée. Ptolémée Ier, qui a envahi la Cyrénaïque, profite d’Apollonia comme base d’attaque contre Cyrène. Une enceinte du IIe siècle avant J.-C., où l’on constate l’invention des redans, entoure la ville qui sera abandonnée avec l’arrivée des Arabes. Peu fouillée par les Italiens après 1911, Apollonia le sera surtout par les Français après 1950, avec des méthodes modernes.

À partir d’un plan très clair de la cité réalisé selon les derniers résultats de la prospection et d’une série de vues, le conférencier nous invite à une promenade sur le site : rocher de Kallikrateia portant un sanctuaire à Déméter et Coré du IVe siècle avant J-C, transformé en villa à l’époque hellénistique ; thermes romains (75-125) ; théâtre de Domitien adossé extérieurement à la muraille hellénistique ; entrepôts romains et bassins à garum, palais du Dux byzantin avec cour à péristyle, du fait qu’Apollonia devient en 450 capitale à la place de Cyrène puis de Ptolémaïs, églises de l’époque justinienne.

Ensuite, J-M. Blas de Roblès nous entraîne sous les eaux, avec son compagnon de fouille, Claude Sintès. On peut voir jusqu’à 40 mètres de profondeur, mais la descente sans danger n’excède pas 20 mètres. Le plan nous permet de visualiser la restitution des ports dont les îles protectrices ont été reliées par un môle et dont l’accès du principal, celui de l’ouest, est réalisé par un chenal fortifié par deux tours à l’époque hellénistique. La zone de pré-mouillage, qui servait de poubelle, a révélé du petit matériel : poignée de tiroir en col de cygne,  Hermès en bronze, céramiques. Les fouilles (durant deux ans) ont permis le relevé du port daté du IIe siècle avant J.-C., la restitution d’un bateau grec et l’étude des loges à bateaux. Le calcul de l’enfoncement de la plaque terrestre depuis l’Antiquité, qui était estimé entre 8 mètres et 1 mètre 70, a pu être précisé par la ligne d’arapèdes, ces petits mollusques fixés sur les tours du chenal au niveau de la mer, de 3 mètres 70 à 4 mètres. Et c’est ce niveau qui a été généralisé sur le plan. Tout près de l’entrée du port a été repéré un temple romain dont les colonnes ont été utilisées pour les églises byzantines, comme le prouve un chapiteau identique trouvé sous la mer. Et ce temple peut être imaginé et restitué à partir d’une mosaïque de Leptis Magna. L’intérêt pour les îlots protecteurs a montré l’existence de carrières et de tunnels de dévasage du port.

Enfin, le conférencier en arrive à un petit édifice de 24 mètres sur 5 mètres, situé près du port oriental sous 1 mètre 50 d’eau.  Il s’agit de viviers avec vannes de régulation et goulets d’alimentation, obéissant aux conseils de Columelle, avec des niches à encoches pour les tanières et un pavage de marbre importé. Et la vidéo nous permet d’assister à la découverte, sous les gravats, par les plongeurs J-M. Blas de Roblès et C. Sintès, d’une tête colossale de Ptolémée III Evergète. Toute la salle communie à leur émotion comme à l’autre découverte dans les mêmes lieux, d’une partie d’un Dionysos ivre qui s’avèrera correspondre exactement à un satyre trouvé par Flemming en 1950 et conservé dans le musée de Cyrène.



Jeudi 21 janvier 2010
Sur la lecture
entretien entre Alberto MANGUEL, auteur de Une Histoire de la lecture, et Thierry BOUCHARD, directeur de la revue Théodore Balmoral

Thierry Bouchard a fait d'abord un rapide portrait d'Alberto Manguel, ce grand amateur de livres, singulier lecteur, polyglotte, adonné dès son enfance au “vice impuni” cher à Valery Larbaud. Il a évoqué sa vie — qu’il a menée sur quatre continents — ce qui lui a permis une profitable “mise à distance de la langue maternelle”. En effet Alberto Manguel est né en 1948 en Argentine et a passé sa jeunesse en Israël ; revenu à Buenos Aires, a été “lecteur” (au sens littéral) de Jorge Luis Borges devenu aveugle ; grand voyageur, a fait un long séjour au Canada (dont il a acquis la nationalité en 1985) ; il vit depuis 2001 en France, dans un petit village du Poitou “au milieu de 40000 livres”. Il est journaliste, essayiste, traducteur ; il obtient en 1998 le Prix Médicis-Essais pour Une histoire de la lecture qui lui apporte une large notoriété ; il occupe également les fonctions de "lecteur" (au sens professionnel) chez Gallimard. On peut le dire parfaitement implanté dans la vie intellectuelle française, sans qu’il perde aucun des avantages de son expérience cosmopolite.

Thierry Bouchard a alors posé sa première question sur l’origine de sa “vocation de lecteur”, pensant sans doute au premier livre qui marque l’enfance. A. Manguel a avoué qu’enfant il ignorait qu’il existait une littérature pour enfants et qu’il a eu la chance d’y échapper ! Mais ce dont il se souvient surtout, c’est du plaisir à reprendre le même livre, à le retrouver familièrement, comme l’adulte retrouve son “chez soi” (la lecture, en quelque sorte, donne des racines). L’enseignement reçu influe aussi sur la manière de lire : à l’école secondaire qu’Alberto Manguel a suivie en Argentine, les cours étaient dispensés par des professeurs du Supérieur, tous spécialistes d’une matière, voire d’un auteur ; il y a découvert les bienfaits du travail en profondeur et, en somme, “une façon d’apprendre à apprendre valable pour la vie”.

L’entretien a ensuite porté sur les écrivains qui l’ont marqué : d’abord Stevenson, auquel A.Manguel a consacré un livre original : Stevenson sous les palmiers, et, bien entendu, J.-L. Borgès, qui, pour lui, a joué un rôle de mentor, mais seulement en partie ; il a surtout confirmé ce sentiment  — éprouvé dans son enfance et dans son adolescence (à seize ans, après l’école, il avait trouvé un emploi à la librairie Pygmalion de Buenos Aires) — qu’on pouvait vivre avec et dans les livres. Borgès lui a sans doute fait partager ses admirations : Don Quichotte, La Divine Comédie, mais aussi, dans une moindre mesure, Kipling, en particulier L’Homme qui voulut être roi. Il lui a appris que “la lecture est cumulative et se développe selon une progression géométrique : chaque nouvelle lecture s’ajoute à ce que le lecteur a lu auparavant”. Alberto Manguel ne croit pas à une sacralisation de la lecture : “Ni le livre, ni le lecteur, ni le texte ne sont sacrés, mais, au moment de la lecture, il se produit une alchimie miraculeuse — et cela peut recommencer chaque jour…”

Il apparaît difficile de rendre compte, à cet instant de l’entretien, de toutes les questions posées par Thierry Bouchard, certaines plus personnelles, comme : “Êtes-vous un lecteur éclectique ?” — ce à quoi répondit A. Manguel par un “J’ai toujours 3 ou 4 livres très différents à côté de mon lit !”; d’autres plus générales (peut-on parler de “découverte pure” au cours de nos lectures ? Le lecteur de poésie est-il un lecteur différent ? — Oui, car il est dans un présent constant). Peut-on lire aujourd’hui dans le désordre ou le tintamarre ambiant ? On est tenté de répondre par la négative et de dire que le bruit a pour but de nous empêcher de penser. C’est oublier que la lecture silencieuse ne date que du Moyen-Age et l’on comprend l’étonnement de Saint Augustin découvrant à Milan Saint Ambroise “lisant la langue immobile”. Le lecteur a gagné le pouvoir de lire “sourd et aveugle au monde”.

La lecture — ou plutôt la curiosité des livres — peut nous mener sur des voies inattendues : celle de la bibliomancie (on ouvre la Bible ou Virgile au hasard et on peut y lire le futur !), de la bibliokleptomanie (qui ne l’a pas pratiquée, au moins une fois ?), du “fou de livres” décrit dans La Nef des fous de Sébastien Brandt, dont un lecteur, en l’occurence l’humaniste Geiler, a trouvé sept variétés de folies, depuis celle du collectionneur de livres décoratifs “pour la gloire” jusqu’à celle de l’écervelé qui se moque du contenu des livres…
L’assistance aurait aimé écouter encore longtemps Alberto Manguel, profitant de “ces moments de plaisir délicat”, persuadée que cette “folie des livres” apportait aussi une belle dose de sagesse…



Jeudi 25 février 2010
L'Iliade et les femmes
lecture par Laurence CAMPET et Sylvie MALISSARD, comédiennes

Les Budistes ont eu l’impression de revivre les temps anciens quasi mythiques où les aèdes parcouraient la Grèce en déclamant l’histoire du siège d’Ilion, écrite il y a 28 siècles, selon la tradition, par un vieux poète du nom d’Homère. Il aurait sans doute fallu plusieurs veillées pour écouter les 24 chants du poème qui compte près de 16 000 vers. Nos récitantes avaient choisi “un bel échantillon” : neuf épisodes de l’Iliade particulièrement dramatiques, depuis la querelle entre Achille et Agamemnon jusqu’aux funérailles d’Hector, le vaillant fils de Priam, le roi des Troyens. Mais l’originalité fondamentale de cette lecture d’une œuvre ancrée depuis longtemps dans la culture européenne et même mondiale a été le choix du point de vue : l’Iliade, ce poème épique rempli de faits d’armes et de guerriers virils est raconté “du côté des femmes”, de celles qui disent : “Nous ne savions rien, mais nous avions l’odeur du sang, les cris des hommes, des chevaux, l’attente, la peur, juste la douleur…” Et ces femmes appartiennent le plus souvent au camp des vaincus (et même Hélène — cause réelle ou prétexte de la Guerre de Troie ? — qui trahit… pour le beau Pâris).

Nos deux récitantes qui apparurent, telles Ismène et Antigone, debout, hiératiques devant une toile de fond lumineuse, avec pour accompagnement un jeu de cymbales ponctuant la respiration du texte, ont incarné “les deux compagnes des deux héros, des champions de chaque camp” : l’une, la Troyenne Andromaque, épouse d’Hector et mère d’Astyanax, qui assiste impuissante au combat et à la mort de son époux, à la profanation de sa dépouille et à la ruine de sa cité pour finir en captivité ; l’autre, Briséis, de naissance noble et esclave d’Achille, témoin indifférente des luttes de pouvoir parmi les chefs de l’armée grecque. L’assistance, assez vite familiarisée avec tout ce monde “plein de bruit et de fureur“, où les Achéens, tels Idoménée, Diomède, Ajax, Oreste, Euryale ou Automédon vont s’affronter aux Agénor, Antiphos, Enée, Sarpédon, Scamandrios, ou Anténor de la rive asiatique, et charmée par la belle langue homérique, harmonieusement rendue par la récente traduction de Frédéric Mugler, a suivi les grands moments de l’épopée et qui font alterner les épisodes guerriers et les scènes plus humaines, voire familières. Nous en garderons quelques exemples : d’abord, en ouverture, la colère d’Achille, devenue héroïque pour l’éternité et évoquée par sa captive Briséis qui devient celle d’Agamemnon, le roi des rois ; le combat singulier de Pâris et de Ménélas au pied des remparts de Troie et sous les yeux d’Hélène ; la rencontre pathétique d’Hector avec sa mère Hécube et avec Andromaque ; la lutte ultime d’Achille et d’Hector devant les Portes Scées ; la vengeance d’Achille traînant le cadavre d’Hector autour du tombeau de Patrocle et la supplication de Priam venu demander le corps de son fils, suivie des lamentations d’Hécube, d’Andromaque… et aussi d’Hélène.

Cette lecture de l’Iliade a sans doute réduit les dimensions de la geste guerrière (qui occupe plus de la moitié de l’épopée de manière un peu répétitive) et assourdi le cliquetis des armes de même que l’intervention des dieux et déesses est restée très discrète au profit du rôle des femmes, lesquelles étaient traitées par Homère avec une grande délicatesse, chose rare dans l’épopée primitive. Elle a cependant conservé le climat belliqueux et la rudesse des combats qui se traduit souvent dans les altercations : ainsi Achille s’adresse à Hector qui lui propose une trêve : “Aucun pacte entre nous n’interviendra avant que l’un des deux n’ait, en succombant, rassasié Arès, l’indomptable guerrier !” Achille n’en restera pas là ; laissons la parole à Homère : “Alors à son char, il attelle ses chevaux rapides, et, derrière la caisse, il attache Hector, pour le traîner sur le sol et, trois fois de suite, il l’a tiré tout autour de la tombe, où gît le corps du fils de Ménoetios…”

Mais c’est peut-être dans le registre familier, voire prosaïque que nous nous sentons plus proches de personnages homériques, parfois même dans des détails de la vie quotidienne. Ainsi, en attendant l’issue du combat décisif, Andromaque quitte son tissage pour préparer un bain pour Hector. Quand Priam est venu réclamer le corps de son fils à Achille, celui-ci a acquiescé, l’a traité avec déférence et… l’a invité à un repas où l’on rôtit “une brebis blanche à la broche” et, remarque incroyable, Priam avoue être subjugué par la beauté d’Achille !

Et que dire d’Andromaque accompagnée d’une servante portant son fils Astyanax dans ses bras, qui supplie Hector en vain de renoncer à s’exposer : “Hector, tu es pour moi à la fois un père, une mère bien-aimée, un frère, un jeune époux. Aie pitié ; ne fais pas de ton fils un orphelin ni de ta femme, une veuve…” Détail touchant : quand Hector veut embrasser l’enfant, celui-ci est effrayé par le cimier du casque en crin de cheval ; sa réaction fait rire ses parents. Une très belle scène, d’une grande justesse, sans la moindre grandiloquence.



Jeudi 25 mars 2010
Visions américaines de Benjamin Franklin
Cécile MAISONNEUVE, co-auteur de Benjamin Franklin, Perrin, 2008.


Par quel bout prendre ce "héros transatlantique", cette figure marquante de l’histoire mondiale dont la bibliographie est immense ? Pourquoi ce Père Fondateur suscite-t-il toujours autant d’intérêt ? C’est qu’il a vécu plusieurs vies en une seule (famille pauvre, imprimeur, journaliste, notable, scientifique, diplomate), que son caractère l’a porté à bouger constamment (huit traversées de l’Atlantique, visite des pays européens), que son parcours intellectuel a revêtu une grande diversité de formes et de sujets, qu’il a été le spécialiste des pseudonymes et des travestissements (le "Bonhomme Richard") et qu’il a brouillé les pistes avec ironie et distanciation. Après sa mort, il est devenu l’icône de l’Américain par excellence (son effigie est sur les billets de 100 dollars). Il était l’homme idéal pour incarner le mythe de l’Amérique moyenne, symbole de la petite bourgeoisie qui ne fait pas rêver.

La conférencière se propose de montrer comment cette statue s’est construite avant de la déboulonner.

Benjamin Franklin est le héros démocratique par excellence, beaucoup plus que les autres Pères fondateurs, car il est de famille pauvre, qu’il fait partie des gens qui n’ont pas eu la chance de faire des études, qu’il est parti de rien pour réussir tout en améliorant par ses découvertes et son action le quotidien de ses compatriotes. Son bon sens, son pragmatisme, son aptitude à foncer en font le miroir d’une Amérique bonhomme, le stéréotype de l’Américain qui avance et ne doute pas, le "saint patron" du capitalisme américain. D’où la construction d’un folklore populaire utilisé au XIXe siècle vis-à-vis des millions d’immigrés. Franklin est le modèle à imiter et son Autobiographie a servi de Bible dans les écoles.

Aussi ne faut-il pas s’étonner du déchaînement de critiques de la part des intellectuels anglais et américains. Mark Twain dénonce le fardeau que cette image fait peser à l’école. D’autres sont hostiles à ce symbole de l’Amérique moyenne, c’est-à-dire médiocre, contre ce petit comptable, cet homme d’affaires plat et sans originalité.

En fait, le vrai a peu à voir avec ces deux visions. Le petit bourgeois près de ses sous est un philanthrope (lutte contre les incendies, éclairage des rues) qui crée la première bibliothèque publique en 1731 à l’origine du fantastique réseau actuel. C’est un notable qui travaille avec une stricte organisation, mais qui n’a pas les préjugés ni les catégories mentales des bourgeois. Son mode de vie, fait de plusieurs carrières, de séjours en plusieurs villes et pays, partagé entre plusieurs familles, n’est pas bourgeois.

Son moteur, c’est la curiosité, le questionnement, comme le démontre son approche très newtonienne de l’électricité (sans les bases scientifiques). S’il n’est pas le parfait capitaliste, il est le premier économiste américain en énonçant contre les Physiocrates que la valeur c’est le travail et non la terre. Un intérêt nouveau se manifeste pour ses talents d’écrivain au style subtil et pour son rôle précurseur en relations publiques.

Alors, Franklin est-il l’Américain par excellence ? En fait, il est devenu américain car il a failli choisir l’option britannique au cours d’une véritable crise existentielle. Il a longtemps cru qu’on pouvait reconstruire de bonnes relations entre Anglais et Américains, mais il était trop américain pour les Anglais et trop britannique pour les Américains, à la grande différence des autres Pères fondateurs plus jeunes et plus aristocrates. Aussi il lui a fallu une véritable révolution pour devenir américain, ce qu’il est à 100% quand il rentre au pays en 1775, à 70 ans.

D’où une image plus nuancée de l’homme, alors qu’en France Franklin est l’icône absolue, de façon monolithique et constante. C’est le coup de foudre immédiat dès le premier voyage à partir de Londres en 1767. Il est bien accueilli en tant qu’étranger et il est ébloui par l’urbanité de la population et par Versailles. Entre 1775 et 1782, il passe huit ans comme ambassadeur et il apparaît comme un homme simple et exotique. Sa toque de fourrure devient à la mode. Amateur de vins et de femmes, il est connu de tous, sorte de "pop-star" de l’époque avec les "produits dérivés" (médaillons, bibelots, etc.). Icône de la liberté en marche, il fait figure de nouvel héros dans la France prérévolutionnaire.

Mais derrière cette popularité et cette exposition médiatique, il y a un homme secret dont la devise était "Fais-toi connaître de tout le monde, mais préserve-toi en profondeur".G.L.



Jeudi 29 avril 2010
La Grèce et la Rome antiques vues par Simone Weil
Géraldi LEROY, professeur émérite à l’Université d’Orléans


Géraldi Leroy a pris d'abord la précaution de situer cet écrivain “fascinant mais au fond mal connu”. Née en 1909 dans une famille juive non pratiquante, Simone Weil a formé avec son frère André, mathématicien précoce, en quelque sorte “un couple génial” ; entrée en khagne à seize ans, elle reçut de son maître Alain son premier surnom : ”la Martienne” ; une fois admise à l’Ecole Normale de la rue d’Ulm, elle devint “la Vierge Rouge” à cause de ses options politiques et de son action en faveur des défavorisés.

En suivant l’itinéraire de cette brillante agrégée de philosophie, on peut distinguer une première étape : l’engagement révolutionnaire. Dès ses premiers postes (Le Puy, Auxerre), ensuite à Bourges, Roanne et Saint-Étienne, elle s’est fait remarquer par ses activités militantes, ce qui a suscité l’indignation des bourgeoisies locales bien pensantes qui ont vu en elle “une moscoutaire enragée” ! Au cours de l’été 1932, soucieuse de comprendre les raisons de la montée du nazisme, elle fait un séjour en Allemagne ; la politique des socialistes allemands ainsi que celle de l’URSS stalinienne lui fait remettre en cause l’idée d’une révolution prolétarienne ; mais elle ne renoncera jamais à ses idées généreuses. Commence alors la période où elle fait l’expérience de la réalité du travail, expérience pénible vécue chez Alsthom et Renault, dont on a un fidèle témoignage dans La condition ouvrière (qui paraîtra en 1951).

Cette expérience est suivie d’un engagement dans la lutte contre le franquisme. Après la tentation du pacifisme, attitude partagée alors par bon nombre d’intellectuels, elle se tourne vers une résistance active, participe à la lutte clandestine en France, puis réussit à s’enrôler à Londres dans les services de la France Libre. Atteinte de tuberculose et affaiblie par les privations (qu’elle s’impose le plus souvent), elle meurt au sanatorium d’Ashford le 24 août 1943.

On connaît sans doute aujourd’hui davantage son rayonnement spirituel. Au cours d’une visite à Solesmes, en 1938, elle a eu une sorte de révélation du Christ et, depuis, a recherché un mode de vie proche de la sainteté, tout en restant à l’écart de la conversion, jugeant le catholicisme intransigeant à l’égard des autres religions.

Mais c’est à la Simone Weil humaniste, persuadée que les grands textes grecs et latins éclairent l’histoire contemporaine que s’est intéressé tout particulièrement Géraldi Leroy. En 1936, alors qu’elle enseigne au lycée Marguerite de Navarre de Bourges, elle propose aux ouvriers de l’usine de Rosières de parler des mythes antiques. Peu de temps après, elle publie dans un journal syndical trois articles sur trois moments cruciaux de l’histoire de Rome : le premier sur la lutte des plébéiens au début de la République, le deuxième sur la guerre civile entre Marius et Sylla (vers -86), le troisième sur les révoltes des légions en 14 à la mort d’Auguste, apaisées par la médiation de Germanicus, montrant d’une part les dangers du totalitarisme, de l’autre la ressemblance entre ces périodes et les mouvements du Front Populaire.

En 1939, Simone Weil écrit Réflexions sur les origines de l’hitlérisme et, dans ce livre dicté par l’actualité, elle fait appel aux historiens antiques, surtout les grecs, et Polybe en particulier, lequel souligne la duplicité et la cruauté des Romains, prenant pour exemple le traitement atroce infligé à Carthage, le sac de Numance, les massacres de 40000 Germains sur l’ordre de César. Elle dénonce en bloc la politique impérialiste de Rome, l’anéantissement des civilisations autochtones, l’art de la propagande augustéenne (préfigurant celle de Staline) avec la complicité de Tite-Live et de Virgile. À cette Rome réduite un peu vite à un modèle de totalitarisme, Simone Weil présente — notamment dans La source grecque — un monde hellénique en totale opposition. L’Iliade — qu’elle intitule, dans un article paru aux Cahiers du sud, “le poème de la force” — apparaît comme une “épopée miraculeuse, un cas unique dans la littérature européenne”, un moment de “vérité sur la condition humaine”.

Simone Weil a sans doute surestimé les éléments positifs des récits homériques, et, en échange, a réagi contre la vision héroïque d’une Rome magnifiée, statufiée comme dans les pages du De Viris.



Jeudi 23 septembre 2010
Le voyage de Chateaubriand en Amérique
Marie-Hélène VIVIANI, professeur de Lettres honoraire

Ce voyage, tout compte fait assez court, puisqu’il a lieu du 7 avril 1791 au 2 janvier 1792, a marqué toute l'œuvre de Chateaubriand et son récit va constituer son "chant du Nouveau Monde".

Dans un premier temps ont été analysées les raisons qui ont motivé ce voyage : la première est d’ordre politique. Après avoir eu quelque sympathie pour les idéaux de la Révolution, le jeune vicomte François-René est vite horrifié par les exactions de juillet 89 et songe immédiatement à l’exil. La seconde raison est d’ordre économique : obscur cadet de Bretagne sans fortune, avec sa maigre solde de sous-lieutenant et ses dettes de jeu, et en même temps fils de corsaire marqué par sa jeunesse malouine, il se sent attiré vers les pays neufs. Une rencontre sera décisive, celle avec M. de Malesherbes, l’ami de Rousseau et des Encyclopédistes qui lui parle de l’Amérique, lui fait lire Bernardin de Saint-Pierre et l’abbé Raynal, l’encourage dans son "rêve américain", celui de découvrir le passage du Nord-Ouest entre Atlantique et Pacifique, et va même l’aider à préparer son itinéraire. Le 8 avril 1791 Chateaubriand embarque donc de Saint Malo sur un brigantin de 160 tonneaux – la traversée ayant été payée par son frère Jean-Baptiste – en direction de Terre-Neuve, exactement à l’île de Saint-Pierre, qu’il atteint le 23 mai.

C’est alors que M.-H. Viviani aborde le second point, crucial et sujet à controverse : comment distinguer la fiction de la réalité dans le récit du Voyage en Amérique ? A-t-il réellement vu la terre américaine qu’il décrit ? Question que posait déjà Raymond Lebègue en 1965… et qu’avaient dû déjà poser certains des lecteurs de 1830, parfois réservés sur la sincérité de l’auteur. Nous avons eu sous les yeux une carte de l’Amérique où trois itinéraires étaient indiqués : l’un certain, un autre probable, un troisième incertain. La vérité est que Chateaubriand relate ses pérégrinations trente-cinq ans après, sans avoir tenu de journal, et qu’il mêle à des souvenirs lointains des impressions subjectives et de nombreuses lectures des voyageurs qui l’ont précédé et qu’il a amplement compilées. S’il a réellement partagé quelque temps la vie d’une tribu indienne, s’il a vu les chutes du Niagara, peut-être les rives de l’Ohio, en tout cas il n’a pas vu celles du Mississippi, ni la Louisiane. Mais il a bien ressenti la présence des "déserts américains, la nature vierge des forêts, des lacs, des fleuves et des savanes", impressions majeures qui vont fournir "la matrice des œuvres inspirées par l’Amérique".

M.-H. Viviani a ensuite passé en revue les souvenirs recomposés de ce voyage initiatique. On peut, entre autres, retenir la fameuse visite de Chateaubriand à Washington : a-t-elle eu réellement lieu ? Certains témoignages l’infirment ; de toute façon, l’écrivain en montre une image symbolique, et conforme à son orgueil. Un autre exemple : son expérience de la vie sauvage chez les Indiens Onondagas. Il constate honnêtement que "l’état de nature", même si celui-ci inspire des scènes charmantes, s’est sensiblement dégradé ; il le raconte avec humour dans l’épisode inattendu de "Monsieur Violet, maître de danse chez les Iroquois". Cela dit, la beauté de la nature l’emporte sur tout et c’est le message que l’écrivain veut faire passer dans les ouvrages inspirés par son séjour outre-Atlantique, dans Atala, roman sentimental qui vaut surtout par la description d’un décor édénique, et dans Les Natchez, histoire d’une tribu qu’il a effectivement rencontrée, dont il relate la vie quotidienne, dont il vante l’hospitalité, sans parler de la beauté des femmes indiennes auxquelles il ne peut rester insensible.

Notre guide se devait d’évoquer, pour conclure, la postérité de ce Voyage en Amérique. Les lecteurs de 1830 ont fait le succès d’Atala et des Natchez (intégrés au Génie du Christianisme). Cependant Chateaubriand n’est pas que le chantre de l’exotisme et du pittoresque, il est aussi le témoin de la naissance d’une nation ; il a fort bien vu la nouveauté du gouvernement démocratique des États-Unis, l’essor de leur technologie, tout en dénonçant les dangers de la colonisation et les futurs problèmes liés à l’esclavage : en somme il a annoncé Tocqueville. Et, de nos jours, la reconnaissance des qualités de l’écrivain sont unanimes. "Qui n’a pas été séduit par la voix du barde exaltant la nature américaine, comme s’il avait donné naissance au premier matin du monde ?"…

S’il est vrai que l’on peut prendre Chateaubriand en flagrant délit de mensonge – et les critiques ne s’en sont pas privés – cela ne changera rien de son génie. Et pour montrer qu’il a su "mêler fiction et réalité pour nous procurer un des plus grands plaisirs de lecture qui soient", M.-H Viviani a lu pour finir Le beau spectacle d’une nuit dans les déserts du Nouveau Monde… L’assistance écoutait dans le silence "les roulements solennels de la cataracte du Niagara"… captivée par les rythmes de la prose impeccable du Grand Sachem du Romantisme



Jeudi 25 novembre 2010
Alexandra David-Néel, la femme aux semelles de vent
Joëlle DÉSIRÉ-MARCHAND, docteur en géographie

La conférencière s’intéresse depuis longtemps à cette grande voyageuse, à qui elle a consacré plusieurs ouvrages, dont Alexandra David-Néel, Vie et voyages (Arthaud, 2009). Nous avons été invités à participer, avec documents photographiques à l’appui, aux fabuleuses pérégrinations en Asie de cette Parisienne (ou presque, puisqu’elle est née le 24 octobre 1868 à Saint-Mandé), partie en 1911 pour 18 mois et de retour 14 ans plus tard ! Rien ne prédisposait cette jeune fille – née d’une mère belge et d’un père d’origine tourangelle, douée pour la musique et qui choisit pour un temps la carrière d’artiste lyrique – à parcourir le monde, si elle n’avait connu, après plusieurs visites au Musée Guimet, la vocation de l’orientalisme. En même temps qu’elle fait ses débuts de journaliste, qu’elle entre dans le cercle d’Elisée Reclus et qu’elle fréquente les milieux contestataires, anarchistes et féministes, elle se passionne pour l’hindouisme et le bouddhisme. La voilà fermement décidée d’aller se former sur place. En 1902, elle a rencontré à Tunis un bel ingénieur français du nom de Philippe Néel, qu’elle épouse deux ans plus tard ; celui-ci comprendra très vite que Louise-Eugénie-Alexandrine-Marie n’est point faite pour le mariage ; il lui gardera cependant toute sa vie une indéfectible amitié ainsi qu’un soutien financier appréciable ; et, surtout, il conservera pieusement toute sa correspondance.

Nous avons alors suivi toutes les étapes de ce long voyage : en premier lieu un séjour en Inde, une rencontre à Bénarès avec son premier maître, une autre avec le treizième Dalaï-Lama. Après une halte à Calcutta, puis à Darjeeling, elle va découvrir en profondeur le bouddhisme tibétain dans des monastères où n’a pénétré encore aucun étranger (encore moins une femme !) ; après franchi des cols à plus de 5000 mètres, par des chemins muletiers, elle va découvrir aussi la fascination de la haute montagne, un "ensorcellement" qui va durer toute sa vie.

En 1914, elle engage Aphur Yongden, qui deviendra son fils adoptif et, en sa compagnie, pendant de longs mois, elle va vivre en ascète recluse dans une caverne. En 1916, elle se rend à Shigatse, au monastère de Tashi-Lhunpo, véritable ville, d’une "somptuosité barbare", où vivent 4000 moines autour du Panchen Lama, seconde personnalité du bouddhisme tibétain. Mais alors, elle est expulsée du Sikkim et part pour un nouveau périple, par le Japon, qui la déçoit profondément, par la Corée et la Chine ; à Pékin, elle se joint à une caravane, parvient au nord-est du Tibet, au monastère de Kum Bum, où elle passe trois années d'une vie vraiment heureuse. Poursuivant sa marche elle va connaître plus tard le dénuement, la maladie et, après d’innombrables difficultés et des étapes épuisantes toujours en compagnie de Yongden, après avoir franchi le Mékong sur un acrobatique "pont de cordes", après avoir abandonné yaks et bagages, elle atteint, déguisée en mendiante, en février 1924, la ville sainte de Lhassa… Enfin !

Elle regagne alors l’Europe, achète une maison à Digne qu’elle appelle "Samten Dzong" et où elle s’installe avec Yongden, qui disparaîtra en 1955. Elle accueillera un peu plus tard Marie-Madeleine Peyronnet, dite "la Tortue", qui sera sa fidèle secrétaire. Elle y écrira la plupart de ses livres, dont certains la font connaître au grand public, en particulier le Voyage d’une Parisienne à Lhassa, sans cesse réédité depuis 1927.

Elle reste cependant animée par le désir profond de reprendre et poursuivre ses recherches sur le bouddhisme tibétain. Aussi en 1937, à 69 ans, elle part pour Pékin, cette fois par le Transsibérien; et, en pleine guerre russo-japonaise, retourne aux marches du Tibet, puis en Inde. Cette dernière expédition durera jusqu’en 1946. Entre temps, elle aura appris la mort de son meilleur ami, c’est-à-dire son mari… Elle garde encore la soif de l’aventure puisqu’à l’âge de cent ans et six mois, elle demandera au préfet des Basses-Alpes le renouvellement de son passeport… Impérissable Alexandra…



Jeudi 13 janvier 2011
De l'origine de la vie à la vie dans l'univers
André BRACK, astrobiologiste, directeur de recherches honoraire au Centre de biophysique moléculaire du CNRS

Au-delà des interrogations qui nous hantent et qui nourrissent les scénarios de la science-fiction, comme par exemple la présence dans le cosmos d'une vie parallèle à la nôtre, M. Brack a posé deux questions fondamentales. La première question: qu'est-ce que la vie ? La réponse (partielle) vient de la chimie : est considéré comme vivant, tout système ouvert (c'est-à-dire qui reçoit et produit de l'énergie et de la matière) capable d'auto-reproduction et d'évolution. La seconde question : quelle est l'origine de cette vie ? Celle-ci serait née, il y a environ quatre milliards d'années, dans une eau à 50 degrés qui recouvrait notre planète (notons que celle-ci avait la bonne taille : plus grosse, elle aurait été essentiellement composée de gaz, plus petite elle n'aurait pas eu d'atmosphère, de plus elle était à la bonne distance de son étoile, pour la chaleur).

La vie est très étroitement dépendante de la "chimie du carbone". Cet élément proviendrait de plusieurs sources, la plus importante étant d'origine extra-terrestre. En effet, certaines météorites (la France en a deux beaux spécimens, à Rochechouart et à Ensisheim) contiennent des molécules de carbone et certains acides aminés présentent une "dissymétrie moléculaire", un des éléments permettant de distinguer le vivant de la matière inerte. Notons que ces météorites "arrivent" sur terre différemment selon leur poids. Les plus grosses (plus d'une tonne) se désintègrent en pénétrant dans l'atmosphère. Celles de l'ordre du kilogramme "passent" bien (plus de 20000 sont recensées dans les musées de la planète). Et on trouve dans environ 4% d'entre elles des acides aminés. Celles de l'ordre du gramme, par contre, se désagrègent pour former les étoiles filantes. Enfin, les plus minuscules (les "micrométéorites" pesant de l'ordre du milligramme) arrivent au sol avec des acides aminés préservés. On les recueille principalement en Antarctique, mais on en a trouvé dans les échantillons lunaires. On estime qu'en 200 millions d'années, le carbone accumulé aurait pu former une sorte de "marée noire" de 40 m d'épaisseur sur l'ensemble de la surface de la terre. Ces météorites sont, pour la plupart, d'origine cométaire : la sonde européenne Rosetta en rapportera en 2015 d'une comète lointaine, à condition qu'elles supportent le voyage spatial retour.

Sans doute, par la simulation de la chimie organique interstellaire, a-t-on réussi à synthétiser seize acides aminés, lesquels ont été analysés dans les labos du CNRS d'Orléans. Mais, pour retrouver la vie, il faut une cellule, avec son ARN, et, à cette étape, "on n'a pas encore réussi", avoue modestement M. Brack. On fait alors appel à la micropaléontologie, qui étudie les sédiments anciens (le plus ancien, au Groenland, date de 3,8 milliards d'années !) ainsi que les microfossiles.

Et, là aussi, les informations sont maigres, et les vestiges de la vie primitive presque tous effacés. Ainsi la recherche s'est à nouveau tournée vers l'espace. Il y a encore de l'eau, sous forme de glace, sur Mars, planète à la surface de laquelle les traces d'érosion par l'eau sont évidentes. Il y a même eu un espoir plus grand : la découverte par les Américains, dans une météorite d'origine martienne, de structures interprétées comme des nanobactéries martiennes. Malheureusement ce scoop n'a pas résisté à une étude plus approfondie : ces structures ont été produites par les infiltrations d'eau lors du séjour prolongé (plusieurs milliers d'années) de cette météorite à la surface de la terre. Dans l'ensemble, la quête a été peu concluante, que ce soit sur le satellite Europe de Jupiter, sur Titan visité par la sonde Huygens, ou sur Encelade, le satellite de Saturne, qui nous a valu une photo surréaliste d'un geyser de glace.
Faudra-t-il donc aller au-delà du système solaire ?

À ce moment, nous autres pauvres terriens, nous avons éprouvé quelque vertige. Notre guide interplanétaire nous a assuré qu'on a dénombré 519 planètes hors du système solaires (ou exoplanètes), et encore, on ne voit que les plus grosses (qui sont faites de gaz). En 2006 la France a lancé le télescope spatial Corot pour observer les exoplanètes dites "rocheuses" et, en 2010, on en a découvert une, 3 à 4 fois plus volumineuse que la Terre ; mais pourra-t-on déceler si elle est habitable, c'est-à-dire avec de l'oxygène, du CO2 et de la vapeur d'eau ? La Mission Darwin de l'Agence Spatiale Européenne prévue pour 2020 nous le dira peut-être…

Les esprits terre à terre répondront qu'il est inutile de chercher à savoir et qu'il y a bien assez à faire sur notre globe terraqué. Mais c'est certainement Einstein qui, une fois de plus, a raison : il ne faut jamais cesser de poser des questions !



Jeudi 27 janvier 2011
La foule parisienne et ses événements au XVIIIe siècle
Arlette FARGE, directrice de recherche au CNRS

Arlette Farge nous informe d’abord de sa "façon singulière de travailler". Proche de Michel Foucault et de Jacques Revel, elle doit aussi beaucoup aux romanciers contemporains comme Pierre Michon et ses Vies minuscules, ou Pascal Quignard. Ses sources sont avant tout les archives de la police, détenues par les Archives nationales et la Bibliothèque de l’Arsenal. Il s’agit de plaintes devant la justice, d’interrogatoires de police, de témoignages qui concernent de minuscules événements, des incidents, des petites infractions, des désordres habituels, mais pas la grande criminalité. Ce sont donc des gens de peu qui sont venus devant la police pour une rixe ou une plainte ordinaire. Ce type d’archive exige un travail minutieux et un protocole de recherche.

L’historien y est confronté à des êtres de chair que l’histoire n’a pas retenu, à des anonymes qui ont réellement existé. Ils sont présents par des fragments de paroles, des bribes de phrases, mais jamais de longs textes, ni d’anecdotes. Ce sont des gens qui se sont heurtés au pouvoir et la lumière sur eux vient du haut. Il faut savoir interpréter en historienne ces archives belles, émouvantes, pathétiques, en triant entre le vraisemblable et l’invraisemblable, entre les mensonges tactiques et la spontanéité franche.

Les foules parisiennes au XVIIIe siècle sont semblables à celles des grandes villes comme Marseille et Lyon et Arlette Farge nous introduit dans l’essentiel de son développement par la lecture d’une description par les odeurs faite par Louis-Sébastien Mercier dans son Tableau de Paris. Chaque quartier est une personne morale avec une personnalité particulière et l’on y vit sous le regard des autres, car, à l’époque, on vit dehors. Il n’y a pas de portes et les ateliers sont dans la rue. Il y a beaucoup de marchands ambulants. Espace public et espace privé sont confondus. Tout arrive par la Seine et notamment le bois du Morvan. Les carrefours sont lieux d’échanges et d’embauche, les ponts sont très animés. L’eau provient de la Seine, de la fontaine ou des porteurs d’eau. Montreurs d’ours et petits vendeurs de nouvelles et de pamphlets à un sou se côtoient. S’il y a solidarité entre voisins et compagnons de travail, la violence physique se frotte à une police bien organisée depuis le règne de Louis XIV et à l’incarcération dans l’une des vingt-cinq prisons.
Aussi la foule est omniprésente dans les rues, les églises, sur les bords de Seine, dans les faubourgs où le vin est moins cher. Les voyageurs, comme Arthur Young, éprouvent de l’effroi devant cette marée humaine désordonnée. Ce qui frappe, ce sont les bruits, les voix et les gestes. Le peuple, aux deux tiers analphabète, est bouche ouverte. Il s’exprime avec son corps, dans la promiscuité mais avec une grande pudeur. C’est une société orale, sans écrit. Chaque marchand a son cri pour être entendu dans la cacophonie.

Les aristocrates comme la bourgeoisie marchande et intellectuelle vivent à Paris dans les hôtels du Marais ou dans les étages nobles des immeubles. Leurs domestiques traduisent à leurs maîtres tous ces cris très différents des conversations de salon et émis par des voix rauques et grossières. C’est une langue étrangère qui est, au sens premier du terme, "inepte" et les domestiques font fonction d’interprètes. S’ajoutent à cela les migrants venus de toutes les provinces du royaume pour trouver du travail. Population flottante utilisant tous les patois, tous les accents, toutes les prononciations, à tel point qu’il faut des interprètes devant le tribunal de police.

Pour le roi, la foule est "l’inconnue des inconnues". Perçue comme "étrangère", elle fait peur. Partout, on colle très haut des affiches, des placards, aujourd’hui conservés sur plusieurs épaisseurs. On les lit à haute voix, les réactions fusent. Aussi Paris auquel le pouvoir porte grande attention est-il très surveillé par des inspecteurs de police et par des mouchards payés pour écouter ce qui se dit, notamment dans les cabarets. Les mauvais propos, même peu graves, peuvent conduire à la Bastille. Les blasphèmes et les sacrilèges sont les plus grands forfaits. Parler du roi est interdit car le lien roi-sujets doit être fusionnel; mais des changements apparaissent. Dans l’émeute, la cabale, le peuple est immédiatement confronté à la monarchie. Son seul rempart est son corps. Mais les foules ne sont pas irrationnelles, leurs mouvements s’appuient sur des réalités sociales. Elles sont capables de ferveur, d’enthousiasme, de solidarité en plein siècle des Lumières.



Jeudi 10 février 2011
Peut-on encore vivre heureux dans la société numérique ?
Yann PADOVA, secrétaire général de la CNIL

À une telle question, quelque peu provocatrice, certains esprits chagrins répondront par la négativ; mais, à l’inverse, beaucoup considéreront que cette société numérique apporte le bonheur. Internet n’est-il pas une promesse de partage, de croyance en une convergence entre progrès moral et progrès technique ? Le droit au bonheur, inscrit déjà dans la Déclaration de 1789, n’est-il pas de nos jours imprescriptible ? C’est en effet sur cette notion de valorisation du bonheur que notre conférencier a commencé son analyse de la société contemporaine, caractérisée par la conjonction de trois phénomènes : le besoin primordial de sécurité (conséquence immédiate de l’Attentat du 11 septembre 2001) avec une multiplicité des garanties ; le développement très rapide des technologies, lequel a créé une "société de surveillance", avec une multiplicité de contrôles officiels et privés ; la présence d’une menace réelle, proliférante sur le bonheur individuel, ou, tout au moins, sur notre domaine personnel.

Et c’est bien pour protéger la vie privée des personnes, laquelle risquerait de devenir "un espace en voie de disparition", qu’a été créée la CNIL, par la loi du 6 janvier 1978 relative à l’informatique et aux fichiers. Cet organisme de régulation est, du point de vue juridique, une A.A.I, c’est-à-dire une Autorité Administrative Indépendante. Il a vu le jour à la suite d’une levée de boucliers causée en 1974 par le projet SAFARI (Système Automatisé pour les Fichiers Administratifs et le Répertoire des Individus), où, à l’aide du simple numéro de Sécurité Sociale, interconnecté à toutes sortes de dossiers, il était possible de "ficher" tous les Français. On a cru voir le spectre de Big Brother se profiler à l’horizon…

Yann Padova nous propose alors une analyse des risques. Le premier est contenu dans l’allégorie de George Orwell qui évoque à la fois un État omnipotent qui contrôle tout et un État inquisiteur qui veut tout savoir du citoyen, lequel devient totalement transparent dans les régimes totalitaires. On pense aussitôt à la création récente (le 20 juillet 2008) du fichier "Edwige" ou "Exploitation Documentaire et Valorisation de l’Information GÉnérale”, qui a soulevé un véritable scandale, faisant écho à celui causé par le décret de 1990 réorganisant le service des Renseignements Généraux. Un autre risque consiste en ce qu’on peut appeler "l’irrationnel irrécupérable" : le meilleur exemple est l’existence du STIC (système de traitement des infractions constatées) qui est une base de données interconnectant tous les fichiers de police que la Préfecture a le droit de consulter lors du recrutement de personnel ; étant donné que l’informatique conserve la mémoire de toute affaire, même classée depuis longtemps, elle fonctionne comme "un mécanisme à produire de l’exclusion".

Yann Padova, abordant un second point de son propos, nous montre que Big Brother n’est pas seul. Il y a un autre danger, plus insidieux appelé Little Sister : ce terme désigne "le développement et la multiplication non coordonnés des systèmes d’information collectant des données sur des personnes dont la synergie pourrait conduire à une certaine forme de surveillance, donc de restriction des libertés individuelles." Il faut prendre en compte, en plus des données objectives des papiers d’identité, de celles circulant sur les multiples réseaux sociaux tissés sur le web, lesquelles créent parallèlement une société de "sous-veillance".

Le conférencier passe ensuite en revue les principales techniques : la vidéo-surveillance (sur la voie publique comme dans l’usage privé), la géo-localisation (qui va du GPS à la filature policière), la biométrie ou l’identification d’un individu par une partie du corps (la plus "pointue" étant la reconnaissance faciale). Certains aspects du progrès technologique ne laissent pas d’être inquiétants, comme la vidéo-surveillance dite comportementale (capable de débusquer dans un groupe les attitudes bizarres ou "comportements erratiques"). Notre conférencier dénombre trois phénomènes préoccupants : la concentration (par exemple dans les aéroports où l’on multiplie les caméras et scanners), la "dilation" (en quelque sorte une expansion incontrôlée, du fait que, les serveurs étant "externalisés", les informations sont non localisables et irréparables), la miniaturisation, phénomène le plus dangereux, car, avec les nanotechnologies, se profile à plus ou moins long terme le risque du "clonage mental", nous privant de la pensée originale et du secret.

Mais il y a un risque immédiat presque aussi grave, celui du "traçage" de la personne : peut-on être heureux quand on est "tracé" ? (La "traçabilité" a été inventée pour les poulets, pas pour les hommes !). Si le traçage dans l’espace peut avoir une certaine utilité, en revanche le traçage dans le temps pose actuellement un problème extrêmement grave : toute information, une fois livrée, est irrécupérable ; la durée de conservation est illimitée. Aussi l’individu est-il sclérosé, figé, sinon pour l’éternité, au moins pour la vie. Or il se construit grâce à l’oubli ; il a donc le droit à l’oubli, un droit aujourd’hui menacé.

Yann Padova aborde alors la conclusion en reposant la question initiale sous une forme plus positive (et plus cinématographique !) : comment "sauver le soldat bonheur" dans cette société numérique ? À l’échelle du citoyen, tout simplement en faisant connaître le rôle de la CNIL, et en faisant appel à elle, lorsqu’il y a atteinte évidente aux libertés. Son rôle est d’ailleurs de plus en plus reconnu, ne serait-ce que par le nombre de dossiers traités. Le travail pédagogique est développé, notamment par un partenariat avec la presse spécialisée à destination des jeunes ; récemment a été édité un Guide pour les enseignants du second degré. Dans un autre domaine, la CNIL a obtenu que, dans tout document filmé ou vidéo, les visages soient floutés. Elle a l’ambition de jouer un rôle préventif et curatif et, à ce sujet, d’être le "nettoyeur du net". À la différence des USA, où les données sur la personne sont considérées comme un bien marchand, en France, la protection est liée à la dignité de la personne ; à la société de contrats, nous opposons une société de valeurs.

Ces dernières constatations, après les inquiétudes réelles devant le futur des techniques de pointe au service non du Grand Frère mais des Petites Sœurs nous donne quelque espoir…



Jeudi 17 mars 2011
Explorer l'incertain
Marie-Claire BANCQUART, professeur émérite de littérature à Paris-IV

Invitée d’abord à commenter le titre de son dernier ouvrage (Explorer l’incertain), Marie-Claire Bancquart a présenté le langage poétique comme un instrument par lequel nous tentons de dévoiler ce qui reste mystérieux en nous et pour nous, un instrument par lequel nous explorons ce que nous nous sommes pas capables de discerner clairement, soit dans notre vie (par exemple un amour naissant), soit dans notre corps (par exemple une maladie sourdement présente).

Plus proche de Plotin que de Platon, Marie-Claire Bancquart dit ne pas faire de différence entre l'âme et le corps, entre le raisonnement et la sensation. Elle perçoit l'univers comme quelque chose de continu dans quoi on doit se placer pour arriver à une véritable sensibilité poétique, permettant de retrouver la qualité même du vivant. D'où, pour elle, l'importance du corps, par lequel nous nous trouvons en communauté et en communication avec l'ensemble du monde vivant. D’où cette "poésie de l’intérieur du corps" et ces "petites choses" extérieures (arbres, bêtes, brins d’herbe ou détails d’une ville) ressenties comme de véritables "puits de mystère" qu’elle soumet à son examen et qu’elle s’efforce de mettre en relation avec l’ensemble de l’univers. Assez proche en cela de Spinoza, Marie-Claire Bancquart dit sentir en elle comme un "appel de l’organisme", un mouvement personnel qui la porte vers un mouvement universel.  Sa poésie est une poésie qui s’interroge sur la vie, sur la mort, sur la mémoire, s’efforçant toujours d’aller "au plus profond du puits".

Marie-Claire Bancquart explique cette sensibilité particulière en partie par son enfance qui s'est développée dans la guerre et dans la maladie (victime d'une tuberculose osseuse, elle est restée, dans son enfance, immobilisée dans un plâtre pendant près de cinq années). Avoir la mort en regard lui a permis de donner à la vie ce prix dont beaucoup d'entre nous semblent ne pas avoir conscience.

En revanche, la conférencière refuse l'idée qu'il y aurait une sensibilité particulière de la femme : lorsqu'elle écrit sur l'amour, la mort, le partage, elle n'a pas l'impression d'écrire "comme une femme". Certes, dans l'ordre ancien, les femmes se trouvaient reléguées au second rôle de muse, de confidente ou d'intendante ; mais les femmes de plume modernes s'affirment "poètes tout simplement", comme cela est apparu lors du douzième Printemps des poètes et dans la sélection de poèmes publiée à cette occasion sous le titre Couleurs Femmes.

Marie-Claire Bancquart revient ensuite sur ce qu’a été sa découverte de la poésie. Comme ce fut le cas pour la plupart des adolescents de sa génération, ses études secondaires ne lui ont présenté aucun poète postérieur à Apollinaire, sinon les "poètes de la Résistance" qui, pour être accessibles au plus grand nombre, pratiquaient une poésie assez traditionnelle, souvent médiocre. Après la guerre, alors qu’on assistait à un inquiétant déclin de la poésie, le structuralisme s’est engouffré dans ce vide, imposant une poésie jouant uniquement sur le langage, une poésie de pure recherche où l'écriture est seule avec l'écriture ; mais cette poésie stérilisée dans l’abstraction ne convenait en rien à la jeune adolescente de dix-huit ans qui a dû son ouverture à la poésie essentiellement à trois poètes : Michaux, Bonnefoy et Frénaud.

S'attardant sur ce dernier, Marie-Claire Bancquart explique pourquoi ses Rois Mages l'ont séduite : ce texte, écrit en 1941, prend certes place parmi les poèmes de la Résistance, mais d’une manière originale, avec une arrière-pensée, car André Frénaud se doutait que, même après la victoire souhaitée, il y aurait de grandes tristesses et de grands dangers ; c'est pourquoi ses rois mages, en marchant vers l'Étoile, sentent qu'il vont échouer dans leur mission ; et pourtant quelque chose les pousse, le besoin vital de sentir les autres, la nature et les hommes.

Marie-Claire Bancquart se dit consciente que la véritable poésie, aujourd'hui, continue de susciter une certaine méfiance. Il suffit de rappeler quelle fut réaction de nombreux enseignants lorsque les Planches courbes de Bonnefoy ont été inscrites au programme de la classe terminale littéraire : ils jugèrent presque impossible de présenter ce recueil à des élèves pour lesquels la poésie n'est qu'évocation d'un objet extérieur ou simple expression lyrique. Cette remarque offre l’occasion à  Marie-Claire Bancquart d’insister sur le fait que l'ennemi de la poésie est la facilité, l'épanchement des états d'âme, la "bibine sentimentale", la "dégoulinade des bons et mauvais sentiments" et même la "poésie psychologique". Sans chercher la difficulté ou l'obscurité pour elle-même, elle conçoit la poésie avant tout comme un travail rigoureux sur le texte, sur la langue, sur les mots, sur leur étymologie (n'est-il pas fascinant que le mot "mot" et le mot "muet" se greffent sur une même racine "mu" désignant le son inarticulé ?). Ainsi le langage poétique procède-t-il par décalages volontaires par rapport à la langue commune, ce que Marie-Claire Bancquart appelle des "désobéissances".

Et notre invitée nous donne un exemple de son travail sur le langage avec le mot "énergumène", qu’elle a utilisé dans le titre de son recueil de l’année 2009 (Terre énergumène) :  étymologiquement l’énergumène est "celui qui est sous l'influence d'un esprit mauvais" ; c'est aussi, au XIIIe siècle, l'hérétique ; mais, aujourd'hui, on peut appeler ainsi celui qui pense à côté de la pensée admise, celui qui a assez de force, d'énergie, pour donner l'exemple de la liberté de pensée.

Pour nourrir sa poésie, Marie-Claire Bancquart s'efforce de remonter aux origines non seulement des mots, mais aussi des idées et des thèmes. D'où son intérêt pour les mythologies grecque, latine ou chrétienne, où se trouve enfermée toute l'aventure humaine. Elle cite en exemple Virgile et sa sixième églogue, le livre premier des Métamorphoses d'Ovide avec la très belle légende de Phébus qui, devant Daphné métamorphosée en abrisseau, pose sa main sur le tronc et sent le coeur qui palpite encore sous l'écorce (positaque in stipite dextra / sentit adhuc trepidare nouo sub cortice pectus) ; elle cite aussi le dernier livre des mêmes Métamorphoses où s'expose la doctrine pythagoricienne et enfin, dans l'Odyssée, le passage où Ulysse reçoit de Tirésias l'ordre de partir vers l'inconnu, jusqu'à ce qu'il arrive dans une contrée dont les habitants ne sauront pas ce qu'est une rame : c'est cet Ulysse devenu malgré lui explorateur de l'incertain, cet Ulysse image de l’homme jeté malgré lui dans l’aventure de la vie, qui a inspiré aussi Jean-Pierre Siméon dans son Odyssée dernier chant.

Partant du titre Anamorphoses qu’elle a choisi pour l’un de ses recueils (celui de l’année 2002), Marie-Claire Bancquart va préciser encore ses idées sur la poésie. La poésie, dit-elle, c’est un "regard biaisant" que l’on porte sur les choses, de même qu’il faut regarder de biais les Ambassadeurs d’Holbein pour percevoir la tête de mort anamorphosée qui donne tout son sens au tableau. Et, en exemple, elle lit les vers qu’elle a écrits à partir du premier panneau de la Bataille de San Romano par Paolo Uccello, tableau sur lequel elle porte un regard très personnel et dans lequel elle s’autorise – parce que, dit-elle, elle en avait besoin – à introduire un lapin, animal qui, en fait, n’apparaît que dans le troisième panneau de la Bataille, celui qui est conservé à Florence).

Bien que Marie-Claire Bancquart ne se rattache à aucune philosophie, à aucune religion, elle reconnaît que sa poésie est du domaine du sacré par les questions qu'elle pose : vers quoi allons-nous ? qu'est-ce que la mort ? quelle est cette énergie qui traverse l'univers ? L'essentiel, dans ce domaine, est, dit-elle, de ne jamais avoir le sentiment que l'on possède une vérité une fois pour toutes, mais d’être conscient que ces problèmes ne trouveront jamais leur solution, du moins dans notre état de vie actuel.

Une lecture par Marie-Claire Bancquart d’extraits de son poème Babel a clos ces échanges passionnants, auxquels s’est ajoutée pour finir une remarque du mari de notre invitée, le musicien Alain Bancquart, qui a esquissé une comparaison entre le travail d’écriture du poète et le travail du compositeur, soulignant malicieusement combien la composition musicale est plus longue et plus astreignante encore que la composition poétique…



Mardi 5 avril 2011
Alessandro Valignano, un humaniste italien dans le Japon du XVIe siècle
Sylvie MORISHITA, doctorante en théologie

Avant de faire le portrait de Valignano, qui joua un rôle très important et qui reste encore méconnu, alors que son disciple Matteo Ricci, évangélisateur de la Chine, a été l’objet l’an dernier d’une célébration officielle en France comme en Italie, Sylvie Morishita a tenu à situer le contexte historique du Japon du XVIe siècle. Au cours de cette période tumultueuse, le clan des guerriers, des seigneurs féodaux ou "daïmio" ne respectait plus le pouvoir du "Shogoun" (le chef militaire à qui l’Empereur délègue en réalité son autorité). C’est dans ce climat troublé que le Japon est entré en contact avec l’Occident : les "Barbares du Sud", c’est-à-dire les Portugais (par opposition aux Hollandais surnommés les "Poils rouges") grands navigateurs venus par le Cap de Bonne-Espérance, après avoir fait halte dans leurs comptoirs de Goa, Malacca et Macao, ont abordé à l’ïle de Kiû-Shû pour des raisons commerciales. Chacun se souvient des Conquérants de Hérédia et du "fabuleux métal / que Cipango mûrit dans ses mines lointaines", mais ignore que le métal en question était l’argent, qui représentait alors à peu près le tiers de la production mondiale. La ville de Nagasaki a été fondée pour les besoins du négoce entre Portugais et Japonais par l’intermédiaire des Jésuites : elle sera à l’époque en quelque sorte à la fois un port international et une cité chrétienne. Notre conférencière insiste sur le rôle de la Compagnie de Jésus, laquelle travaille dans l’orbite du "patronage" portugais, où le roi représente la refondation de la religion, mais contrôle les finances, le spirituel et le politique étant toujours mêlés ; elle a participé à ce fructueux commerce, en principe interdit. Valignano fut justement un des premiers à le soutenir ; il s’opposera plus tard à la venue des Ordres mendiants déjà installés aux Philippines, ayant suivi, depuis Acapulco au Mexique la fameuse "route du galion de Manille" ouverte par le frère augustinien Andrès Urdaneta. Il essaiera même d’obtenir, en vain, une interdiction papale. Ces ordres vont alors proliférer, se quereller entre eux ; il en résultera des persécutions dès la fin du XVIe siècle, et finalement, en 1639 tous les missionnaires seront expulsés.

À la suite de cette mise au point fort utile, Mme Morishita s’est attachée à cerner la personnalité originale de Valignano. Cet italien, né en 1539 à Chieti dans les Abruzzes, c’est-à-dire dans le Royaume de Naples, étudiant à l’Université de Padoue, fut admis chez les Jésuites en 1566, ordonné prêtre en 1570. Dès 1573, il est nommé "visiteur des missions en Inde et Extrême-Orient" – charge très importante – et s’embarque pour Goa avec 41 Jésuites qu’il a recrutés lui-même. Après Malacca et Macao, il atteint Nagasaki en 1579 pour son premier séjour (il en fera deux autres). En 1592, il repart à Macao où il fonde le Collège Saint-Paul, centre de formation des missionnaires en Asie et y meurt en 1606.

Pour apprécier l’œuvre de notre Jésuite, nous possédons un document essentiel, écrit en castillan, le Sumario de las cosas del Japon ou Inventaire des choses du Japon paru en 1583. Il y note, entre autres, la "grande patience et la grande endurance dans l’adversité" ainsi que le haut niveau intellectuel des Japonais. Au nom de l’acculturation, il demande que les missionnaires s’adaptent au pays étranger (et non le contraire) ; il explique la nécessité de former un clergé local et pense même qu’on peut admettre des Nippons dans la Société de Jésus ! Il a organisé des écoles de deux niveaux : le "seminario" (où l’on apprend le japonais et le latin), le "collegio", un enseignement supérieur avec cursus des humanités européennes et japonaises. Dans son désir de rapprochement entre l’Orient et l’Occident, il a organisé la première ambassade japonaise en Europe (qui dura de 1582 à 1590) : quatre jeunes vont faire la connaissance de la culture chrétienne et des nations européennes tout en montrant le rôle bénéfique des missions (avec en plus, l’obligation de rapporter d’Anvers une presse d’imprimerie). Ce détail va nous conduire à un chapitre non négligeable du travail des Jésuites au Japon – sur lequel on ne peut s’étendre – ce sont leurs publications nombreuses et variées comme les œuvres de Cicéron, les traités de théologie, les dictionnaires, les livres de piété (le "best seller" étant l’Imitation de Notre Seigneur sous le titre Comptentus mundi). Le premier livre sorti au Japon de la fameuse presse, installée dans le village de Katsuza, était une "Vie des Saints", avec une gravure sur cuivre, copie d’un original imprimé à Anvers par Christophe Plantin (originaire de Montlouis). Bel exemple de mondialisation... au XVIe siècle ! Et c’est bien à Valignano – qui a jeté un pont entre l’Orient et l’Occident – que nous devons cet échange pacifique.



Jeudi 12 mai 2011
Théophile Gautier ou la consolation par les arts
Jean NIVET et des membres du Bureau

Tarbais de naissance, mais finalement écrivain très parisien, Gautier est entré dans son siècle en adoptant l'attitude des "Jeunes-France" et en se faisant remarquer par ses cheveux "mérovingiens" et son fameux "gilet rouge" lors de la bataille d'Hernani. Mais, très vite, les circonstances l'ont amené, malgré lui, à vivre bourgeoisement dans sa maison de Neuilly, entouré de ses deux soeurs, de sa femme Ernesta Grisi et de ses deux filles Estelle et Judith. Et, ruiné par la révolution de 1830, il a dû, pendant toute sa vie, tirer ses ressources de sa plume, dans des productions souvent "alimentaires" (vaudevilles, arlequinades, ballets, feuilletons, etc.), dont les meilleures sont sans doute ses articles de critique d'art.

Très vite, soucieux "d'arranger" sa vie, Gautier a accepté d'être considéré comme un notable, tant sous la monarchie de Louis-Philippe que sous le Second Empire. Mais cet embourgeoisement n'allait pas sans remords intimes. Aussi se fit-il délibérément remarquer par "son manque de respect à tout, sa philosophie du scepticisme pur, son matérialisme brut, son épicurisme vert" (cette formule est des Goncourt). Il se complut à dénoncer l'hypocrisie de son époque et à jouer au provocateur, dans des poèmes comme Albertus ou dans un roman comme Mademoiselle de Maupin.

Ecrivain de profession par nécessité, il offrit au public ce que celui-ci demandait : des récits de voyages, des récits romanesques, fantastiques, exotiques. Dans ce vaste ensemble, la postérité a retenu quelques nouvelles fantastiques et surtout Le Capitaine Fracasse, que Gautier a produit comme un véritable pensum entre 1861 et 1863.

Mais le vrai Gautier n'est pas là. Le vrai Gautier était un homme mélancolique qui aspirait, comme Baudelaire, à un monde idéal, un monde de luxe, de beauté et de volupté. Ce monde, inaccessible, il a essayé de l'entrevoir par le biais du fantastique, lors d'expérience au cours desquelles le présent, en quelque sorte, se fissure pour laisser entrevoir, fugitivement, des moments du passé : Egypte des Pharaons, Pompéi de l'époque romaine, Venise au temps de sa splendeur. Ainsi Gautier tentait-il de se persuader que la mort n'est pas définitive et que des femmes qui furent divinement belles peuvent revivre ne serait-ce qu'un instant. Mais, conscient qu'il n'y avait là qu'illusion, Gautier retombait vite dans sa "mélancolie noire" qui lui dictait les vers atroces de la Comédie de la mort.

Finalement, par dignité, et aussi parce que la mode des effusions romantiques était passée, Gautier cessa de mettre son coeur à nu et décida de n'être plus que le "poète impeccable" que salua Baudelaire et de ne pratiquer la poésie que pour elle-même, de pratiquer "l'art pour l'art", se consacrant à la "célébration du monde visible" et en donnant le primat à la musique. Aussi les plus grands compositeurs du XIXe siècle ont-ils adaptés des poèmes de Gautier, tel Berlioz dont, pour clore cette évocation, on écouta Le spectre de la rose, chanté par Régine Crespin.



Jeudi 29 septembre 2011
Promenade linguistique dans le Jardin des mots
par des membres du Bureau (Geneviève Dadou, André Lingois, Alain Malissard, Jean Nivet, Marie-Hélène Viviani)

Sur une idée de notre vice-présidente Geneviève Dadou et en hommage à Jacqueline de Romilly — décédée cette année et venue dans notre section orléanaise, à deux reprises, nous parler de la Grèce antique — notre séance de rentrée laissait la bride sur le cou à cinq orateurs-maison. Les budistes orléanais aiment jouer. Ils aiment jouer dans les jardins. Ils avaient choisi les jardins des mots, lieux où ils cueillent volontiers les fleurs de rhétorique et rencontrent les auteurs branchés. 

Ce jour-là, certains préféraient creuser pour examiner les racines. D’entrée, le président Malissard allait très profond en exhumant une racine indo-européenne MON/MEN-MIN/MN, en MONtrant et en MENtionnant en bon MONiteur et sans moyens MNémotechniques ni meMENto une foule de rejets, parfois MONstrueux.  Geneviève Dadou avait dû renoncer à l’imiter, s’en tenant aux terminaisons d’un feuillage sans doute urticant si l’on en juge par ses nombreux "ouille" et ses "aïe" répétés. La trouille lui empoignait-elle les entrailles ? En fait, elle nous assaisonna une tambouille de suffixes un peu canailles, proposant des boustifailles de citrouille et de grenouilles au grand plaisir de la piétaille. Ensuite, Marie-Hélène Viviani explorait son petit parterre en forme de botte et y découvrait tout un cortège de plantes en pleine Renaissance exhalant des parfums mélodieux et précieux. Elles avaient migré, allegro, d’au-delà des monts. 

Comme dans tout bon jardin botanique, André Lingois étiqueta avec méthode et compétence les surgeons de l’environnement géographique, citant les sources pour les rivières, rangeant par strates successives les villages, s’arrêtant pile Poil pour laisser Jean Nivet lancer un quiz. Malgré les termes savants et les pièges astucieux, les Budistes orléanais montrèrent que leur culture n’avait pas besoin d’un jardinage intensif, que leurs racines, bien qu’antiques, avaient été entretenues et portaient avec allégresse une bien belle végétation



Vendredi 30 septembre 2011
L'assassinat d'Agrippine : histoire ou fiction ?
Alain MALISSARD, président de la section orléanaise Guillaume-Budé

Les circonstances de l’assassinat d’Agrippine ne sont connues que par le récit qu’en a donné l’historien Tacite dans ses Annales (14, 1-13).

Une lecture, même rapide, permet cependant de voir qu’il s’agit moins d’un récit historique que d’un récit littéraire qui utilise le suspense, les coups de théâtre, la connotation morale, les effets rhétoriques et l'omniscience de l’écrivain pour montrer, sans démontrer ni dénoncer, la totale culpabilité de Néron.

C’est que, selon la définition qu’en a donnée Cicéron, le récit historique romain ne peut se contenter d’une simple narration et doit toujours recourir à l’esthétique littéraire ; c’est alors la fiction d’un événement, d’une rencontre ou d’un discours inventé qui exprime le mieux la réalité et, peut être, la vérité historique



Mardi 11 octobre 2011
Cavour et la France : affinités et complexité
Hilaire MULTON, maître de conférences en histoire contemporaine à Lyon-III, conseiller auprès du ministre de la Culture

Le conférencier signale tout de suite qu'il n'existe pas encore de grande biographie de Cavour en français (une est tout de même en préparation) malgré la publication des 27 volumes de sa correspondance. Cavour (1810-1861), tout en étant enraciné dans le Piémont, a été fortement influencé par ses racines françaises et par son ouverture à l'Europe connue par ses nombreux voyages. Son père avait suivi une carrière napoléonienne en étant aide de camp du maréchal Berthier et sa mère, arrière-arrière petite-nièce de Saint-François-de-Sales, était d'une famille genevoise, protestante et philanthrope. Par l'une de ses tantes maternelles, il était allié aux Clermont-Tonnerre et par une autre à un fonctionnaire impérial. Son éducation a été toute française et, au départ, il ne parlait pas un mot d'italien. Entré à l'Académie militaire de Turin, son esprit indépendant et indiscipliné le conduit à démissionner. Il préfère la carrière de journaliste. Tout jeune, il s'est forgé une armature intellectuelle : il est libéral et royaliste comme son père, ouvert à l'humanitaire comme sa famille maternelle.

Mais ses voyages ont beaucoup compté dans son apprentissage. Attiré par le prestige de Paris, Cavour réalise de nombreux séjours en France. Il aime les mondanités, fréquente le Jockey-Club mais rencontre aussi tous ceux qui comptent dans la vie politique et intellectuelle de la Monarchie de Juillet (Michelet, Quinet, Jules Simon, Sainte-Beuve, Dumas, des saints- simoniens). Il assiste aux séances de la Chambre des Députés et de la Chambre des Pairs, manifestant une grande passion pour la vie parlementaire. De même, il s'intéresse beaucoup aux chemins de fer, car il pense que, pour remplir les objectifs du Risorgimento, la modernisation matérielle doit précéder la révolution politique. Le chemin de fer est donc indispensable à l'unification de l'Italie comme à l'ouverture sur l'Europe en perçant les Alpes. Il va aussi souvent à Londres où il s'initie au modèle anglais et notamment aux questions douanières.

Devenu en 1852 chef du gouvernement du Piémont, moteur de l'unité italienne, il recherche l'alliance de la France. Par l'engagement de son pays dans la guerre de Crimée, il peut participer au Congrès de Paris où il gagne la confiance de Napoléon III, qu'il a déjà rencontré à Compiègne l'année d'avant. Il entre en amitié avec la famille impériale et notamment avec le docteur Conneau qui devient son intermédiaire auprès d'elle. Il n'est pas exclu qu'il ait usé de la diplomatie parallèle en la personne de la superbe duchesse de Castiglione. Malgré l'hostilité des catholiques français inquiets pour les Etats Pontificaux, l'alliance est scellée par les accords secrets de Plombières. Elle fonctionne bien jusqu'à l'armistice de Villafranca (juillet 1859) qui met fin prématurément aux opérations militaires en Lombardie et ne permet pas d'obtenir des Autrichiens tout ce qui était prévu. C'est la rupture de la francophilie; la rue devient hostile à la France, exhibe les portraits d'Orsini. Le nom de la bataille de Solferino est effacé et Cavour, furieux, démissionne momentanément. L'Italie centrale révoltée qui plébiscite son rattachement au Piémont conduit en compensation à la signature du Traité de Turin (mars 1860) dans lequel la Savoie et Nice sont cédées à la France. C'est un traumatisme car c'est le fief de la famille royale et ces provinces tiennent la chaîne alpine. Le processus de détachement de l'alliance française est donc déjà fortement entamé.

En conclusion, le conférencier souligne le tournant des années 1859-1861 dans les relations avec la France. Aussi Cavour est-il peu apprécié dans la France de l'époque. Le Moniteur écrit qu'il n'a été grand que grâce à la France et Veuillot voit en lui l'oppresseur de l'Église. Seuls les Orléanistes et les tenants de la gauche modérée lui portent considération. La reconnaissance de l'œuvre de Cavour viendra à la fin du XIXe siècle, mais chez nous c'est surtout Garibaldi qui symbolise l'unité italienne grâce à une légende dorée préparée par la littérature



Mardi 22 novembre 2011
Les séries télévisées historiques
Marjolaine BOUTET, maître de conférences en Histoire contemporaine à l’Université de Picardie-Jules-Verne et spécialiste des séries télévisées, auteur de Les Séries Télé pour les Nuls (First, 2009)

Notre invitée a rappelé d'emblée le très grand succès outre-Atlantique, depuis plus d'un demi-siècle, de ce genre nouveau et qui se répand sur nos écrans domestiques en prenant la place du feuilleton du XIXe siècle. Il s'agit donc bien d'un phénomène social et culturel qu'on ne saurait minimiser. Et, parmi ces séries — œuvres de fiction découpées en épisodes — celles qui s'appuient sur des événements ayant eu lieu figurent parmi les plus populaires, ce qui traduit le besoin du public de revisiter l'Histoire et de la mettre en rapport avec l'époque contemporaine.

Mme Boutet a montré ensuite l'évolution de ces séries au cours du XXe siècle: d'abord aux U.S.A. les "classiques" (exemple : le thème inusable de la conquête de l'Ouest), tandis qu'en France les émissions du genre "la Caméra explore le temps" ont les faveurs du public. Le but est l'édification du spectateur ; aux USA, les intentions moralisantes sont évidentes ; en France, ces intentions sont plus discrètes, laissant cependant transparaître un culte du sentiment national.

Dès le début du XXIe siècle, s'opère un net changement : l'Amérique porte un regard neuf et sans concession sur son passé ; l'anti-héros est désormais son emblème. Dans les séries françaises, le récit devient distancié et critique et la vérité historique, une notion relative, variant selon l'époque et les sources. Il ne faut pas oublier que la démarche de l'historien se différencie nettement de celle du scénariste : le premier vise l'objectivité en multipliant les points de vue, le second revendique sa subjectivité et son point de vue unique.

Notre conférencière a cherché à définir les éléments d'une "bonne série historique": celle-ci peut montrer, entre autres, des tranches de vie quotidienne, avec ses désordres, ses violences et ses laideurs ; elle doit éviter le plus possible tout discours moralisateur comme tout manichéisme. Et de prendre des exemples de ces séries télévisées — pour la plupart américaines. La première, "Rome" en 24 épisodes (sur la chaîne H.B.O) a intéressé un large public. C'était une réalisation grandiose tournée à Cinecitta, avec un énorme budget, plus de 4000 figurants et une reconstitution extrêmement soignée ; elle a cependant évité les "scènes à faire", ainsi que les clichés inhérents aux peplums, obligeant le spectateur à questionner l'histoire ; d'autre part le recours aux personnages fictifs a suscité des éclairages nouveaux sur la société et donné la voix aux petites gens. Une telle vision de la Rome antique a offert une réflexion sur le pouvoir et sur l'opinion publique — deux sujets très actuels.

Mme Boutet a passé en revue d'autres séries comme celles qu'elle qualifie de nostalgiques, telle "Happy Days" (une rétrospective idéalisée des années 50) ou celles, nettement plus irrévérencieuses, comme "Mad Men" qui va à l'encontre de la nostalgie optimiste et souligne la violence des rapports sociaux, mettant en évidence une critique du fameux "rêve américain". D'autres séries (comme "Les Têtes brûlées" ou "Papa Schulz" ou encore "The Pacific") ont révélé un regard plus objectif et plus libre sur certains aspects de la dernière guerre mondiale, avec une recherche permanente de l'authenticité et du témoignage vécu, même au détriment de l'image traditionnelle du grand peuple libérateur.

Nous avons retrouvé un monde plus familier avec "Un village français" diffusé à partir de juin 2001 sur FR 3. Cette série avait pour ambition d'évoquer les années de l'Occupation dans une petite ville imaginaire du Jura : un microcosme centré sur des personnages qui n'échappent pas toujours aux stéréotypes, mais restent dans une vraisemblance crédible ; leurs auteurs ont réussi à créer une histoire attachante inscrite dans la durée. Et les conflits qu'ils présentent, entre valeurs et idéologie, entre devoir et confort, se retrouvent dans notre actualité.

Les auditeurs, même s'ils n'étaient pas tous connaisseurs en séries américaines, ont écouté avec intérêt et plaisir Marjolaine Boutet, qui, dans sa conclusion, a précisé qu'il fallait regarder ces productions dans une perspective critique : ainsi celles-ci nous apprendraient autant sur l'époque de leur production que sur le passé, si soigneusement reconstitué soit-il



Mardi 6 décembre 2011
L'helléniste orléanais Anatole Bailly (1833-1911)
Jean NIVET, vice-président de la section orléanaise Guillaume-Budé

L'Académie d'Orléans, l'Association Guillaume Budé et la Société historique et archéologique de l'Orléanais s'étaient associées ce mardi 8 décembre pour commémorer le centenaire de la mort d'Anatole Bailly, l'illustre Orléanais. Après la visite en l'hôtel Groslot d'une exposition préparée par la Médiathèque, le soin de faire revivre l'immortel auteur du dictionnaire grec-français avait été confié à Jean Nivet, agrégé de lettres classiques et vice-président de la section orléanaise de l'Association Guillaume Budé.

En introduction, le conférencier rappelle qu'un hommage avait été rendu le 18 décembre 1933, notamment par les deux sociétés savantes orléanaises de l'époque "au savant renommé dans toute l'Europe". Pour l'hommage présent, il veut associer à Anatole Bailly Emile Egger (1813-1885), normalien comme lui, qui fut son maître et son ami et avait participé à la diffusion des théories nouvelles venues d'Allemagne sur la science du langage et leurs répercussions sur la grammaire et l'enseignement des langues anciennes.

La famille paternelle de Bailly est originaire du Perche, d'un milieu de paysans et d'artisans. C'est son grand-père qui s'établit à Orléans, rue de la Bretonnerie, comme marchand de vin et y gagne suffisamment d'argent pour être électeur censitaire. Son père, directeur des Messageries de diligences Orléans-Paris, franc-maçon, a, d'une liaison avec une couturière, deux enfants, une fille et Anatole (né en 1833), reconnus lors du mariage en 1837. Dans ses "Souvenirs d'enfance", Anatole Baily évoque sa vie dans le quartier Saint-Paterne, la pension où il est initié au grec et le lycée où il obtient le bac en 1852. C'est alors le départ à Paris pour la pension Favard et le lycée Charlemagne pour préparer le concours d'entrée à l'Ecole normale qu'il réussit et où il suit les cours d'Egger. Reçu à l'agrégation, il enseigne à Lyon puis à l'annexe de Vanves de Louis-le Grand et, en 1861, il est nommé à Orléans au lycée impérial (devenu Pothier en 1924), professeur de 4ème, chaire qu'il occupera pendant 26 ans sans vouloir changer.

A. Bailly s'y tient au courant des nouveautés de la linguistique, notamment la grammaire comparée fondée par l'Allemand Bopp et pour laquelle Egger avait écrit un manuel d'initiation montrant son apport pour les études littéraires et les langues anciennes. Le ministre Fortoul l'avait introduite dans les programmes officiels, mais bien des professeurs s'étaient montrés réticents. Cependant, un groupe de jeunes professeurs orléanais en liaison avec Michel Bréal, fondateur de la sémantique, s'était donné pour tâche de faire connaître ces nouveautés de même que celle de la mythologie comparée de l'Allemand Max Müller.

Face aux critiques contre la place du latin et du grec au cœur des études, Bailly pense que le discrédit vient des méthodes d'enseignement et il obtient du ministre Duruy l'arrêt du "Jardin des racines grecques" datant de Port-Royal. En 1869, il publie un "Manuel pour l'étude des racines grecques et latines", le premier à diffuser dans les lycées "les travaux étymologiques de nos maîtres", puis une "Grammaire grecque" en 1872. Avec Bréal auteur d'un ouvrage important sur l'instruction publique, il défend une autre manière d'enseigner le latin en remplaçant la mémoire par l'explication pour entrer dans une nouvelle façon de penser et de parler. Le ministre Jules Simon la propose, mais suscite une levée de boucliers de la part des professeurs. Bailly est accusé par Mgr Dupanloup de vouloir "le nivellement démocratique de l'esprit français". En application de la réforme de Jules Ferry, il fait paraître avec Bréal quatre ouvrages scolaires intitulés "Les Mots groupés d'après l'étymologie et le sens", un concernant les mots grecs et trois les mots latins.

La gloire de Bailly est évidemment l'élaboration de son Dictionnaire grec-français dont l'idée est lancée en 1876 par la librairie Delagrave, reprise et mise à exécution ensuite par Hachette. Il est aidé pour la mise en fiches par son fils et par Egger, mais, à la mort de ces deux hommes, il se retrouve seul. Le report d'Hachette lui permet de tout remettre sur le métier pour intégrer les récentes découvertes philologiques et mythologiques. Pour achever ce gros travail, il demande sa retraite anticipée en 1887 et la première édition (2226 pages sur 3 colonnes) peut paraître en 1894, représentant 20 ans de travail. Pendant 17 ans, dans plusieurs éditions, il perfectionnera son ouvrage, reçu de manière très élogieuse. Il meurt à sa table de travail dans sa petite maison de la rue Bannier le 12 décembre 1911 et il est inhumé au grand cimetière où sa tombe est aujourd'hui en grand danger.

Toute sa vie, Anatole Bailly a été très attaché à sa ville natale, qui elle-même était fière de son grand homme, coopté par les deux sociétés savantes locales. C'était un bon professeur, enseignant avec ordre et méthode. Comme dérivatif à ses travaux, il composa de la poésie, dessina et écrivit même un roman à l'eau de rose. C'était un homme modeste, manquant de confiance en lui, ayant toujours besoin d'être rassuré, encadré. Grand travailleur, érudit, il avait une vive intelligence de la grammaire et il a esquissé ce qui allait devenir la sémantique.



Jeudi 12 janvier 2012
Quand les Romains allaient en Chine
Jean-Noël ROBERT, latiniste et historien spécialiste des mentalités romaines

Notre conférencier a rappelé d'emblée que, lorsqu'on évoque la découverte de ce pays immense et lointain, c'est à Marco Polo que l'on pense aussitôt. Or les premiers grands voyageurs ont bien été les Romains, ou plus exactement, les alliés (involontaires) des Romains, en l'occurrence… les Gaulois! En effet, un petit contingent de nos supposés ancêtres, commandé par Publius Crassus, le fils du triumvir rival de César et Pompée, participait à la campagne contre les Parthes qui se termina par l'humiliante défaite de Carrhae en -53 (au milieu de l'Iran actuel) où périrent d'ailleurs les deux Crassus. Les Huns qui attaquaient de leur côté les Parthes firent prisonniers les Gaulois, les embrigadèrent de force dans leurs hordes, pour affronter les Chinois, lesquels, à leur tour, capturèrent nos Gaulois après une autre terrible bataille qui eut lieu en -36. Aujourd'hui, dans la région du Lob-Nor (asséché), certains autochtones appelés par leurs voisins "les long-nez", se disent descendants des Romains…

J.-N. Robert a eu raison — carte à l'appui — de nous rappeler quelques notions historiques et géographiques sur l'Asie aux premiers siècles de notre ère : l'empire de Chine étendu à l'ouest jusqu'au Pamir (que les Romains de l'époque assimilaient au pays des Sères, donnant son nom à la soie, ce tissu aussi convoité qu'onéreux), celui des Kouchans, occupant une position centrale — en gros l'ancien royaume de Bactriane, foyer de culture et lieu d'échange —, des Parthes, redoutables guerriers, sur les restes de l'ancien empire séleucide et perse, tandis que Rome règne de la Mer noire à l'Euphrate.

Les relations entre Rome et la Chine ont repris au IIe siècle, et de manière plus officielle : les Annales chinoises de la dynastie des Han attestent qu'en 166 des Romains — peut-être des ambassadeurs envoyés par Marc-Aurèle — furent reçus par le Fils du Ciel. Ils étaient venus de Ta T'sien (= l'autre Chine ! c.à.d. Rome) par la voie maritime, déjà connue des Indiens qui savaient utiliser les vents de mousson et éviter les pirates. Cependant des échanges commerciaux ont transité, par des routes terrestres dangereuses pour atteindre Tch'ang-ngan, la capitale de la "soie blanche", dont deux principales : celle du nord, par la Sogdiane et la région de Kachgar, celle du milieu par Palmyre et Persépolis, le Pamir et le désert du Taklamakan, l'un des plus hostiles au monde, où la chaleur peut atteindre 50 degrés…

Cependant les relations entre Rome et la Chine n'ont pas été uniquement d'ordre économique. À partir du Ie siècle de notre ère, l'Empire kouchan va jouer un rôle de premier plan : la région du Gandhâra, au nord de l'Inde, lieu de naissance de Bouddha connaît une grande effervescence religieuse, propage le bouddhisme dans toute l'Asie, d'abord sous la forme dite du "Petit Véhicule", sorte d'ascèse personnelle, puis, plus tard sous la forme du "Grand Véhicule" qui crée pour la première fois l'image du Bouddha. Celui-ci apparaît, à Peshavar comme à Taxila, revêtu de la toge romaine, avec le visage de l'Apollon hellénistique ; c'est un bel exemple à la fois de syncrétisme religieux et de mélange des arts de l'Inde, des Parthes et du style gréco-romain. De telles représentations vont essaimer jusqu'aux confins de la Mongolie, montrant le croisement des cultures, tandis qu'à Rome, les mentalités se complaisent à imaginer une Chine de légende, totalement fantaisiste, même avec la caution d'un Pline l'Ancien.

Au fil du temps, ces deux mondes lointains vont s'oublier peu à peu — surtout à partir du VIIe siècle, lorsque l'Asie subit des invasions successives dont les Huns, les Turcs et les Arabes — jusqu'au XIIIe siècle où un marchand vénitien pénétra au royaume du Grand Khan, rejetant définitivement dans l'ombre ces hardis explorateurs anonymes...

J.-N. Robert a abordé sa conclusion en franchissant délibérément les siècles : la Chine d'aujourd'hui, bien éveillée depuis quelques décennies, n'a rien perdu de sa volonté d'expansionnisme, mettant en danger la paix mondiale. Un coup d'oeil sur la répartition des richesses entre Orient et Occident est édifiant : au Moyen-Age, les 2/3 étaient en Asie ; au XIXe, lors de la révolution industrielle le rapport est inversé ; de nos jours on assiste à un retour de balancier. Les relations entre la Chine et l'Occident peuvent nous réserver encore des surprises. Et la route de la soie gardera ses secrets… et ses pièges…



Jeudi 16 février 2012
Colette Audry, les femmes et la politique
Séverine LIATARD, historienne et productrice à France-Culture

Séverine Liatard, dans un style personnel, direct, sans apprêt, a donné d'emblée les raisons de son choix : oubliant volontairement les personnalités trop connues, elle s'est attachée à cette femme que le grand public n'a remarquée que par son Prix Médicis de 1962 (Derrière la baignoire) et qui représente à ses yeux l'intellectuelle à la conquête de sa liberté au cours du XXe siècle, à la fois comme enseignante, journaliste, scénariste, femme politique, écrivain et féministe dans "un contexte où l'accès des femmes au pouvoir reste problématique".

Nous avons donc suivi son itinéraire, chaque étape marquant la construction de ses différentes identités. Colette Audry vient d'un milieu de tradition républicaine, laïc et protestant, où l'on est convaincu que la réussite scolaire mène à l'ascension sociale. Après des études secondaires au lycée Molière, que fréquente aussi sa cadette — qui deviendra la cinéaste Jacqueline Audry — puis en khagne, elle entre à l'ENS de Sèvres, obtient l'agrégation de Lettres Modernes en 1928. Deux ans plus tard elle enseigne au Lycée Jeanne d'Arc de Rouen, où, au contact de ses collègues (elle y rencontre Simone Weil, Simone de Beauvoir, Sartre et Nizan) elle s'engage politiquement, d'abord par la voie du syndicalisme universitaire. Séverine Liatard, abordant cette période d'activité militante, décrit le climat d'effervescence qui règne alors dans les années de l'avant-guerre ainsi que les prises de position de Colette Audry : son adhésion au Comité de vigilance des Intellectuels antifascistes (né au lendemain du 6 février 1934), puis à la Gauche révolutionnaire, tendance de la SFIO menée par Marceau Pivert, enfin son engagement pour une intervention directe en faveur des Républicains espagnols. Elle donne l'exemple en devenant correspondante du POUM (Parti OUvrier Marxiste, dissident). Anti-stalinienne convaincue, elle dénonce l'imposture des procès de Moscou. Elle s'engagera ensuite dans le combat anticolonialiste. Sous l'Occupation, elle sera agent de liaison dans un groupe de résistance affilié aux FTP, mais sans jamais y jouer un rôle de premier plan.

Entre 1945 et 1960, Colette Audry décide de se consacrer davantage à la littérature, mais toujours dans l'idée que celle-ci a une fonction sociale; c'est ainsi qu'elle participe à l'aventure des Temps Modernes, tout en s'exerçant à l'écriture cinématographique, d'abord avec René Clément (pour La Bataille du Rail), ensuite avec sa sœur Jacqueline, laquelle adaptera à l'écran son succès théâtral (Soledad). Cependant, elle n'abandonnera pas ses préoccupations politiques, dans sa recherche d'un "socialisme de gauche" ; seule au milieu d'un univers masculin, elle s'implique dans des groupes de recherche qui aboutiront à la création du P.S.U. À partir de 1962, elle repart au combat politique, mais cette fois au nom du "Deuxième Sexe" (la lecture du livre de Simone de Beauvoir a été pour elle déterminante). Elle participe activement aux premiers pas du M.D.F — le Mouvement démocratique féminin, un "laboratoire d'idées féministes et socialistes" et en 1971, elle rejoindra le P.S. de François Mitterrand, sans jamais renier ses deux objectifs de lutte : l'égalité des femmes au travail et dans l'accès à la culture.

Après avoir présenté l'ensemble des écrits de Colette Audry — dont La Statue (1983), "récit plein de charme d'une éducation sentimentale et d'une conscience qui se construit", sans oublier sa correspondance des dernières années avec un moine bénédictin d'En Calcat, François Durand-Gasselin, publiée en 1993 sous le titre "Rien au-delà" — Séverine Liatard a porté un regard critique sur le parcours de cette femme tout compte fait inclassable ainsi que sur ses diverses "postures". La première est l'enseignante, déjà déclassée par rapport à ses collègues masculins, voire infantilisée dans sa formation de Sévrienne, destinée à n'être qu'une "transmetteuse du savoir". Celle-ci ne s'accomplira que dans l'engagement politique, mais sans participer au pouvoir, se disant "citoyenne par procuration", puisqu'encore privée du droit de vote. De fait, il y aura toujours chez elle un combat intérieur entre engagement et écriture, un autre entre la militante et l'intellectuelle. Le féminisme l'a aidée à se penser comme intellectuelle; cela dit, elle s'est toujours rangée parmi les "égalitaristes" par opposition à celles qui croient aux différences inhérentes au sexe ; elle estime qu'il faut changer le rapport hommes/femmes et que, de toute façon le féminisme ne peut se régler seul. Mais Colette Audry a toujours cherché à préserver son indépendance : son "espace d'écriture" était nécessaire à sa réflexion et à sa liberté.



Jeudi 15 mars 2012
Orphée et ses métamorphoses
Franck COLLIN, enseignant à l'Université d'Orléans en Littérature et Langues Anciennes

Franck Collin – qui a récemment écrit une Histoire d'Orphée et qui a rédigé la Postface d'un poème dramatique de Jean-Pierre Siméon évoquant l'aède antique avec ce beau titre La Mort n'est que la mort si l'amour lui survit – était tout désigné pour nous parler de la richesse et de la complexité du mythe.

On prête souvent trois visages à Orphée : celui du poète, de l'amoureux et de l'éducateur. Or, dans le monde grec, les trois figures coexistaient, le premier rôle étant celui de l'éducateur, tandis que, pour les Latins, c'était l'amoureux — alors que les modernes privilégient l'artiste. En réalité, Orphée reste une créature mythique complexe, voire protéiforme — ce qui est le principe même de la métamorphose, c'est-à-dire un passage permanent de la vie à la mort en même temps qu'une interrogation sur la mort.

Dans un premier temps, Franck Collin s'est intéressé aux origines du mythe ; au départ il y a une biographie imaginaire, qui remonte au XIIe siècle avant notre ère, dont on a des traces dans Simonide de Céos et dans Apollonios de Rhodes. Plus tard Diodore de Sicile relate ses voyages, sa participation à l'équipée des Argonautes, son séjour en Égypte, où il reçoit un savoir, qu'il va retransmettre sous une forme poétique. C'est là sans doute l'origine de cette doctrine initiatique appelée orphisme — assez proche du pythagorisme — dont les adeptes possèdent un "hiéros logos" (un discours sacré) au sujet de la formation du monde et de la vie dans l'au-delà. Nous en conservons un témoignage précieux : les lamelles d'or orphiques des tombes du Ve siècle avant notre ère, où l'on découvre une géographie du monde souterrain, avec le Tartare, le Styx, les Champs Élysées — lieux symboliques déjà décrits par Homère. L'orphisme se présente aussi comme une doctrine de salut, liée au culte de Dionysos, plus exactement à sa première réincarnation en Zagreus, fils de Perséphone, l'épouse d'Hadès. Ce dieu, d'origine thrace, mis en pièces par les Titans jaloux et ressuscité a mérité ses deux surnoms : Dionysos "deux fois né" et "né de Zeus", justification de la double part de l'homme, divine et maudite à la fois. Dans l'orphisme il y a une exigence de pureté ; l'âme doit garder la mémoire de son origine céleste pour la retrouver.

Franck Collin insiste sur ce qu'il appelle "le noyau dur du mythe" : Orphée est d'abord le "passeur" qui conduit les âmes de la Vie à la Mort, qui fait le "voyage entre les deux rives", selon l'expression de Nerval, celui qui guide dans l'obscurité de l'Erèbe. Mais ce n'est pas son seul rôle: il participe à la maîtrise du Cosmos par la médiation de la poésie ; avec sa lyre, dont le chant dompte les éléments et charme les êtres vivants, il rend sensible l'harmonie du monde.

La seconde partie de la conférence a été consacrée à l'histoire du mythe ou plus exactement à ses "métamorphoses". Au Ve siècle, Orphée a ses détracteurs, comme Platon qui voyait en lui un charlatan, ou Aristophane qui le caricature dans Les Oiseaux. Le discours sacré a perdu de son pouvoir. Par la suite, l'intérêt se portera sur le couple Orphée / Eurydice. Celle-ci n'apparaît que tardivement, d'abord chez le poète hellénistique Moschos, qui a inspiré Virgile. Au quatrième chant des Géorgiques, Orphée aux Enfers perd Eurydice pour la seconde fois et de sa faute ; désespéré, il suscite la colère des Ménades qui le taillent en pièces : la tête jetée dans l'Hèbre continue à appeler Eurydice. Image impressionnante, mais message réconfortant : ce qui survit, c'est le chant du poète. Selon Ovide, fidèle à la tradition latine, Orphée échoue, justement à cause de l'amour et devient un héros élégiaque, tandis qu'au cours du Moyen-Age, il prend une stature de prophète (en premier lieu chez Boèce, où il se confond avec la figure christique du Bon Berger). À la Renaissance, il est à la fois poète et témoin d'une interrogation sur le cosmos ; cette double image se retrouve dans l'opéra, notamment à partir de l'Orfeo de Monteverdi. À l'époque moderne, on assiste à une réécriture littéraire qui insiste sur la fonction magique d'Orphée, alors qu'Eurydice passe au second plan — témoins les Sonnets à Orphée (1922) de Rilke et les deux films-culte de Jean Cocteau Orphée (1950) et Le Testament d'Orphée (1960).

Franck Collin a conclu par la dernière métamorphose d'Orphée, évoquée par Jean-Pierre Siméon, dans son poème dramatique en sept chants (en rapport avec les sept cordes de la lyre), où il réussit à mêler harmonieusement les diverses interprétations et les différents visages du héros mythique. Il relate tous les épisodes de son histoire, depuis sa formation et ses rapports physiques avec la terre, ses dons de virtuose apollinien dont il doit se déposséder pour entrer dans une "poétique de la nuit", grâce à l'amour d'Eurydice :

Elle aima Orphée pour la nuit dans ses yeux
Elle aima dans ses yeux le chant profond...
Et j'ai eu peur, mon ami, le bonheur est terrible,
Il n'a qu'un chemin, il est au bord du vide...

Le poète suit souvent ce chemin, au risque de sa vie. "Orphée est le premier poète assassiné". Et aujourd'hui lui font écho Lorca, Desnos, Max Jacob, Ossip Mandelstam.



Jeudi 12 avril 2012
Espace, couleur et lumière dans la sculpture grecque
Bernard HOLTZMAN, ancien élève de l'ENS, ancien membre de l'Ecole d'Athènes, professeur d'archéologie grecque à l'Université de Paris X-Nanterre.

Cette conférence, abondamment illustrée, était non seulement destinée à suggérer la richesse d'un art majeur qui a perduré du VIIIe siècle avant notre ère jusqu'au IIIe siècle après J.C. et qui a fécondé durablement l'art européen, mais aussi à montrer que cet art mettait en jeu un rapport à l'espace en proposant des volumes indépendants mis en valeur par la lumière méditerranéenne — et éventuellement par la polychromie.

Les deux premières photographies ont illustré cette permanence de la statuaire issue du monde hellénique : un Apollon archaïque, un bronze de Riace (de -470) faisaient pendant à l'âge d'airain de Rodin, tandis qu'on admirait côte à côte quatre statues équestres : le Cavalier Rampin (une des plus anciennes sculptures de l'Acropole d'Athènes), la statue de Marc-Aurèle de la place du Capitole, celle du Colleone (de Verrocchio, 1496), et celle de Frédéric II (de 1850) à Berlin, Unter den Linden.

M. Holtzmann a abordé ensuite la sculpture sous différents angles : d'abord celui du sacré, comme en témoignent ces nombreuses figures de divinités, depuis le Centaure de Lefcandi (vers -950) jusqu'à l'Aphrodite de Cnide, de Praxitèle (le premier nu féminin, dont Phrynè fut le modèle), ensuite sous les angles du rapport à la société et du rapport au réel : à ce sujet la période hellénistique est riche en œuvres réalistes — comme le Tireur d'épines ou la tête dite de la palestre de Délos, véritable portrait d'une facture moderne. Notre conférencier s'est intéressé particulièrement au rapport à l'espace, la sculpture étant un art du volume où le réel va s'exprimer en trois dimensions. Après les bas-reliefs sans épaisseur (comme la 32e métope du Parthénon ou l'Athéna pensive), s'impose la ronde-bosse, par étapes successives. De la première, la plus ancienne, retenons comme emblèmes la Dame d'Auxerre, du VIIe siècle av. J.C., personnage hiératique fait pour être vu de face, ou le Kouros colossal du Cap Sounion, encore tributaire de la statuaire égyptienne. Ce type de statue très répandu va évoluer : au Ve siècle, une certaine raideur fait place au naturel, sensible à un petit détail, comme une inflexion de la jambe gauche — ce qu'on peut voir dans la très belle statue funéraire d'Aristodicos. ou celle de l'éphèbe de Critios. À l'âge d'or du Ve siècle, apparaît, avec la maîtrise de la technique, la statue de bronze, qui permet des mouvements plus amples, quitte à fausser quelque peu la réalité. Témoins le dieu du cap Artemision, Zeus ou Poséidon, prêt à jeter la foudre ou le trident ou le célèbre Discobole de Myron, dont nous possédons seulement la copie.

M. Holtzmann a abordé alors la seconde partie de son propos en insistant sur la lente progression de la statuaire grecque vers la troisième dimension, amorcée dès l'époque classique par Polyclète, dont nous avons admiré les copies du Didumène et de l'Amazone blessée. Le IVe siècle est l'époque des innovations où vont rivaliser les Praxitèle, Scopas, Léocharès, Lysippe et Euphranôr. Deux exemples , parmi tant d'autres : l'Apollon du Belvédère de Léocharès, considéré souvent comme le sommet de l'art grec ; la Ménade dansant de Scopas, qui nous "invite à tourner autour d'elle pour apprécier ses aspects très différents dont aucun n'est privilégié." Cette maîtrise de la troisième dimension se retrouve à l'époque hellénistique dans la réalisation des groupes, comme celui des Galates Ludovisi, ou du Taureau Farnèse, ou encore du Laocoon, œuvres impressionnantes de virtuosité.

En dernier ressort il a été question de la polychromie, dont le sujet redevient actuel, après avoir alimenté un vif débat au XVIIIe siècle. Pour ne donner qu'un détail significatif, les Korai de l'Acropole ont conservé des traces de peinture sur les motifs de leur vêtement ; ce traitement du marbre, hérité de la céramique primitive, était courant; les sculptures de Praxitèle avaient droit au pinceau de Nicias, le grand artiste de l'époque; certaines statues étaient recouvertes de feuilles d'or. Presque toutes étaient faites pour l'extérieur. Dans la Grèce antique, c'est la lumière du soleil qui donne une juste appréciation de l'œuvre d'art. Les architectes du nouveau Musée de l'Acropole d'Athènes (Bernard Tschumi et Michael Photiadis) l'ont bien compris : c'est par cette lumière qui avait séduit Chateaubriand que sont mises en valeur ses richesses



Jeudi 10 mai 2012
Le mythe de Salomé ou les rêves d'Orient
Yasmin HOFFMANN, professeur d’allemand à l’Université d’Orléans

D’emblée, le public  s’est imprégné du climat intellectuel qui régnait à la fin du XIXe siècle à Londres — et de là dans une grande partie de l’Europe — hostile à la vulgarité bourgeoise et au progrès industriel, recherchant les frissons, les séductions de la volupté et de l’érotisme dans une Antiquité exotique comme remède à l’ennui. D’où la floraison de ces deux créatures d’un Orient à la fois sacralisé et reconstitué, Hérodiade (la mère) et Salomé (la fille) souvent confondues dès les temps anciens, puisque cette confusion remonte au récit de Saint Isidore de Péluse, un moine du Ve siècle.

Dans la pièce d’Oscar Wilde, écrite à Paris en 1893 et en français (l’auteur rédigea l’année suivante une version en anglais), Salomé, personnage-clef,  apparaît comme une synthèse de toute une tradition picturale et des créations contemporaines de l’époque, mais surtout elle incarne la femme fatale, lascive et ensorceleuse, dont la "danse des sept voiles" — imaginée par notre génial dandy (et que Flaubert avait entrevue sur un  tympan de la cathédrale de Rouen) — a suscité de nombreux fantasmes, au point de devenir le type même du "mythe qui ne pouvait que ravir la bonne société européenne". Salomé a tourné la tête de son beau-père, Hérode Antipas, tétrarque de Galilée, personnage veule, réduit à "une marionnette qui a peur des rumeurs, peur des Romains, peur de son ombre, peur des ombres et peur des fantômes — ceux des Innocents que son père a fait massacrer".

Cela dit, Oscar Wilde  s’attache surtout au caractère scandaleux de la fille d’Hérodiade, toute à la manifestation de son désir et de sa jouissance , dont le paroxysme est atteint dans la scène où elle baise la bouche de Jean-Baptiste décapité et sanguinolent. Y. Hoffmann nous a lu cette scène à peine soutenable, mais transfigurée par un bel élan lyrique, où Salomé crie à la fois sa vengeance de princesse dédaignée, son amour et son désir: "J’ai baisé ta bouche, Ioakanann et  sur tes lèvres j’ai senti l’âcre saveur de l’amour". Une telle jouissance solitaire relève d’une démesure inacceptable qui ne peut trouver son accomplissement que dans la mort…

Y. Hoffmann attire ensuite notre attention sur l’importance du regard dans cette tragédie, en rapport avec le dispositif scénique: la grande terrasse du palais d’Hérode – avec, d’un côté, une ouverture sur la salle du banquet, de l’autre une échappée sur la citadelle – offre un double éclairage sur Salomé. A l’extérieur, celle-ci est vue par le jeune capitaine des gardes (appelé Narraboth  dans le drame lyrique que Richard Strauss adapta en 1905 de la pièce d’Oscar Wilde — et dont nous avons entendu un magnifique extrait) à la fois comme idéalisée et désirée, tandis qu’à l’intérieur elle est "déshabillée par le regard concupiscent d’Hérode" et devient en quelque sorte "un corps réduit au regard". On peut dire que l’action dramatique progresse sous les effets produits par les différents regards, et, dans ce jeu de miroirs déformants, "dans cette ronde de craintes et de désirs qui font tourner les personnages en rond autour d’eux-mêmes, la pièce avance, inexorablement, vers son destin". 

Comme il est difficile de rendre la richesse et la profondeur de l’analyse de la dernière partie de la conférence, on se contentera, en guise de conclusion, de laisser la parole à Y. Hoffmann : "La Salomé d’Oscar Wilde est une héroïne de l’aube du XXe siècle, comme la Loulou de Pabst ou la Mélisande de Maeterlinck. Elle a cristallisé tous les thèmes qui ont servi d’exutoire à la bonne société désireuse d’échapper à l’ordre moral : le goût du pouvoir, la jouissance, la cruauté, le jeu, le désir morbide ou le coupleÉros / Thanatos… C’est un continent noir auquel le monde européen s’éveille, entre Paris, Londres et Vienne…"



Mardi 25 septembre 2012
Quand les murs racontent : les papiers peints de Joseph Dufour et l'invention d'un genre décoratif
Georgette PASTIAUX-THIRIAT et Jean PASTIAUX, professeurs de Lettres

Le sujet de cette conférence était pour le moins original, voire insolite, car on a peu l'habitude d'associer le nom d'un créateur aux revêtements de nos murs. Le papier peint- qui en réalité n'est jamais peint, mais imprimé à la planche— a commencé à se répandre en Europe vers la fin du XVIIIe siècle, en même temps qu'ont progressé les techniques ainsi que le goût du bien-être, à l'époque des grands entrepreneurs comme J.H. Dollfus ou Oberkampf, pour ne citer que des noms célèbres. Or il y en a eu d'autres, sans doute plus modestes, et qui méritaient d'être réhabilités ;  c'est le cas de Joseph Dufour et s'il est aujourd'hui un peu mieux connu, c'est  grâce à G. et J. Pastiaux, qui s'intéressent à lui depuis 20 ans, ont créé un Centre de documentation et animé un Colloque en mai 2009 — avant de diriger un ouvrage collectif — dans leur terre d'élection du Mâconnais : le village de Tramayes, chef-lieu d'un canton de Saône-et-Loire, non loin de Cluny et près du Saint-Point lamartinien.

G. Pastiaux retrace l'itinéraire de ce Louis-Joseph Dufour, né  en 1754 dans ce bourg agricole, fils d'un charpentier, orphelin de bonne heure, placé chez un oncle boulanger à Beaujeu, puis chez des officiers de justice — huissiers et greffiers — où il fait son éducation "sur le tas" et, au moment de s'engager dans l'armée, a la chance d'entrer à l'Ecole royale de dessin de Lyon ;  ses dons artistiques vont sans doute se révéler dans  son futur métier de dessinateur en soieries. Mais au sortir de l'Ecole, en 1786, trois jeunes fils de famille fortunés lui proposent d'entrer dans une association en vue de fonder une  manufacture de  papiers peints, à l'instar de la mode anglaise. Ce projet a failli être ruiné par la Révolution, d'autant plus que J. Dufour, jacobin militant et franc maçon, a quelques ambitions politiques ; en effet en 93 il est commissaire, puis en 94 président de District à Lyon. Il échappera à l'épuration de 95, fort heureusement protégé par le député Jacques Reverchon, négociant en vins, qui lui proposera en 97 d'installer sa manufacture dans ses entrepôts de Mâcon, encouragé par le maire de l'époque, Jean-Adrien Bigonnet  soucieux de développer l'industrie et le commerce dans sa ville. Et, chance supplémentaire ! il épouse une jeune veuve, Joséphine Farge, fille de soyeux lyonnais qui lui apporte une jolie dot, ce qui lui permet de se lancer dans la réalisation des "tableaux-paysages" ou "panoramiques" qui feront sa notoriété.

En 1807 Joseph Dufour s'installe à Paris, au faubourg  Saint-Antoine, "haut-lieu de la production artisanale et manufacturière de l'Ancien Régime"; le succès est immédiat et l'ascension rapide.  La Maison — devenue Dufour-Leroy en 1821 —  a acquis, à la mort de son fondateur, une renommée internationale ; elle exporte même au Nouveau-Monde.

De toute évidence, nous attendions des exemples — et des illustrations ; ce fut l'objet de la dernière partie. Joseph Dufour  s'était rendu célèbre dès 1804 par le panoramique intitulé "Les Sauvages de la mer Pacifique" d'après un dessin de Jean-Gabriel Charvet inspiré par le troisième voyage du Capitaine Cook (que l'on peut voir au Musée des Ursulines à Mâcon) : une nature paradisiaque servant de décor à des créatures exotiques, heureuses et pacifiques... Les sujets antiques - chers au style Empire, comme Psyché et Cupidon (en réalité d'après un conte de La Fontaine avec des dessins de Gérard) constituent une autre veine; les grandes œuvres romanesques à succès ont  également inspiré Dufour qui avait des intentions esthétiques et morales affichées : Paul et Virginie, les Aventures de Télémaque et ce roman fleuve  de 1798 écrit par un  certain E. F. Lantier Les Voyages d'Anténor en Grèce et en Asie — dont une scène de festin (faussement attribuée par Balzac au Télémaque) excitait la verve des convives de la Pension Vauquer.

Une chose est sûre, c'est que le choix opéré par l'inventeur du panoramique reflétait le goût du public, et les œuvres littéraires évoquées faisaient partie de la culture de l'époque ; le papier peint pouvait sans conteste rivaliser avec les autres formes d'art. Et ce Joseph Dufour — qui a été révélé grâce à la passion (et au talent) de Georgette et Jean Pastiaux — restera un remarquable témoin de son temps ; de plus il a ouvert la voie à tout un style de décoration dont  nous reconnaissons encore aujourd'hui les qualités esthétiques



Jeudi 25 octobre 2012
Jean Giraudoux et l'Antiquité
Mauricette BERNE et Guy TEISSIER, de la Fondation Jean et Jean-Pierre Giraudoux

Mauricette Berne, conservateur honoraire des Bibliothèques, spécialiste du fonds Giraudoux à la BNF est Présidente de la fondation Jean et Jean-Pierre Giraudoux ; Guy Teissier, professeur honoraire à l'Université Descartes de Tours a collaboré à l'édition des œuvres de Giraudoux dans la collection de la Pléiade ; de plus ils ont écrit ensemble un livre remarqué Les vies multiples de Jean Giraudoux paru en novembre 2010 aux éditions Grasset : pouvait-on trouver guides plus sûrs pour nous accompagner dans l'univers giralducien ?

Nous avons suivi dans un premier temps l'itinéraire du jeune lycéen — celui qui a pour double le héros de Simon le Pathétique — dont l'innutrition (pour reprendre le terme que Faguet appliquait à Du Bellay et à Ronsard) par la culture antique a commencé dès la classe de cinquième avec une composition française intitulée "le gladiateur mourant" ; un peu plus tard, en classe d'humanités, il écrit des variations sur Plutarque; en rhétorique, il s'exerce à imiter un dialogue de Platon. A sa sortie de la rue d'Ulm, il déclarera avec un peu d'exagération que l'Université ne lui avait appris que le pastiche. En réalité, Giraudoux, comme les grands musiciens, se plaît à multiplier les variations sur les œuvres majeures, à commencer par les récits homériques. Ainsi du Chant X de l'Odyssée, il ne retient qu'un personnage épisodique, effacé, couard, et qui, dans son ivresse, se tue en tombant de la terrasse du temple de Circé : c'est Elpénor, héros — ou plutôt anti-héros — du roman éponyme, dont la première rédaction date de 1919, version burlesque de l'épopée. Plus tard il l'enrichira, par exemple en inventant de nouveaux épisodes, comme ce concours de poésie où Elpénor gagne contre Apollon, mais heureusement sans subir le destin tragique de Marsyas.

Giraudoux est alors parvenu à dépasser le jeu du pastiche et de la parodie ; il peut se mesurer aux grands mythes ; mais c'est au théâtre qu'il va les retrouver, et notamment grâce à sa rencontre avec Louis Jouvet en 1927, lequel va mettre en scène l'année suivante Siegfried et le Limousin. Un succès immédiat l'encourage dans cette voie, et, retrouvant son monde antique, il donne, entre 1929 et 1937, trois "grands classiques" ; d'abord une comédie sur les amours de Jupiter et d'Alcmène, à la suite de Plaute, de Moliére, de Kleist et de 37 autres (paraît-il) : c'est Amphitryon 38. M. Berne et G. Teissier ont pris le soin de démonter le mécanisme subtil de cette fable "qui joue avec les identités" et de souligner les facettes différentes de cette pièce qui peut, comme au deuxième acte, friser le vaudeville, ou conduire le spectateur à une réflexion philosophique sur la liberté humaine. Le ton est encore plus grave dans La guerre de Troie n'aura pas lieu dont la première représentation a lieu le 22 novembre 1935, en pleine crise internationale, au milieu des rumeurs les plus alarmistes. L'auteur a pris ses personnages dans Homère, mais pour ainsi dire dans leur intimité, "avant qu'ils n'entrent dans la légende", et, surtout, ils se sont enrichis de l'actualité : en face du belliciste Démokos / Déroulède, Hector est un combattant qui revient de la Guerre de 14. Et son Discours aux morts "est une Prière sur l'Acropole à la mesure de notre temps et de notre inquiétude", selon le mot si pertinent de Colette. Il est hors de doute que Giraudoux a souhaité donner, à sa manière, un avertissement à ses contemporains. Dans sa troisième pièce "à l'antique" Electre, il entre directement en concurrence avec les tragiques grecs. Il va "épousseter le buste de l'héroïne et placer le mythe dans une lumière contemporaine en lui donnant la démarche d'une enquête policière, voire psychanalytique". Il imagine des personnages, comme le Président et sa frivole épouse Agathe Théocatoclès, le chœur des trois Euménides, d'abord petites filles et qui grandissent de scène en scène, le Mendiant, spectateur et commentateur des événements, tandis qu'il emprunte la figure du Jardinier à Euripide ; en même temps il remodèle la psychologie des acteurs du drame antique. En quelque sorte Giraudoux a réinventé à sa manière la tragédie, même si certains critiques de l'époque lui ont reproché de prendre trop de libertés.

Mauricette Berne et Guy Teissier ont évoqué ensuite la "veine romaine" de l'auteur. En 1937, alors qu'il met en chantier L'impromptu de Paris, Giraudoux envoie à Jouvet le projet d'une pièce politique qui s'intitulerait Caïus ou Les Gracques, librement inspirée de Plutarque. Ce projet, qu'il reprend en 1939, restera cependant sans suite, mais dès 1942, entreprend une pièce sur l'histoire de Lucrèce et des Tarquins qui deviendra Pour Lucrèce, où il malmène la tradition, prenant le contre-pied du Viol de Lucrèce d'André Obey. C'est seulement en 1953 que cette œuvre de Giraudoux sera jouée grâce à J.-L. Barrault. Et toujours en pleine occupation, alors qu'il fait ses débuts de dialoguiste au cinéma, il écrit L'Apollon de Marsac vite rebaptisé en l'honneur de son pays natal, L'Apollon de Bellac : un lever de rideau plein de charme et d'imprévu qui n'est pas sans rappeler la verve et la fantaisie d'Intermezzo.

Disons pour conclure, en suivant nos guides attentifs, que Giraudoux, à partir de l'obscur Elpénor, a jalonné toute son œuvre théâtrale de personnages empruntés à l'histoire ou aux mythes antiques qu'il a remodelés, enrichis, en montrant leur complexité. Et surtout il a su leur insuffler — ce qui manque trop souvent à la scène — un langage poétique inimitable.



Mardi 13 novembre 2012
Colette et Anna de Noailles, rivales amies
Nicole LAVAL-TURPIN, professeur agrégée de lettres classiques au lycée Pothier d'Orléans

Dans sa présentation, Jean Nivet, après avoir rappelé le succès de la conférence que Mme Laval-Turpin avait faite il y a déjà une dizaine d'années à propos d'une autre amie de Colette, Hélène Picard, elle aussi poétesse — qui vécut dans son ombre et fut vite oubliée — a mis l'accent sur l'étrangeté apparente de l'amitié entre la paysanne de Saint-Sauveur en Puisaye et l'aristocrate roumaine, née Princesse Bibesco de Brancovan.

Nicole Laval-Turpin a d'emblée laissé entendre qu'"évoquer ensemble ces deux auteurs pouvait relever du cliché, tant elles ont été portées au sommet d'une littérature dite féminine, chacune ayant son domaine et sa singularité". Elle a cherché la meilleure façon d'approcher ces deux destins, liés autant par leurs affinités que par leur rivalité, "l'écriture de l'une aidant à construire l'image de l'autre", en s'appuyant sur leurs échanges épistolaires aussi bien que sur les témoignages de leurs contemporains. Et dans un premier temps, elle retrace leurs "chemins de vie" : bien qu'elles soient contemporaines, si Anna de Noailles devient célèbre dès 1901 avec Le cœur innombrable, à cette date, Colette n'a pas encore signé seule ses Claudine de son nom de plume, et elle devra encore attendre les années vingt pour connaître la notoriété littéraire. Leurs relations sont au départ des rencontres mondaines, mais peu à peu, un dialogue amical va s'instaurer entre la "Vagabonde" qui s'avoue "libre en paroles, tutoyeuse et peu prompte à se lier", et la Comtesse qui accueille le Tout Paris dans son salon de l'avenue Hoche, en même temps qu'elle reçoit des honneurs officiels (par exemple elle entre en 1921 à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique). Cette consécration ne gênera en rien son amitié pour Colette ni même son admiration qu'elle manifestera lors de la parution du Blé en herbe qui avait choqué les premiers lecteurs, puis plus tard à propos de Sido. qu'elle qualifie d'"éblouissante". Colette, de son côté, lui adressera des billets, véritables témoignages d'affection.

À partir de 1930, leurs deux destins vont suivre des directions opposées : Anna de Noailles, déjà très affaiblie, s'enferme dans sa chambre capitonnée de liège, en quête d'une gloire orgueilleuse, pressentant peut-être le déclin de sa poésie jugée trop esthétisante, tandis que Colette, débordante de vitalité, s'ouvre aux réalités du monde, publie des œuvres aussi variées que Prisons et Paradis et La Chatte, reçoit des récompenses, et va même, deux ans après la mort de son amie, occuper son fauteuil à cette Académie de Belgique…

Nicole Laval-Turpin a ensuite abordé ce qu'elle appelle les "chemins d'écriture" de nos deux "rivales amies" : elles ont bâti des domaines distincts, même s'il existe "tout un champ de coïncidences et de proximités". Pour elles, le statut de femme est essentiel dans cette époque nouvelle (et Anna de Noailles y tient un rôle emblématique). Un sentiment païen de la nature permet aussi de les rapprocher, mais leurs registres restent exclusifs. La poétesse, bien qu' elle ait écrit des romans et des nouvelles, revendique la supériorité de la poésie. Colette, mal à l'aise devant "un langage où l'on ne peut tout dire", s'attache à travailler sa prose, jusqu'au miracle de la phrase parfaite.

La dernière partie de la conférence a abordé le problème délicat de l'influence des origines sociales. Opposer l'aristocrate à la roturière est certes juste, mais un peu réducteur ; la différence essentielle réside dans l'attitude vis-à-vis de la gloire : celle-ci obsède — autant que la mort — l'auteur de L'Ombre des Jours, en même temps qu'elle fonde sa conception de l'existence ; à l'opposé, la fille de Sido aime la vie bien avant la gloire. On peut continuer la comparaison à propos du prestige — Anna de Noailles recherche les honneurs, Colette les reçoit à son tour, se contentant d'être la "seconde" — et aussi de l'image de soi : la "sauvageonne" cultive sa rudesse provinciale en se complaisant dans ce rôle ; Anna de Noailles se met en scène dans une savante sophistication, jouant la princesse orientale, "avec les accessoires de son numéro", comme le dira Cocteau non sans rosserie. Pour elles, le corps tient une place essentielle : en face d'une Colette "reine des appétits, rabelaisienne avec ses collations roboratives et ses recettes de terroir", Anna, née Brancoveanu, apparaît "dolente, dans sa languide anorexie". Le contraste entre noblesse et roture se trouve exprimé dans un rapport d'homologie entre la production littéraire et la position socialement repérable des deux femmes. C'est particulièrement vrai pour Colette qui revendique un public spécifique et se réclame de valeurs quasi terriennes comme l'attachement au travail et la vertu du quotidien, ainsi qu'en témoigne son Discours de réception à l'Académie Royale de Belgique, un devoir imposé où elle a dû vaincre sa "résistance à la respectabilité".

Colette survivra 18 ans à sa "rivale/amie" ; elle qui avait souffert de son passé de saltimbanque croulera sous les honneurs et accumulera les gros tirages. Le temps aussi fera son ouvrage : la poésie d'Anna de Noailles paraîtra assez vite un peu surannée (bien qu'actuellement un cercle réhabilite sa mémoire) alors que Colette est devenue non seulement un auteur classique, sujet inépuisable de thèses, mais aussi un auteur populaire, car la majorité des lecteurs s'est reconnue dans la "grande Dame des Lettres", toujours fidèle à la petite écolière de Saint Sauveur en Puisaye.



Mardi 18 décembre 2012
Jean Vilar, la ligne droite (pour le 100e anniversaire de sa naissance)
Jacques TÉPHANY, directeur de la Maison Jean-Vilar

Pour célébrer le centième anniversaire de la naissance de Jean Vilar, la section orléanaise de l'Association Guillaume Budé avait invité ce mardi 18 décembre, Jacques Téphany, directeur de la Maison Jean Vilar à Avignon et gendre du grand homme de théâtre. Jacques Téphany vient d'éditer dans les Cahiers Jean Vilar la correspondance échangée de 1941 à 1971 avec sa femme, Andrée Schlegel.

Dans une première partie, Jacques Téphany nous entretient du long combat que fut la vie de Jean Vilar jusqu' en 1941. Fils de petits commerçants merciers de Sète, il était, par sa famille, proche du prolétariat et n'avait aucun contact avec le théâtre. Mais son père, autodidacte qui avait souffert de n'avoir pu faire d'études, avait constitué une bibliothèque comprenant les grands classiques de la littérature. Jean avait pu ainsi y puiser dans sa jeunesse. A vingt ans, il décide de monter à Paris et il rame dans divers petits métiers jusqu'au jour où il accompagne un camarade au théâtre de l'Atelier et assiste à une répétition d'une pièce de Shakespeare sous la direction de Charles Dullin.  C'est pour lui une sorte de coup de foudre et tout de suite le théâtre lui apparaît comme un lieu sacré, un lieu magique. Il demande alors à Dullin un emploi et il devient régisseur ce qui lui permettra d'apprendre son métier. Ses origines et sa vie difficile expliquent son attention aux classes populaires et son goût pour l'anarchisme. Réformé pour une appendicite mal soignée, il participe en 1941 à Jeune France, une association créée par Vichy dans le cadre de la Révolution nationale, en direction de la Jeunesse. Il y rencontre le responsable, Pierre Schaeffer, un des futurs piliers de l'ORTF, Maurice Blanchot, pour lesquels il aura beaucoup d'admiration, Jules Roy, Olivier Hussenot, Jean Dessailly, Maurice Martenot. Jeune France a fonctionné pour ce milieu comme l'école d'Uriage pour les cadres (avec le même destin, la dissolution en 1942). Jean Vilar rejoint la Compagnie de la Roulotte d'André Clavé et part en tournée dans l'Ouest où il découvre la joie de jouer devant des publics populaires et le goût de diriger. Ayant toujours souhaité  d'être écrivain, il produit deux pièces mais ses grands débuts datent de 1942 quand il monte « La danse de mort » de Strindberg pour sa propre Compagnie des Sept au Théâtre de Poche.

Entre temps, en 1941, il associe son destin à celui d'une Sétoise, Andrée Schlegel, fille d'un bon peintre local et c'est le début d'une correspondance qui durera 30 ans, jusqu'à sa mort en 1971 et qui ne sera découverte qu'au décès de sa femme en 2009.
Jacques Téphany lit et commente alors les passages les plus significatifs des lettres en suivant un ordre chronologique. Jean Vilar s'y révèle tout entier, avec son amour profond pour sa femme et ses trois enfants, son attachement à Sète et au Midi, sa passion et sa conception du métier, ses relations avec les élites intellectuelles et les comédiens, l'évolution de sa carrière. Que retenir d'une correspondance aussi foisonnante ?

Avant 1945, alors qu'il est en contact avec Blanchot et Char, il évoque « son goût inné de l'obstacle » et sa perception d'un temps compté, d'une vie brève par rapport à l'œuvre à accomplir. Son métier est proche de celui de l'instituteur, il faut répéter sans cesse pour obtenir l'excellence, ce qui entraîne une certaine fatigue cérébrale. Mais c'est un métier en accord profond avec son tempérament et par lequel il forge son caractère. Il aime le parler pur, sans fioritures inutiles, le dépouillement des décors, essence de son théâtre.

En 1945, il crée la Compagnie des Sept et déjà il y démontre sa conception d'un théâtre nouveau par abonnements et qui s'ouvre à côté de la scène par des conférences, des expositions, plus tard, une cafétéria. Il aurait aimé monter le « Caligula » de Camus mais cela n'a pu se faire et il s'en console en jugeant que c'est un faux chef-d'œuvre.

En 1946, il participe avec Pierre Dux à la renaissance de la Comédie Française et l'année d'après, il crée la Semaine de l'Art dramatique à Avignon, préambule au Festival, avec trois spectacles dont un dans la Cour du Palais des Papes. Avignon réussira mais Vilar écrit : « J'emmerde la gloire ». Il commence à être reconnu (« Je suis orgueilleux pour les autres ») mais est obligé de faire un peu de cinéma pour faire bouillir la marmite.

En 1954, il prend quelque distance avec le Festival pour des raisons politiques. Il passe pour être communiste du fait de sa conception du théâtre à la fois pour les élites et pour les classes populaires  et aussi à cause de  sa proximité avec Gérard Philipe. L'Etat réduit sa subvention de 25%. Il est malade, il somatise et on peut penser qu'il a fait un premier infarctus à cette époque.

En 1955, il effectue un voyage en Grèce où il est frappé de l'isolement des théâtres par rapport aux villes (Epidaure, Delphes) et il fait le rapprochement avec son initiative d'installer le Festival à Avignon, si loin de Paris. Dès 1956, il pense souvent à la mort et il se donne quinze ans pour achever son œuvre, prescience qui allait se révéler exacte.

Jacques Téphany termine sa conférence en soulignant le charme de Vilar « On ne pouvait rien refuser à Jean », sa grande amitié avec Maria Casarès et sa préférence théâtrale pour Tchekhov. Personnage complexe, « un mystère en pleine lumière », Vilar pouvait s'enorgueillir d'avoir attiré à Chaillot et à Avignon des millions de spectateurs, ce qui en faisait un maître mondialement connu et respecté. « Je m'en fous de vieillir » disait aussi celui qui reconnaissait que « la chance, c'est la rencontre d'une femme » et qui, pensant à son petit-fils, en faisait le symbole de la continuité de la vie.



Jeudi 24 janvier 2013
L'Écosse dans l'imaginaire français, de Walter Scott à Tintin
Gérard HOCMARD, professeur honoraire des classes préparatoires du lycée Pothier d'Orléans

Accompagnateur attitré de Clio pour la Grande-Bretagne, il part de son expérience de terrain pour nous entretenir de cette Écosse révée. En effet, même par beau temps, les groupes en partance pour l’Ecosse sont harnachés pour affronter la pluie, le vent, la fraîcheur ! Nous ne partons jamais vierges vers certains pays car l’imaginaire collectif, paré de la magie des noms de lieux, les associe à des clichés, à des récits. 

Malgré les archers écossais de Charles VII, l’épopée de Marie Stuart, les brillants intellectuels d’Edimbourg (David Hume, Adam Smith, James Watt), l’Ecosse n’avait pas attiré l’attention des Français avant la parution d’un roman historique anonyme en 1814. « Waverley » évoque un sujet tabou en Grande-Bretagne, le bain de sang de 1745, lors de la révolte jacobite. Le choix de cet épisode, le talent littéraire de l’auteur et le mystère de l’anonymat expliquent le succès immédiat du livre, aussitôt traduit en français. Par souci de prudence et par crainte de galvauder une réputation déjà bien établie de poète, Walter Scott ne s’en dévoilera l’auteur que 7 ans plus tard. Son objectif est de rendre sa fierté nationale à l’Écosse et il réussira à persuader le roi George IV de venir en visite officielle à Edimbourg et à revêtir le kilt. C’est un triomphe qui permet la levée de l’interdiction du tartan et du gaëlique. 

Le succès en France, comme dans l’Europe entière, contribue à y fixer les images de l’Écosse, grâce aux gravures, en participant à l’essor du romantisme : une nature sauvage et grandiose, des lacs mélancoliques sous la brume, des ciels tourmentés, des châteaux ruinés à légendes et à fantômes, une population fière et rude. Comme il n’y avait dans cet ouvrage que des valeurs nobles et pas de revendications sociales, il a été donné à lire aux jeunes jusqu’en plein XX° siècle, ancrant ainsi de génération en génération ces clichés.

C’est par la comtesse de Ségur que la radinerie écossaise fait son apparition, par l’intermédiaire de la tyrannique Mme MacMiche à qui les « bons petits diables » jouent des tours. Pour Jules Verne, l’Écosse est seulement un décor comme dans le « Rayon vert » ou « Les enfants du capitaine Grant » et il n’ajoute aucun stéréotype dans l’imaginaire existant. 

En 1933, Nessie montre le bout de sa trompe ( ?) dans le Loch Ness, alimentant un des plus beaux « marronniers » qui soient, confirmant aussi l’Ecosse comme terre d’évènements « surréalistes » et installant cette apparition comme une réalité qu’un Centre d’interprétation aide à évaluer pour les touristes, prétexte à vente de gentils monstres.

Notre conférencier connaît aussi son « Tintin » sur le bout des doigts et il relève qu’Hergé avait des liens nombreux avec l’Écosse et Walter Scott. Dès « L’île noire » de 1936, il utilise tous les stéréotypes existants : l’île rocheuse et sauvage, le château en ruines, la présence du monstre. Il fait revêtir le kilt à Tintin. Dans « Le crabe aux pinces d’or », l’Écosse est présente par ses alambics, l’addiction au whisky du capitaine Haddock et le fantôme de la Dame blanche dans un château hanté.

En conclusion, Gérard Hocmard souligne qu’il n’est pas indifférent que tous ces auteurs, de Walter Scott à Hergé, en passant par la comtesse de Ségur et Jules Verne aient été des auteurs pour les jeunes et que ceux-ci aient pu imprimer sur leurs esprits, sur nos esprits, des images indélébiles. Magie de la littérature, puissance du rêve par rapport aux réalités actuelles faites d’autoroutes, de plates-formes pétrolières, de brebis clonées, d’architecture innovante, etc. 

Les applaudissements ponctuent cette belle prestation et le Président donne la parole à la salle. 

Une première question est posée au conférencier sur le rôle du mythe d’Ossian dans la formation de cet imaginaire. Il est répondu que si ce mythe a eu une grande influence en Grande-Bretagne, il n’a touché en France que les milieux intellectuels et pas du tout la population. Même au temps des Romains, l’Ecosse apparaissait déjà comme un bout du monde, un pays de brumes, difficile d’accès, comme en témoignent des lettres de centurions en poste sur le mur d’Hadrien. 

La Vieille Alliance, celle de la France et de l’Écosse depuis le XV° siècle, est l’objet d’un échange intéressant avec un spectateur qui connaît bien Aubigny- sur-Nère où le souvenir des Stuarts se concrétise toujours par des manifestations et des célébrations diverses. Pour G. Hocmard, effectivement, cette Vieille Alliance a eu son importance comme alliance de revers pour notre pays. Son souvenir reste vivace en Ecosse mais elle ne soulève guère d’écho en France



Jeudi 7 février 2013
Les Français dans l'imaginaire allemand
Karl-Heinz GOETZE, professeur à l'Université de Provence

Le conférencier a évoqué d’abord l’inquiétude récente des Allemands, qui se traduit notamment dans la presse, au sujet de l’avenir de notre pays. Le discours est assez pessimiste en effet chez ceux qui résident en France : tout en appréciant notre qualité de vie, ils se demandent si notre pays dont l’économie décline, va "tenir le coup" devant la mondialisation, lui qu’on qualifiait naguère de "grande nation" et qui se réclamait de ses traditions. Ce discours alarmiste tenu à notre égard n’est pas nouveau : il reprend des clichés qui auront la vie dure comme celui du Français frivole ou peu travailleur par rapport à ses voisins du Nord et de l’Est. Ces stéréotypes deviennent même des mythes dès que l’on oublie l’évolution historique ; il n’est de ce fait plus question que d’une "essence" immuable propre à chaque peuple européen.

M. Götze s’est alors demandé quelle était l’origine de ces modèles d’interprétation et dans quelle mesure ils ont changé nos modes de pensée . Dès le XVIe siècle, le lien a été fait entre le climat et le caractère ethnique (d’ailleurs Tacite l’avait déjà noté dans sa Germanie). La Cour de Versailles, l’absolutisme royal, le style et la culture de l’aristocratie française ont servi de modèle aux Allemands du XVIIIe siècle et ce modèle perdure encore dans leur imaginaire…

À l’inverse, il lui a paru intéressant de considérer comment les Français regardent les Allemands. Dans le passé, la question était sans importance ; au début du XIXe Mme de Staël a fixé une image embellie de l’intellectuel d’outre-Rhin à côté d’un "homo vulgaris" naïf, fruste, voire grossier. Après la guerre de 70 apparaît l’image du Prussien conquérant et hégémonique.

L’Allemagne de Bismarck est devenue un pays évolué… et dangereux ; la perception populaire va opposer pour longtemps cette nation dynamique, moderne, techniquement efficace, mais peu démocratique, à une France en stagnation, plutôt passéiste, mais attachée au bien-être et au luxe. Cet antagonisme a été très bien illustré dans le livre célèbre paru en 1930 de Friedrich Sieburg Dieu est-il français ?, livre anti-français, avoue notre conférencier, mais subtilement et même avec une pointe de nostalgie, car Sieburg laisse entendre que notre civilisation "à la Gauloise" est vouée à la disparition… C’est justement ce qui ressort de l’impression des Allemands qui vivent chez nous : on est bien en France, mais ce n’est peut-être qu’une illusion… Après tout, puisque nous échangeons nos imaginaires…



Jeudi 7 mars 2013
George Dandin ou le secret d'une comédie "grinçante"
Patrick DANDREY, professeur à Paris-Sorbonne

George Dandin est une farce, d’un comique classique à la fois par le sujet – une histoire de cocuage – et la structure répétitive et, pourtant, elle renferme une part de mystère. D’abord le lieu de sa création (les Jardins de Versailles) est inhabituel, ensuite les circonstances le sont également : ce “grand divertissement” au mois de juillet 1668 compensait le Carnaval, annulé pour cause de Roi aux armées. Mais – double compensation – on fête la victoire et la paix d’Aix-la-Chapelle. De plus c’est une commande “à livrer de suite”, ce qui oblige Molière à puiser dans son fonds provincial et à reprendre le canevas brodé à gros points de La Jalousie du Barbouillé. Mais, divertissement oblige, cette farce s’inclut dans une idylle champêtre avec des scènes dansées, des “sucreries musicales”. Or pastorale et cocuage ne font pas bon ménage ; il y a donc rupture de ton et de style.

La pièce se déroule selon “une dynamique contrastée” : Dandin, comme l’Arnolphe de L’Ecole des Femmes, piétine, tandis que sa femme Angélique et son amoureux progressent ; les jeunes s’adaptent, alors que le barbon s’enferre progressivement. Il essaie par tous les moyens de prouver qu’il est cocu et il ne le peut pas ! – moments à la fois drôles et pitoyables. M. Dandrey souligne justement cet aspect grinçant de la pièce, qui a parfois les accents d’une satire sociale, avec sa rudesse et même sa noirceur, que renforcent la peinture caricaturale des beaux-parents (le couple des Sotenville, aristocrates décatis), le cynisme de l’épouse, la sottise du valet et la méchanceté de la servante Claudine. Ce côté sombre de la comédie contraste apparemment avec d’une part les mièvreries de la pastorale, de l’autre le décor somptueux inventé par Vigarani de ce théâtre de verdure éphémère, agrémenté de jeux d’eaux et de feux d’artifice.

Dans un tel cadre, on peut se demander pourquoi Molière a choisi un tel sujet – sujet à contre-courant, car d’habitude, le mariage clôt la comédie ; ici tout se passe après le mariage. En réalité, la trame se trouvait déjà au début de L’Impromptu de Versailles, où "Mademoiselle Molière" dit à son mari : "Le mariage change bien les gens". L’auteur définit lui-même Dandin comme "paysan marié", par opposition au "berger amoureux" de la pastorale ; il se crée alors un décalage entre l’univers (et le langage) précieux de la "bergerie" et celui de la réalité. Cette divergence dans les registres est à la base même du burlesque, dont un des modèles litttéraires est le Virgile travesti de Scarron.

M. Dandrey a tenté alors "la genèse hypothétique de George Dandin" : au départ Molière aurait pensé à un ballet burlesque, dans le genre du Ballet des Muses représenté à Saint-Germain en 1666, avec une églogue et une farce en contrepoint, laquelle pourrait être une suite au Mariage forcé ; il reprendrait donc le motif du mari destiné à être trompé, en l’étoffant au moyen des deux thèmes de la jalousie et de la mésalliance. Il a dû s’interroger sur "la morale" de sa pièce et sur l’image qu’il veut donner de son héros Dandin : un benêt issu d’une farce médiévale ? un tyran domestique ? un être foncièrement antipathique ? un pauvre bougre capable de nous émouvoir ? On pourrait répondre un peu trop facilement qu’il est tout cela à la fois, car il n’est pas ce qu’on appelle au théâtre un "caractère". M. Dandrey le résume parfaitement : "Dandin n’est pas tellement plus ridicule qu’Alceste. Molière l’a même rendu attendrissant". Et de nous montrer un dernier effet de "décalage" : le rire qui aurait dû accompagner le bonhomme Dandin/mari bafoué, s’est concentré sur les Sotenville qu’il surnomme "les sémaphores du ridicule" !
Sous l’apparence d’une pièce traditionnelle et sans histoire, George Dandin est une comédie fragile, incertaine, ouverte aux risques de l’interprétation et à la liberté des scénographes. Aucune lecture ne sera donc totalement satisfaisante.



Jeudi 26 septembre 2013
Denis Diderot et les peintres de son temps
Jean NIVET et des membres du Bureau

Diderot, né à Langres le 5 octobre 1713, a laissé  une œuvre foisonnante, et dans celle-ci, le choix de Jean Nivet a été de montrer l’œuvre du critique d’art, à travers ses Salons dont il a assuré le compte rendu pour le périodique de Grimm de 1759 à 1781. Il s’y montre en effet dans toute sa spontanéité, dans tout son naturel et nous révèle  ses goûts et sa personnalité.

Sous la houlette du meneur de jeu, les peintures exposées lors de ces Salons  sont mises en regard des textes de Diderot les concernant, ce qui sollicite à la fois l’œil et l’oreille pour donner une grande cohérence au propos.

Diderot a été un critique souvent féroce, même aux dépens de son ami Lagrenée, et il se laisse aller à son côté libertin à la vision de belles nudités  ou devant La jeune fille pleurant son oiseau mort de Greuze. Mais, au fil des Salons, il a acquis une réelle compétence en art, préparé à cette tâche par ses articles de l’Encyclopédie (sur le Beau notamment) et par la fréquentation des artistes. Balayant vingt années de production picturale française, il assiste au passage du "rococo" au néo-classicisme, de Boucher qu’il n’aime pas au jeune David qu’il admire.

Ses goûts le portent vers la peinture dite "de genre" pourtant moins considérée à l’époque que la peinture académique et, pour la réaliser il conseille aux peintres de quitter leur atelier pour observer la réalité et la nature. Il faut faire "ressemblant" et il est intransigeant sur les détails justes, le choix des couleurs, la composition.

Pour Diderot, la peinture doit susciter des émotions, faire appel à la sensibilité, "aller à l’âme par l’entremise des sens", même en acceptant la grande violence des batailles ou des tempêtes qui suggèrent l’horreur ou le pathétique. Le peintre lui-même doit être saisi par l’enthousiasme du métier, comme il le ressent à travers les paysages tourmentés de Joseph Vernet ou de Loutherbourg, préfigurant la peinture romantique.

La peinture doit aussi porter à la méditation et assumer un rôle moral, à l’instar de son théâtre, d’où son admiration pour Greuze et ses tableaux comme Le fils ingrat et Le fils puni.

Le grand mérite de Diderot est d’avoir perçu, à partir des années 1770, que l’avenir de la peinture se trouvait dans la propre vision du peintre : "votre soleil n’est pas celui de la nature". Il accepte que la couleur et le rendu de la lumière priment sur le dessin et sur le sujet du tableau. Et Chardin lui révèle, dans ses natures mortes, une nouvelle manière de peindre, "la manière heurtée", abandonnant la fusion des teintes pour des couleurs franches. Diderot a donc su voir toute l’originalité de ce peintre, notamment dans sa Raie dépouillée qui annonce les techniques reprises au XIXe siècle.

Il ressort de cette remarquable contribution à quatre voix soutenue par la projection d’une cinquantaine de tableaux que Diderot a été un immense critique d’art et qu’il a eu un regard "très moderne", se libérant  du "Grand Goût" de l’époque et anticipant les évolutions futures de la peinture. C’était lui rendre un bel hommage.



Mardi 8 octobre 2013
Présentation de son oeuvre romanesque
par le romancier grec Vassilis ALEXAKIS

L’invité n’était pas un inconnu pour le public orléanais ; venu en effet il y a quinze ans, exactement le 13 novembre 1997, il avait présenté son œuvre romanesque sous le titre : “Paris-Athènes ou le voyage entre deux langues et deux cultures”. Ce voyage, Vassilis Alexakis l’a refait devant nous, avec de nouveaux détours et de plaisantes digressions, toujours en gardant l’allure spontanée d’une conversation libre, comme au IVe siècle avant notre ère, celle des disciples de Platon sous les portiques de l’Académie...

Jean Nivet, dans une présentation impeccable, a resitué le parcours de l’écrivain venu en France à dix-sept ans qui a “toujours vécu sa double culture comme un enrichissement et non comme un déchirement, établissant sans cesse des ponts entre ses deux patries”. Il a rappelé l’abondance et la variété de son œuvre (hésitant entre les termes de “roman” et de “récit”), citant Les mots étrangers, Après J.C. pour s’arrêter sur le dernier livre paru en 2012 intitulé L’enfant grec. Il a fait remarquer qu’en se fiant au titre, les lecteurs ont pu être quelque peu surpris, car, s’ils retiennent les allusions à l’Athènes d’aujourd’hui, ils constatent que tout se passe à Paris, au Jardin du Luxembourg, le “Luco” en automne (celui que décrivait Anatole France au début du Livre de mon ami). On y croise des êtres familiers, tels les sœurs qui tiennent le théâtre de marionnettes, ou Marie-Paule, la dame pipi, Ricardo le SDF, M. Jean, un ancien bibliothécaire du Sénat, mais aussi les héros de nos lectures, Don Quichotte, D’Artagnan, Cyrano, Robin des Bois, Tarzan ou encore Jean Valjean et Cosette, qui se mêlent à quelques personnages historiques ayant fréquenté le quartier, de Baudelaire à Lénine… Il faut y ajouter le narrateur, qui a des points communs avec l’auteur — devenu parisien à partir de 1968 après l’installation du régime militaire en Grèce. Invité par Alain Malissard à préciser l’image d’un écrivain “à double appartenance”, Vassilis Alexakis a répondu très simplement : “Ce sont les Colonels qui m’ont obligé à changer de langue. Après mes trois premiers romans rédigés en français, pour écrire le suivant (Talgo), j’ai été obligé de réapprendre le grec, sur le tas, à l’aide du magnétophone. Depuis j’écris deux fois mes livres, d’abord en grec, ensuite je les traduis moi-même, ce qui me pose souvent de sérieux problèmes de traduction ! “

Vassilis Alexakis a abordé ensuite avec la même simplicité naturelle la grave question de la création romanesque ; il affirme écrire des romans plutôt que des récits, car le roman implique l’imaginaire, même s’il y entre une part d’autobiographie — et d’ailleurs “une autobiographie, dit-il, est souvent construite comme un roman”. Le but du romancier, c’est d’inventer une histoire — et d’en avoir conscience ; il avoue avec humour : “J’ai su très tôt en somme que la meilleure façon de raconter un événement, c’était de l’inventer”. Et d’ajouter: “Quel sentiment de liberté !”.

Vassilis Alexakis s’est ensuite prêté de façon très naturelle au jeu des questions ; à la première portant sur la frontière entre le réel et l’imaginaire, il a répondu qu’en général elle n’existait pas, mais que pour sa part, il cherchait toujours un rapport avec la réalité. Un auditeur ayant remarqué la fréquence des citations dans ses livres, il a déclaré vouloir briser le rythme narratif, donner au texte une respiration et aussi, introduire une note humoristique ; ce qui peut contraster parfois avec des séquences plus graves (A. Malissard en a relevé une en particulier dans L’enfant grec : au petit théâtre du Luxembourg, la marionnette figurant la mort).

Au fur et à mesure des interrogations, notre hôte a apporté un éclairage sur la “fabrication” de ses livres : il cherche, dit-il, toujours à associer le lecteur à son travail de narrateur (le lecteur serait en quelque sorte présent dans la chambre où il écrit.) A l’œuvre linéaire, sur un thème unique, il préfère une œuvre bâtie sur deux axes, ou même sur deux sujets : par exemple, dans Avant J.C. il y a, d’une part une enquête sur la vie des moines du Mont Athos, de l’autre une réflexion sur le partage de la Grèce entre le monde antique et la religion orthodoxe, c’est-à-dire entre la liberté de la pensée philosophique et le dogmatisme étroit de l’Eglise byzantine.

La plupart du temps, ce sont ces deux orientations qui vont alimenter la trame romanesque et même imposer les personnages, à l’insu même du romancier qui, au départ, peut ignorer la fin de l’histoire ! Dans L’enfant grec on voit se dessiner deux grands thèmes : celui de la maladie, de l’immobilité et de la mort, de l’autre, celui du retour à l’enfance. Comme le dit si pertinemment un critique : “D’un jardin à l’autre, du Luxembourg à Kallithéa, quartier de l’enfance d’Alexakis, les personnages s’invitent et forment un pont entre la vie d’avant et celle d’aujourd’hui, un pont pour les exclus, élargissant du même coup le champ de ce roman à un monde bien plus vaste où la littérature est une terre sans frontières…”



Mardi 26 novembre 2013
Libraire et librairies en Gaule romaine
Robert BEDON, professeur émérite à l’Université de Limoges.

M. Robert Bedon a déclaré en préambule avoir choisi un tel sujet en raison de sa nouveauté — parce que le territoire de la recherche était encore vierge, du fait de la rareté des sources au sujet de la Gaule. Dans un premier temps, il a dessiné un tableau de la présence du livre à Rome dans l’empire, et aussi dans le monde hellénistique. Le livre — d’abord sous sa forme de “volumen” — est répandu chez les particuliers, puis dans les bibliothèques, privées ou publiques, qui s’enrichissent par des dons ou des “recopiages”. On peut parler alors d’un véritable activité professionnelle et donc d’un commerce du livre. Grâce à quelques mentions littéraires, dans Cicéron ou Aulu-Gelle, on connaît l’existence de “tabernae librariae” ou de “librariae”, qui jouent souvent à Rome un rôle de foyer culturel. En ce qui concerne la Gaule, si nous n’avons aucune indication précise sur les librairies, en revanche nous avons identifié les libraires. Au Ve siècle de notre ère, Sidoine Apollinaire les appelle “bybliopolae”, que nous traduisons par libraires. Pline le Jeune écrit dans une lettre adressée à un certain Geminus, alors gouverneur de la Lyonnaise : “Je ne pensais pas qu’il y eût des libraires à Lyon et qu’on y vendait “libellos meos” (“mes petits livres”, expression d’une évidente fausse modestie!)

Robert Bedon a évoqué ensuite quelques pistes de recherche, comme l’archéologie, avec des photographies à l’appui. Témoin un des bas-reliefs de Neumagen (en aval d’“Augusta Trevirorum” = Trèves) aujourd’hui perdu, mais conservé dans un dessin du XVIIe qui représente un personnage rangeant dans des casiers des “volumina” (c'-a-d. des parchemins roulés) munis de “tituli” (des étiquettes). Document précieux, mais qui ne lève pas l’ambiguité : s’agit -il d’une bibliothèque ou d’une librairie ?

Il propose alors d’interroger les textes : Horace (Odes, II,20), au siècle suivant, Martial (Epigrammes, passim) font état d’un commerce de librairie avec une rivalité entre Lyon et Vienne. Il faut attendre le IVe siècle pour trouver à Bordeaux une activité semblable avec la caution d’Ausone (310-395), maître de rhétorique, qui fut le précepteur de l’empereur Gratien. Au siècle suivant s’impose le nom de Sidoine Apollinaire (430-487) véritable écrivain officiel , panégyriste des empereurs, qui devint préfet de Rome en 468 et finit comme évêque de la cité d’Augustonemetum, la future Clermont-Ferrand. Dans un texte datant de 465 ( Epistulae II,9) il parle d’“armaria exstructa bybliopolarum”, soit des hautes armoires des libraires, situées dans la salle de lecture de la villa d’un riche particulier près d’Alès. Un détail qui entretient la même ambiguité que dans les documents provenant de l’archéologie… D’ailleurs le statut du bybliopola a aussi sa part d’ambivalence : il est parfois traité de “mercennarius”, voire dans une autre lettre du même Sidoine Apollinaire, de “famulus”, un terme qui désigne le serviteur de la domus, ce qui impliquerait une condition d’affranchi. En réalité le bybliopola joue parfois le rôle d’éditeur ; il lui arrive même de se déplacer à domicile. Ce qui est sûr, c’est que la plupart du temps il exerce un métier indépendant: il est vendeur de livres, et non copiste ni secrétaire.

Dans une dernière partie, R. Bedon s’est intéressé au public, c’est-à-dire aux utilisateurs de livres dans la Gaule romaine qu’on peut partager en trois groupes : ceux des bibliothèques privées, ceux des bibliothèques publiques, enfin le public des écoles. Dans le premier, qui appartient à une classe favorisée, une grande place est donnée aux ouvrages “classiques” grecs et latins (Homère côtoyant Virgile) On peut imaginer une telle bibliothèque dans les maisons cossues de Gaule, comme la villa maritime de la Rivière d’Etel dans le Morbihan- ce qui prouve que la romanité ne craignait pas la distance ! Un autre exemple: la très belle mosaïque représentant Métrodore le Jeune (un philosophe épicurien du IVe siècle avant notre ère)découverte à Autun. Cet “emblêma” révélait un propriétaire de grande culture, à moins qu’il ne s’agisse d’un parti-pris d’ostentation. Sénèque s’était déjà moqué de ces collectionneurs pour qui les livres ne servaient que de décor. Les bibliothèques publiques servaient aussi de lieux de rencontre pour les élites locales ; elles bénéficiaient souvent de généreuses donations, à la manière de celle que Pline le Jeune a faite à sa ville natale de Côme. Les vestiges conservés donnent une idée de ces monuments : ainsi à Nîmes, à la Fontaine — appelée à tort temple de Diane et à Avenches, l’Aventicum des Helvètes, près du lac de Neuchatel. Leur dispersion laisse entendre que ces lieux de culture étaient fort répandus dans tout le monde romain. En revanche il reste peu de traces des boutiques des libraires dont certains n’avaient qu’une armoire près d’un pilier sous une — ce qui les fait ressembler à nos bouquinistes des quais parisiens ; d’autres font penser aux colporteurs ambulants d’autrefois ; certains vendaient même des ouvrages d’occasion. Le livre, chez nos ancêtres les Gaulois, faisait l’objet d’une activité — difficile à cerner du fait de la rareté des sources — mais bien réelle et qui témoignait d’une vie intellectuelle authentique.



Mardi 3 décembre 2013
Hannibal contre Carthage ?
Alain MALISSARD, président de notre association, professeur émérite à l’Université d'Orléans.

En avant-première de la représentation d’Hannibal, pièce de l’allemand Christian Dietrich Grabbe (1801/1836) dans une mise en scène de Bernard Sobel (représentation programmée par le CDN en collaboration avec l’ATAO) Alain Malissard a tenu à raviver nos souvenirs de l’Antiquité dans une conférence dont le titre, malgré le point d’interrogation, était pour le moins provocateur.

Il faut avouer que tout le monde avait peu ou prou mésestimé la rivalité entre deux personnages influents - Hannibal et Hannon, entre deux grandes familles de la cité fondée, selon la légende, par Didon. Cette rivalité constitue la trame de la pièce de Grabbe, nettement plus centrée sur les effets dramatiques que sur la vérité historique - parfois même un peu malmenée.

Alain Malissard a tout d’abord évoqué la situation à Carthage au sortir de la Première Guerre Punique : dans cette cité-état, le pouvoir est disputé entre deux clans dont le plus connu est celui des Barca. Le chef de clan Hamilcar Barca a d’un premier mariage trois filles : la première épouse Bomilcar, la 2e Hasdrubal le Beau, la 3e gagne la célébrité littéraire (c’est Salambô) et symétriquement d’un second mariage trois fils : Hannibal, c-à-d. le favori de Baal, Hasdrubal II et Magon, tous les trois partisans d’arrêter au plus vite l’expansion romaine. En face de ces “faucons”, les membres du clan Hannon font figure de “colombes”; ces oligarques de vieille souche, conservateurs, grands propriétaires (comme d’ailleurs les Barca) veulent négocier une paix équitable et surtout étendre leur hégémonie sur l’Africa (c-à-d. le Maghreb actuel). En -241, après la bataille navale des Îles Aegades remportée par les Romains, Carthage demande la paix qu’Hamilcar négocie contraint et forcé. Comme dit si bien l’exemple de grammaire inspiré de Tite-Live “Sicilia amissa angebat Hamilcarem” (la perte de la Sicile angoissait Hamilcar). Mais le général carthaginois a d’autres soucis: il est obligé de réprimer sur place la révolte des mercenaires en menant pendant 5 ans la “Guerre inexpiable” ; il ne peut empêcher la conquête de la Sardaigne par Rome à partir de -239. Cependant les Barcides restent en position de force. Le Sénat carthaginois, soucieux de chercher une autre zone d’influence, confie à Hamilcar le soin de conquérir l’Espagne du sud afin d’exploiter les mines d’or (pour payer le tribut à Rome) Ce dernier s’y installe de -237 à -228, date de sa mort ; c’est son gendre Hasdrubal dit le Beau qui lui succède et fonde Carthago nova, autrement dit Carthagène, juste avant d’être assassiné. C’est alors qu’Hannibal entre en scène, plébiscité par l’armée ; il a à peine 25 ans, la haine de Rome chevillée au corps et un charisme hors du commun. La prise de Sagonte, l’alliée de Rome, va le consacrer comme chef de guerre et comme stratège incomparable.

Cet événement de l’année -218 marque le début de la Seconde Guerre Punique, que les historiens appellent la “Guerre d’Hannibal”. Les budistes - dont la plupart avaient suivi à l’UTL le cours d’histoire romaine d’Alain Malissard - ont eu plaisir à écouter le récit de cette campagne militaire célèbre qui a mené les troupes carthaginoises et les cavaliers numides, accompagnés de 37 éléphants, depuis les rivages ibères jusqu’au fond de l’Apulie. Une campagne dont les batailles désignent à chaque fois la déroute des armées romaines : Le Tessin, La Trébie, Trasimène, Cannes. Le “chef borgne” est aux portes de Rome, mais, selon le mot trop connu de Maharbal, il ne sait pas profiter de la victoire. Les “délices de Capoue” marquent le tournant de la guerre : pendant que les troupes d’Hannibal s’enlisent en Campanie, celles d’Hasdrubal envoyées en renfort se font massacrer sur les bords du Métaure, le consul Marcellus prend Syracuse, libère la Sicile et les légions d’Espagne sous la conduite de Publius Scipion, après avoir regagné le terrain perdu, vont porter la guerre sur le sol punique. Hannibal, rappelé d’urgence ne peut que s’incliner à Zama en -202. Le jeune proconsul, auquel s’est rallié le roi numide Massinissa, a porté un coup fatal à Carthage, affirmé l’hégémonie de Rome sur la Méditerranée et gagné son surnom d’Africain.

A. Malissard nous invite alors à examiner de plus près cette période, pendant laquelle les Barcides toujours combatifs se sont opposés au clan Hannon, en comparant avec la situation à Rome, où les Aemilii et les Cornelii (autrement dit le cercle des Scipion) bellicistes et soutenus par le peuple s’affrontent aux Fabii fervents adeptes de la négociation. A Carthage, la rivalité entre les deux factions est lourde de conséquences : ainsi, pendant le siège de Sagonte (en -218) après l’envoi d’émissaires romains demandant l’arrêt du blocus en vue d’un traité, Hannon manifeste son appui aux Romains en critiquant ouvertement Hannibal ; quand Magon profitant du succès de Cannes, en -216, vient demander de l’aide, il essuie d’abord un refus, puis obtient satisfaction, mais trop tard et en pure perte ; lorsqu’Hannibal sera rappelé dans sa patrie en -203, il avouera “être vaincu, non par les Romains, mais par la malveillance du Sénat carthaginois”. Après la défaite de Zama, c’est Hannon qui négocie la paix avec des conditions désastreuses qui placent Carthage sous tutelle avec un tribut énorme de 10 000 talents, soit 50 millions de francs-or. Cependant Hannibal, soutenu par Scipion, garde une certaine influence ; élu suffète (l’équivalent du consul) il cherche à imposer une réforme financière égalitaire, au grand dam de la classe dominante carthaginoise qui serait prête à le livrer aux Romains. Il préfère s’exiler chez Antiochus III de Syrie, puis chez Prusias Ier de Bithynie, où il s’empoisonne pour ne pas tomber aux mains du légat romain Flamininus. C’est la fin de l’aventure : le parti des Hannon a gagné contre les Barca, dont le nom phénicien signifiait, dit-on, à la fois : “éclair” et “chance” (cf. la baraka)

Au moment de conclure, A. Malissard nous invite à réfléchir sur le destin de ce capitaine hors normes : est-ce un héros désintéressé en lutte contre le ”lobby” des marchands ? s’agit-il du conflit d’un chef ambitieux d’une part et des oligarques médiocres de l’autre? On peut aussi se demander quel aurait été le sort de Carthage si celle-ci avait toujours écouté les Hannon. Le changement aurait-il été si grand ? En effet, après Zama, Carthage a vite retrouvé la prospérité, au point de proposer à Rome en -191 de payer son tribut en une seule fois et même de continuer à lui fournir des vivres, comme au bon temps des échanges commerciaux. La paix aurait-elle été alors possible ? Les Romains qui avaient vécu la plus belle peur de leur histoire avec cette rumeur : “Hannibal ad portas !” n’imaginaient pas le renouveau de cette cité rivale. La Troisième Guerre Punique était inévitable, et martelée par le célèbre “Carthago delenda est” du vieux Caton. Rien ne pouvait plus arrêter l’expansion romaine. En revanche, aucun vainqueur romain, même Jules César, n'a égalé la gloire du grand vaincu de Carthage.



Jeudi 23 janvier 2014
Claude Simon dans son siècle
Cécile YAPAUDJIAN-LABAT, agrégée de lettres modernes, docteur ès lettres, professeur à l'IUFM d'Orléans, qui a publié en 2010 une thèse sous le titre Écriture, deuil et mélancolie, les derniers textes de Samuel Beckett, Robert Pinget et Claude Simon.

Claude Simon, malgré la récompense du Prix Nobel de littérature en 1985, n’a pas trouvé son public, car il souffre encore de la réputation d’ésotérisme attribuée au Nouveau Roman, auquel on l’a rattaché par simplification. Cécile Yapaudjian-Labat a cherché à corriger l’image d’un écrivain hermétique et purement formel, en soulignant les qualités d’observateur lucide de son époque ainsi que sa recherche méticuleuse d’une écriture originale qui brise le rythme linéaire de la narration tout en restituant "la dimension sensorielle" de la réalité.

La conférencière a d’emblée mis en lumière les éléments autobiographiques – plus ou moins apparents – dans l’œuvre de Claude Simon. "Tous mes romans, écrit-il en 1990, sont à base de mon vécu". Ainsi dans L’Acacia, il fait part de son appartenance à sa double ascendance avec, d’un côté, le père athée, né d’un paysan jurassien, de l’autre la mère, bourgeoise ultra-catholique, issue d’une famille de riches propriétaires fonciers des Pyrénées orientales, deux lignées très dissemblables en apparence, mais unies par l’amour de la terre et du travail de la terre. Claude Simon suivra leur exemple: il s’installera en I945 dans le Roussillon, cultivant son domaine et publiant sa première œuvre (Le Tricheur), se disant lui-même, comme Lamartine, "à la fois vigneron et écrivain". À vrai dire, il avait été tenté très jeune par la peinture. Il a d’ailleurs laissé une œuvre de peintre (et aussi de photographe) fort estimable, dont on trouve de nombreuses traces littéraires dans les romans qui illustrent son second thème majeur et obsessionnel, la guerre. Il en fera une première expérience dès 1932 à Barcelone, au milieu des républicains espagnols, ce qui constituera la trame de son sixième roman Palace (1962). L’ouvrage précédent, La route des Flandres (1960), s’est nourri de sa vie de brigadier au 31e dragons, de ses souvenirs de la bataille des Ardennes de mai 40 et de la débâcle dans la boue où se débat son héros, le capitaine de Reixach. On retrouve cet épisode dans Les Géorgiques (1981) où Claude Simon, cavalier en déroute, joue son propre rôle, en parallèle avec deux personnages réels dans un autre espace-temps (à Barcelone en 1936, l’écrivain anglais George Orwell et en 1810 le général J.-P. Lacombe St Michel, ancêtre de Simon du côté maternel).

Afin de nous donner une vue d’ensemble de l’œuvre – abondante, puisque l’édition de la Pléiade compte plus de 25 ouvrages –] notre guide a distingué quatre grandes périodes : la première va des débuts à la parution en 1957 de Le Vent, où se manifeste l’influence de Faulkner ; la deuxième de 1958 (Histoire) à 1967, période de recherche formelle et de refus des conventions romanesques, où il se rapproche du groupe d’écrivains autour de l’éditeur Jérôme Lindon et dont Nathalie Sarraute avec L’ère du soupçon a été pour un temps la théoricienne; la troisième commence avec La bataille de Pharsale (1969), dix années pendant lesquelles Simon privilégie le travail sur la langue, quitte à être jugé obscur, voire illisible ; au cours de la dernière étape, des Géorgiques au Tramway (2001), de la large fresque mêlant les époques au récit circonscrit et nourri des souvenirs d’enfance, la matière romanesque paraît se rétrécir au profit de l’autobiographie.

Cécile Yapaudjian-Labat a tenu ensuite à éclairer cette part intime que Claude Simon a révélée dans son œuvre et, en premier, son expérience des deuils. Une expérience présente tout au long de L’Acacia où il rappelle la mort et la quête du père disparu au mois d’août 1914, tandis que la longue maladie de la mère constitue le cœur de la narration dans Le Tramway. Le deuil est pour lui en quelque sorte une "valeur familiale". La mort rôde partout, indissociable de la guerre qui fait partie de son destin personnel, avec ses blessures comme l’humiliation de la défaite et la captivité. Mais la guerre est aussi pour lui "une réalité anthropologique", autrement dit une création de l’homme ; elle se répète, toujours avec la même violence, comme un cataclysme naturel. Elle brouille tous les repères; pire, "elle remet en cause le statut de l’humain"; les soldats sous la mitraille ne sont plus qu’une "masse informe et dérisoire". Plus question d’honneur ni d’héroïsme ; les hommages aux morts sont qualifiés de "carnavalesque parodie". D’autre part Claude Simon insiste sur la répétition cyclique du phénomène ; dans Les Géorgiques il met sur le même plan trois guerres, de l’époque napoléonienne à la "drôle de guerre ; dans L’Acacia on passe sans cesse de 1914 à 1940 ou du père au fils ; dans Le Jardin des plantes, il montre le chaos de la dernière défaite et va même jusqu’à en accuser les responsables, politiques et militaires. Dans cette vision radicalement pessimiste du monde l’Histoire apparaît comme un monstre dévorateur anéantissant l’homme et ses valeurs, le réduisant même à un déchet, avec des images très dures, voire répugnantes.

Notre guide nous a alors invités à relire l’œuvre simonienne comme le constat d’une faillite de l’humanisme, au sens de la culture savante, des belles-lettres avec leurs beaux modèles antiques, comme au sens plus large d’une philosophie érigeant la dignité de l’homme en valeur suprême. La réalité qui s’est imposée au cours du dernier conflit avec ses destructions –] comme le bombardement de la bibliothèque de Leipzig – a montré que la culture ne pouvait empêcher la dégradation de l’humain, qu’elle "n’était plus une garantie contre la barbarie". Dans son Discours de Stockholm (10 décembre 1985), Claude Simon, reprenant la déclaration d’Adorno sur l’impossibilité d’écrire après la découverte des camps d’extermination, affirmait qu’ "Auschwitz est une rupture fondamentale de l’écriture, rendant tout discours humaniste simplement indécent". En même temps il annonçait la proche disparition du roman traditionnel, de sa forme narrative linéaire ainsi que la mort définitive du modèle littéraire du XIXe siècle, allant même jusqu’à considérer des ouvrages tels que La Condition humaine ou Les Chemins de la liberté comme héritiers d’une "vision totalisante" et assimilés à des romans à thèse ou idéologiques. Cependant l’échec de l’humanisme ne doit pas entraîner pour autant le désintérêt pour l’Homme et même le plus humble, celui qui n’a plus la parole.
Dans une dernière partie Cécile Yapaudjian-Labat a défini le regard que l’écrivain Claude Simon pose sur son siècle, distinguant à vrai dire trois types de regard : celui d’abord qui enregistre le réel, un regard fragmenté traduisant la violence d’un monde "qui ne fait plus sens", ensuite le regard créateur, qui redessine l’espace et le temps, pour tenter d’appréhender le monde, et en même temps un regard de peintre soucieux de rendre des formes ou des nuances fugaces, enfin le regard mélancolique, mais sans aucune nostalgie mièvre, un regard associé au désir, une sorte de pulsion difficile à contenir, traduisant un besoin de surmonter les angoisses et les bouleversements du siècle. Et de nous laisser l’image d’un Claude Simon façonné par les deuils et les événements de l’Histoire, adoptant une attitude critique devant la faillite des valeurs de la civilisation, dans un rapport ambigu avec le monde moderne qu’il transcende par l’écriture, comme dans cette scène emblématique du Jardin des Plantes où il décrit une femme en robe rose marchant dans les décombres du Berlin de 1945, avec une furieuse volonté de vivre…



Mardi 11 février 2014
La France occupée pendant la Première Guerre mondiale
Philippe NIVET, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Picardie

La mémoire de cette occupation par l’armée impériale allemande s’est estompée dans le reste du pays derrière l’Occupation de la Seconde Guerre mondiale. Elle a pourtant concerné dix départements totalement (Ardennes) ou partiellement occupés après la stabilisation du front.

Le livre d’Annette Becker Oubliés de la Grande Guerre, paru en 1998, constitue l’ouvrage pionnier pour l’étude de ces populations. Les travaux se sont alors développés à partir d’une énorme masse documentaire. Documents institutionnels comme les débats des conseils municipaux, les renseignements du ministère de l’Intérieur, les interrogatoires des "rapatriés", bouches inutiles, renvoyés par les Allemands via la Suisse et arrivant par Annemasse ou Evian. Ecrits privés, enrichis par la grande collecte des Archives de France  et qui restituent le vécu des habitants comme le Journal de Clémence Martin-Froment, "l’écrivain de Lubine", dans les Vosges, ou celui, publié en 1997, du futur cardinal Yves Congar, alors enfant à Sedan. S’y ajoutent trois sources littéraires principales : Roland Dorgelès écrit Le Réveil des morts en 1923, roman consacré à la reconstruction dans l’Aisne, Maxence Van der Mersch fait paraître, en 1930, Invasion 14, où il évoque la vie dans un quartier de Roubaix, enfin Pierre Nord dans Terre d’angoisse de 1937 base son récit sur ses souvenirs d’adolescent pendant la guerre à Saint-Quentin.

S’appuyant sur ces témoignages et ces récits, Philippe Nivet explique que cette zone envahie, arrière–front allemand, est totalement coupée du reste de la France avec lequel la correspondance était interdite. D’où un sentiment d’isolement et de privation de nouvelles, notamment entre les soldats mobilisés et leur famille. Les communications de village à village nécessitent un laisser-passer et même les pigeons voyageurs de cette région colombophile ont été sacrifiés !

Toute cette zone fonctionne comme un territoire germanisé, ce qui rend la vie quotidienne difficile. L’importante présence allemande avec logement chez l’habitant, l’heure allemande imposée, le changement de nom des rues (à Vouziers, la rue Gambetta devient la Wilhelmstrasse), le culte protestant pratiqué dans les églises catholiques, les défilés et les concerts militaires, les portraits de l’empereur, les fêtes en son honneur, l’existence d’un journal allemand (La Gazette des Ardennes) alors que la presse locale est censurée, tout cela est dur à supporter. Il est interdit d’aider les prisonniers de guerre, Russes ou Roumains, exhibés pour manifester les succès militaires, de cacher des évadés. Geste de subordination, la population doit saluer les officiers.

L’économie est à la disposition des occupants qui mettent la zone en coupe réglée en réquisitionnant les matières premières, les machines dans les usines,  la production agricole pour alimenter un marché allemand astreint au blocus. Dès la fin de 1914, les pénuries alimentaires se font sentir, entraînant des maladies de carence. Les États-Unis et l’Espagne apporteront une aide humanitaire relayée par les Pays-Bas en 1917. Bien que la Convention de La Haye interdise d’imposer aux populations une contribution à l’effort de guerre de l’ennemi, le travail forcé est monnaie courante pour les hommes comme pour les femmes et même les adolescents (les "brassards rouges"). Des otages sont pris en cas d’attentats et la mort ou la déportation vers des camps punissent les résistants.

Le comportement des habitants vis-à-vis de l’occupant est variable, allant aux deux extrêmes, de la collaboration (dénonciations) à la résistance active. Des réseaux recueillent des renseignements militaires destinés à l’armée française ou britannique, aident à passer les lignes (par les Pays-Bas) pour s’engager contre l’Allemagne. Certains sont dirigés par des femmes comme celui, dans l’agglomération lilloise, de Louise de Bettignies, arrêtée à Tournai et décédée en déportation. L’hostilité à l’occupant s’exprime aussi par le refus du salut aux officiers  et, méthode originale, trois jeunes filles de Péronne s’habillent, le 14 juillet, l’une en rouge, l’autre en blanc, la troisième en bleu pour se promener ensemble.

D’autres positions sont plus nuancées. Dans son journal, Clémence Martin-Froment reconnaît de la qualité à certains ennemis et même la possibilité de tisser des liens de camaraderie avec eux. D’ailleurs les Allemands ont publié son œuvre en en expurgeant les passages où elle dit que son cœur est purement français et où elle exprime ses critiques à leur égard. D’où, à la libération, sa traduction devant une Cour d’Assises qui l’acquitte. Les relations amoureuses n’ont pas manqué comme le relatent Van der Mersch et Dorgelès.

La sortie de l’occupation s’est faite de manière individuelle grâce aux "rapatriements" qui se sont accélérés au cours de la guerre, mais qui ont toujours suscité des réticences, car les hommes ne pouvaient y participer et à cause de la crainte du pillage des maisons abandonnées.

La fin de la guerre déchaîne l’enthousiasme comme à Lille, accompagnée des violences à l’encontre des "collaborateurs", notamment des femmes qui ont été tondues pour avoir fréquenté des ennemis, comme le rapporte Simenon à Fumay. Mais la République victorieuse, doutant du comportement des populations durant quatre ans, installe une sorte de reconstruction morale en surveillant la correspondance des Lillois, en valorisant les résistants par la construction de monuments (à Lille, ceux dédiés aux quatre du réseau Jacquet, à Louise de Bettignies, aux pigeons voyageurs), en punissant les coupables d’intelligence avec l’ennemi, traduits en Conseil de guerre, certains fusillés, d’autres incarcérés, libérés par les Allemands en 1940 !

Philippe Nivet conclut  en soulignant que ces Français occupés ont connu une expérience de la guerre très différente de celle des autres. Leur vie a été plus rude, plus rude même que celle subie pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils ont eu l’impression d’avoir fait preuve d’un grand patriotisme et ont trouvé, après 1919, insupportables les soupçons de compromission et le manque de compréhension de leurs épreuves. D’où un mouvement régionaliste qui s’exprime dans la reconstruction en style flamand, notamment de Bailleul, pour affirmer l’originalité des gens du Nord.

Dans la salle, les questions et les témoignages viennent surtout de personnes originaires du Nord, intéressées par cette conférence qui a fait avec une grande compétence le tour de la question tout en ouvrant les pistes littéraires chères à Budé. Des précisions sont apportées sur les perspectives allemandes d’annexion, inexistantes pour le Nord mais possibles pour certaines villes de l’Est. De même pour l’existence de camps de déportés dans les Vosges.



Mardi 18 mars 2014
De la Grèce antique à la Grèce moderne, ruptures et continuité de l’hellénisme
Marie-Paule MASSON, professeur émérite à l’Université de Montpellier

D’emblée Mme Masson nous a avertis des écueils de son propos: parler de l’hellénisme des origines lointaines à nos jours, c’est se risquer à des omissions ou des simplifications réductrices; de plus, en parler aux Grecs contemporains, c’est aborder un problème politique entaché de relents de fascisme (le régime autoritaire le plus récent, celui des Colonels, cultivait l’image mythique d’un peuple conquérant avec Alexandre pour emblème). De prime abord se pose la question de la continuité : entre la population d’origine indo-européenne occupant l’Hellade au XXe siècle avant notre ère et les Grecs du XXIe après J.-C., y-a-t-il réellement similitude ? Cette question se pose de manière récurrente depuis la naissance de l’État grec, c’est-à-dire la proclamation de la Constitution d’Épidaure en 1822, à l’article 2 qui affirme que "toutes les personnes nées en Grèce sont grecques". Cette même constitution précisait qu’ "en attendant la publication de la (nouvelle) loi, les jugements seront rendus d’après les lois des ancêtres promulguées par les empereurs grecs de Byzance". La croyance en une permanence d’une "entité" grecque d’une part, et de la similitude entre les époques brillantes de l’Antiquité et la période byzantine a été vite battue en brèche, remplacée par une "théorie de la dégénérescence". Celle-ci a trouvé son interprète en la personne de Jakob Fallmerayer, historien autrichien (1790-1861), lequel affirmait que "pas une seule goutte du sang des disciples de Platon ne coulait dans les veines des Athéniens du XIXe" — ce qui n’a pas manqué de provoquer des réactions immédiates… et diverses, certaines donnant raison à Fallmerayer. On en a un écho dans le livre à succès de Nikos Dimou Du malheur d’être grec (1re éd. 1975 traduit chez Payot en 2012), où l’auteur se plaint de l’hégémonie du passé antique qui conduit au refus de la modernité.

M.-P. Masson, revenant à la première assemb!ée de 1822, évoque les hésitations des participants devant le choix du nom à donner à ce nouveau peuple — et dans quelle langue ? la "démotique" ou la "katharevousa" des puristes ? Elle a cité les noms d’Achéens (en référence à Homère), d’Hellènes (mais sa connotation religieuse est trop marquée), de "Romaïoi" (avec la forme populaire au singulier "Romios"). Et de passer en revue toutes les implications sous-entendues par ces termes, en s’arrêtant d’abord sur celui de "Graïkos", lequel peut rappeler la mythologie (Graïkos était le fils de Pandore et de Zeus), mais peut avoir un sens dépréciatif (surtout son diminutif latin graeculus, petit grec de rien du tout), puis sur celui d’ "hellénicité", créé afin de se démarquer du cliché culturel et de son label antique. Les parlementaires de 1822 lui avaient préféré le mot grec "romiosini" que Lacarrière emprunte au poète Iannis Ritsos et qu’il traduit par "grécité".

Ce peuple à peine délivré du joug ottoman qui cherchait à se définir avait-il le droit d’exister en tant que nation ? Leurs représentants se sont interrogés sur le sens du mot nation, refusant le point de vue des Lumières du XVIIIe français ("un vouloir vivre ensemble avec des lois communes dans un espace donné") comme celui des philosophes allemands qui font reposer la nation essentiellement sur le sol et la langue. Pour eux, il n’était pas question d’un sang commun venu du fond des âges (ce que les généticiens actuels contestent!), ni d’un territoire commun, étant donné que l’aire "géopolitique" a sans cesse varié avec même des périodes (dont la récente domination ottomane) où la Grèce n’existait plus. Pouvait-on parler d’état, alors qu’on ne trouve que les termes de tribu (phulè), de laos, c’est-à-dire de peuple désorganisé par opposition au démos et à l’ethnos? Il y a eu alors un travail de recomposition de la continuité. Les juristes ont répertorié le droit coutumier; les linguistes ont retrouvé dans la toponymie les traces de la grécité ; les historiens ont récrit une histoire idéologique qui assurait la pérennité de l’hellénisme. Mais il reste un problème de taille : la religion. La distance est grande apparemment entre l’époque homérique et le XIXe siècle ; on considère d’habitude qu’il y a eu surtout rupture lors du passage entre paganisme et christianisme ; or ce passage a été préparé par une évolution des mentalités – par le biais du néoplatonisme – du sentiment religieux et des pratiques cultuelles. M.-P. Masson a détaillé, avec de nombreux exemples à l’appui, l’évolution de cette religion qui va du polythéisme au monothéisme en passant par l’étape de l’hénothéisme, au moment où s’est répandue l’influence des Juifs hellénisés d’Alexandrie, dont le célèbre Philon, influence relayée par les Apologistes. Parmi ceux-ci se distinguaient la figure de Justin le philosophe, ou Justin de Naplouse et celle de son disciple Tatien ; ces deux martyrs avaient l’ambition de réconcilier la pensée chrétienne et l’héritage antique, une ambition à laquelle le Concile de Nicée a mis fin en 325.

La question de la langue, marque la plus évidente de cette continuité de l’hellénisme, était à l’ordre du jour. Il n’y a pas de solution de continuité entre la langue des origines, vers le XVe siècle avant notre ère et celle du XXe. Le grec a pu être menacé au cours de son histoire, mais à chaque fois qu’il a été en danger, il a généré ses grammairiens et ses lexicographes, préconisant même le retour à l’atticisme du Ve siècle. Cela dit, le résultat a été une langue stable, canalisée, protégée. En 1830, la préoccupation de ses défenseurs a été la définition de la norme, suscitant la naissance d’un mouvement puriste qui perdure actuellement.

En conclusion, M.-P. Masson, revenant sur l’idée de la continuité de l’hellénisme, assure que cette notion est sans cesse en danger et sans cesse reconstruite et qu’elle ne peut se passer d’éléments d’ordre moral, souvent sacralisés, c’est-à-dire la langue et la religion.



Jeudi 10 avril 2014
Soigner les chevaux dans l'Antiquité
Marie-Thérèse CAM, professeur de latin à l’Université de Bretagne occidentale

Mme Cam est venue présenter les travaux qu’elle mène depuis une douzaine d’années sur la médecine vétérinaire dans l’Antiquité et sur le texte du Digesta artis mulomedicinalis de Végèce qu’elle doit éditer prochainement dans la collection des Universités de France.

Pour illustrer le fait que le cheval tenait une grande place dans l’Antiquité, Mme Cam montre d’abord quelques images sur lesquelles sont représentés des chevaux de parade (dans une tombe étrusque de Tarquinies), des chevaux de course (dans une scène de cirque), des chevaux de guerre (protégés par une cataphracte à écailles), des chevaux dressés pour la chasse (dans une mosaïque trouvée dans l’Afrique romaine), des chevaux utilisés pour les travaux des champs, etc.

La médecine vétérinaire a fait l’objet d’une grande quantité d’ouvrages, en grec comme en latin, à partir du +Ier siècle. Mais beaucoup ne sont pas parvenus jusqu’à nous, beaucoup sont très lacunaires et, pour les autres, les manuscrits dont nous disposons sont peu nombreux, sans doute parce qu’ils ont été très utilisés par les propriétaires de chevaux (par exemple, on ne connaît que deux exemplaires de la Mulomedicina de Chiron).

La question des soins à apporter aux chevaux est abordée accessoirement dans des traités portant sur la chasse, l’agronomie, l’élevage et même l’architecture (lorsqu’elle s’intéresse à la partie de la ferme où sont les animaux). L’ouvrage le plus ancien consacré à l’art de soigner et d’entraîner les chevaux serait celui de Kikkuli (au XVe siècle avant notre ère). Mais c’est aux +IIe et +IIIe siècles qu’apparaissent des traités exclusivement consacrés aux maladies des bêtes. Le traité d’Eumelos ne nous est pas parvenu ; en revanche on possède des fragments d’Apsyrtos, un hippiatre contemporain de Gallien, qui a fait faire de grands progrès à la médecine vétérinaire en se servant des acquis de la médecine humaine. Vinrent ensuite plusieurs auteurs dont les textes, souvent fragmentaires, sont difficiles à dater ; parmi eux on retiendra le nom de Theomestos (au début du IVe siècle) et celui de Pelagonius.

Le traité le plus important pour nous est, à la fin du IVe siècle, celui de Végèce (Publius Flavius Vegetius Renatus) un haut fonctionnaire qui, une fois à la retraite, a rassemblé les éléments d’un traité sur l’art militaire, d’un traité sur les soins à donner aux bœufs (d’après Columelle) et d’un traité d’hippiatrie, pour lequel il a utilisé abondamment une source qu’on n’a pas pu identifier (peut-être Apsyrtos).

Végèce a voulu constituer une médecine animale en regard de la médecine humaine, ses traités étant particulièrement destinés à ceux qui avaient en charge bœufs ou chevaux. A une époque où les vétérinaires cherchaient surtout à s’enrichir en proposant des remèdes dont le prix atteignait parfois celui de l’animal à traiter, il a décrit un ensemble de potions faciles à préparer et pour un moindre coût. Les traitements qu’il propose sont soit empiriques (saignée, cautérisation…), soit plus sophistiqués et il arrive même que la magie y ait sa part (il était sans doute chrétien, ce que suggère son cognomen de Renatus, qui fait référence au baptême).

Son traité propose d’abord les moyens de soigner la morve sous-cutanée équine, laquelle se traduit par des abcès, des kystes. Pour cela, il propose d’utiliser des sétons, c’est-à-dire d’introduire dans l’abcès une brindille servant de drain afin d’évacuer les secrétions purulentes. Des arbrisseaux comme le garou ou le daphné étaient particulièrement recommandés pour cet usage. La morve étant reconnue alors comme transmissible, il préconise l’éloignement des bêtes contagieuses.

Végèce porte également attention au confort des chevaux. A la suite de Vitruve et de Columelle, il conseille de prévoir des écuries modérément éclairées et chauffées, orientées de telle sorte que les bêtes soient à l’abri du vent et de l’humidité. L’archéologie en a mis au jour quelques exemples, comme dans la villa gallo-romaine de Montmaurin, en Haute-Garonne. En revanche, les représentations de haras et d’écuries sont très rares : l’image de la villa de Pompeianus qui est donnée dans l’article "equitium" du Dictionnaire des Antiquités de Daremberg et Saglio a été très embellie par rapport à la mosaïque réelle trouvée dans la province de Constantine et aujourd’hui détruite.

Dans les écuries des riches aristocrates, on se souciait surtout de la qualité du sol, fait soit de cailloux arrondis, soit de planches de bois dur, assemblées par tenons et mortaises (pontile), l’essentiel étant que les urines soient évacuées pour que les sabots restent bien au sec (la paille, à cette époque, n’est pas utilisée comme litière, mais uniquement pour l’alimentation). Végèce donne également des conseils judicieux quant à la position de la mangeoire (patena) et du râtelier (zaca).

Son traité s’adresse surtout au veterinarius, à celui qui, étymologiquement, s’occupait des chevaux âgés (vetus), et qu’on appelait aussi mulomedicus ("le médecin des mules"). C’était le plus souvent un affranchi ou un esclave, travaillant en liaison avec un maître du troupeau qui devait noter chaque jour ses observations sur la santé de chaque animal. Son rôle était important, les animaux étant alors fort chers (une mule, si on se réfère à l’édit du maximum de Dioclétien, coûtait environ 10.000 deniers). 

On attendait beaucoup de ce veterinarius qui s’efforçait d’intervenir lorsque les chevaux étaient victimes d’accidents comme les luxations, les fractures. On trouve par exemple une méthode pour remettre l’os en place dans le cas d’une luxation coxo-fémorale : on échauffe d’abord l’animal en le faisant marcher au soleil, puis on tire d’un coup brusque avec une corde sur le postérieur, dans l’axe ; un claquement sourd se produit lorsque la tête du fémur revient dans son logement. Dans le cas d’un claquage musculaire, il est conseillé d’utiliser une hipposandale cloutée (clavatus ferreus) et tenue par des lanières pour surélever le membre postérieur sain, permettant ainsi au membre atteint de se détendre. 

Il n’est pas étonnant que Végèce insiste particulièrement sur les soins à apporter aux sabots des chevaux, préconisant l’emploi de vernis thérapeutiques et d’onguents gras. Dans les cas de bleime ou de fourbure, lorsqu’il faut décongestionner la boîte cornée, il suggère des protocoles que ne peuvent qu’approuver les vétérinaires d’aujourd’hui. Les fers à sabots n’apparaîtront qu’au VIe siècle ou même plus tard, mais on savait utiliser des braises pour durcir la sole. On constate aussi que les outils utilisés pour parer les sabots, pour les râper (subradere) étaient parfaitement adaptés à leur fonction.

Le troisième livre du traité de Végèce prend la forme d’un réceptaire, ou recueil de recettes, énumérant potions, onguents ou émollients divers. On peut citer comme exemple une recette de fumigation. Il s’agissait d’enfumer les bâtiments en faisant brûler dans un brasero une trentaine d’ingrédients produisant une très mauvaise odeur, ce qui avait pour effet, pensait-on, de lutter contre les miasmes porteurs de maladies (mais aussi de chasser les démons et d’éviter la grêle !). Ces ingrédients comportaient des pierres comme l’hématite, la sidérite, des plantes diverses, des hippocampes, des étoiles de mer, des oeufs de seiches (ou raisin de mer), des priapes de mer, des pelotes de mer (pila marina, formées de restes de posidonies), avec, dans le décompte de chaque ingrédient, une vertu particulière du chiffre sept. On peut citer aussi la pommade ambula mula d’Apsyrtos (pour faire avancer les bêtes de somme) ou la poudre quadriga pour requinquer les chevaux, cette dernière très onéreuse, puisque composée de plus de trente aromates importés pour certains d’Arabie, de Ceylan ou de Chine (comme la cannelle) ; on y ajoutait aussi du nard, de l’opopanax et du laurier-sauce, lequel avait la vertu de faciliter la respiration, de délivrer de l’essouflement (asthma) ; et, pour finir, une pincée d’or !

Après toutes ces informations sur la médecine vétérinaire, Mme Cam a voulu donner une idée de son travail de philologue sur le texte de Végèce, qui comporte souvent un vocabulaire rare et difficile d’interprétation. Lorsqu’on est parvenu à établir un texte satisfaisant pour les passages concernant, par exemple, le décompte des os et des dents du cheval, ou l’inventaire de ce qu’il appelle des nerfs et des veines, lorsqu’on a résolu aussi les problèmes de vocabulaire, on s’aperçoit que tous les détails sont rigoureusement exacts et qu’ils sont le fait d’un parfait observateur de l’anatomie. Quand Végèce donne les mensurations d’un poulain, on comprend qu’il décrit un poulain de trois mois qui, après avoir été plutôt haut sur pieds au moment où il tète sa mère, a vu son encolure s’allonger pour lui permettre de brouter l’herbe (c’est à l’âge de trois mois que les poulains étaient sélectionnés, par exemple pour l’armée, alors qu’on était encore sûr de leur parenté).

Mme Cam a terminé son exposé en commentant quelques termes, souvent métaphoriques, appartenant au jargon des éleveurs de chevaux. La "rugula" ou "petite ride" (ruga) est le nom donné à la légère fronce dessinée à la surface de l’épaule par les muscles propres à l’omoplate (scapula). L’os du pied qui ressemble à une ponce criblée d’ouvertures est appelé naturellement pumex. La tête du fémur, c’est malaria, car elle est arrondie comme une pomme (malum). Les crins, entretenus, taillés, rasés, tondus sur la nuque sont nommés taleae, les "taillis", les "pousses", etc.

Le texte de Végèce met au rang des "nervi" du cheval un "filum duplex" que peut endommager (laedere) une luxation du fémur ; ce filum, précise Végèce, va du milieu des naseaux jusqu’au bout des vertèbres coccygiennes. On a longtemps cherché quel serait ce "nerf" qui ferait douze pieds de long, sachant que le mot nervi est polysémique, désignant tout aussi bien les nerfs que les tendons, les ligaments ou certains muscles. Mme Cam a montré qu’il ne s’agit pas en fait d’un quelconque ligament, mais, pour qui voit le cheval de profil, de la ligne anatomique ou ligne de tension longitudinale allant de la tête à la queue. C’est l’altération de cette ligne qui révèle à l’observateur, entre autres signes, une luxation du fémur.

Dernier exemple d’une découverte de Mme Cam : dans la première partie du livre III consacrée à l’anatomie, au chapitre 4 sur les veines, il est question de la région du corps du cheval signalée par des "trilli", où se trouvent deux veines. Le chapitre étant organisé a capite ad calcem il ne peut s’agir que du bas-ventre. Ce terme latin, sans étymologie, est vraisemblablement une forme expressive imitant la vibration du muscle peaucier de l’abdomen, particulièrement mobile, pour chasser les insectes qui importunent l’animal. Et cette onomatopée latine se serait perpétuée dans le lexique musical (italien trillo, français trille, anglais trill).

C’est par l’évocation de ses enquêtes philologiques autant que par les multiples informations qu’elle a apportées sur cette médecine vétérinaire des Anciens que Mme Cam a su captiver son auditoire. De même que Végèce, dans sa préface, avoue qu’il a eu dès sa jeunesse la passion d’entretenir des chevaux, de même Mme Cam nous a fait sentir la véritable passion qu’elle a toujours, elle, pour la recherche dans les textes, appuyée sur une remarquable connaissance des réalités du monde animal.