CONFÉRENCES DONNÉES

DANS LA CINQUIÈME DÉCENNIE 1994-2004



Mercredi 23 novembre 1994
Un personnage proustien, Odette dans tous ses états
Michel RAIMOND, professeur émérite à Paris-Sorbonne.

La conférence a situé dans une première partie les nombreux avatars d’Odette de Crécy. A Combray, celle-ci passe (à tort) pour la maîtresse de Charlus : c’est « la dame en blanc » ; dans un autre épisode, elle apparaît comme « la dame en rose », couleur symbolique liée à la sensualité. Swann, en proie à la jalousie rétrospective, la soupçonne d’avoir eu un passé de débauche dans des « villes de plaisir » ; il l’accuse même (avec raison) de lesbianisme. Devenue la mère de Gilberte, sous une façade de respectabilité, elle allonge la liste de ses amants. Le lecteur assiste aux métamorphoses du personnage sur une très longue durée, de 1873 à 1928, où défilent 50 ans de vie parisienne.

Il y a cependant une permanence dans les métamorphoses de cette fort belle femme, que le Narrateur admire depuis qu’il l’a vue apparaître à un détour d’une allée du Bois et dont l’attitude provocante contraste avec le regard triste si bien rendu dans un portrait peint par Elstir. Cette beauté perdurera : à la fin du cycle romanesque, alors que tous les figurants luttent en vain contre le vieillissement, Odette demeure « comme un défi au Temps ». Et le conférencier d’évoquer ensuite son évolution sociale : elle est la femme galante, la demi-mondaine "qui grimpe dans la société par le lit".

M. Michel Raimond fait remarquer que le personnage n’est vu que « de biais », à travers les yeux du Narrateur et surtout ceux de Swann, qui reflètent les variations d’humeur, de la tendresse à la haine. Le statut romanesque d’Odette repose sur un jeu d’oppositions : elle incarne la grâce et le charme ; d’autre part, elle est sotte et inculte ; elle est tour à tour aimante et d’une grande méchanceté ; remplie de vulgarité et de mauvais goût, elle peut sembler la distinction même. Ce caractère, qui vit la vie la plus mouvementée de toutes les créatures proustiennes et dans lequel l’auteur a accumulé les effets de contraste, conserve sa part de mystère. On peut même parler de « personnage inachevé » ou « non clos ». M. Raimond ne résiste pas au plaisir — partagé avec bonheur par le public — de lire le passage où Charlus raconte au Narrateur la rencontre d’Odette avec Swann, en y ajoutant des commentaires pleins de verve. C’est là, dit-il, la marque du très grand romancier : le pouvoir de donner une parole vraie à un personnage fictif.

Dans la dernière partie de sa conférence, M. Raimond, dans son souci d’éclairer l’héroïne d’une lumière nouvelle, a cherché des images de celle-ci ailleurs que dans la Recherche définitive. Dans des pages longtemps inédites, on découvre que le Dr Cottard a été l’amant épisodique d’Odette ; on y trouve même le seul passage « hard » de Proust. Ses cahiers de brouillons — légués à prix d’or par M. Guérin — révèlent comment l’auteur constitue peu à peu les traits d’un personnage. Ainsi, dans l’ébauche, Odette apparaissait d’une beauté exceptionnelle, alors qu’elle provoque une réaction immédiate de rejet de la part de Swann. Proust suggère que « le désir peut naître non d’une attirance, mais d’une angoisse qui crée un besoin ». Ces notes sont éclairantes à maints égards : on saisit, par exemple, le sens profond de la petite phrase de Vinteuil ; on comprend mieux les nombreuses suppressions qui justifient le mot de Marcel Schwob selon lequel « Proust a su ménager les silences du récit » ; on retrouve des points communs entre les deux figures féminines en apparence les plus dissemblables, Odette et Oriane de Guermantes. « De telles études sont précieuses, dit M. M. Raimond en conclusion de son magistral exposé, quand elles permettent de saisir sur le vif les hésitations du romancier, quand il ne s’agit pas d’érudition morte, mais quand elles donnent accès à des significations. »



Lundi 12 décembre 1994,
La Guerre des Gaules de César et la conscience européenne
Peter WÜLFING, professeur à l’Université de Cologne et président du Colloquium didacticum.

Le conférencier a ouvert son propos par une réflexion très actuelle sur l’eurocentrisme et la culture occidentale dominante. Celle-ci s’est imposée avec véhémence, au prix de mutilations insoupçonnées. Cette suprématie, très dangereuse, et à laquelle correspond l’appauvrissement des espèces végétales et animales, s’est révélée dès l’Antiquité, et le Bellum Gallicum de César en porte témoignage. Ce livre a joué un grand rôle, car, à partir du XIXe siècle, dans tous les pays européens, il a servi de texte de base. Jusqu’à la fin du XVIIe siècle, le latin était la langue des relations internationales, du droit et le moyen de communication des hommes cultivés ; en 1700, la moitié des ouvrages publiés en Allemagne étaient en latin ; les "auteurs" étaient Térence, Cornélius Népos, Quinte-Curce pour les « jeunes », Cicéron, Tacite, Virgile, pour les aînés, César n’étant qu’un auteur militaire.

Au XIXe siècle, à l’époque où le latin devient une sorte de langue étrangère obligatoire, notamment dans les lycées allemands (que M. Wülfing qualifie d’« écluses de l’élite »), il a fallu faire un choix et César a été retenu pour des raisons essentiellement pédagogiques : un vocabulaire de 2000 mots environ, assimilable en trois ans, et une langue d’une grande clarté syntaxique. Il faut y ajouter des motivations plus subtiles : il s’agissait de contrebalancer la belle histoire grecque par des hauts faits romains ; les pays de l’Europe, et notamment France, Angleterre, Allemagne, Hollande, y trouvent une part de leur histoire ; de plus, à côté des légendes parfois scabreuses des poètes, la Guerre des Gaules peut être mise entre toutes les mains.

La première impression que laisse ce livre au lecteur, c’est qu’il s’agit d’un rapport de guerre fort bien fait et, en même temps, une oeuvre à la louange de son auteur. La réalité se révèle tout de même plus compliquée, nous suggère M. Wülfing, qui a étudié dans sa deuxième partie quelques images-clefs (quatre exactement) restées dans la mémoire de tous les latinistes.

D’abord « l’attaque » du texte : Gallia est omnis divisa in partes tres, Belgique, Aquitaine et Gaule proprement dite, image simple qu’on retrouve à la première page des albums d’Astérix. Ensuite la formule « his rebus cognitis », qui fait partie intégrante du récit, lequel se répète à l’envie : César décide, passe à l’action, mais pas avant de s’être informé par des sources diverses, révélant un système parfaitement organisé. L’expression incredibili celeritate, qui revient si souvent, dénote la rapidité d’intervention de César ou de ses troupes formées à une discipline sévère. Par exemple, dans un passage du Vème livre (la campagne d’hiver en Gaule belgique), le sujet du récit n’est pas la bataille, mais l’organisation de celle-ci et la « maîtrise de l’espace ». César fait la démonstration de sa célérité et de son efficacité. C’est là la supériorité sur les Gaulois, indisciplinés, avides, peu tenaces, véritable contre-image des Romains. Pour les lecteurs du XIXe siècle, César devient le représentant d’une culture fondée sur le génie militaire et civil ; dans le Bellum Gallicum se trouvait formulée une éthique rationalisée où ils se reconnaissaient facilement. Le quatrième « cliché » est connu de tous : César parle à la troisième personne. Rien de très singulier, dira-t-on, et c’est l’habitude dans les « commentaires ». Mais le Bellum Gallicum échappe au genre traditionnel, surtout parce qu’il fait preuve d’une réserve étonnante à l’égard du sentiment religieux. Cette méfiance vis-à-vis des signes divins chers aux historiographes latins a été bien accueillie au XIXe siècle. On a beaucoup discuté sur l’objectivité de César : elle est due en grande partie à la langue volontairement dépouillée. L’écrivain tourne le dos à la « performance rhétorique » et au style orné, de même qu’il se refuse à employer des termes trop techniques.

M. Wülfing rappelle en conclusion l’excursus célèbre du Bellum Gallicum sur les Gaulois : nos « ancêtres » auraient vécu dans des conditions insupportables, soumis aux factions et aux querelles interminables, au pouvoir illimité des druides, « dans l’ensemble peu fiables et peu compétents ». Il n’était donc pas pensable qu’un voisin aussi civilisé les laisse dans cet état, et une intervention devait résoudre tous les problèmes ! Un tel discours a beaucoup servi au siècle précédent… et continue à servir au nôtre. « Tout notre rationalisme européen, tout notre amoralisme sont présents dans César. »



Mercredi 18 janvier 1995
Les frontières dans le monde gréco-romain
Gérard LAUVERGEON, professeur honoraire de Première Supérieure au lycée Pothier.

Ce sujet, dit en préambule le conférencier, a été longtemps considéré comme mineur, et il a inspiré en France une certaine méfiance, la géopolitique passant pour un terrain mouvant. L’hypothèque est aujourd’hui levée, depuis les travaux de la revue Hérodote et les ouvrages d’Yves Lacoste : les frontières n’apparaissent plus comme des lignes d’affrontement, mais comme des lieux d’échange. Cet intérêt nouveau conduit à un réexamen des frontières des mondes de l’Antiquité.

Le premier volet de l’exposé a été consacré à la Grèce, où un très grand nombre de cités-états, de dimensions très petites, a multiplié les frontières. M. Lauvergeon nous fait remarquer que l’importance politique de celles-ci a été secondaire, la cité se définissant par une communauté humaine, mais que le territoire est choisi pour les ressources qu’il procure ou les protections qu’il assure. Les cités sont souvent séparées par des zones de confins, terres pauvres, espaces d’attribution incertaine, comme la limite entre Sparte et Argos, analogues aux « marches » du Moyen Age. La frontière linéaire ne s’est réellement imposée qu’au XVIIIe siècle, du fait de l’émergence de l’idée d’état-nation et de la naissance de la cartographie. A vrai dire, cette notion était déjà née en Grèce, à l’âge classique, au temps d’Hérodote et de Thucydide qui parlent des « bornes » de l’Attique, marquées par des statues d’Hermès, donc sacralisées par les dieux.

La conquête d’Alexandre va changer l’échelle du problème ; en allant du Granique à l’Indus, Alexandre a voulu explorer les limites du monde, rêvant d’un empire universel… et sans limites.

Ce rêve a été repris dans le monde romain, notamment par Jules César et par Auguste. Mais ce dernier, après le désastre des légions de Varus, a été rappelé aux réalités : Rome a dû admettre l’existence d’un monde non-romain, c’est-à-dire de frontières délimitées et stables. Sous Tibère, ce sont des frontières naturelles : Rhin, Danube, Euphrate. A partir de Vespasien, l’empire s’enfermera dans le fameux limes dont les restes demeurent visibles en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Roumanie et jusqu’en Syrie.

Cartes et photographies à l’appui, M. Lauvergeon a convié son auditoire à une promenade autour de l’empire du IIe siècle. Sur le Rhin ont été installés des camps (exemple Mayence) ou des colonies de vétérans — simple renforcement des frontières dites « naturelles ». Mais, à partir des années 60 ap. J.-C., les armées romaines ont franchi le fleuve et ont installé aux « Champs Décumates » (la vallée du Neckar) 380 km de défense, avec des tours de guet. On retrouve la même configuration sur le Danube, où des camps légionnaires surveillent les endroits stratégiques, comme à Ratisbonne et à Carnuntum, entre Vienne et Budapest. Un autre exemple de la protection des confins de l’Empire fut la création par Trajan d’une nouvelle province, la Dacie, qui fut, comme les Champs Décumates, abandonnée vers 270 par Aurélien.

Pour trouver l’exemple parfait de limes fermé, il faut aller en Grande-Bretagne, où le rempart d’Hadrien — qui s’étend sur 177 km — joua son rôle de gardien efficace pendant trois siècles. A l’opposé, on peut parler de « limes ouvert », ligne discontinue qui inclut de larges portions désertiques ; en Afrique, il fonctionne comme une sorte de « glacis de surveillance » avec un système de fortins avancés, où 30000 hommes suffisaient à assurer le contrôle d’une région immense. En Orient, on retrouve le même système en plus élaboré, avec des postes isolés reliés par une piste, la Strata Diocletiana. Là où le limes se trouvait dans une terre de vieille civilisation, Rome va utiliser des cités anciennes, comme Doura Europos, et ce qu’on appelle des « états-tampons », comme l’Arménie ou le royaume de Palmyre.

Ce limes, dit M. Lauvergeon en abordant sa conclusion, est loin d’avoir une unique fonction militaire : il assure la romanisation (ponctuelle comme en Bretagne, ou en profondeur comme en Gaule) ; il est également un lieu de pouvoir (par exemple, les légions du Danube ont imposé Septime Sévère). Cette frontière n’est pas non plus hermétique : elle joue un rôle de contact, d’échange ; l’exemple le plus probant reste le limes de la Germanie : il a été, sans aucun doute, mode de séparation, mais aussi de stabilisation, voire d’intégration et d’acculturation. Il a laissé comme héritage essentiel un vaste réseau urbain, de la Mer du Nord à la Mer Noire, avec son cortège de cités vivantes : Nimègue, Cologne, Bonn, Strasbourg, Bâle, Regensburg, Vienne, Budapest, Belgrade… le long de « fleuves qui réunissent plus qu’ils ne séparent », selon le mot de Fernand Braudel.



Vendredi 17 février 1995
Les écrivains sous l’Occupation
Géraldi LEROY, professeur à la faculté des Lettres d’Orléans, ancien directeur du Centre Charles-Péguy à Orléans.

D’emblée, le conférencier a limité « un sujet infini qui entre dans un débat toujours renaissant » et a fait remarquer que, contrairement à une idée reçue, entre l’Armistice et la Libération, la vie culturelle française a connu une grande activité, et notamment dans le domaine théâtral. La littérature a été beaucoup moins encadrée que la radio et les Allemands ont eu le soin « d’affecter un libéralisme culturel », ayant même autorisé ce que la censure de Vichy interdisait.

M. Leroy a exposé, dans une première partie, le contrôle de l’occupant vis-à-vis de l’édition. La division de la Propagande (Propaganda Abteilung) quadrillait le territoire partagé en six centres, avec quatre services, dont certains furent récupérés par l’ambassade d’Allemagne d’où émanait une censure : les « listes Otto » interdisaient les livres « capables d’empoisonner l’opinion », par exemple des auteurs classés d’extrême-droite comme Maurras, antifascistes comme Malraux ou juifs comme Julien Benda, Suarès ou B. Crémieux… Cette répression a été complétée par la « Convention sur la censure des livres » signée par les éditeurs français. Ceux-ci étaient tenus de remettre deux exemplaires de chaque parution, mais on leur laissait le soin de contrôler eux-mêmes le contenu. En réalité, ils ont fait plus que ce que leur demandaient les Allemands. Pour se faire bien voir, Grasset publie un livre élogieux pour Hitler ; Denoël et Stock publient les ouvrages des « collaborateurs » ; Gallimard fait très vite des concessions et met à la tête de la NRF Drieu la Rochelle ; ensuite il jouera sur les deux tableaux.

Et les écrivains ? La première période, immédiatement après la défaite, a montré un désarroi bien compréhensible chez de nombreux auteurs, d’Aragon à Gide. Mauriac ne voit comme solution que la fidélité au Maréchal. Il sera intéressant de voir par la suite comment ont réagi « ces guides de l’opinion » devant la censure, la répression en général et l’interdiction qui frappait les juifs. Les attitudes furent diverses : une infime minorité (Tzara, René Char, J. Guéhenno) a réagi par le silence ; au contraire, la majorité s’est soumise et a publié des ouvrages, parfois d’importance, que ce soit des « collabos » comme P. Morand ou des écrivains plutôt « de gauche » comme Desnos, Queneau, Ponge ou Paulhan ; il faut y ajouter les noms de Mauriac, Sartre, Simone de Beauvoir… et même Aragon et Elsa Triolet.

M. Leroy propose alors de regrouper les écrivains autour de deux pôles. D’une part les « opportunistes », de tradition anti-troisième République, symbole de décadence, et antisémite (avec virulence chez Céline, ou de manière plus diffuse comme chez Jouhandeau), avec des pacifistes convaincus comme Giono, ou des militants d’extrême-droite devenus des « ultra-collaborationistes » de Je suis partout. Il faut ajouter à cette catégorie les divers « abstentionnistes », indifférents à la politique, témoins Cocteau, Colette et Léautaud. En face, ceux qui ont résisté, pour des raisons politiques après 1941 (Aragon, puis Sartre), ceux qui se sont engagés effectivement (René Char, Malraux, André Chamson, Prévost, mort au Vercors. Il y a eu également une « lutte par la plume », comme en témoignent les revues nombreuses : Poètes casqués, Fontaine, Confluences, Les Cahiers du Rhône, puis Les Lettres françaises. Ces mouvements ont abouti à la fondation du "Comité National des Ecrivains".

G. Leroy conclut de manière quelque peu pessimiste en disant que l’attitude des écrivains français entre 1939 et 1944 n’a pas particulièrement tranché sur l’attitude du reste de la population. Il y a eu une minorité de « collabos » (dont le plus célèbre reste Robert Brasillach) et une majorité d’« attentistes ». Comment juger ? Les écrivains étaient-ils condamnables d’avoir fait preuve de réalisme en s’accommodant de la situation ? Le devoir moral les obligeait-il à ses taire, autant dit à ne pas exister ? A ce genre de questions, ils ont répondu en ordre dispersé. L’opinion publique — comme l’épuration — a été très sévère pour eux, parce qu’elle leur a attribué d’autorité un rôle de guides. M. Leroy constate avec objectivité — certains diront avec un ton désabusé, ayant souhaité qu’il s’engageât davantage — qu’il n’est pas sûr que les littérateurs soient qualifiés pour juger de la politique et que leur lucidité dépasse celle du simple citoyen…



Vendredi 17 mars 1995
Peintres et poètes à Pompéi
Philippe HEUZÉ, professeur de langue et littérature latine à l’Université de Nantes.

La peinture pompéienne, anonyme à une exception près, représente un héritage difficile à interpréter. Elle se prête cependant à une analyse typologique fondée sur des récurrences et l’on peut parler traditionnellement de quatre styles successifs. Selon d’éminents spécialistes, il s’agirait d’une production de masse, presque « mécanique », et il semble inutile de spéculer sur la signification de celle-ci ou sur sa dimension artistique. M. Heuzé est d’un avis opposé : il considère cette peinture, et en particulier dans les troisième et quatrième styles (c’est-à-dire en gros de 20 av. J.-C. jusqu’à 79 ap. J.-C., date de l’éruption), comme fortement imprégnée d’une culture et d’un goût esthétique très sûrs. En s’appuyant sur une vingtaine d’exemples, il a montré la parenté évidente entre cette production picturale, miraculeusement arrachée à la destruction, et la production poétique de l’époque augustéenne et du siècle suivant. Ces peintres inconnus avaient du talent et, de plus, ils savaient lire intelligemment les poètes.

M. Heuzé nous montra d’abord des témoins du deuxième style, en particulier une paroi entière peinte en trompe-l’oeil, la décoration devenant le sujet même de la peinture. A l’époque suivante apparaissent, sur ces panneaux, de véritables tableaux à sujets mythologiques. Ces tableaux ne relèvent ni de clichés, ni de poncifs ; ils sont en relation étroite avec des oeuvres littéraires et ont des sources précises : ainsi Narcisse nous renvoie aux Métamorphoses d’Ovide (lequel sera abondamment illustré), le Petit Amour maladroit à Anacréon, les Ménades surprises aux Bacchantes d’Euripide, les paysages dits « sacro-idylliques », très caractéristiques du troisième style pompéien, évoquent à la fois Théocrite et les Bucoliques de Virgile.

Les représentations de scènes historiques sont rares ; l’exemple le plus connu est celui de la bataille d’Issos ; il s’agit en réalité d’une mosaïque, la plus grande de Campanie, trouvée dans la maison du Faune, qui reproduit un tableau célèbre dans l’Antiquité, dû à un grand maître, sans doute Polygnote de Thasos. Cette superbe mosaïque, où le geste de renoncement de Darius répond au terrible regard d’Alexandre, a été composée avec quatre couleurs (blanc et noir, jaune et rouge). L’artiste pompéien a cherché à imiter la technique des maîtres grecs, attestée par les recherches de Pline l’Ancien, et en même temps à retrouver la saveur des épopées du passé.

M. Heuzé a ajouté d’autres exemples picturaux, représentant pour la plupart des scènes homériques, en les rapprochant des peintures romaines aujourd’hui au Vatican (les « Noces aldobrandines ») et en particulier le très beau tableau illustrant le début de l’Iliade.

Pour bien montrer la double ambition, esthétique et culturelle, de ces peintres campaniens du Ier siècle, notre conférencier insiste sur la dernière image, une des plus célèbres, et d’une extraordinaire fidélité à Virgile : Enée blessé au cours de son combat avec Turnus, appuyé sur son fils éploré, est soigné par Iapyx, tandis qu’à l’arrière-plan Vénus lui envoie le dictame salvateur…



Vendredi 7 avril 1995
Un grand écrivain grec du siècle des Antonins, Lucien de Samosate
Jacques BOMPAIRE, recteur honoraire, ancien professeur de langue et littérature grecques à la Sorbonne.

Le conférencier a d’abord retracé le cadre historique. Lucien, originaire de Samosate, capitale de la Syrie Commagène (aujourd’hui en pays kurde, administré par la Turquie) vit au siècle des Antonins, marqué par les deux grands règnes d’Hadrien et Marc-Aurèle. C’est une époque de grande prospérité, à l’apogée de la Pax Romana. Grecs et Orientaux se sentent tout à fait romains, mais ils écrivent en grec. C’est le cas de Lucien, dont la langue originelle est l’araméen ; c’est le cas de Galien, le médecin de Pergame, des historiens Appien et Plutarque, de l’orateur Maxime de Tyr, du romancier Longus de Lesbos, des philosophes Epictète et Arrien.

Avec Aélius Aristide et Hérode Atticus, Lucien est un des représentants les plus caractéristiques de la « seconde sophistique ». Ces nouveaux sophistes étaient en réalité des professeurs de rhétorique et des conférenciers, souvent itinérants et toujours très populaires. Lucien fit des tournées dans le monde romain, en Gaule (sans doute à Bordeaux), et s’installa vers 150 à Athènes où il fréquenta les philosophes. On le retrouve en Orient, puis en Egypte où il occupa un poste de fonctionnaire à la Préfecture. Il mourut vraisemblablement à Athènes vers 190.

Lucien reste un bel exemple d’intellectuel curieux, épris de liberté, et qui a circulé librement toute sa vie dans l’Empire. Ce grand voyageur est resté fidèle à la culture classique, celle qui forma les Platon et les Thucydide. Son oeuvre est fort variée. On lui connaît des diatribes, des épigrammes, une tragédie parodique, des ouvrages de rhétorique pure, comme les Controversiae de Sénèque, un livre de critique littéraire (Sur la manière d’écrire l’histoire), des récits fantastiques (ou du genre Ménippée), un Eloge de la mouche, admiré par Erasme. Mais ce qui a fait sa gloire, ce sont les Dialogues (Dialogues des Morts, Dialogues des Dieux, Dialogues des Marins, Dialogues des Courtisanes). Lucien a transformé le dialogue platonicien en le mêlant à la satire et à la parodie ; certains ne sont pas indignes de leur modèle, comme l’Hermotime ; d’autres sont nettement plus burlesques, comme le Banquet ou l’Anacharsis (du nom de son héros, le Scythe qui préfigure le bon sauvage). M. Bompaire insiste sur un aspect peu connu de Lucien : l’oeuvre à mi-chemin entre le conte et la nouvelle, à laquelle se rattachent le Coq, le Navire, le Toxaris (un recueil de dix nouvelles sur l’amitié), le Philopseudès (où l’on trouve pour la première fois le thème de l’apprenti sorcier), l’Ane, roman picaresque à mettre en parallèle avec l’Ane d’Or d’Apulée.

M. Bompaire fait ensuite le point sur les aspects philosophique, religieux et littéraire de l’oeuvre du rhéteur syrien. Celui-ci n’est pas senti comme un véritable philosophe, juste retour des choses pour lui qui en a dit tant de mal, surtout des Stoïciens. En réalité, il admire sincèrement Epicure, qu’il qualifie de « libérateur de la pensée » (dans l’éloge qu’il adresse à Celse). Il attaque également la religion officielle et les cultes orientaux. De ce fait, il sera considéré plus tard comme un allié des chrétiens, mais c’est là une rencontre fortuite. Du point de vue littéraire, on a toujours loué son atticisme ; or ce terme s’applique davantage à sa culture artistique ; certaines de ses descriptions rivalisent avec la peinture.

M. Bompaire a choisi pour conclure un florilège de Lucien, tour à tour poétique, charmant, ironique, caustique… et toujours étonnamment moderne. On l’a maintes fois comparé à Voltaire, mais c’est un parallèle un peu superficiel, car Lucien ne construit rien, n’a pas de message à transmettre. Il reste un cynique, adepte de la parrêsia, de la liberté de langage, en somme un héritier d’Aristophane.



Lundi 6 novembre 1995
Ronsard et Cassandre
Jean NIVET, vice-président de la section orléanaise

Ce sujet, d’apparence banale, a révélé un problème qui donna lieu à des controverses du vivant même du poète et qui se sont ranimées par la publication de la nouvelle édition des Oeuvres dans la collection de la Pléiade. Les figures féminines des Amours et des Sonnets appartiennent-elles aux conventions littéraires ou sont-elles bien vivantes ? et dans quelle mesure cette poésie est-elle autobiographique ? A cette double interrogation sur la place tenue dans l’oeuvre par Cassandre et sur le rôle qu’elle a joué dans la vie du poète, Jean Nivet a répondu par une enquête menée par étapes, comme s’il s’agissait d’une intrigue policière, pour notre curiosité et surtout pour notre plaisir.

Ronsard s’est toujours déclaré amant de Cassandre, du premier au dernier poème. Alors qu’il vient de terminer les Odes pindariques, en 1550, il se met à pétrarquiser et à chanter les beautés de Cassandre. Les lecteurs du temps ont cru qu’il s’agissait d’« amours contrefaites » et que le nom de la dame faisait seulement écho à Troie. Au XVIIe siècle, on pensa à un personnage réel ; mais il fallut attendre le XIXe siècle pour que l’anonymat disparût : il s’agissait de la fille de Bernard Salviati, seigneur de Talcy, laquelle épousa Jean de Peigné, seigneur de Pray (dont Alfred de Musset descend en ligne directe). Comme Du Bellay pour son Olive, Ronsard avait conservé le vrai nom de sa dame, « ce beau nom de Cassandre » auquel il s’était d’abord attaché.

Mais Ronsard n’était-il pas tombé amoureux de la dame elle-même ? Certes, les premiers poèmes sont trop chargés d’artifices pour paraître sincères. En revanche, le portrait de Cassandre échappe aux stéréotypes, avec ses caractéristiques physiques fortement individualisées ; de plus, les précisions chronologiques (la fameuse rencontre du 21 avril 1545 au château de Blois) et les précisions géographiques renvoient à une réalité vécue, dans un terroir limité autour de Vendôme. Cassandre apparaît donc comme une figure bien vivante.

Se pose alors le problème de la nature de ses relations avec le poète : s’agissait-il d’une « complicité littéraire », d’un badinage amoureux ou d’un véritable amour ? C’est là le point de départ d’un long débat entre les ronsardiens persuadés de l’existence d’une authentique passion et les tenants d’une simple fiction littéraire. Le conférencier a donc consacré la deuxième partie de son exposé à ce qu’il appelle « les palinodies de la critique ».

Au début du XXe siècle, Paul Laumonier dans sa thèse Ronsard poète lyrique — relayé par Henri Longnon et Roger Sorg, puis par des érudits locaux vers 1930 — invite à lire les Amours comme un journal des liaisons du poète. Cette lecture biographique et réductrice a suscité, après 1950, les réactions d’universitaires comme Raymond Lebègue et Gilbert Gadoffre, affirmant que ces amours sont « plus littéraires que senties, fidèles aux conventions de l’amour courtois ». Leur volonté d’insister systématiquement sur les sources littéraires des poèmes a engendré une autre réaction, vingt ans plus tard, l’ouvrage de Michel Dassonville réhabilitant « l’apport de l’expérience vécue ». Certains commentateurs, tel François Hallopeau, propriétaire de la Possonnière, allèrent plus loin, accréditant un véritable roman des amours de Ronsard et de Cassandre. Cette exploitation romanesque abusive jeta le discrédit sur le « biographisme » et la mode actuelle est de distinguer catégoriquement le Ronsard poète, imitateur des latins, néo-latins et italianisants, de l’amant qu’éventuellement il fut.

Ces attitudes contradictoires ont une explication simple : il y a, en réalité, deux Cassandres. La première, celle que l’on découvre dans la succession des éditions originales antérieures à 1560, est le produit d’un Ronsard lyrique qui exprimait les émotions que lui donnaient sa vie personnelle et ses lectures ; l’autre, celle que présente l’édition de 1584, est un personnage poétique reconstitué à partir de poèmes hétérogènes. C’est cette dernière que nos contemporains connaissent le plus souvent, mais ce n’est certes pas la plus intéressante.

Aussi Jean Nivet nous invite-t-il à redécouvrir, à l’aide de l’édition Laumonier, le vrai visage de l’inspiratrice, changeant au cours du temps et selon les « intermittences du coeur ». On trouve d’abord une Cassandre pleine de sensualité, puis, en 1552, une Casandre assagie mais toujours familière. Elle devient ensuite la femme que l’on invite à « cueillir les roses de la vie ». A partir de 1554, une certaine nostalgie se fait sentir, puis des plaintes de son indifférence. Dans le recueil suivant, Ronsard se console avec Marie de Bourgueil et semble avoir définitivement rompu. Cette relecture des Amours nous a persuadés aisément que ce personnage n’était en aucune façon une femme désincarnée et que Ronsard ne jouait pas le rôle d’un Pétrarque transi. Au contraire, le pétrarquisme du poète est souvent parodique, ou détourné vers un érotisme parfois troublant.

D’ailleurs Cassandre compte encore pour lui, bien au-delà de sa « rupture » de 1565. Chaque fois que Ronsard réédite ses oeuvres, il reprend ses poèmes, les corrige et, de ce fait, opère un retour sur son passé. Pour cette raison, entre autres, on peut dire que Ronsard n’a jamais cessé de vivre avec la pensée de Cassandre et même lorsqu’il chantait, dans des poèmes de commande, d’autres dames. Son oeuvre trouve une plus grande unité et une plus grande richesse si l’on admet que le souvenir de son amante y est toujours présent, par exemple dans deux sonnets évoquant la vieillesse (publiés seulement en 1587), où l’émotion est garante de la sincérité.

Sans doute, conclut J. Nivet, Cassandre a pu n’être au départ qu’un prétexte à des exercices poétiques ; mais le jeu a très vite cessé. Cet amour, qui est resté sans doute inachevé, a été pour lui une chance : l’amant s’est donné par l’écriture l’ivresse d’une passion fictive. Ainsi Cassandre est devenue pour toujours une héroïne littéraire.



Vendredi 15 décembre 1995
A la découverte des orgues du Loiret
Pierre BERNIER, ancien président de l’Association régionale des Amis de l’Orgue, et François-Henri HOUBART, professeur au Conservatoire d’Orléans et titulaire de l’orgue de l’église de la Madeleine à Paris.

Les conférenciers s’étaient fixé trois objectifs : inventorier la richesse du patrimoine organistique de notre région, montrer l’évolution de l’orgue en tant qu’instrument à partir du XVIe siècle et faire entendre des extraits de divers morceaux pour orgue, du XVIIe siècle à nos jours. Les tâches ont été partagées : M. Bernier s’est chargé surtout du premier point, avec diapositives à l’appui, tandis que M. Houbart a assuré la partie plus proprement technique, ainsi que les commentaires musicaux. L’attention de l’auditeur — en même temps spectateur — ne pouvait faiblir, car la conférence de deux heures était présentée sous la forme de neuf séquences relativement courtes, autour d’un thème, avec, à chaque fois, une ou plusieurs photographies et un extrait musical.

Il est bien sûr impossible de faire un compte rendu linéaire de cette causerie en duo, d’une richesse foisonnante, avec d’heureux intermèdes pour mélomanes, comme cet extrait de la Suite du 1er ton de Clérambault, du début du XVIIIe siècle, sur l’orgue de Saint-Salomon de Pithiviers, ou ce 1er mouvement du Concerto pour violon en la mineur de Vivaldi retranscrit par J.-S. Bach, ou encore la Toccata médiévale d’Edouard Mignan, Grand Prix de Rome et organiste de Saint-Paterne à Orléans.

La Région Centre possède un riche patrimoine de 261 instruments (88 dans le Loiret). Le plus ancien, celui de Lorris, « en nid d’hirondelle », date de 1501.

Si l’orgue existe depuis le haut Moyen Age (au Xe siècle, l’abbatiale de Fleury en possédait un), c’est seulement à partir du XVIe siècle qu’il a commencé à se répandre, et son « âge d’or » se situe au XIXe siècle, alors que s’installent dans notre région un assez grand nombre de facteurs d’orgue, dont le plus connu se nomme Jean-Baptiste Isnard. L’instrument le plus curieux, un orgue à cylindre, se trouve dans un petit village du Gâtinais, Courtemaux ; il fonctionnait sans organiste, à la manière des pianos mécaniques.

L’inventaire mené depuis 1990 a permis, dit M. Bernier, non seulement d’attirer l’attention sur des orgues méconnues, comme à Briare, mais de faire prendre conscience aux communes de leurs richesses, souvent mal entretenues, ou dans un état de délabrement total, comme à la Chapelle-Vieille de Saran.

Les illustrations nous ont permis de faire une jolie promenade dans les églises du Loiret, de distinguer l’orgue de tribune de l’orgue de choeur (Notre-Dame de Beaugency possède les deux, signées de noms célèbres, J.-B. Stolz et Cavaillé-Coll), de remarquer l’influence de la mode sur l’habillage des orgues, ce qui permet de les classer au premier coup d’oeil.
M. Houbart a montré, avec enregistrements à l’appui, la variété des registres de ces instruments qui ne se prêtent pas à tous les styles de musique : « On ne joue pas, dit-il, du César Franck — qui commença sa carrière en 1845 à Orléans — sur un orgue du XVIIIe de style allemand ».

La dernière partie de son intervention a été consacrée aux nombreuses et récentes restaurations de quelques orgues de notre région, faites par des artisans scrupuleux comme Boisseaux (à Chécy, Sully et Châteauneuf), Koenig (à Beaugency), Fossart (à Bellegarde et, tout récemment, à Saint-André de Fleury, dont l’orgue restauré a été inauguré par Marie-Claire Alain) et J.-F. Dupont (qui a refait l’orgue du Conservatoire d’Orléans dans la salle voûtée du “Saloir”).



Jeudi 8 février 1996
Jean Giono ou le goût du bonheur
Sylvie DURBET-GIONO, fille de Jean Giono

D’emblée, la fille de Jean Giono a limité son dessein, en toute modestie : ce n’est pas l’écrivain, depuis longtemps étudié et savamment commenté, mais le père, dans son cadre familial et quotidien, qu’elle a évoqué, cet homme « totalement, égoïstement heureux ».

Il a d’abord été question des origines. L’aïeul est né en 1795 — c’est-à-dire cent ans exactement avant l’écrivain — dans un village italien du Val Chiusella, près d’Ivrea ; gendarme du roi de Piémont-Sardaigne, il s’est enfui en France à cause de ses relations avec les Carbonari. On le retrouve plus tard à la Légion étrangère, en Afrique, puis en Provence où il fait souche. Son fils Jean-Antoine, cordonnier itinérant, se fixe sur le tard à Manosque, où il épouse une repasseuse d’origine picarde. De l’union inattendue entre la catholique, autoritaire et travailleuse, et le romantique anarchiste va naître Jean Giono. De sa mère il hérite son oeil bleu et son teint clair, de son père quelques traits caractéristiques comme l’inaptitude aux affaires, le penchant pour l’affabulation, mais aussi la générosité (« une générosité hémorragique »), ainsi que la passion de l’ouvrage bien fait.

Son goût du bonheur n’a bien sûr rien à voir avec l’aisance : son enfance et son adolescence furent pauvres. Après un bref passage au collège, sans éclat, il entra à seize ans dans le monde du travail, heureux de son emploi modeste au Comptoir d’Escompte, heureux de lire Homère et Virgile au flanc des collines plantées d’antiques oliviers, heureux de griffonner des pages en toute innocence, car il n’avait jamais imaginé, au départ, selon sa fille, qu’il serait un écrivain connu, vivant de sa plume : il écrivait égoïstement pour lui-même.

C’est à la rencontre avec le peintre et graveur Lucien Jacques — « l’ami qu’il attendait » — que l’on doit son entrée en littérature, une entrée remarquée puisqu’il s’agissait de Colline. Sylvie Giono raconte avec humour la première « montée à Paris » de son père, la longue attente chez l’éditeur Grasset. Elle évoque ensuite la carrière qui commence avec l’installation à la maison de Paraïs, le succès du « Giono première manière », l’expérience du Contadour, « où l’on refaisait le monde entre deux discours pacifistes ». Puis ce furent les heures noires : l’emprisonnement en 1939 pour défaitisme, la déception devant les abandons et surtout les neuf mois d’incarcération à Saint-Vincent-des-Forts au lendemain de la Libération, sa réputation imméritée de « collabo » (qu’on lise à ce sujet la mise au point définitive de Pierre Citron) et sa « vengeance littéraire » du Hussard, qui s’est traduite par la description réaliste du choléra où tous les Manosquins meurent de vilaine façon.

La conférencière parla ensuite de pouvoir d’imagination de Giono, de l’invention de ses personnages, comme l’apparition dans les rues de Marseille d’Angelo, « un épi d’or sur son cheval noir », ou de ses merveilleux « voyages immobiles ». Son bonheur, en dehors de l’amour sensuel de la vie, c’est avant tout le bonheur d’écrire. Le travail littéraire représente sa joie d’exister, son état de grâce. Après la publication de l’Iris de Suse, il s’est éteint, parce qu’il n’avait plus la possibilité d’écrire.



Lundi 11 mars 1996
Le métier d’astrologue à Rome
Françoise GURY, chargée de recherche au C.N.R.S.

L’astrologue, omniprésent dans l’Antiquité, est une figure ambiguë ; il peut obtenir richesses, considération et pouvoir, mais sa puissance en fait un homme dangereux. En général, il n’a pas bonne presse et la profession est encombrée d’aventuriers, de charlatans et d’escrocs, comme Regulus, le captateur le testaments épinglé par Pline le Jeune. Certains ont acquis leur réputation auprès des empereurs, comme Ptolémée, le mentor d’Othon, ou le fameux Thrasylle invité par Tibère. Leur art est assez mal connu, car les témoignages des écrivains (Lucain, Properce, Ovide notamment) sont seulement allusifs ; cependant, tous se moquent de leur faconde ou de leur jargon.

« Il est difficile de classer les astrologues à Rome, dit Mme Gury, car ils forment un goupe très hétérogène : ceux qu’on appelle communément les Chaldéens viennent de tous les coins de l’Empire ». On peut bien sûr les ranger en deux grandes catégories : les astrologues « de plein air » et les praticiens « à huis clos ». Les premiers, comme ce Diophane que met en scène Apulée, racolent sur la voie publique, fournissant des amulettes, des talismans, des tablettes de défixion. Les seconds, astrologues prudents et discrets, se rendent à domicile ; ils consultent même, comme nos voyantes, par correspondance. Certains ont avec eux une « équipe technique », pour satisfaire une belle clientèle ; ils sont parfois pensionnés à l’année par leurs consultants. Du fait de leur familiarité avec les puissants du régime, ils ont passé pour conspirateurs.

La conférencière a ensuite étudié les différentes stratégies des astrologues. Ceux-ci peuvent inquiéter le client — tel Horus qui accoste Properce au forum en lui annonçant une foule de malheurs — ou au contraire le rassurer en lui prédisant ce qu’il désire entendre ; les uns affichent une conduite vertueuse, d’autres étalent le luxe de la réussite, d’autres mènent une existence errante. D’une manière générale, on peut dire que « la crédulité constitue le fonds de commerce de l’astrologie ». Mais la concurrence est souvent rude entre devins de toutes sortes, les nécromants et les oracles. Les astrologues sont aussi un peu médecins, ils prescrivent des régimes alimentaires et vendent des herbes ou des drogues ; ils sont également magiciens et les empereurs font appel à leurs services, comme Marc-Aurèle pour guérir sa femme Faustine d’une funeste passion. Les plus méfiants ne se fient pas à la flatteuse réputation de ces « mages » ; ainsi Tibère fit passer un « examen probatoire » à la Villa Jovis au célèbre Thrasylle. Ce dernier sauva sa vie en jouant la comédie, mais grâce à des qualités sans rapport avec la connaissance des astres…

La dernière partie de l’exposé a montré la difficulté que l’on a aujourd’hui à définir la science astrologique des Romains, qui perdura au Moyen Age. L’un de leurs astrologues, Firmicus Maternus, reconnaît que l’astrologie se fonde sur la « connaissance de l’âme humaine grâce au jugement personnel » (autrement dit la psychologie). Elle se nourrit des émotions, des passions, même des moindres rumeurs ; elle repose aussi sur son ancienneté, souvent sur une vaste culture. Elle frappe surtout l’imagination : la prédiction de l’avenir a besoin d’un lieu particulier, d’un décorum concourant à inspirer le respect, en somme d’une mise en scène. Les astrologues de renom, conclut Mme Gury, ont consciemment usé de la révélation théâtralisée et ont exercé un pouvoir exorbitant, en dépit de 1a condamnation unanime des historiens et écrivains latins. Les astrologues sont-ils des imposteurs ? Le débat reste ouvert. « Entre science et charlatanisme, ils apparaissent surtout comme détenteurs d’un savoir-faire ». Mais ils ont été destinés a une postérité littéraire : l’astrologue fait figure d’âme damnée au service du Mal.



Jeudi 25 avril 1996
Cinéma et roman, l’exemple du Colonel Chabert
Yves ANGELO, metteur en scène.

La conférence s’est déroulée en deux temps : le premier consacré à une étude générale des rapports entre la littérature et l’art cinématographique, le second point — axé sur l’exemple du film Le Colonel Chabert, d’après Balzac, que notre conférencier a réalisé en 1993 — a été suivi d’un échange assez long avec le public.

Yves Angelo a rappelé d’abord la primauté de l’écrit (« au commencement était le texte, même sous la forme d’un synopsis très concis ») et en particilier de l’oeuvre littéraire, puisque neuf films sur dix proviennent d’une adaptation. Les rapports entre cinéma et roman sont évidents, que ce soit de ressemblance ou de différence. Ainsi, devant l’écran, on partage une émotion collective, alors que la lecture demande un acte personnel et solitaire où la part d’imaginaire se révèle bien plus intensément. Le cinéma se nourrit de l’éphémère et du mouvement, tandis que la littérature s’enracine et s’enrichit dans la durée. L’oeuvre écrite garde toujours sa supériorité, du fait que le lecteur se fait sa propre image du décor et des personnages ; le cinéma nous confine dans des lieux, propose une action et impose un regard. Mais cinéma et roman devraient se rejoindre, non dans une représentation du réel et de 1a vie dans sa superficialité — ce qui est hélas le cas le plus fréquent — mais dans 1a recherche d’une réflexion profonde et intime. C’est dans ce sens que ces arts peuvent être complémentaires. Yves Angelo en profite pour indiquer des voies : l’adaptateur récupère une part de liberté en suggérant des sensations, même ténues, voire impalpables, tâche difficile puisque les images de la caméra possèdent un fort coefficient de réalité ; il faut, dit-il, « faire un sort à la sacro-sainte fidélité du film qui voudrait suivre le roman pas à pas ». Il faut provoquer chez le spectateur quelque chose de comparable à l’impression qu’il a eue pendant la lecture. Le respect de ce principe rend la traduction cinématographique d’oeuvres comme A la Recherche du Temps perdu à peu près impossible : dans ce cas le film n’est qu’une simple et plate illustration. Le but du cinéma est de provoquer notre imaginaire et de nous ramener à l’intérieur de nous-même ; en quelque sorte, il a atteint sa fonction lorsqu’il nous tend un miroir.

Y. Angelo a abordé son second point : pourquoi avoir adapté Le Colonel Chabert ? Ce roman ne fait pas partie, à ses yeux, des grands romans balzaciens, que la perfection rend intouchables. Le Colonel Chabert est une longue nouvelle, apparemment simple, et qui, par sa mouvance et sa fragilité, permet plusieurs lectures, ou des éclairages différents, autrement dit, « une appropriation ». Ce qui a intéressé notre metteur en scène, c’est la possibilité d’enrichir le récit en se servant de l’oeuvre tout entière de Balzac, et y souligner, sans changer l’approche historique, les éléments propres à toucher le spectateur moderne. Il insista ensuite sur la transformation qu’il a fait subir au héros, en partie à cause du choix de son interprète : le roman montre un être maltraité par la vie, usé, fini, alors que le Chabert du film a encore beaucoup de santé et d’appétit. Ce changement donne, selon lui, plus de profondeur au personnage : puisque celui-ci reste capable de profiter de la vie, son renoncement prend alors une plus grande valeur.

Ce dernier propos a servi de transition vers une ample discussion sur des sujets variés : une comparaison avec la « version » de 1942, un parallèle entre la fin du roman et celle du film de 1993, laissant, selon son réalisateur, une « ouverture plus large », un échange de vues sur la composition, en particulier le rapport entre les morts du champ de bataille et les « morts métaphoriques » de l’étude de Me Derville où s’entassent les dossiers de succession, rapport que souligne du même coup l’opposition entre les grands espaces épiques, colorés, et le monde clos, monochrome du notaire qui collectionne les drames humains. Yves Angelo a tenté également de réhabiliter le film historique, qui met en scène une aventure finalement intemporelle ; paradoxalement, en projetant l’événement dans le passé, la résonance de l’actualité s’en trouve accentuée. Le revenant de la tuerie d’Eylau se montre, tout compte fait, plus proche de nous que le rescapé de l’enfer du Viet-Nam…



Lundi 20 mai 1996
Littérature et médecine en France à l’époque classique
Pierre NAUDIN, professeur à la Faculté des Lettres d’Orléans.

D’emblée, M. Naudin limita son sujet : il ne s’agit pas des médecins en tant que personnages littéraires, ni des médecins écrivains (ils furent en général bien obscurs, sauf peut-être La Mettrie au XVIIIème siècle). Content de piquer notre curiosité, le conférencier nous invita à feuilleter — en imagination — les 1500 pages d’un bel in-folio de 1631, soit la seconde édition de l’oeuvre de Nicolas-Abraham de la Framboisière, composée de quatre traités : la principauté, le gouvernement, les lois, les ordonnances. On pourrait aussitôt penser qu’il s’agit d’un ouvrage juridique. Or il s’agit bien de médecine et Monsieur de la Framboisière fut un clinicien de valeur, comptant parmi ses patients le jeune roi Louis XIII et l’archevêque de Reims. Ses observationss médicales méritent l’intérêt, compte tenu des connaissances du temps, surtout dans le domaine de la diététique (les vins d’Orléans, dit-il, sont caractérisés par leur force et leur bonté et profitent à l’estomac ; ils ont, en outre, une saveur de… framboise).

Pour retrouver la littérature, un détour s’avère nécessaire par la politique, ou plus exactement par le politique… Car il ne faut pas méconnaître le rôle dévolu par la société au médecin : celui-ci remplit une fonction proprement politique ; il préside au gouvernement des corps et de la vie humaine ; il est donc l’auxiliaire du Roi… et même de Dieu, car il perpétue à sa manière la création divine. De telles conceptions seront partagées pendant l’âge classique et une bonne moitié du XVIIIème siècle, comme en témoigne le livre de Louis de Santeul paru en 1739, Des propriétés de la médecine par rapport à la vie civile. M. Naudin n’a pas résisté au plaisir des devinettes en nous faisant le portrait d’un autre grand médecin de l’époque, spécialiste des fièvres, qui connut une vogue étonnante, considéré par ses pairs comme « réformateur, dynamique, ambitieux et un peu brouillon » : cette sommité médicale se nommait Pierre Chirac !

La question primordiale fut alors posée : le discours médical, déjà caractérisé au Grand Siècle par sa technicité, appartient-il à la littérature ? La réponse positive ne fait guère de doute, surtout si l’on en croit les dernière pages de l’oeuvre de La Framboisière, toutes empreintes de rhétorique. M. Naudin se propose de mettre au jour les présupposés idéologiques de ces écrits médicaux, dont le dernier témoignage serait les Mélanges de physique et de morale du docteur Louis de la Caze (1763) où l’auteur compare le « corps animal » au corps politique. Cette assimilation entre le corps social et le corps biologique visant à légitimer le régime monarchique, le seul conforme aux lois naturelles, est évidemment fort contestable ; cette confusion réapparaîtra au XIXème siècle avec le darwinime social.

Cela dit, la médecine entretient parfois de bons rapports avec la littérature et peut même lui apporter quelques lumières. M. Naudin prend comme exemple le personnage de Panurge, intelligent et plein de ressources, mais au comportement déroutant. Serait-ce un pur produit de la fantaisie rabelaisienne ? La clef se trouverait plutôt au chapitre 7 de l’Introduction à la chirurgie du très célèbre Ambroise Paré : portrait du mélancolique, selon la théorie non moins célèbre des humeurs. Cette grille hippocratique s’applique très bien aux personnages de Molière, à condition d’y apporter les nuances… médicales (Alceste serait en réalité « un colérique devenu atrabilaire par adustion »).

Après avoir montré d’autres exemples de l’apport de la médecine dans l’approche des textes littéraires, notre conférencier conclut malicieusement par une boutade : « Littérature et médecine ont formé de tout temps un couple indissociable ; la littérature est à la fois une maladie (incurable) et une médecine efficace, puisqu’elle rend (parfois) immortel ».



Mercredi 16 octobre 1996
Alain-René Lesage, un classique méconnu
Geneviève DADOU, professeur honoraire de Première supérieure au lycée Pothier d’Orléans, trésorière de la section orléanaise.

Le romancier Alain-René Lesage a eu un joli succès avec Gil Blas de Santillane, succès qui s’est prolongé jusqu’au XIXe siècle. Il est, depuis, entré au purgatoire. L’homme de théâtre, après le demi-échec de Turcaret, n’a plus écrit que pour les tréteaux de la Foire. Il y a un signe qui ne trompe pas : de nos jours on n’édite plus ses oeuvres, aucune étude ne lui est consacrée. Aussi notre conférencière a-t-elle entrepris de réhabiliter ce Breton de Sarzeau, d’abord en nous montrant, à l’aide d’images, sa maison, son clos, son terroir — qu’on appelait alors l’« île » de Rhuys — puis en évoquant son enfance dans une famille bourgeoise, honorable et aisée, son éducation, après la mort prématurée de ses parents, chez les Jésuites de Vannes et son départ pour la capitale. Ses compatriotes lui ont dressé une statue sur le port où il ne reviendra jamais. Il ne retrouvera la mer que dans sa vieillesse, à Boulogne, près de l’un de ses fils. En réalité il l’a déjà retrouvée dans un de ses derniers ouvrages, trop oublié, Les Aventures de M. Robert Chevalier, dit de Beauchêne, capitaine de flibustiers dans la Nouvelle-France, un livre qui apporte à la fois le vent marin et l’exotisme.

Lesage, à vingt ans, après quelques études de droit, se lance dans l’aventure littéraire. Il tombe en pleine querelle des Anciens et des Modernes ; il admire La Bruyère, et, résolument, prend le parti des Classiques. Classique, il le restera en dépit de ses fictions espagnoles. En effet, à première vue, on pourrait penser que l’oeuvre romanesque de l’auteur tourne le dos au classicisme français, que celui-ci a exploité à fond le filon hispanique, très à la mode entre 1700 et 1715, qu’il s’est contenté de profiter de la vogue de Luiz de Guévara en adaptant le Diable boiteux, de chic, sans jamais avoir vu l’Espagne. En réalité, encore une fois, Lesage suit les préceptes de l’école de Boileau concernant l’imitation, avouant dans sa préface qu’il a fait un ouvrage nouveau avec la matière de son devancier. Ses personnages à l’habit castillan sont bien français ; les contemporains ne s’y sont pas trompés en livrant des clefs comme pour les Caractères. Mme Dadou pense qu’on peut même aller plus loin et trouver, surtout dans le Gil Blas, sous l’impassibilité du récit, des pensées intimes que l’on doit décrypter. Le personnage central, ce picaro policé, cultivé, humaniste, ne serait-il pas un double d’Alain-René Lesage ?

La dernière partie de la causerie a été consacrée à la destinée de l’oeuvre et à son influence. Montesquieu reprend dans les Lettres Persanes la galerie de portraits commencée dans le Diable boiteux et dans la première édition de Gil Blas. Ce qu’on sait moins, c’est que, dans Le Chevalier de Beauchêne, Lesage a déjà esquissé le personnage du bon sauvage qu’on retrouvera dans l’Ingénu et, plus tard, dans Atala. Le Figaro de Beaumarchais empruntera des traits à Crispin, à Frontin et, une fois de plus, à Gil Blas, « impatient, libre, conscient de sa valeur, qualités que l’on retrouve dans le caractère breton ».

Lesage, conclut Mme Dadou, n’est sans doute pas un auteur de premier plan, ni un précurseur, ni un créateur. Il représente une sorte de perfection classique avec la marque du XVIIIe siècle. Il annonce Voltaire, non par ses idées, ni par son audace, mais par la qualité de sa prose légère, claire et allègre, et peut-être aussi par son regard malicieux et sans complaisance.



Jeudi 7 novembre 1996
Vie et mort des esclaves en Grèce et à Rome
Jean-Claude CARRIÈRE, professeur à l’Université de Besançon.

Le conférencier a insisté dans sa première partie sur les réflexions générales qu’a suscitées l’esclavage. Celui-ci remonte aux civilisations les plus anciennes, Sumer par exemple, et les Anciens ont toujours voulu justifier cet usage en toute bonne conscience, même les chrétiens comme saint Paul et saint Augustin (qui trouveront un écho au XVIIe siècle, chez Bossuet entre autres). Or nous avons du mal à admettre que nos maîtres et nos modèles étaient « d’horribles esclavagistes ».

Chez les Grecs, comme chez les Latins, l’esclave est un instrument, un bien que l’on peut louer ou vendre, « un outil animé de l’économie », selon Aristote. IL appartient à un groupe qui s’oppose à celui des hommes libres, mais ne constitue pas une classe au sens social ou économique, comme l’ont cru les marxistes. L’esclavage apparaît comme un phénomène naturel, sans aucun préjugé racial. Le maître a tous les droits sur l’esclave qui, lui, n’en a aucun et ne possède ni personnalité civile, ni morale. Il n’est protégé qu’en tant que bien et un certain contrôle s’exerce sur les propriétaires, à Athènes et à Rome, notamment avec la lex Petronia. Les actes de cruauté sont condamnés, mais la violence physique est admise sans discussion. Considérés comme moyens de production, les esclaves obéissent à la loi de la rentabilité, car ils coûtent de plus en plus cher ; rien d’étonnant à ce que Caton l’Ancien conseille de vendre « le vieux serviteur comme la vieille ferraille ».Ils proviennent de sources intérieures (comme l’élevage à la maison, long et onéreux, où l’on a favorisé les croisements eugéniques que pratiqueront les Américains sudistes au XIXe siècle) ou, le plus souvent, extérieures, c’est-à-dire la piraterie — quasi institutionnelle comme en Crète — et la guerre (César aurait mis en esclavage un million de Gaulois).

Dans la seconde partie de son exposé, M. J.-Cl. Carrière a rappelé quelques jalons historiques.

En Grèce, à l’époque homérique, période de chevalerie guerrière, le rapt est courant, mais le nombre des esclaves est relativement peu élevé dans chaque famille (Ulysse n’en avait que quinze à Ithaque). La Grèce classique révèle un monde différent : on compte 80.000 esclaves, dans l’Athènes de Périclès, en majorité importés, dont le prix moyen est de 170 drachmes (3400 F actuels environ) ; ils exercent les métiers les plus divers : ouvriers agricoles, artisans, mais aussi secrétaires, médecins, sans oublier les femmes servantes, nourrices ou prostituées.

A Rome, à partir de son expansion, ce fut un énorme flot d’esclaves : les indigènes, nés dans la maison (vernae), les prisonniers de guerre (mancipia), les prisonniers pour dettes (qui vont perdre leur nom pour devenir par exemple « le Syrien », « le Fidèle » ou « l’Heureux »). Dans les latifundia, il y a eu des concentrations énormes d’esclaves, ce qui explique — en partie — les révoltes, fréquentes aux IIe et Ier siècles av. J.-C., dont la plus meurtrière fut celle du célèbre Thrace Spartacus. La situation des esclaves romains varie suivant leur emploi : si le servus rusticus vit en général misérablement, en revanche, dans les villes, les conditions semblent meilleures et certains exercent même des fonctions d’hommes libres, du pédagogue au cuisinier, parfois acheté à prix d’or, comme celui de Lucullus ! Ils peuvent d’ailleurs connaître une certaine ascension sociale par la pratique de l’affranchissement (manumissio) qui se développa à l’époque impériale au point qu’il fallut en limiter le nombre.

Dans sa conclusion, M. J.-Cl. Carrière est allé bien au-delà de la chute de l’Empire romain, car l’esclavage a perduré chez les Mérovingiens, puis au Moyen Age, sous la forme atténuée du servage, lequel subsista en France jusqu’au XVIIIe siècle. Certes on peut dire que l’esclavage n’existe plus de nos jours sous des formes aussi brutales, mais les nouvelles du monde actuel, venues de toutes parts, laissent à penser qu’il renaît sous d’autres aspects.

On peut signaler toutefois que J.-C. Dumont a présenté, dans sa thèse sur l'esclavage à Rome, des conclusions plus optimistes sur la condition servile chez les Latins.



Vendredi 6 décembre 1996
Les Romains devant l’athlétisme grec
Jean-Marie ANDRÉ, président du Conseil national des Universités et professeur en Sorbonne.

Le conférencier a souligné tout d’abord l’opposition radicale, aux premiers siècles, entre les habitudes sportives des Grecs et la tradition nationale romaine, qui ne connaissait que la lutte, prélude à l’entraînement militaire. Tandis que Rome est occupée à ses guerres territoriales, le monde hellénistique, fidèle à ses quatre grands Jeux Olympiques, Pythiques, Isthmiques et Néméens, par émulation, crée ses jeux propres comme les Sebasta de Pergame, les Ptolemaïa d’Alexandrie ou les Eumenaïa de Sardes. Ces nouvelles panégyries accueillent des athlètes professionnels, formés dans des écoles, qui font le tour des stades pour collectionner palmes et couronnes. Les souverains hellénistiques jouent souvent le rôle de « supporter », avec une partialité évidente.

M. J.-M. André étudie ensuite le comportement des Romains en terre grecque. Dans une première période, jusqu’en 167 av. J.-C., selon le témoignage croisé de Polybe et de Tite-Live, Rome s’intéresse fort peu à l’athlétisme. En 196, Flamininus proclame l’indépendance des cités grecques aux Jeux Isthmiques, mais il a choisi ce lieu pour son audience, non pour son intérêt sportif. En 167, Paul-Emile visite Delphes et Corinthe, mais sans aucune référence aux Jeux, si bien que l’on peut parler d’une relative incuriosité de la part de Rome vis-à-vis de l’athlétisme grec. Cette attitude n’est cependant pas partagée par le public populaire latin, qui préfère les manifestations des champions grecs aux représentations théâtrales. Il faut dire aussi qu’il y a à Rome une tradition utilitaire du sport, à des fins militaires.

La fin de la République marque un tournant : on observe à la fois « une continuité et des ruptures, aussi bien dans les esprits que dans l’organisation des jeux ». Chez les intellectuels, une certaine réticence se fait assez souvent sentir. Par exemple Cicéron, de naturel peu sportif, évoquant les arts de la Grèce dans le De Officiis, ne cite jamais les athlètes, mais il reconnaît à la longue — en particulier dans les Tusculanes — que le sport est « école de patience et de fermeté », louant « la résignation tranquille des pugilistes qui encaissent des coups ». Même si Vitruve parle avec condescendance de la construction des palestres et gymnases, même s’il oppose la gloire éphémère et le culte insensé des champions à la vraie considération pour les philosophes et les écrivains, on assiste à l’époque augustéenne à une intégration de l’athlétisme noble, devenu un élément culturel, dans les mentalités. Horace, malgré ses préjugés romains, fait l’éloge des sports. Virgile, en décrivant les Jeux funèbres d’Anchise (Enéide, chant V) fait en réalité la synthèse de la tradition grecque et celle de l’art militaire autochtone, avec le decursus ou carrousel, typiquement latin.

Dans ce contexte mouvant, dit très justement M. J.-M. André, se situe la politique du prince. Auguste se flatte d’avoir fait venir à ses Jeux des athlètes de tous les pays et d’avoir donné un lustre particulier au sport hippique. La politique sportive des empereurs du Ier siècle, de Néron à Domitien, a été une politique de soutien indéfectible aux associations gymniques. Vespasien, au synode des athlètes, a confirmé les privilèges accordés aux athlètes, comme le droit aux imagines dans les lieux publics, droit jadis réservé aux dieux et aux héros. Cette politique n’était pas toujours désintéressée, car, en encadrant juridiquement les professions du sport, en garantissant titres et médailles, l’empereur contrôlait tout, y compris le culte impérial. Parfois même il participait en personne aux compétitions, comme Néron qui concourut aux quatre grands Jeux traditionnels et reçut des récompenses… décernées à l’avance ! Celui-ci institua d’ailleurs en 60 les Jeux Néroniens, sur le modèle grec, avec, en plus, des épreuves hippiques. Domitien créa le certamen capitolium, lequel perdurera. Tous ces faits prouvent que les Romains, à l’aube du IIème siècle de notre ère, avaient dans l’ensemble intégré la pratique grecque de l’athlétisme, mais gardaient tout de même une préférence, outre les jeux des gladiateurs, pour les courses de char, où les cochers, plus célèbres que les consuls, portaient les couleurs des factions (blanche, verte, bleue, rouge), objet de paris extrêmement populaires.

Avant de conclure son exposé par une série de diapositives, allant des ruines d’Olympie aux mosaïques de Piazza Armerina, M. J.-M. André a fait la part des opposants au sport, grec ou latin. L’accusation d’« école de mauvaises moeurs » est fréquente, comme chez Tacite ; cette hostilité peut être aussi une forme d’opposition politique ; plus tard les orateurs chrétiens engloberont le sport dans la condamnation générale du spectacle, émanation diabolique.



Lundi 20 janvier 1997
Les peintres devant saint Augustin ou la peinture peut-elle convertir ?
Bruno CLÉMENT, professeur à l’Université de Saint-Denis.

Le dessein du conférencier était d’explorer, à partir du récit augustinien, un certain nombre de représentations picturales, célèbres ou anonymes, puis de poser deux grandes questions, d’abord sur la nature de la conversion, ensuite sur la mise en parallèle de la peinture et de l’écriture.

Dans un premier temps, M. B. Clément a situé la scène en lisant un extrait des Confessions (VIII, 29) : le futur évêque d’Hippone, dans la solitude d’un jardin de Milan, se recueille au pied d’un figuier et entend une voix enfantine lui dicter cette injonction célèbre : « Tolle, lege ! ». Il comprend alors qu’il s’agit d’un ordre divin et la lecture d’un passage de l’Épître aux Romains de saint Paul l’illumine : son aventure mystique va commencer.

Autour de cette conversion religieuse — au sens propre — le conférencier nous invite à réfléchir sur une autre conversion : celle de l’écrit en images, et sur ses multiples difficultés, d’abord celle qui consiste à rendre compte de la succession temporelle. Les peintres ont fait des tentatives diverses, en évoquant le futur, comme Benozzo Gozzoli, ou en juxtaposant plusieurs scènes dans le même tableau. D’autres problèmes se posent: celui des rapports du peintre avec l’écrivain, la tradition picturale imposant certains schémas, ainsi le paon, symbole de la résurrection (?) chez le Flamand Bollsvaert, sort tout droit de Fra Angelico. Mais la grande difficulté pour le peintre demeure la représentation de l’invisible, et en particulier de la voix énigmatique, déterminante de la vocation de saint Augustin. M. B. Clément étudie plusieurs tableaux, du Quattrocento italien au XVIIe siècle français avec Philippe de Champaigne (dont le Saint-Augustin de trouve à l’église de Clermont-de-l’Oise). A notre grande satisfaction, il s’est arrêté sur un tableau de modestes dimensions — qu’on peut contempler au Musée de Cherbourg —, un Fra Angelico qui ne comporte ni voix, ni livre, ni la moindre trace de transcendance, mais où, à sa façon, le prieur de Fiesole se révèle le plus fidèle à la conversio augustinienne.

On est alors amené à poser la dernière question majeure énoncée dans le titre de la conférence : les peintres s’imaginent-ils qu’ils vont influencer le spectateur, de même que les écrivains comptent faire des émules ? Il est difficile de résumer les analyses extrêmement fines qu’a proposées M. B. Clément des représentations picturales et de leurs symboles, ou des inscriptions contenues dans les tableaux. Les amateurs contemporains, qui ont tendance à considérer cette peinture comme un genre conventionnel et édifiant, ont du mal à imaginer son effet exemplaire. Or il y en a eu. A notre grand étonnement, M. B. Clément nous donne le récit de la « conversion » de la jeune Aurore Dupin, alors pensionnaire d’un couvent, en contemplation devant un tableau anonyme de la scène augustinienne. Dans l’Histoire de ma vie (III, 13) George Sand décrit son émotion, son vertige à l’annonce du Tolle, lege ! Mais, au lieu de lire le Livre, elle a lu tous les livres, à commencer par le Génie du Christianisme. Elle a été « convertie », par la peinture, à la lecture puis à l’écriture.

M. B. Clément conclut en se référant à Jacques Derrida commentant le mot de Cézanne sur la vérité en peinture. La conversion consiste, au sens propre, à se sentir autre, à devenir autre. Elle agit comme une ouverture. Tout système peut laisser apercevoir un passage, à l’aide d’une analogie ou d’une « figure », vers un autre système ou vers un au-dehors. Et il arrive parfois que la conversion vienne trop tard, comme celle de Bergotte devant le petit pan de mur jaune de Vermeer.



Mercredi 2 avril 1997
Quinze siècles de littérature éthiopienne
Alain ROUAUD, directeur d’études au C.N.R.S. et chargé de cours à l’I.N.A.L.C.O.

En premier lieu, le conférencier a situé le cadre géographique et linguistique : l’Ethiopie — l’ancien pays de Koush selon les Egyptiens antiques, nommé ensuite Abyssinie — est, dans sa plus grande partie, constituée par de hauts plateaux d’une hauteur moyenne de 1000 mètres (avec des sommets à plus de 4000 mètres). Les tribus couchitiques primitives ont reçu pendant longtemps l’apport des migrations d’Arabie du sud, du Yémen notamment, avant et après l’introduction du christianisme par les communautés gréco-romaines des ports de la Mer Rouge. On peut dire, en schématisant quelque peu, que l’unité de ce haut pays s’est faite principalement par les langues et la religion, avant le déclin qui va durer du VIème au XIIème siècle.

Ces langues sémitiques d’Ethiopie, héritées des émigrants sudarabiques, et pour nous à peu près inconnues, sont principalement le guèze (ou éthiopien classique, aujourd’hui langue morte), le tigré, le tigrigna (ces deux langues parlées surtout en Erythrée), l’amharique, le harari (langue de la cité de Harar, dont Rimbaud apprit les rudiments), plus quelques dialectes du sud. M. A. Rouaud s’est intéressé tout particulièrement à deux d’entre elles, et d’abord à la langue guèze. Celle-ci était la langue du royaume d’Axoum, fondé un peu avant notre ère. Elle a dû disparaltre de l’usage parlé autour du Xème siècle, mais s’est maintenue, telle la langue latine dans l’Europe médiévale et renaissante, comme langue savante et littéraire, jusque vers 1850. Elle est encore, de nos jours, la langue liturgique de l’église copte d’Ethiopie ; elle a été enseignée en France à la fin du XIXe siècle, à l’École des Hautes Études puis à l’Institut catholique de Paris où cet enseignement perdure. Aujourd’hui, la langue vivante qui présente la plus grande extension en Ethiopie est l’amharique, langue officielle de l’empire, parlée par plus de 10 millions d’Ethiopiens et largement diffusée, puisque la littérature moderne du pays est à 80% de langue amharique.

Dans la seconde partie de son exposé, M. Rouaud fait l’inventaire du patrimoine littéraire éthiopien.

Il explore d’abord le fonds guèze, que l’on peut classer historiquement en deux parts : celle du royaume d’Axoum, jusqu’au VIIe siècle, et celle du Renouveau, c’est-à-dire du XIIIe au XVe siècle. La première période se caractérise par l’influence de la culture du Proche-Orient hellénistique et par le développement du christianisme, apparu vers 330. Les oeuvres les plus anciennes sont des traductions des livres saints ; mais on dispose également d’un corpus d’inscriptions (souvent bilingues grec-guèze) qui donnent de précieux renseignements sur l’implantation du christianisme des origines, en particulier sur la conversion du roi Ézanas. Ces traductions en guèze ont permis de conserver des textes considérés comme apocryphes par les autres Églises, comme le Livre d’Énoch, les Paralipomènes de Baruch, l’Ascension d’Isaïe. On peut y ajouter des ouvrages comme le Kérillos (ou Cyrille), les Règles monastiques de saint Pacôme, une version christianisée de Physiologus, cette description des moeurs des animaux, source des stéréotypes actuels, qui eut un grand succès au Moyen Age. Il faudra attendre le XIIIe siècle, et surtout les XIVe et XVe siècles, pour retrouver une activité littéraire, avec des traductions d’oeuvres arabes, mais aussi des actes de martyrs, des vies de saints (l’ouvrage le plus connu est le calendrier des saints ou synaxaire), des récits de miracles, dont le plus apprécié est celui des Miracles de la Vierge, des poèmes religieux comme les malke, comparables au blasons de la poésie courtoise et les quene, courtes pièces chantées à la messe. Au XVIe siècle, on trouve un texte apologétique écrit par un musulman converti du nom d’Enbagom, devenu père abbé : la Porte de la Foi, éloge du christianisme en forme d’argumentaire destiné aux Musulmans. La littérature de langue guèze ne cessera de décliner, jusqu’à sa fin au milieu du XIXe siècle ; cependant il faut mettre à part les Chroniques Royales qui appartiennent au genre conventionnel de l’historiographie, qui s’est prolongé jusqu’à nos jours, puisque l’empereur Haïlé Sélassié l’a pratiqué, en prenant lui-même la plume.

La littérature de langue amharique va prendre aussitôt la relève, puisqu’elle naît en 1855, au moment où le Négus Théodoros arrive au pouvoir. Désireux de moderniser son pays, il favorise la diffusion de textes bilingues et encourage le développement de l’imprimerie. A la génération suivante, apparaît un type nouveau d’écrivain : éthiopien de culture classique, mais jugeant cette littérature de clercs austère et fermée, s’ouvrant au contraire à l’Europe et au monde moderne ; tels deux auteurs : Afä Wäq (ou Afework), italophile, auteur d’ouvrages didactiques et du premier roman africain (1909), et Herouy Waldä Séllassé, romancier et grand voyageur. Pour conclure sur une note pittoresque, M. Rouaud a lu une page du premier roman écrit en amharique (Tobia) et dont le style fleuri fait penser à notre litttérature 1900 ainsi qu’aux Vies de Saints écrites par les descendants de la Reine de Saba.



Mercredi 14 mai 1997
Thomas de Quincey et le poème en prose.
Robert SMADJA, professeur de littérature comparée à l’Université d’Orléans.

Le dessein du conférencier était de montrer — à partir de deux oeuvres de l’écrivain anglais, l’une fort célèbre, Les Confessions d’un mangeur d’opium, l’autre plus tardive et moins connue, conçue comme une suite des Confessions et intitulée Suspiria de profundis — l’évolution du simple récit poétique vers le véritable poème en prose, ainsi que d’établir une comparaison avec le genre cultivé en France, notamment par Aloysius Bertrand et Baudelaire, lequel s’inspira beaucoup de Quincey.

Les Confessions d’un mangeur d’opium, écrites en 1821 par le familier des poètes lakistes, qui fut par ailleurs un grand helléniste, se présentent d’abord comme un récit véridique et autobiographique, une relation de la vie et de l’aventure intérieure. De Quincey a inséré une étude des effets de la drogue entre deux éléments : un récit à la première personne et une exploration de l’imaginaire, c’est-à-dire une nouvelle voie poétique. Cela explique une double postérité de l’auteur à l’étranger : littéraire, avec Baudelaire, Michaux, Jünger, et scientifique avec des écrits médicaux, comme ceux de Joseph Moreau de Tours, alors qu’en Angleterre on note, à part William Blake, une grande pauvreté du poème en prose. Les Confessions constituent une triple quête, celle de l’émancipation du narrateur vis-à-vis de la dépendance de l’opium, celle de la vérité psychologique, et surtout une quête perpétuelle du souvenir, que le conférencier qualifie savamment d’« immense anamnèse », en quelque sorte un retour obligé à « l’inguérissable enfance », selon le mot de Sartre. Cette oeuvre contient tous les traits caractéristiques du récit poétique, selon la classification de Jean-Yves Tadié : une relation autobiographique, relativement brève, à l’intrigue linéaire, avec des effets stylistiques, des personnages schématisés évoluant dans un espace urbain, sans description naturaliste. Il faut y ajouter un certain nombre de thèmes : celui, récurrent, de la coupure ou de la séparation (la mort de la soeur étant liée à la perte de l’enfance, ce qui autorise une lecture psychanalytique de l’oeuvre), celui de la misère et de l’errance, celui de la ville, repris par Edgar Poe et Baudelaire, celui de la prostituée sublime et secourable, avatar de la soeur disparue. A signaler aussi un aspect propre de la temporalité, voisin de la vision proustienne, où le temps du récit reste toujours décalé par rapport au temps de l’histoire. M. Smadja insiste sur le lien poétique entre ces thèmes : un halo affectif, un traitement élégiaque, des éléments stylistiques, une certaine composition musicale, et surtout les visions oniriques provoquées par la drogue ; dont nous avons eu deux exemples remarquables évoquant Lautréamont et Michaux. « Il y a dans les Confessions des moments d’incandescence poétique qui illuminent l’oeuvre, mais il ne faut pas les détacher de l’ensemble, ni de la totalité stylistique et thématique, ni de la vision globale d’une vie ».

M. Samdja aborde alors le second point de son étude, consacré à la suite des Confessions, les Suspiria de profundis, écrite en 1846 et contenant plusieurs nouvelles, dont Levana et Savannah La Mar, d’une authentique poésie. Sans doute on pouvait extraire des Confessions de véritables poèmes, mais en effaçant l’aspect philosophique ou psychologique, qui apparentait cette oeuvre à un essai. Dans les Suspiria, la démarche descriptive de la vie intérieure est toujours présente et interrompue par des réflexions, mais on y relève des éléments poétiques originaux : d’une part, une conception nouvelle de la métaphore, qui annonce les correspondances baudelairiennes et préfigure la théorie du Symbolisme, d’autre part la prolifération d’images de plus en plus élaborées, créant une sorte de structure mythique. « Il s’agit là, dit M. Smadja, d’un des plus beaux textes poétiques de langue anglaise du XIXe siècle, alors que la production contemporaine reste prolixe, discursive et conventionnelle. »

Le conférencier a étudié ensuite les rapports de l’oeuvre de Thomas de Quincey avec notre littérature. De 1822 à 1860, on compte en France plusieurs éditions des Confessions, dont une adaptation de Musset qui impressionnera Balzac, Gautier et que connut peut-être Nerval. A partir de 1840, les artistes s’intéressent aux excitants, au haschich et à l’opium ; Baudelaire entreprend un ouvrage sur Thomas de Quincey, avec lequel il partage de nombreuses affinités, en particulier le goût du voyage, réel ou imaginaire, de la musique et de l’angoisse existentielle. Mais, en dépit des emprunts de l’auteur des Fleurs du Mal à l’oeuvre anglaise, les différences éclatent : les écrits de Quincey s’avèrent beaucoup plus profonds — au sens psychanalytique — que ceux de Baudelaire, plus proches de l’investigation phénoménologique. M. Smadja conclut en montrant l’opposition entre les deux poètes, du fait de la finalité différente de leur enquête. Cependant, ils restent indissociables, car le « mangeur d’opium », nouveau lotophage, a apporté une meilleure compréhension de Baudelaire et l’a aidé à donner naissance et statut au poème en prose.



Jeudi 12 juin 1997
Jean de Léry et le siège de Sancerre (1573)
Géralde NAKAM, professeur de littérature à l’Université de Nanterre.

« Plus voir qu’avoir », telle était la devise de Jean de Léry (1534-1613) que Claude Levi-Strauss tient pour le premier des ethnologues. De ce Bourguignon calviniste militant, formé à Genève, nous savons peu de choses, si ce n’est que sa vie, presque toute inscrite dans les guerres de Religion, a connu bien des tribulations. Pasteur à Belleville-sur-Saône, puis à Nevers, peut-être à Orléans, puis à La Charité, à Couches (en Autunois), il est contraint, après 1586, à l’exil en Suisse, où il meurt. Mais il nous laisse deux ouvrages sur les deux grandes expériences de son existence. L’Histoire d’un voyage fait en la terre du Brésil, autrement dite l’Amérique (1578) relate sa participation, à l’âge de 23 ans (1557-1558) à l’expédition de Villegaignon, commanditée par Coligny, en partie pour préparer une terre d’asile aux huguenots persécutés. Après la Saint-Barthélémy, de La Charité il se réfugie, comme d’autres — Mathieu Béroalde, par exemple, ancien principal du collège de Montargis et un des maîtres d’Agrippa d’Aubigné, le père de l’auteur du Moyen de Parvenir —, à Sancerre, petite place-forte protestante, pour fuir les massacres et leur « tour de France » (13000 morts, dont 3000 à Paris). Il y subit alors les sept mois (janvier-août 1573) d’un siège mené par les troupes royales de Claude de La Châtre et marqué par une terrible famine. D’où son Histoire mémorable du siège de Sancerre, publiée en 1774 à La Rochelle.

Dans ce témoignage, pas de rhétorique ni d’ornements ampoulés selon la mode du temps, pas de préjugés ni de haine, mais, souligne Mme Nakam, « une nouvelle perception du monde, une révolution du regard », qui classe et ordonne, et un grand souci de l’exactitude. Jean de Léry dénombre les blessés et les tués, dont il dresse des listes nominatives ; il compte les coups de canon, il enregistre le prix des vivres, il note aussi bien le quotidien des humbles que les faits extraordinaires. Il procède de manière chronologique, mais, en fonction du déroulement du siège, il rythme son récit : alerte au début, avec les actes de bravoure de jeunes héros, il devient lent et pesant lorsque se répand la famine, qui est ainsi rendue encore plus tragique. Les assiégés consomment des cuirs bouillis, de la paille, des excréments. Cinq cents personnes meurent de faim, surtout des enfants de moins de douze ans. Il y a même un cas d’anthropophagie : un couple dévore son enfant mort et est condamné de ce fait au bûcher. Et Jean de Léry revit alors son aventure au Brésil, où il avait étudié les moeurs des Indiens Tupis. Eux mangeaient leurs ennemis prisonniers pour en capter l’énergie, ce qui lui inspire moins d’horreur que l’acte de Sancerre. Lui vient alors le regret de ne plus être, comme en 1557, au milieu d’eux, si fraternels, si amicaux, si rieurs. Où est la civilisation ? Où est la barbarie ? Autre interrogation à la vue de la destruction de la ville et du nombre des morts : comment accepter le problème du mal ? comment admettre le martyr des justes ? Jean de Léry y répond par le « symbolisme du centre ». Comme il a placé la famine au centre du siège, il identifie Sancerre à Jérusalem, centre biblique du monde, et le siège de 1573 répète celui de 70 (références à Flavius Josèphe), les catholiques jouant le rôle des Romains de Titus et les protestants étant le peuple élu auquel Dieu envoie des épreuves.

Si Jean de Léry touche un assez vaste public, à la fin du XVIe siècle, surtout dans l’Europe protestante, au point que son texte est souvent réutilisé, Mme Nakam montre que son titre de gloire est aussi d’avoir trouvé de l’écho chez Montaigne et chez Agrippa d’Aubigné.

Montaigne a probablement lu l’Histoire mémorable…, qui a pu conforter son horreur de la guerre civile. Mais c’est le Voyage au Brésil qui a directement inspiré et nourri le chapitre XXX (« Des Cannibales ») du premier livre des Essais. Les grandes questions (qu’entend-on par « sauvages » ? qui sont les vrais « barbares » ? en quel lieu peut-on combler la nostalgie d’une humanité harmonieuse ?) sont déjà chez Jean de Léry.

De même, d’Aubigné, en protestant sincère et irréductible, marqué à jamais par la menace de malédiction de son père s’il oubliait les pendus d’Amboise, utilise la chronique de notre pasteur assiégé dans le premier chant des Tragiques intitulé « Misères ». Mais, avec toute sa tension baroque, il la transforme en une vision insoutenable et expressionniste des souffrances du peuple pendant les guerres de Religion. Et quand, dans le cinquième chant (« Fers »), résonne le rire de Coligny qui, du haut du ciel, voit son propre cadavre profané et les horreurs perpétrées sur la terre, c’est dans la certitude de la revanche des élus sur les bourreaux vaincus et du bonheur ineffable promis dans la Jérusalem céleste. Pour d’Aubigné, c’est aussi un hommage aux victimes de Sancerre.

Mme Nakam, pour conclure, esquisse un parallèle entre le siège de Sancerre et les tragédies contemporaines et, notamment, entre Jean de Léry et Primo Lévi.



Jeudi 16 octobre 1997
Un grand vigneron, Lamartine
André LINGOIS, professeur honoraire, secrétaire de la section orléanaise.

Grâce à des oncles célibataires et à cinq soeurs mariées — dont il faut cependant racheter les parts — quatre beaux domaines avec château (Milly, Saint Point, Monceau, plus Montculot près de Dijon) tombent entre les mains de Lamartine. Certes, le Mâconnais, si accidenté et si divers par ses terroirs, n’est pas partout propice à la vigne (par exemple Saint-Point), mais le conférencier — suivant en cela Claudius Grillet (un lamartinien injustement oublié) — estime à une centaine d’hectares la superficie des vignobles de Milly et de Monceau. Produisant en moyenne 7000 hl par an, soit un million de bouteilles, Lamartine était effectivement un grand propriétaire vigneron. Il n’était d’ailleurs pas le premier de sa famille, son père ayant longtemps joué le rôle de gentleman farmer et son grand père, François Louis, ayant vraisemblablement, à la fin du XVIlle siècle, développé cette spécialisation. Ainsi, notre poète a t il baigné, pendant toute son enfance, dans cette atmosphère viticole, notamment au moment des vendanges à Milly, où se retrouve alors toute la maisonnée. Il est aussi à bonne école auprès de l’abbé Dumont, homme de confiance du châtelain de Pierreclos, curé sans foi mais fort convenable, qui farcit de notations vigneronnes les registres religieux.

Mais est ce suffisant pour faire de Lamartine un grand vigneron, au sens que ces termes impliquent aujourd’hui ? En fait, le poète, happé d’abord par ses succès littéraires, puis par ses missions de secrétaire d’ambassade, ne s’intéresse vraiment à la vigne que dans les années 1840. « C’est une occupation plus noble que la littérature », écrit il alors, d’autant plus que, l’obligeant à une résidence plus continue, elle lui permet de se faire élire député à Mâcon et d’accomplir la carrière politique — brève — que l’on sait.

Les vignes sont cultivées selon le système en vigueur encore en Beaujolais voisin, le vigneronnage, sorte métayage en parts de 4 hectares environ, avec partage de la récolte. Mais Lamartine n’est pas un gestionnaire rigoureux, car il est dépourvu de sens pratique et sa naïveté lui fait toujours espérer des réussites jamais confirmées. Ainsi se lance t il dans l’exportation de vin en Amérique, ce qui fut un véritable fiasco. Les difficultés financières viennent vite, ce qui le contraint à s’endetter et à se livrer à des pratiques peu légales vis à vis de ses métayers.

Après avoir « laissé sa lyre au vestiaire de la Chambre des députés » (C. Grillet), Lamartine, revenu à Saint Point en octobre 1848, après son échec politique, essaie de renflouer son exploitation par des « travaux forcés littéraires », mais sans résultat. En 1859, il est obligé de vendre Milly, « la moelle de ses os », et c’est la curée des créanciers, le ballet des huissiers avec leurs commandements et les pressions à la baisse des acheteurs de vin. Jusqu’à la veille de sa mort, en 1869, il ne cesse de répéter ses plaintes devant ce désastre financier : « La terre m’a tué ! », gémit il. Il laisse un passif de 2.214.000 francs or, contraignant sa jeune veuve, Valentine de Cessiat, à tout vendre pour rembourser ses créanciers. La déconfiture est totale.

L’incompétence de Lamartine est facile à démontrer : il fut un piètre goûteur de vin, un mauvais vendeur, et sa gestion fut celle d’un poète et d’un « joueur invétéré » (« les vignes comme terrain de jeu, le soleil et la pluie comme croupiers »). Toutefois A. Lingois met en balance son attachement à la vigne et aux domaines, ainsi que sa générosité envers les paysans, qui furent plus nombreux à son enterrement que les gens de lettres.

Aujourd’hui, les vignes de la région sont entres les mains de nombreux propriétaires qui utilisent souvent le nom du poète pour désigner leurs parcelles ou leurs cuvées. Un « caveau Lamartine » s’est même ouvert pour la vente de Mâcon blanc. Cette reconnaissance posthume, n’est ce pas la vraie gloire du vigneron malheureux ?



Jeudi 13 novembre 1997
Paris Athènes ou le voyage entre deux langues et deux cultures
Vassilis ALEXAKIS, romancier et cinéaste, Prix Médicis 1995.

Il ne s’agissait pas à vrai dire d’une conférence, mais d’un entretien conduit par Mme Doron, présidente des Amis de la Grèce, et d’un dialogue avec le public sur le thème : thème qui fut d’ailleurs l’objet d’un livre en 1985, récemment réédité.

Mme Doron a d’abord demandé à l’écrivain les raisons de l’ordre du voyage : pourquoi Paris-Athènes et non Athènes-Paris ? « Il s’agissait pour moi, répond M. Alexakis, de montrer la nostalgie de ma terre natale quand j’étais d’abord un étranger à Paris. » Et d’évoquer ses souvenirs lorsqu’il est arrivé en France à 17 ans, avec un bagage linguistique fort réduit. Plus tard, après avoir suivi les cours de l'Ecole de journalisme de Lille — où il apprit vite à maîtriser notre langue (au point de perdre son accent hellénique qu’il met aujourd’hui un point d’honneur à retrouver, pour ne pas être totalement francisé) — et après s’être installé à Paris, il a éprouvé le besoin de reprendre contact avec la Grèce, alors encore sous le régime des Colonels. Il avoue avoir été contraint à un effort pour mieux connaître son pays ; mais M. Alexakis précise bien qu’il ne s’agissait pas en premier lieu de la Grèce antique, présente de manière trop artificielle et officielle, la mythologie, par exemple, ayant été revue, moralisée et censurée par le christianisme.

A un auteur qui connaît en France un succès plus qu’estimable, à un écrivain doté d’une « double identité », une seconde question était inévitable : comment se situer par rapport à ces deux langues et à ces deux pays ? M. Alexakis a répondu qu’il s’agissait là d’un faux problème et qu’il ne fallait pas s’apitoyer sur les personnes « déchirées entre deux cultures ». Cette situation n’est pas forcément inconfortable, dit il, surtout si l’émigration a été volontaire. La difficulté n’est pas de changer de langue, mais de garder intactes les deux langues. Cette coexistence offre même des avantages, chaque langue ayant ses facilités ; la « seconde langue » permet l’humour, lequel se nourrit de distance. M. Alexakis reconnaît que certains de ses livres lui ont imposé la langue grecque, en particulier ceux qui révèlent « la part intime de soi ». Ainsi Talgo — où s’imbriquent les images de trois villes, Paris, Athènes et Barcelone — a été rédigé en grec, puis traduit en français ; et la traduction permet de saisir les imperfections du texte original…

Dans la conclusion de l’entretien, l’écrivain a justifié une fois de plus son projet initial : le retour à Athènes a pour but une vision plus claire en soi même. « Mais, dit il en souriant, je n’ai pas clarifié les choses ; j’écris pour connaître la fin de l’histoire. L’identité est plus intéressante comme question que comme réponse. »

Un échange s’est ensuite instauré avec le public qui a interrogé M. Alexakis sur ses goûts en poésie, sur ses auteurs français préférés (d’une part ceux de la jeunesse comme Alexandre Dumas, Jules Verne, Edmond Rostand, Zola, d’autre part ceux qui ont donné le choc de la modernité comme Ionesco et Beckett — encore des étrangers! —), sur les auteurs grecs qui ont marqué sa formation (les présocratiques, Aristophane, Séféris, Tsirkas), sur ses autres activités (le journalisme, le dessin, le cinéma).

La séance a été prolongée par la projection de la première partie d’un des films récents de V. Alexakis, Les Athéniens. Le titre désigne à la fois les personnages (un groupe d’Athéniens sortis tout droit d’un roman picaresque, filmé dans une Athènes laide et polluée) et la tragédie jouée à l’Odéon d’Hérode Atticus, un pastiche bourré de grandiloquence. On retrouve là un des thèmes chers à Vassilis Alexakis : les héros antiques font de l’ombre aux « Grecs d’aujourd’hui ».



Jeudi 11 décembre 1997
Autour du viol et de la mort de Lucrèce
Pierre POUTHIER, professeur honoraire à l’Université de Limoges.

Le sujet de la conférence ramenait apparemment à la Rome archaïque. On aurait pu considérer cet épisode de la légende comme un récit romanesque mineur, malgré son influence sur la destin de la Cité. Mais la solide démonstration de M. Pouthier en a montré l’importance, en soulignant les aspects historique, politique et sociologique.

L’aventure tragique de la vertueuse épouse de Tarquin Collatin, déshonorée par le plus jeune fils du roi Tarquin le Superbe, est devenue, au cours des âges — et surtout par l’intercession de Tite Live à l’époque augustéenne — un véritable fait national pour les Latins, au même titre que, chez nous, la « geste » de Vercingétorix, Clovis, saint Louis ou... Jeanne d’Arc.

Le récit de cette aventure, connue par les dernières pages du livre I de l’Histoire livienne, doit être replacé d’emblée dans son cadre légendaire : cette tragédie sanglante, à l’intérieur d’une même « gens », évoquant les crimes des dynasties grecques, donne aux Romains une « garantie hellénique » ainsi qu’une aura mythologique.

Le cadre politique doit être pris en compte : la mort de Lucrèce est liée à la naissance de la République, à la condamnation du regnum privé de virtus. Cependant la chute des Tarquins ne donne pas lieu, d’après Tite Live, à une violence révolutionnaire ; l’histoire projette dans le passé les mythes républicains du IIe siècle avant notre ère. En revanche, l’écrivain latin a fort bien vu un aspect important de la dimension historique de l’événement, c’est à dire le reflux de la puissance étrusque. Cela dit, il faut contrôler le récit livien en le confrontant aux trouvailles archéologiques. Il apparaît alors que les Étrusques ont dû vraisemblablement abandonner le pouvoir en 509, mais que, pendant un demi siècle, ils ont laissé dans l’Urbs leurs bâtisseurs et leurs artisans.

Le conférencier insiste alors sur la portée de l’événement en tant que « ressort national ». D’un point de vue sociologique, le viol et le suicide de Lucrèce appartiennent à la mentalité primitive : ces actes font appel à la « violence fondatrice » analysée par G. Dumézil ; ils créent la « dette de sang », qui va se traduire de manière adoucie par la punition collective de la famille royale. Tite Live replace tout cela dans un cadre social cohérent, qui correspond à la naissance du droit romain. Cependant le suicide en question semble répondre davantage aux préoccupations des Stoïciens, par l’entremise de Cicéron, c’est à dire les tenants d’une philosophie modérée, dépouvue de toute métaphysique.

L’historien, dit en conclusion M. Pouthier, écrit l’histoire que son temps exige, ce « lieu de mémoire », lieu virtuel où un peuple a l’impression de retrouver les éléments de son thème national.



Mardi 13 janvier 1998
Jacques Copeau, un grand père redouté
Catherine DASTÉ, actrice et metteur en scène, petite fille de Jacques Copeau, fille de Marie Hélène Dasté et de Jean Dasté, qui fut un des pionniers de la décentralisation théâtrale.

Mme Catherine Dasté a d’abord rappelé à grands traits la carrière de Jacques Copeau : la fondation de la N.R.F. avec Gide et Schlumberger, le succès, en 1911, du drame qu’il tira des Frères Karamazov, la création du Vieux Colombier, ses succès et sa rupture brutale avec le monde parisien. Avec quelques élèves de son école d’art dramatique, il se lance alors dans l’aventure des « Copiaux », s’installe en 1925 dans un petit village de vignerons, tout près de Beaune, à Pemand-Vergelesses. L’expérience durera cinq ans ; puis une partie de la troupe se reformera sous le nom de Compagnie des Quinze, animée par le propre neveu de Copeau, Michel de Saint Denis, qui fut ensuite l’un des pionniers de l’école de l’Old Vic Theater à Londres.

Catherine Dasté évoque alors ses souvenirs liés à ses séjours à Pernand, où elle a passé toutes ses vacances depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte, séjours marqués par la forte personnalité de son grand père. Très protégé par sa femme, la plupart du temps reclus dans sa chambre gorgée de livres, Jacques Copeau vivait selon un horaire et des règles très stricts, qu’il appliquait aussi bien aux comédiens qu’aux membres de sa famille, obéissant aux appels de la cloche… comme au château de Combourg.

Ensuite fut brossé le portrait de l’homme, sans doute recréé par le regard de l’adolescente : un être exigeant, sans cesse insatisfait, parfois impitoyable, en même temps attentif et plein de curiosité à l’égard d’autrui, mais exerçant sur tous un pouvoir d’attraction très fort, une sorte de magnétisme.

Parmi les moments d’élection vécus avec ce « grand père à la fois redouté et adoré », Catherine Dasté en a choisi deux : d’abord le rituel de la lecture à 4 heures dans la chambre (celle du Dom Juan de Molière, à 13 ans, lui a laissé une impression indélébile), ensuite le choc théâtral de la représentation, dans la cour des Hospices de Beaune, en 1943, du Miracle du pain doré, mis en scène par Copeau, avec des décors de Barsacq et des costumes de Marie Hélène Dasté, « le modèle d’une célébration religieuse ».

Dans la seconde partie de la causerie, C. Dasté a retracé « la geste des enfants Copeau » : Pascal, le plus jeune, qui est devenu un homme de radio, la deuxième fille, religieuse missionnaire, et l’aînée, la mère de Catherine, qui a été toute sa vie au service du théâtre et qui s’est consacrée, et même sacrifiée, à la mémoire du grand homme.

Et Catherine Dasté de faire un ultime aveu, courageux : « J’en ai voulu longtemps à mon grand père de m’avoir pris ma mère. Mais aujourd’hui, après sa mort, je me dois de faire passer le flambeau... ».



Mardi 3 février 1998
Les hallucinés célèbres
Guy LAZORTHES, neuro chirurgien, membre de l’Institut et de l’Académie de médecine

Il y a hallucination, dit le Pr Lazorthes, quand la perception est sans objet, ce qui la distingue de l’illusion (dans ce cas la perception est fausse). Elle peut être olfactive, auditive, visuelle, psychique (délire). Des cinq types répertoriés, le conférencier écarte rapidement — trop rapidement, au goût de certains, en la cité de Jeanne d’Arc — le type mystique (voix, apparitions, ou encore possession par le diable) et le type physiologique, peu propice à la création puisqu’il s’agit des somnolences, de la démence des vieillards et des personnes hors du temps (navigateurs ou expérimentateurs de solitude en grotte).

Il s’attarde alors sur les trois autres types.
Le type psychiatrique est celui où les hallucinations sont associées à une psychose chronique délirante, due à une encéphalite syphilitique. Maupassant en est le représentant parfait : à 26 ans il contracte le mal qu’il conduit à son troisième stade, celui des crises d’hallucinations visuelles, au cours desquelles il voyait son double (le Horla) ; il meurt fou à 43 ans. Jules de Goncourt, pour les mêmes causes, est affecté, lui, d’hallucinations qui lui faisaient pousser des cris horribles ; il meurt à 40 ans.
Le type neurologique est consécutif à une lésion localisée du cerveau, qui se traduit par des crises d’épilepsie suivies de périodes normales. Dostoïewski et Flaubert sont, en ce domaine, très comparables, à la seule différence que les ouvrages du premier n’ont font pas mystère (L’Idiot, Crime et châtiment), alors que le second le vit comme une maladie honteuse, à cacher. Dostoïewski connaît ses crises depuis l’enfance (surtout olfactives et auditives), alors que Flaubert subit sa première à 23 ans (il voit des étoupes enflammées et perd connaissance). Il cesse alors ses études, vit en reclus à Croisset avec un tempérament mélancolique, a des relations difficiles avec les femmes et meurt à 58 an d’une crise ou d’une hémorragie cérébrale. Van Gogh ressortit du même type, ses crises stimulant sa créativité.
Le type toxique est lié aux drogues et à l’alcool. Stupéfiants (morphine), enivrants (alcool), hypnotiques (barbituriques), excitants (caféine), hallucinogènes (haschich etc.) ont des effets qui se rejoignent : sueurs, tachycardie, modification de la sensibilité, association de l’hallucination et de l’illusion. Parmi les nombreuses personnalités atteintes, Baudelaire reste le cas type avec ses Paradis artificiels et ses Fleurs du Mal; consommateur d’alcool, de haschich, puis d’opium, sans doute aussi syphilitique, il est sujet aux hallucinations visuelles et auditives, devient hémiplégique et meurt à 46 ans. Le delirium tremens guette les alcooliques avérés comme Alfred de Musset, qui « marche à la douleur » et écrit les Nuits durant les périodes de crise ; en forêt de Fontainebleau, avec George Sand, une crise lui donne une vision autoscopique (il se voit en double) ; lui aussi meurt jeune, à 46 ans. Toulouse Lautrec a des hallucinations animales (zoopsie), de même que Marguerite Duras, qui voit « 10.000 tortues rangées comme des livres ».

En conclusion, le professeur Lazorthes pose la question de savoir quel rôle les hallucinations ont joué dans l’oeuvre de ces écrivains ou de ces artistes. Il n’apporte pas les réponses attendues, si ce n’est que l’écriture et l’art étaient pour eux la recherche d’une délivrance. De nos jours, tous ces gens auraient pu être guéris !



Jeudi 19 mars 1998
Les Mille et une Nuits ou la contre culture arabe
Jamel Eddine BENCHEICK, romancier et poète, professeur de langue et de littérature arabes à l’Université de Paris-IV.

Le conférencier a tenu d’abord à montrer que ce recueil, connu en France dès 1704 par l’adaptation de Galland, ne répondait en rien à l’image un peu niaise d’un Orient de fantaisie, ni à celle d’un Islam cruel et tragique. Les Mille et une Nuits constituent une véritable somme de culture, où l’on peut distinguer épopées guerrières, romans d’amour, récits de voyage, histoires de truands, contes fabuleux, le tout puisé à des sources variées, indiennes, helléniques et persanes. Il s’agit d’une rencontre, d’un « croisement d’imaginaires multiples », où la civilisation arabe a joué une double fonction, à la fois & rassemblement et de transition.

M. Bencheick n’a, bien sûr, pas résumé cette oeuvre monumentale et foisonnante, « devenue un mirage de siècle en siècle », car, dit il plaisamment, il lui aurait fallu, pour ce faire, au moins une nuit! Mais il en a rappelé le schéma narratif de base, c’est à dire le prologue : deux souverains veulent punir l’infidélité de leurs épouses en exécutant chaque matin une femme, et Shéhérazade lutte contre la mort en inventant chaque nuit une fable...

Dès le califat de Bagdad au IXe siècle, des contes persans, juifs et byzantins ont été traduits en arabe. Le premier recueil comptait déjà 480 nuits ; le passage au chiffre symbolique de « mille et une » désigne « un espace ouvert où va se dire l’imaginaire, où les récits de toutes sortes, émanant de provinces diverses du monde musulman, vont se rejoindre. La notion de nuit a son importance : dans cette société déjà urbanisée, hiérarchisée, où le pouvoir et la Loi sont tout puissants, où l’Islam s’est répandu en uniformisant la langue et en donnant un règlement social, la nuit, « entre la dernière prière du soir et la première de l’aube », apporte un souffle de liberté. Le jour est le domaine du rationnel, de la légalité, tandis que l’imaginaire nocturne se donne tous les droits ; c’est là que « chacun se réapproprie l’angoisse, retrouve Eros et Thanatos et assume son humanité ».

Notre conférencier conteur, ouvrant à chaque pas de nouvelles pistes de lecture, insiste sur la richesse et la diversité des « mille et un récits » qui se fondent dans un univers à la fois réaliste et rêvé, grâce à la souplesse des structures narratives. C’est le cas des récits de voyage, comme celui de Simbad le marin, qui correspond à la fois aux découvertes géographiques du monde arabe contemporain des Abassides et au thème inédit du voyage rêvé, au delà de toute route connue. Dans les romans d’amour  qui constituent une part très importante du livre  on découvre un autre aspect de la Femme musulmane, qui n’est plus soumise et qui a détourné les règles sociales et morales. Même dans les récits ayant un rapport avec la réalité historique, la fiction réapparait : le cruel Haroun al Rachid a pris les traits du souverain idéal. Une belle fable sans doute ?

Les lettrés arabes du haut Moyen Age se montrèrent catégoriques : ils considéraient les Mille et une Nuits comme des histoires dépourvues de raison, destinées aux enfants, aux vieillards et aux femmes, êtres vulnérables, toujours soumis aux passions. Et c’est là, conclut M. Bencheikh, qu’on peut parler de contre culture : les Mille et une Nuits constituent un antidote contre l’omnipotence de la raison, « un espace où toutes les pulsions se laissent voir, où l’on oublie les limites étroites de la condition humaine... »



Mardi 7 avril 1998
Les poètes français et le ballet, de Ronsard à Valéry
Olivier MARMIN, ancien danseur et historien de la danse, auteur de Diagonales de la danse, aux éditions de l’Harmattan.

Le conférencier a rappelé dans un premier temps l’histoire du ballet, né en Italie au Quattrocento et diffusé à la Renaissance sur notre sol à la fois par les maîtres à danser et les théoriciens. Les premières manifestations se déroulent dans le cadre de la Cour. Au XVIIe siècle, il y aura encore peu de différences entre le danseur professionnel et le courtisan « respectueux des codes avec grâce, élégance et élévation ». Parmi les auteurs de livrets de ballet, les membres de la Pléiade, Ronsard, Baïf, Jodelle et Dorat (lequel écrit en vers latins) figurent en bonne place. Les témoignages sur la danse ne manquent pas : Brantôme, Pierre de l’Estoile, Tallemant des Réaux, lequel nous apprend que l’austère Malherbe a écrit des arguments de ballet. Ce dernier sera imité par les poètes de l’époque baroque : Saint Amant, Théophile de Viau, Racan, Maynard ; en 1632, le ballet de Bicêtre a pour auteur... Pierre Corneille.

M. Marmin insiste sur l’âge d’or du ballet qui correspond au « Grand Siècle ». Toute la Cour s’y adonne. Même les collèges de Jésuites deviennent de véritables « conservatoires » de la danse, sur des textes en latin et en grec. Louis XIV, qui a participé en personne à de nombreux ballets  avec Lulli comme musicien et Benserade comme librettiste  veut que cet art soit élevé au rang des belles lettres et de la grande poésie, et souhaite en fixer les règles, ce que fera Pierre Beauchamps, chorégraphe « officiel ». C’est alors qu’un genre nouveau apparaît, inspiré des créations italiennes : la comédie ballet, où s’illustrera Molière à douze reprises, des Fâcheux, créés à Vaux le Vicomte, jusqu’au divertissement médical du Malade imaginaire.

Notre conférencier est passé plus rapidement sur le XVIIIe siècle, où se développe le « ballet d’action », véritable « gestuelle des passions » et où le texte s’efface au profit de la pantomime.

Il a évoqué ensuite l’époque romantique — avec ses grands succès comme la Sylphide, d’après Trilby de Nodier, Giselle d’après Heine, et ses étoiles au nom évocateur comme Carlotta Grisi et Fanny Essler — pour s’arrêter sur la fin du XIXe siècle et sur l’époque moderne qui s’ouvre le 1er mars 1909 avec le premier spectacle de Ballets russes de Serge Diaghilev. A partir de cet événement, la collaboration entre écrivains et chorégraphes devient féconde. Citons seulement l’Après midi d’un Faune, inspiré de Mallarmé sur une musique de Debussy, le ballet de Parade qui réunit Cocteau, Satie, Picasso et Léonid Massine, ou d’autres alliances moins connues comme celle de Claudel et Darius Milhaud.

M. Marmin a conclu sa vaste enquête sur ce « langage international », selon le terme de Cocteau, par l’étude des écrits de Mallarmé et de Valéry, notamment l’Ame et la Danse, où le poète suggère « l’éloquence du corps à travers le rythme de l’écriture ».



Mardi 13 octobre 1998
Pèlerinages littéraires, promenades esthétiques
Jean NIVET, professeur au lycée Benjamin-Franklin d’Orléans

En introduction, Jean Nivet a défini le pèlerinage littéraire, une notion qui n’apparaît guère qu’au XVIIIe siècle, avec Rousseau ; le XIXe siècle verra la promotion du tourisme lettré et le XXe siècle son âge d’or.

Le premier volet de cet exposé — solidement construit et judicieusement illustré — a posé la question de la pertinence de ce type de pèlerinage : dans quelle mesure peut-il servir la littérature ? Jean Nivet est parti de la distinction faite par Olivier Nora, dans Les lieux de mémoire, entre les visiteurs « fétichistes », qui cherchent dans le cadre familier de l’écrivain les moindres indices de son génie, et les « voyeurs », heureux de surprendre l’homme prosaïque dans son sanctuaire sacré. Tout d’abord, la réponse apparaît comme négative : la déception semble inévitable, devant la dégradation des lieux et de leur environnement (comme à Croisset) ou à cause de leur transformation en musée figé (comme à Illiers). Et, même si les lieux sont restés miraculeusement protégés, il y a « inconscience de croire qu’ils conservent le souvenir », comme le dit Mauriac en évoquant le Malagar de sa vieillesse, « qui n’a plus rien de commun avec celui de ses vingt ans ». Le fétichisme des pèlerins — que Jean d’Ormesson appelle ironiquement le « sulpicianisme littéraire » — sombre quelquefois dans le ridicule, comme le reconnaît Alexandre Dumas qui visita Ferney sous la houlette d’un concierge voltairiolâtre. Les « voyeurs », ceux qui fouillent dans « les misérables petits tas de secrets » dont parlait Malraux, oublient, eux, que l’essentiel de l’écrivain réside dans l’écriture.

En contrepartie, Jean Nivet a pris en considération les arguments favorables à la pratique du pèlerinage. Certains auteurs et non des moindres (Ronsard, Chateaubriand, Barrès…) avaient prévu qu’après leur mort leurs oeuvres susciteraient de pieuses visites. Beaucoup d’écrivains, également, ont protesté contre les atteintes portées au patrimoine littéraire, alors que tant de demeures — modestes ou célèbres — ont disparu sous la pioche des démolisseurs. Et, surtout, les exemples ne manquent pas d’écrivains qui ont accompli de tels pèlerinages, de Cicéron à Montaigne, de Lamartine à Michel Déon.

Il est donc possible de justifier cette pratique et d’en mesurer le profit : tel était l’objet de la seconde partie de la conférence. Tous les pèlerins parlent de l’émotion qu’on éprouve en lisant les textes dans le cadre qui les a inspirés. Mais aussi la découverte des lieux apporte souvent une connaissance plus intime et plus exacte des écrivains, quitte à modifier quelques idées reçues (c’est justement ce qui s’est passé l’an dernier lors de notre visite des sites lamartiniens). Elle donne l’envie de pénétrer dans l’alchimie de l’écriture, à l’instar de Flaubert qui demandait « à l’air, aux arbres, aux murs le secret des premières floraisons du grand homme… ».

Mais ces pèlerinages peuvent avoir aussi d’autres vertus, à condition qu’on les approfondisse et qu’on en fasse ce que Proust appelait des « promenades esthétiques », en compagnie d’écrivains « dont la pensée s’est appliquée à des objets ou s’est réalisée dans l’espace », où l’on saisit l’insaisissable reflet du génie. Jean Nivet cite à ce propos George Sand, Stendhal, Oscar Wilde, Julien Gracq, pour conclure avec Proust et sa réflexion magistrale sur l’art qui permet de multiplier notre vision du monde. Proust va même plus loin dans ses propos sur John Ruskin en montrant que la promenade esthétique s’impose à nous comme un devoir de mémoire.



Vendredi 6 novembre 1998
La tragédie antique aujourd’hui
Farid PAYA, metteur en scène et auteur dramatique, venu présenter à Orléans son spectacle Le Sang des Labdacides.

Une des premières questions posées a porté sur les raisons qui ont incité Farid Paya à composer une pièce « à l’antique ». C’était, pour l’auteur, une sorte d’enjeu : « écrire un texte qui résonne comme une résurgence du passé, qui raconte une histoire exemplaire et qui parle de l’homme », mais dans une forme traditionnelle. La contrainte du moule tragique lui paraît nécessaire, comme une source féconde de poésie. La tragédie grecque repose sur l’alternance entre la parole des protagonistes et celle du choeur ; le personnage tragique n’obéit pas à une psychologie, il est irréductible, atteint de démesure et, en même temps, il demeure ambigu.

A la suite d’une longue discussion sur le rôle de la fatalité — mot dont le sens varie selon les cultures — Farid Paya a rappelé quelques évidences: la tragédie — trop présente dans notre vie quotidienne, mais par abus de langage — est un genre littéraire et artistique dont la règle consiste à évoquer une fable ancienne, mais avec une distance qui empêche de coller à l’actualité. Le tragique, dit-il, c’est ce qui permet de réfléchir et, particulièrement, de réfléchir sur la folie des hommes ou la démesure, que les Grecs appellent, depuis Eschyle, l’hybris. La tragédie ne propose jamais de thèse ; elle se contente de poser des questions. Il n’y a pas de leçon philosophique dans l’Antigone de Sophocle, mais un modèle de vie.

Aux spectateurs férus de modernisme qui se demandent si la tragédie antique a encore quelque chose à nous dire, Farid Paya répond que celle-ci a traversé sans une ride les 2500 ans qui nous en séparent, que la réserve des mythes est inépuisable, que les héros tragiques sont bien plus vivants que les personnages du drame bourgeois. Sans doute peut-on regretter le temps où le théâtre était, aux Grandes Dionysies, l’émanation de la Cité, où les choreutes, authentiques citoyens d’Athènes, s’adressaient à d’autres citoyens. Mais ce théâtre est-il muet pour les citoyens à l’aube du XXIe siècle ? C’est sans doute au metteur en scène de jouer l’intercesseur. La fidélité à la traduction — si belle soit-elle à la lecture — s’avère souvent impossible ; la difficulté consiste à adapter sans trahir, en gardant la rythmique du texte et sa poésie. C’est pourquoi Farid Paya ne conçoit pas de représentation sans danse ni musique, quitte à l’emprunter à d’autres civilisations méditerranéennes, afin de nous faire partager le sentiment tragique par des moyens autres qu’intellectuels.



Jeudi 10 décembre 1998
Colette révélée en son oeuvre
Nicole FERRIER-CAVERIVIÈRE, docteur ès lettres, recteur de l’Académie d’Orléans-Tours.

Désireuse de ne pas s’en tenir aux images traditionnelles relatives à l’enfant amoureux de la nature, à la Parisienne scandaleuse ou à la dame âgée du Palais-Royal, images fragmentaires et contradictoires, Mme Ferrier-Caverivière a cherché l’unité du personnage à multiples facettes, qui « de sa vie a fait une oeuvre ». Nous avons été invités à nous laisser porter par la longue série des livres, de Claudine à l’école au Fanal bleu, dont Colette s’est servie pour se raconter, mais aussi pour se cacher et s’inventer des rôles.

Le conférencière a commencé par rappeler l’enfance heureuse de Gabrielle, entre le Capitaine et Sidonie Landoy, dite Sido, dans la maison de Saint-Sauveur, lieu protégé du bonheur et des premiers vagabondages. La jeune Colette éprouvera douloureusement, mais sans nostalgie, la rupture avec ce paradis, lorsque la famille se repliera en 1891 à Châtillon-Coligny. Le Montigny des Claudine ne sera jamais le refuge du passé, seulement « l’exact contrepoint de la ville et de la vie en société ». Colette a toujours ressenti un besoin d’ancrage, qu’elle trouvera d’une part dans ses différentes maisons (les Monts-Boucons, Rozven, Castel-Novel, La Treille muscate) et de l’autre dans l’écriture, cette maladie qu’elle a contractée en épousant Gauthier-Villars dit Willy, volage, mondain, superficiel, mais bon découvreur de talents. Ce besoin d’ancrage n’est que le contrepoids de son amour du vagabondage ; il y a en elle une perpétuelle oscillation entre la quête d’indépendance et la nécessité d’un asile. Son côté « vagabonde » — selon le titre de son neuvième roman, paru en 1910 — qui correspond au temps de ses succès au music-hall et de sa liaison avec Missy, a trouvé son antidote dans la littérature. Sa nature gourmande lui a révélé que les mots permettaient de posséder les richesses du monde. « Grâce au miracle de l’écriture, le vagabondage a trouvé un sens ». Colette en gardera le besoin profond jusqu’au soir de sa vie, dans son lit-radeau du Palais-Royal, où la moindre sensation suffira à mettre son imagination en mouvement.

Mme Ferrier-Caverivière, analysant cet « inlassable vagabondage », qu’elle assimile à une recherche de l’originel, montre la part importante liée à la mère. On reste frappé par le caractère possessif de celle-ci, qui s’approprie l’enfant Gabrielle et marquera à jamais la grande Colette : « Minet-chéri paraît destinée à ne s’épanouir que dans le giron maternel ». Or il a fallu que « l’écrivain vînt au secours de la femme, non pour faire renaître Sidonie Landoy, mais pour créer le personnage de Sido, au carrefour de la réalité et de l’imaginaire ». Par la création littéraire commence le règne incontestable de Sido, qui apprend « à ressentir chaque matin la nouveauté du monde » et qui lègue à sa fille le don inépuisable de la curiosité, de « l’insatiable avidité ».

Cependant on ne doit pas oublier la figure du père et, pour cela, il faut aller une fois de plus à la continuité de l’oeuvre. Le Capitaine est présent dès le début, alors que Sido n’apparaît qu’en 1922. Une complicité évidente, voire une « sympathie orgueilleuse », lie le père et la fille : c’est lui qui, le premier, a « entendu son cri narcissique », c’est lui qui a permis la réconciliation de Colette avec elle-même. En faisant son portrait, elle le révèle et se révèle. Et elle met aussi en lumière d’autres facettes de sa personnalité : sa complexité, son angoisse, le sens du mystère et du drame. Mme Ferrier-Caverivière, abordant la dernière étape, rappelle, en s’appuyant souvent sur le Journal à rebours, que Colette la sensuelle est aussi celle qui a peint le tragique quotidien : les lourds silences de la famille, les enfants insaisissables qui se dérobent, les échanges manqués, l’incommunicabilité. Et d’évoquer la solitude, les remarques désabusées sur l’amour, la vieillesse en proie à « la force ennemie », l’impasse des souvenirs. En revanche, la leçon de courage et de lucidité fait de notre écrivain un personnage résolument moderne, sans parler de son non-conformisme, de sa revendication du « désir authentique », de sa recherche de la Beauté, et de ce don — selon Mauriac — « de tout purifier mystérieusement ».

Colette, conclut Mme Ferrier-Caverivière, est, tout compte fait, un écrivain inclassable, un être pétri de contradictions, fort et fragile à la fois, qui a rêvé toute sa vie de s’enraciner et qui essaie, grâce à l’écriture, de fixer l’instant, qui « empoigne les mots pour saisir la vie ».



Mardi 19 janvier 1999
Alexandrie redécouverte
Jean-Yves EMPEREUR, directeur de recherche au C.N.R.S., ancien secrétaire de l’École française d’Athènes et fondateur du centre d’Études alexandrines.

M. J.-Y. Empereur, en commentant de façon extrêmement vivante plus de cent vingt photographies, a résumé le travail des fouilles d’urgence qu’il dirige à Alexandrie depuis bientôt six années.

Les découvertes les plus spectaculaires ont eu lieu dans le port, sous six mètres de fond. L’équipe a mis au jour, au milieu de quelque trois mille six cents pièces recensées, la statue colossale de Ptolémée II et des blocs gigantesques, vraisemblablement le soubassement de la septième merveille du monde. C’est en 1993 que commença l’aventure, lorsque les autorités locales décidèrent de protéger l’avant-port contre les tempêtes, par l’immersion de blocs de béton, et en particulier le fort mamelouk de Qaitbay, qui aurait été édifié sur l’emplacement du Phare. Cette opération malheureuse ayant suscité des réactions violentes, le gouvernement égyptien confia au C.E.A. le soin d’opérer une fouille sous-marine de sauvetage. Sous le béton, les archéologues-plongeurs trouvèrent des fûts de colonnes, des fragments d’obélisques, des statues géantes et, jusqu’à ce jour, trente et un sphinx. Quelques éléments significatifs ont été placés dans un musée de plein air, après un séjour en cuve de six mois pour désalinisation, tandis que le plus grand nombre doit rester immergé pour constituer un parc archéologique sous-marin. Des blocs de pierre de 10 mètres, pesant plus de 70 tonnes et formant une ligne, appartiennent sans aucun doute au célèbre phare, construit à l’extrémité de l’île de Pharos. On les retrouve tels qu’ils ont été projetés lors du dernier tremblement de terre de 1303, ruinant l’oeuvre tant admirée, symbole de la cité. Cet édifice, outre son caractère prestigieux et « pharaonique », répondait aux nécessités de la navigation, cette côte étant réputée dangereuse dès l’Antiquité : près du port abondent les épaves de bateaux grecs et romains, avec des amphores de Rhodes, de Crête, d’Apulie, certaines ayant encore leur contenu, d’autres portant au col la marque du négociant.

L’île de Pharos était reliée à la terre par une chaussée-pont de sept stades (120 mètres), visible sur tous les plans anciens, et l’on a pu retrouver le tracé de l’Heptastade, lequel se continue par l’une des rues principales de la ville antique. Les fouilles « terriennes » de l’équipe de J.-Y. Empereur — effectuées vers dix mètres de profondeur à l’occasion d’excavations faites pour des immeubles futurs — montrent les différentes strates de l’occupation urbaine au cours des âges : à l’étage supérieur, la ville ottomane, puis la ville mamelouk, puis les constructions de l’époque romaine tardive, recouvrant les restes des bâtiments de la grande époque (le IIe siècle ap. J.-C.), riches en mosaïques ; enfin, tout au fond, les vestiges de la cité des Ptolémée.

La seconde grande découverte de l’équipe a été, lors de la construction d’un pont autoroutier, la mise au jour d’un hypogée collectif, présentant plusieurs centaines de « cases » ou loculi, alvéoles individuelles de petites dimensions, destinées à l’inhumation. Les photographies nous ont montré l’étagement de ces cases — comme un grand colombarium — cases parfois fermées par des dalles peintes et décorées, contenant souvent des ossements, des crânes avec l’obole destinée à Charon, des autels à encens, des vases, des statuettes de Tanagra, des inscriptions dont quelques-unes retracent l’activité des entrepreneurs de pompes funèbres du Ier siècle (« Ici, Hermias a loué une place » !). Les premières hypothèses ont été confirmées : il s’agit bien d’une partie de la « Necropolis » dont parlait Strabon dans sa Géographie. Cet exemple, unique à ce jour, de l’architecture funéraire antique sera heureusement sauvé.



Jeudi 25 février 1999
Les Romains, leur République et la nôtre
Jacques GAILLARD, professeur à l’Université de Strasbourg.

Le conférencier a rappelé d’abord que les deux mots-clefs de la citoyenneté moderne sont démocratie et république, le premier grec, le second latin, deux « mots forts dans notre champ culturel », deux mots « beaux comme l’Antique », mais dont la résonance actuelle n’est pas la même qu’au temps de Périclès et de Cicéron. Car nous savons que la république romaine « était tout, sauf démocratique » — et la république athénienne ne l’était guère davantage ! Si les termes en question font bien partie de notre héritage, les notions restent difficiles à cerner, à la fois présentes et lointaines, voire exotiques.

M. Gaillard — après avoir évoqué le point de vue du XVIIIe siècle sur Athènes et Rome et le principe de la « modélisation de l’antique » — a énoncé quelques idées essentielles. D’abord le terme de démocratie est « pour l’éternité un mot abstrait » et, en même temps, « un petit morceau d’histoire dans une toute petite parcelle de la Grèce ». C’est aussi la seconde étape d’une séquence formelle, entre monarchie et aristocratie. La démocratie athénienne est conceptuelle, elle ne débouche pas sur une praxis politique ; elle fonctionne comme une garantie, et c’est en cela qu’elle se rapproche de notre conception moderne de la démocratie, qui définit plutôt des droits que des pratiques (à nos yeux, aujourd’hui, un régime est démocratique selon le dosage plus ou moins élevé des garanties offertes par sa constitution). Mais l’orateur nous met en garde, en insistant sur les différences irréductibles entre l’Antiquité et notre époque : dans le monde gréco-latin, les notions de liberté individuelle, d’égalité, de valeur humaine de la personne étaient totalement ignorées.

M. Gaillard met aussitôt en parallèle la République romaine, dont la structure est pragmatique, terme à ne pas prendre dans un sens réducteur. Les Romains ont inventé l’État comme une chose réelle et la politique se traduit pour eux dans « des actes figés en choses ». Tandis que la démocratie athénienne s’inscrit dans l’ordre des principes et la Cité de Platon dans celui des idées, la Respublica existe dans le sol, dans les actions, dans l’Histoire. La rationalité romaine n’est pas spirituelle, mais « chosiste » ; à l’harmonie et au logos des Grecs s’opposent l’action sur le monde, la construction solide, le sens de la durée. Rome n’a pas de constitution, parce qu’elle se constitue en permanence. L’élaboration de la Res publica consiste à établir un rapport de propriété ; les choses, à Rome, n’existent que dans la possession ; la politique n’est au fond qu’une série de transactions modifiant les modalités de possession. M. Gaillard nous invite à lire quelques symboles, ou images, de la république romaine, comme l’acte fondateur de Romulus, le sulcus, le sillon qui définit le pomerium et qui, de fait, « réifie l’espace de la cité », ce qui implique que cette limite va réifier le Pouvoir. De même l’imperium va être limité par la loi dans l’espace et dans le temps ; de même la loi, politique autant que civile, va stipuler des limites objectives. M. Gaillard nous invite également à réfléchir à nouveau sur l’esclavage et la liberté : l’esclave romain se définit par sa condicio, c’est-à-dire son statut de droit (ne rien posséder, pas même son corps) ; la liberté est a contrario le statut de celui qui jouit du droit de propriété sur sa personne et sur les choses. A ce sujet, le Romain fait une distinction fondamentale entre les choses privées, res privatae, et la res publica, la propriété indivise du populus Romanus. Notre République française, « une et indivisible », c’est bien là notre « morceau de romanité ».

Après une étude de la structure de la société romaine fondée sur le système censitaire (reposant sur la propriété), qui date, selon Tite-Live, du règne de Servius Tullius, après un panorama historique soulignant les étapes et les réformes successives, le conférencier a abordé le dernier point, soit la définition de la citoyenneté romaine et le problème de l’élargissement du corps civique, problème d’actualité brûlante dans nos démocraties européennes. A la différence d’Athènes, qui exclut l’étranger et tolère le métèque, Rome, tout en s’agrandissant, a intégré les peuples ; Rome a toujours été « un espace de citoyenneté ouverte », et cet espace s’est élargi dans la durée, depuis l’amalgame entre Latins et Sabins aux temps héroïques jusqu’à l’édit de Caracalla conférant le droit de cité à tous les hommes libres de l’empire. Cette intégration a bien mieux fonctionné à Rome que dans les démocraties modernes, en particulier celles de type anglo-saxon, qui donnent des droits à des groupes et non à des individus. Notre conception de l’État comme une totalité — et non comme une superposition de droits — est directement issue de la Respublica Romana, laquelle légua aux philosophes du Siècle des Lumières une idéologie, ou plus exactement un système de représentations, et aussi un comportement, une conduite, que Montesquieu, à la suite des écrivains augustéens, a idéalisés sous le beau nom de vertu.



Mercredi 17 mars 1999
Le bouddhisme tibétain
Jean-Claude LAUER, professeur au lycée Durzy de Montargis

Le conférencier a d’emblée averti son public qu’il serait contraint de survoler, à l’usage des profanes, un très vaste sujet, dont l’histoire remonte à la naissance de Bouddha, vers 542 (ou 546 ?) avant notre ère. Il a retracé brièvement la vie de Siddharta Gantama, fils d’un souverain qui quitte subrepticement le palais royal, étudie pendant six ans le brahmanisme, mène une existence d’ascète, reçoit, en quête de vérité, l’illumination de l’éveil ainsi que son titre de Bouddha (c’est-à-dire « l’Éveillé »), puis part vers Bénarès répandre son enseignement. M. Lauer résume les fondements du bouddhisme, en rappelant qu’il s’agit plutôt d’une philosophie que d’une religion, car il n’y a ni dieu ni dogme. L’essentiel repose sur « quatre nobles et saintes vérités » : la vie n’est que souffrance ; la souffrance vient de l’attachement et du désir ; il faut éviter la souffrance pour obtenir l’« extinction » des passions ou « nirvana » ; il existe un chemin vers cette délivrance, c’est la pratique de la correction parfaite de l’âme et de la concentration mentale. Un principe fondamental du bouddhisme est le « Karma » qui repose sur la conception de la vie humaine comme maillon d’une chaîne de vie ou « Samsara », chaque vie étant déterminée par des actes accomplis dans une vie précédente.

Après un rappel historique du développement du bouddhisme — qui disparaît assez vite de l’Inde, essaime en Asie jusqu’au Japon, et prend une forme particulière au Bouthan, au Népal, au Laddakh, et surtout au Tibet, où il devient religion d’État vers 750 — M. Lauer nous conduit alors, images à l’appui, dans le Panthéon tibétain, à la fois familier et étrange : le Bouddha Sakyamonni, c’est-à-dire « des temps actuels », en position de lotus, le Bouddha Maitraya, ou « des temps futurs », assis à l’occidentale, les divinités « courroucées » ou paisibles, associées aux individus qu’on peut s’approprier par une opération mentale, chacun pouvant échanger son énergie avec la divinité de son choix.

Le bouddhisme tibétain présente plusieurs visages. Notre conférencier distingue quatre grandes branches ou écoles qui ont évolué dans leur rituel au cours des âges, mais sans jamais aller jusqu’au schisme ou à la guerre de religion : l’école des Anciens, ou Nygma-pa, fondée par le gourou Ripoché (« l’Accompli ») ; la branche Sakya-pa ; la branche Kagyu-pa, fondée au XIIe siècle par Milarepa, l’ascète le plus célèbre ; l’ordre des Kadam-pa, réuni au Gelug-pa ou « les bonnets jaunes », dont le chef spirituel s’appelle le Dalaï-Lama, dont le quatorzième a quitté le Tibet en 1959, chassé par la Chine communiste.

La dernière partie de la conférence a été illustrée par des photographies personnelles, prises surtout au Népal, car 90 % du patrimoine religieux tibétain a été détruit : monastères totalement intégrés au paysage de haute montagne (à plus de 4000 mètres), stupas dorés symbolisant les différents éléments, moulins à prières, drapeaux portant les mantras et flottant au vent, intérieurs sombres, statues aux couleurs criardes devant lesquelles brûlent des bougies en beurre de yak. Et, pour conclure ce voyage exotique sur le Toit du monde, nous avons entendu une musique étrange, où se mêlent les impressionnantes voix de basse des lamas, musique sans aucune doute propre à la méditation.



Jeudi 22 avril 1999
Déclamation et chant en France à l’époque classique
Jean-Noël LAURENTI, professeur de lettres classiques au lycée Jean-Zay à Orléans

Le but du conférencier était de montrer les procédés en usage au XVIIe siècle jusqu’au milieu du XVIIIe siècle dans le domaine de la déclamation, c’est-à-dire le théâtre dans sa totalité, la poésie, l’opéra, le chant, mais aussi l’éloquence, et principalement l’éloquence sacrée. Vaste matière, dont le conférencier nous a donné quelques beaux extraits musicaux, comme Armide, Atys (de Lulli) ou Tancrède (de Campra), matière à laquelle il faut ajouter les ouvrages didactiques, dont le Traité de rhétorique du Père Lamy, L’Art de bien chanter de Bacilly (1667), L’Art du Chant de Jean-Arthur Bérard, et surtout le Traité du récitatif de Grimarest. Ce dernier ouvrage, écrit à l’aube du XVIIIe siècle, montre parfaitement les différents niveaux de l’élocution : la conversation familière des « honnêtes gens », l’action de l’orateur qui « n’en veut qu’à l’esprit et point au coeur », la déclamation du prédicateur ou du comédien qui vise à émouvoir autant qu’à plaire, enfin la musique vocale, dont le récitatif de Lulli est sans doute l’exemple le plus significatif. On retrouve là la notion d’écart, popularisée par la linguistique moderne ; cependant, selon M. Laurenti, l’écart réside non dans l’écriture, mais dans la façon de dire, l’écart maximum se trouvant dans le chant, c’est-à-dire une sorte de déclamation où « la musique rehausse le sens des paroles et surtout leur valeur affective ».

M. Laurenti a ensuite étudié, avec de nombreux exemples à l’appui, les particularités de la diction propre à l’éloquence, à la déclamation et au chant, en particulier la prononciation dite « soutenue », qui impose des liaisons systématiques, fait « sonner la lettre r » et « gronder les consonnes », procédés qui permettent de mettre en valeur les mots. Et de citer un théoricien du XVIIIe siècle, Bérard : « On doit doubler les lettres dans tous les endroits marqués au coin de la passion ». La déclamation s’écarte du parler quotidien en ce qu’elle s’attache — parfois artificiellement — à faire ressortir syllabes longues et syllabes brèves, en instituant une prosodie qui tendrait, avec une lenteur appuyée dans la prononciation, à « rendre la parole plus insinuante » et « le discours plus harmonieux », afin de « compenser l’arbitraire du signe ». La déclamation repose également sur l’intonation, c’est-à-dire que la voix peut varier « en hauteur ou bassesse, contention ou douceur, en vitesse ou en tardiveté », selon les parties du discours, les sujets, les passions et les figures ; le ton doit être « à l’image du signifié, étant donné que le signifiant est neutre ou vide ».

Dans la dernière partie de son exposé, M. Laurenti a voulu montrer à la fois le lien et la différence entre chant et musique, celle-ci ne pouvant être réduite à une « transcription phonographique de la déclamation ». Le chant — compromis entre parole et musique — a constitué à l’époque baroque un système codifié fondé sur l’artifice, mais dont le but est de faire ressortir la vérité profonde. Les conventions de la diction poétique créent la distance, qui apparaît comme le fondement même de l’émotion esthétique.



Lundi 25 octobre 1999
Les thermes romains du vestige au fantasme
Alain MALISSARD, professeur à la faculté des Lettres d’Orléans

La recherche archéologique n’était qu’une étape vers une vision imaginaire de l’Antiquité, vision entretenue au XIXe siècle par la littérature et surtout la peinture, qu’on redécouvre aujourd’hui après un long temps de purgatoire.

À Rome, à l’époque impériale, les thermes s’imposent par leur aspect monumental et ils jouent un véritable rôle « socio-culturel » : ce sont des lieux de loisir et de rencontre autant que de balnéothérapie. Leur activité va décliner, puis disparaître au IVe siècle. Elle survivra dans le monde oriental sous la forme des hammams et des bains turcs et, en occident, dans les étuves médiévales. En tant que monuments, les thermes romains ont été parfois sauvés par le réemploi, comme c’est le cas du frigidarium des thermes de Dioclétien, récupéré dans l’église Sainte-Marie-des-Anges. C’est surtout à partir du XVIIIe siècle, notamment grâce aux fouilles de Winckelmann à Pompéi, que l’on s’intéresse à leur architecture et aux objets qu’on y exhume : vasques, lampes, revêtements de sol, mosaïques, statues, plafonds peints ou stuqués. La découverte de ces vestiges a donné l’idée de reconstituer la vie des thermes avec l’aide de textes, principalement de Sénèque, Martial et Pline le Jeune, qui critiquent la liberté des mœurs, voire leur relâchement.

De la confrontation entre l’archéologie et la littérature va naître le fantasme, une image de luxe et de sensualité que les premiers voyageurs du XVIIIe siècle avaient déjà trouvée dans les harems de l’Orient et qui a été corroborée par les récits postérieurs de Chateaubriand, Lamartine ou Nerval. Mais c’est dans la peinture du XIXe siècle que le thème de l’orientalisme se révélera le plus fécond, d’abord au cours du mouvement réaliste, où la femme apparaît sous les traits contradictoires de la mère ou de la tentatrice, ensuite chez les « pompiers », qui ont connu une vogue extraordinaire entre 1860 et 1910, avant de tomber dans un discrédit total.

M. Malissard a donné quelques exemples, d’abord chez Flaubert, avec la première apparition de Salammbô et celle de Salomé dans Hérodias, deux épisodes qui évoquent plutôt des scènes de cabaret ou de lupanars, puis chez les peintres comme Gustave Moreau ou Jamain. Ceux-ci ont abandonné les sujets historiques à la David pour des thèmes frivoles où le nu esthétique devient érotique. Les thermes sont leur lieu de prédilection, comme en témoigne toute une série de tableaux — déjà annoncées par la célèbre baigneuse d’Ingres de 1828 — tableaux signés de Lecomte de Nouy, Debat-Ponson, Félicien Champsaur ou Bouguereau, connu par ses Oréades. Certaines toiles ont été l’objet de véritables reconstitutions archéologiques, tel le Tepidarium de Théodore Chassériau ; d’autres font l’amalgame entre Orient et Antiquité, comme les oeuvres d’Alma Thademma à la fin du XIXe, où le décor est « de synthèse », sans référence précise au monde antique : il s’agit alors de « fantasme pur », lequel se retrouve dans la peinture mythologique, la mythologie servant d’alibi à la représentation de nudités voluptueuses, comme dans la Naissance de Vénus de Cabanel en 1863.

M. Malissard conclut en montrant que les thermes, sujet récurrent des peintres pompiers, ont été une étape pour passer de la mythologie au thème du bain, à peu près constant chez Degas et Bonnard, par le biais de l’évocation antique.



Vendredi 19 novembre 1999
Un grand sanctuaire des eaux, Villards d’Héria
Hélène WALTER, professeur d’archéologie à l’Université de Besançon

Villards d’Héria, village du Jura entre Saint-Claude et Moirans-en-Montagne, recèle sur son territoire montagneux les vestiges d’un sanctuaire de grande ampleur et fort original. Ce sanctuaire est dédoublé en deux sites : un site supérieur à 900 m d’altitude, près du lac d’Antre, et un site à 150 m en contrebas, sur un sous-affluent de l’Ain, l’Héria, lui-même résurgence des eaux infiltrées du lac, comme l’a prouvé une coloration à la fluorescéine. Curieusement, à la double implantation étagée des édifices correspond le phénomène karstique (courant dans le Jura) qui associe lac d’Antre et Héria.

Le site supérieur est d’accès quasi impossible. En effet, une ferme classée a été construite sur les bases d’un temple dont elle a les dimensions exactes (18 m x 9 m) et, propriété privée, elle est entièrement clôturée. On sait que des fouilles y avaient été réalisées sur l’ordre de Louis XIV. Des trouvailles successives, entre autres dans le lac, ont permis d’établir que ce temple, haut lieu des Séquanes, était dédié à Mars Auguste et à Bellone, qui ne sont cependant jamais représentés ensemble. Un fragment de calendrier gaulois et une belle Minerve à la chouette font partie des pièces exposées au musée de Lons-le-Saulnier. À proximité, une petite chapelle ronde contenait, au dire d’auteurs anciens, des statues brisées et des marbres. Une tête de pierre blanche avec une grande barbe peut sans doute être identifiée comme étant Cernunnos, le plus grand des dieux du panthéon celtique.

150 m plus bas, un grand complexe de 3000 m2 a été dégagé par les fouilles à partir de 1973, au pont des Arches. Celui-ci, sur l’Héria — unique en Gaule avec ses deux arches, sa galerie coudée, son appareil de gros blocs et son sommet plat — servait de soubassement à un temple encore partiellement debout au XVIIe siècle. Quoique classé, il a été gravement endommagé en 1958-1959 — de même que le quai qui bordait la rivière — par les travaux du Génie rural pour le captage des eaux en faveur de Moirans.
Le grand ensemble comprend :
— un temple sur podium avec pronaos, cella barlongue, galerie périphérique sur trois côtés, ce qui dénote une influence gauloise (circumambulatio)
— un édifice trapézoïdal entourant un petit bâtiment central et rond, avec la statue d’un prêtre éduen, prêtre des Gaules à l’autel confédéral de Lugdunum ; des fresques rouges avec enroulements végétaux, prairies et oiseaux manifestent une influence pompéienne et peuvent être datés de l’époque flavienne ;
— un bassin, très beau, entourant une source sacrée ;
— des thermes, bordant le quai de l’Héria, en deux parties non communicantes ; la première moitié date d’Hadrien, alors que la deuxième, moins soignée, a été construite d’Hadrien à Septime-Sévère (cette extension est due soit à un besoin de rentabilité, soit à la nécessité de séparer les femmes des hommes) ; les piscines (6,5 m x 7 m) où les pèlerins se purifiaient sont pourvues d’escaliers de descente et de troncs ; la salle hypocauste était recouverte de fresques et un promenoir à exèdres décorés proposait des banquettes de repos ; les fouilles de la rivière ont livré des plaques de bronze, des clous, des fibules, des tessons, une statuette de Bellone avec son égide et le Gorgoneion, etc…
— à l’amont s’étendaient des hospitalia pour pèlerins, conçus autour d’une cour centrale, mais selon une architecture rustique (terre battue, cloisons minces, fresques pauvres).

Ce grand sanctuaire des Séquanes était-il à l’origine d’une agglomération, d’un vicus ? Il est encore trop tôt pour le dire.



Mardi 18 janvier 2000
D’Homère à Elytis ou la poésie grecque dans sa continuité
Jacques LACARRIÈRE, écrivain

Le premier propos de Jacques Lacarrière a été de montrer la continuité de la langue grecque, phénomène unique en Europe, dont il a eu une expérience en comparant, au cours de ses études et de sa vie, le grec ancien, le grec byzantin et le grec moderne, en particulier celui des chants populaires. Et de rappeler cette anecdote rapportée dans l’Été grec : un enfant, sur une plage au pied du Cithéron, voyant un crabe en train de mourir sur la grève prononça devant lui un mot qui venait du fond des âges : Charopalévi (il lutte contre Charon) ; et ce fut pour lui pour lui la révélation de la survie de cette langue, que des enfants quasi analphabètes avaient conservée intacte depuis l’Iliade.

Jacques Lacarrière a tracé ensuite à grands traits l’histoire de la langue grecque, « ce fleuve inépuisable qui coule depuis quarante siècles », perpétuellement enrichi, et qui a formé nos civilisations : « C’est une langue fondatrice rationnelle, et la Grèce nous a apporté une méthode pour former l’Homme accompli ».

Une continuité semblable à celle de la langue se retrouve en poésie, que notre amoureux de la Grèce a soulignée sous la forme d’une promenade à travers les oeuvres de trente siècles, promenade ponctuée de pauses et de lectures, chacune constituant une étape marquante. Aux épopées, trop connues, il a préféré des textes orphiques, tel celui trouvé sur une feuille d’or dans une tombe du VIe siècle avant notre ère, message de l’au-delà, « source d’eau fraîche et qui jaillit du lac de mémoire », ou cet hymne à la Nuit « génitrice des dieux et des hommes ». Une fois de plus, la permanence est évidente : en changeant de religion, les Grecs n’ont pas changé de langue et saint Luc, racontant la naissance de Jésus, parle comme Hésiode ; le grec byzantin paraît même tout proche, comme tel hymne à la Vierge du VIIe siècle ap. J.-C., un des plus beaux chants de la chrétienté.

Avant d’aborder la dernière étape, celle de la poésie contemporaine, Jacques Lacarrière rappelle l’effacement de la Grèce pendant quatre siècles, l’exil des intellectuels dépositaires de la culture, conservateurs épris de classicisme. Durant longtemps, de la naissance de l’État grec en 1832, il y a eu concomitance entre la catharévousa, langue savante écrite, et la langue populaire parlée (démotiki), véritable langue vivante, enfin reconnue en 1976. Ce sont justement les poètes qu’ils l’ont imposée et notre guide nous a présenté ceux qu’il considère comme les plus grands, quatre poètes qui ont repris les mythes antiques pour les intégrer à la réalité de leur temps.

D’abord Cavafis et son poème d’Ithaque, où il inverse le rôle traditionnel d’Ulysse, puis Séféris qui, dans Astyanax, transforme l’épisode homérique et fait parler ainsi Andromaque:

Prends avec toi l’enfant qui vit le jour sous ce platane
Le jour où résonnaient les trompettes où étincelaient les armes
Où les chevaux épuisés se penchaient sur la vasque
Effleurant de leurs naseaux humides la verte surface de l’eau
Les oliviers avec les rides de nos pères
Les rochers avec la sagesse de nos père
Et le sang de notre frère vif sur notre terre.

Jacques Lacarrière a terminé son parcours par deux écrivains qu’il a traduits et fait connaître en France : Iannis Ritsos, qui a passé douze ans dans les prisons du régime des Colonels, et Ulysse Elytis, le chantre de la terre hellène (ne disait-il pas « Décomposez la Grèce et il en restera à la fin une vigne, un olivier et un bateau »). Nous avons écouté Racines (de Ritsos) et Petite mère verte de treize ans (d’Elytis), poèmes pleins d’émotion et rendus encore plus émouvants dans leur langue originelle, dont la musique a quelque chose d’envoûtant.



Mardi 8 février 2000
Tanis, une réplique de Thèbes dans le delta du Nil
Philippe BRISSAUD, directeur de la mission française des fouilles de Tanis

Les pharaons de la XXIe dynastie (fin du deuxième millénaire av. J.-C.) qui avaient fait de Tanis leur capitale avaient voulu qu’elle fût la Thèbes du nord, avec les mêmes dieux (Amon, Mout, Khonsou) et la même disposition des sanctuaires qu’à Karnak, ce qui a permis aux archéologues de repérer, à partir des deux premiers temples découverts, l’emplacement du troisième. Mais, dans les platitudes du delta, il n’y a pas de Vallée des Rois, il n’y a pas d’Occident funéraire. Aussi les tombes royales sont-elles installées dans un angle du sanctuaire d’Amon, la fonction de nécropole se superposant à celle de culte.

Tanis avait été fondée sur la branche orientale du Nil, aux confins du Proche-Orient, pour des raisons géopolitiques qui nous échappent, les sources écrites étant rarissimes. Contrairement à une historiographie ancienne, elle ne peut être assimilée à Pi-Ramsès, ni à l’Avaris des Hyksôs. Disparaissant à la fin du VIe siècle de notre ère, elle a fonctionné comme ville durant 1500 ans environ.

Les diapositives commentées ont montré le site comme une île blonde au milieu des rizières et des cultures maraîchères. C’est aujourd’hui un tell classique qui s’élève à 32 m et constitue le point culminant du delta. Constitué de débris surtout anthropiques, il a été fouillé par Mariette en 1860 et par Montet dans l’entre-deux-guerres et a livré des statues qui sont au musée du Caire ou ornent les jardins de la capitale. La tombe de Psousennès Ier (XXIe dynastie) contenait un trésor et notamment un masque en or digne de celui Toutankhamon. Le grand public avait découvert ces chefs d’oeuvre lors de l’exposition « Tanis, l’or des Pharaons » à Paris en 1987.

Mais ces fouilles, menées à l’ancienne mode, de même que l’exploitation des ruines comme carrière par les habitants (le calcaire a presque disparu au contraire du granit) ont beaucoup compliqué la tâche des archéologues actuels.

Pour ceux-ci, il s’agit surtout d’un travail de dégagement des grands sanctuaires dont les fondations étaient enfouies sous des dizaines de milliers de mètres-cubes de terre et sont jonchées de fragments d’obélisques, de colonnes, de statues, de stèles. Mais la disposition aléatoire de ces éléments, pour lesquels n’existe aucun indice précis de situation, donne aujourd’hui au site de Tanis l’aspect d’un musée de plein air.

M. Brissaud fait état, photos à l’appui, de trouvailles fort intéressantes : quatre beaux puits accessibles par des marches et destinés au culte dans un temple, un trésor monétaire ptolémaïque, des ostraka, des lots d’oushebti, des stèles aux titulatures pharaoniques, une « petite sirène volontairement cassée et dont il ne subsiste que les jambes repliées », la statue d’un personnage à tête « grecque » et à corps « égyptien », des papyri carbonisés.

La photo aérienne, pratiquée avec un cerf-volant, permet de percevoir les traces du noyau urbain et donc d’esquisser un début de cartographie.
Les campagnes de fouille présentes et à venir s’attaquent au flanc du massif raviné culminant à 32 m pour mettre au jour le temple de l’est, derrière la première muraille en briques crues de Psousennès. Les colonnes mises au jour devraient permettre de reconstituer et de remonter la colonnade coiffée de chapiteaux en forme de lotus.

Ainsi, à partir d’un site initial complexe et bouleversé, le travail souvent difficile des archéologues de la mission française est en voie d’organiser le chaos, de faire surgir les grands ensembles de la cité et de lever les mystères de son histoire. Il y a encore beaucoup à faire, mais si, dans l’esprit des souverains de la XXIe dynastie, Tanis devait être une réplique de Thèbes, les contraintes de son site et son évolution (rôle de plus en plus important dévolu à Horus et à son sanctuaire) ont entraîné des différences sensibles. Elle n’a surtout pas conservé le côté spectaculaire et grandiose de Karnak. Elle doit cependant être rétablie dans sa dignité de capitale pharaonique.



Mardi 7 mars 2000
François d’Assise ou le pouvoir en question
Jacques DALARUN, directeur de l’Institut de Recherche et d’Histoire des Textes.

Le conférencier a souhaité restaurer l’image authentique du saint le plus connu du Moyen Âge, qui a réincarné l’idéal évangélique, alors que cette image a été édulcorée par des mièvreries bucoliques.

M. Dalarun a opposé en préambule deux citations, la première J. le Goff sur « la puissance, ce mal social par excellence » et la seconde d’un chroniqueur franciscain du XIIIe siècle qui parle du fondateur « qui tenait l’ordre en son pouvoir » pour poser la question cruciale : François d’Assise fut-il un autocrate incontesté ou a-t-il introduit la démocratie chez les Franciscains, se réglant sur les plus humbles et les plus démunis ? Sans doute il a manifesté son aversion pour toute forme de pouvoir, mais il a accepté « l’institutionnalisation de son intuition » et on peut se demander si sa position extrême a influé sur les formes de gouvernement de son ordre.

Examinant la question d’abord au nom des principes, en multipliant les citations de François lui-même ou de son biographe Thomas de Celano, M. Dalarun insiste sur son refus de toute domination, sa volonté d’être sujet, sa joie de l’humilité, sa « jubilation de l’humiliation », application radicale du message évangélique. On assiste de même à un processus de dépouillement total de soi : François va refuser sa charge de prieur et la remettre à « frère Pierre ». Mais ce refus s’accompagnera de l’acceptation d’un cadre institutionnel, fixé définitivement vers 1220. Ce que confirme le Testament de François, où il justifie la fondation de son ordre, avec une certaine dose d’orgueil… ou de naïveté, en tout cas avec la bénédiction de la papauté, contrairement à une idée habituellement reçue.

Son drame réside dans la contradiction entre le refus absolu du pouvoir et le choix d’accepter un ordre, car l’institution procure la garantie dans la durée. François met donc en place des principes de gouvernement : un chef élu, « vicaire de Jésus-Christ » (comme le pape) ; vraisemblablement un certain nombre de « formes de vie », alors qu’il refuse catégoriquement de se glisser dans un moule préexistant, sur un ton véhément, loin du dialogue fraternel avec les brebis et les oiseaux... Prenant appui sur « la règle des ermitages », le conférencier souligne l’audace de François par rapport à la mentalité médiévale, prêchant une « ouverture à une humanité sans distinction, sans catégorie ». Il a montré ensuite comment le saint d’Assise a appliqué ses principes.

Dans sa règle franciscaine, d’abord en 1221 puis en 1223, il a institué une organisation en pyramide, avec, au sommet, le « Ministre général serviteur de toutes les fraternités » qui doit être élu par les « Ministres provinciaux » (prêtres ou laïcs) et les « custodes », ensemble de couvents ayant chacun un « gardien ». Dans les assemblées (chapitre généraux ou provinciaux), on nomme les ministres et l’on complète la règle. Ce système hiérarchisé et parlementariste s’est révélé fragile et le fondateur n’a pas pris réellement conscience du fonctionnement ; il intervient sans cesse au nom de son autorité spirituelle, ce que corrobore le témoignage de la légende : malgré sa démission, François reste aux commandes et impose sa volonté ; il restera jusqu’au bout l’interlocuteur favori du Saint-Siège. On peut donc s’interroger sur le sens de ce retrait volontaire, en 1220 : s’agit-il de « chantage affectif », ou du désir d’intervenir directement, d’autant plus que cette position marginale lui conférait une autorité morale, et bien au-delà de la mort ? La chronique de Giano conforte cette impression de pouvoir absolu de François exercé sur l’ordre, en même temps qu’elle ruine l’image du saint naïf coupé des réalités ou de l’idéaliste ingénu manipulé par un pape politique.

Le conférencier a abordé la conclusion par un portrait synthétique de notre saint dont l’autoritarisme n’est qu’une facette, ainsi que l’humilité qu’un discours convenu, encore en vogue de nos jours, a considérablement exagérée. Les contradictions existent : il est ennemi de l’institution, et il a édicté une règle, incomplète certes, mais d’une subtile souplesse, où la négligence devient une méthode de gouvernement. Mais il est indéniable que ces contradictions ont été vécues par François comme un drame déchirant.

M. Dalarun reconnaît qu’il a insisté sur son caractère dominateur, quitte à apparaître iconoclaste à certains, qu’il s’est écarté des historiens modernes, fidèles du « culte de l’idole des origines », mais qu’il a pris en considération l’histoire de la congrégation — la plus nombreuse encore à la fin du XXe siècle — au-delà de la mort du saint, les frères ayant, après bien des crises, réalisé la résolution des contradictions et apories originelles, car les intuitions les plus fulgurantes ne résistent à l’usure du temps que par les institutions. « Le message franciscain, c’est une vivante parabole sur le pouvoir et le gouvernement — et qui ne paraît pas dépourvue d’actualité. »



Mardi 21 mars 2000
La presse entre abus de pouvoir et excès du pouvoir
Jacques CAMUS, président-directeur général du quotidien régional la République du Centre.

D’emblée, M. Camus a dénoncé d’une part la situation inconfortable des journalistes qui doivent concilier deux libertés fondamentales qui s’opposent, la liberté d’informer et le respect de la vie privée des individus, d’autre part la contradiction des Français qui aiment l’information, mais pas les journalistes. Il reconnaît que la presse, comme le pouvoir, commet des excès, qui sont plutôt des manifestations d’impuissance, souvent dus à la relative précarité des entreprises de presse quotidienne, phénomène propre à la France, médiocre lectrice par rapport aux pays anglo-saxons. Des 200 titres de quotidiens de l’après-guerre, il en subsiste à peine 80, et ce mouvement de concentration va s’accentuer encore, du fait de l’insuffisance des recettes publicitaires. Or un tel apport est absolument nécessaire (le prix de revient du numéro de la République du Centre serait de 8,50 F, tandis qu’il est vendu 4,80 F). De fait, la presse quotidienne devient de plus en plus dépendante des aides de l’État, mais ce n’est que justice, puisque, depuis Théophraste Renaudot, elle remplit une mission de service public.

Dans un deuxième temps, M. Camus a abordé la question de la responsabilité des journalistes : si ceux-ci ont tendance à faire du sensationnel, notamment dans la presse « people », c’est que la situation est aujourd’hui menacée par la précarité ; d’où la course à la pige, au cachet, à l’information insuffisamment vérifiée, à la photo-choc et à toutes les dérives. D’où l’accusation la plus grave, celle de violation de la vie privée, qui peut entraîner la réaction du pouvoir la plus discutée, c’est-à-dire la mise sous surveillance de la presse. Et l’on nous rappelle qu’à défaut d’une déontologie contrôlée par un ordre supérieur, un journaliste digne de ce nom a sa propre éthique. Et sans éthique professionnelle, pas d’exercice de la responsabilité. Mais, en échange, l’État doit garantir la liberté d’expression, et ne pas brimer celle-ci. C’est ce qui se produit actuellement, selon M. Camus, à propos de la « surprotection » du droit à l’image, qui connaît un développement sans précédent, depuis la condamnation de Paris-Match en 1985 à propos d’une photo des victimes de l’attentat du R.E.R. Cette interdiction — inconnue dans tous les autres pays — paraît franchement liberticide ; or il existe un arsenal juridique suffisant pour protéger les citoyens des abus.

À vrai dire, le législateur visait surtout la télévision, la radio, les magazines et la presse à sensation. La presse quotidienne, elle, se nourrit moins de l’immédiat et de l’affectif ; elle doit garder la supériorité sur les autres médias que lui reconnaissait P.-H. Simon en mai 1968 dans un article célèbre ; elle doit rester un moyen d’explication, « un catalyseur d’information » et refuser de se placer sur le plan de « l’actualité chaude » pour jouer un rôle de médiation.

Jacques Camus conclut sur le difficile problème des libertés dans la presse : « Il faut respecter la liberté individuelle et la liberté d’expression, et faire en sorte qu’aucune ne prenne le pas sur l’autre ».



Vendredi 28 avril 2000
D’Alembert, un destin exceptionnel
John PAPPAS, professeur émérite à l’Université de Forham (USA)

M. Pappas a rappelé, dans un premier temps, les débuts de cet enfant abandonné un soir de novembre 1717 sur les marches de l’église Saint-Jean-le-Rond, et qui restera toute sa vie marqué par sa naissance bâtarde. Fils naturel de Madame de Tencin, il a eu cependant la chance d’être suivi par un père qui le fit entrer au collège des Quatre-Nations.

Élève brillant, il s’enthousiasme pour les mathématiques auquel il se consacre dès 1738. Il se fait connaître par deux savants mémoires et, à 24 ans, il entre comme adjoint à l’Académie des Sciences et publie un Traité de dynamique où est énoncé le « principe de d’Alembert », qui suffirait à sa gloire. Une belle carrière de savant incontesté et honoré s’offre à lui, mais son entrée dans la lutte philosophique va stopper son ascension. À partir de 1744, il fréquente le salon de Madame Du Deffand ; en 1745, il est pressenti pour traduire la Cyclopaedia de Chambers, projet qui va aboutir en 1751 à la naissance de l’Encyclopédie sous l’impulsion de Diderot.

Si le personnage connaît des succès mondains, il souffre profondément de l’humiliation que l’orgueil des grands fait subir aux écrivains et intellectuels. Dans son Essai sur la société des gens de lettres et les grands, il manifeste haut et fort le refus du rôle habituel de courtisan et proclame sa fière devise : « liberté, vérité et pauvreté », attitude qui va lui causer un grand tort.

M. Pappas insiste sur le rôle primordial de notre mathématicien que les historiens de la littérature ont assez souvent minimisé. D’Alembert a participé avec Diderot à la genèse du projet encyclopédique, auquel se sont joints des collaborateurs de la première heure, dont Condillac et Rousseau. Il va exprimer avec vigueur et clarté dans le Discours préliminaire les principes de la nouvelle philosophie des Lumières dans l’esprit de l’empirisme de Locke : nos connaissances viennent des sens ; les premières sciences sont nées de nos besoins ; les facultés de l’esprit humain au nombre de trois (mémoire, raison, imagination) permettent de classer les activités humaines.

M. Pappas a résumé ensuite la périlleuse entreprise que fut la réalisation de l’Encyclopédie et le combat toujours recommencé contre la censure royale et la puissance des Jésuites : d’abord l’emprisonnement de Diderot en 1749 à la suite de la Lettre sur les Aveugles, puis la polémique avec le père Berthier, l’âme du journal de Trévoux, l’affaire de l’abbé de Prades, la brouille avec Rousseau à cause l’article "Genève", les pamphlets de Fréron et de sa clique, enfin la condamnation de l’ouvrage qui va provoquer la démission de d’Alembert. À ce sujet, notre conférencier a réfuté l’opinion communément admise, qui blâme le « lâche abandon », pour louer le courage de Diderot.

Et de montrer dans la dernière partie de l’exposé l’originalité et l’intérêt de la position de d’Alembert. Celui-ci demeurera toujours soucieux de donner une image positive du philosophe, se présentant nom comme un idéologue, mais comme un scientifique impartial. Fidèle à son idéal de liberté et de probité, il briguera l’Académie française, mais en refusant de faire les visites protocolaires, si bien qu’il devra attendre son élection jusqu’en 1754 ; il sera élu secrétaire perpétuel en 1772 et, en cette qualité, il prononcera les éloges obligés des membres disparus : ce fut pour lui l’occasion de révéler un talent d’orateur et de poursuivre la propagande philosophique. En réalité, le monde intellectuel, à l’étranger peut-être encore plus Paris, avait reconnu la valeur du mathématicien et du philosophe, « élite de la société, plus recherché que le prince », selon les mots du comte de Ségur dans ses Mémoires. On peut donc parler à juste titre d’une réussite exceptionnelle, car c’est grâce aux Encyclopédistes que l’écrivain a trouvé sa place dans la société, pour au moins deux siècles.



Mardi 17 octobre 2000
Prosper Mérimée, inspecteur général des monuments historiques
Gérard LAUVERGEON, professeur honoraire d'histoire-géographie au lycée Pothier d’Orléans

Pour le conférencier, il s’agissait surtout de montrer que, derrière l’écrivain si connu, il y avait un homme qui, pendant trente-six ans, avait consacré l’essentiel de sa vie à sauver de la ruine une grande partie de l’héritage roman et gothique de la France. Nommé inspecteur général des Monuments historiques en 1834, à 31 ans, Mérimée prend un poste créé par Guizot en 1830, alors que la notion de patrimoine collectif national, si familière aujourd’hui, est encore floue et mal acceptée.

Si l’idée en émerge au XVIIIe siècle, ce sont les destructions de la Révolution et les conséquences de la vente des biens nationaux et de la déchristianisation qui contribuent à poser le problème. En effet, le « vandalisme » a horrifié l’abbé Grégoire et les membres de la Commission des Monuments, des Arts et de l’Instruction publique. Pour eux, ce qui vient de l’Ancien Régime est un superbe héritage, une richesse commune et inaliénable qu’il faut préserver en fonction de sa valeur culturelle et de son intérêt pour l’histoire et pour l’instruction. Mais il faut attendre, sous la Restauration, la mutation de sensibilité représentée par le romantisme et le nouvel élan de foi pour que l’attention portée à l’histoire et au patrimoine, surtout médiéval, permette à Guizot de mettre sur pied les structures officielles adéquates, toujours vivantes aujourd’hui (École des Chartes, Société d’Histoire de France et Inspection des Monuments historiques).

Après le rapide passage de Ludovic Vitet (1830-1834), Mérimée a donc presque tout à inventer et à créer pour répondre à la mission qui lui incombe : dresser un catalogue complet et exact des édifices qui méritent une protection ; proposer les restaurations nécessaires et en être le maître d’œuvre.

Rien ne semblait désigner le jeune Mérimée à cette énorme tâche, auquel il a pourtant attaché son nom. Dandy amoureux de la vie mondaine de Paris, il n’a aucune formation en architecture, ni en histoire de l’art ; il n’a encore manifesté que peu d’intérêt pour les monuments, notamment pour les églises (il est athée convaincu). Cependant, outre ses talents récents de haut fonctionnaire, il a pour lui le goût de l’histoire (Chronique du règne de Charles IX) et le sens du beau. Et il adopte tout de suite un point de vue professionnel en acquérant les connaissances nécessaires, notamment grâce aux travaux d’Arcisse de Caumont, créateur des sociétés archéologiques. La pratique du terrain et la fréquentation des architectes les plus doués de son temps feront le reste, ainsi que son tempérament : intelligence lucide et critique, mémoire exceptionnelle, culture vaste et variée, goût pour l’étude précise et rigoureuse, capacité à imposer ses vues. Le dilettante s’est pris au jeu.

Chaque année, il part en tournée d’inspection et passe la France au peigne fin (cf. ses Notes de voyage), secondé par les préfets et par tout un réseau de correspondants bénévoles et d’érudits locaux. A lui de choisir ce qu’il faut sauver et restaurer, selon l’urgence (Vézelay) ou la valeur architecturale (Carcassonne, Saint-Savin-sur-Gartempe). Il doit combattre aussi bien les démolisseurs sans scrupules que les restaurateurs abusifs et, à partir de 1841, il leur oppose la première loi de protection des monuments historiques, permettant le classement des édifices (il en est l’initiateur). Cependant Mérimée s’en tient aux monuments allant de l’Antiquité à la Renaissance, car, par hostilité à la monarchie de droit divin, il ne porte aucune considération aux œuvres des XVIIe et XVIIIe siècles.

Quant aux restaurations, il milite pour la prudence. Il ne peut être question pour l’architecte d’inventer et d’agir sans études préalables et compréhension intime de l’édifice. C’est donc une position différente de celle de son grand ami Viollet-le-Duc, avec qui il travaille en harmonie à Vézelay (1839-1846) et qu’il soutiendra toujours, malgré les dérives des années 1860 (Pierrefonds, cathédrale de Clermont-Ferrand). On peut cependant regretter des restaurations trop radicales, liées aux nouvelles techniques : sciage des pierres, joints trop réguliers, aspect trop froid.
Malgré ces réserves, l’action de Mérimée a été capitale : il a posé les bases du service, il a défini les principes et les méthodes de la préservation, il a classé plusieurs milliers d’édifices, qu’il a souvent sauvés, et cela sans beaucoup de crédits et devant une opinion publique largement indifférente et des responsables souvent peu respectueux des monuments.

Son œuvre littéraire en a pâti et apparaît comme seconde, aussi brillante et originale qu’elle ait été. Après 1834, sa production (en dehors de la Vénus d’Ille, de Colomba, de Carmen et de Lokis) est surtout constituée de notes de voyage, de reportages pour les journaux, de rapports officiels et d’ouvrages techniques. Mais on peut dire que cette mission l’a révélé à lui-même, en donnant à la vie du dandy parisien un but élevé et en lui permettant d’exprimer des capacités et des talents qu’il avait très grands.



Mardi 14 novembre 2000
Les jardins de Diderot dans les lettres à Sophie Volland
Odile PAUCHET-RICHARD, professeur à l’I.U.T. du Havre

Mme Odile Pauchet-Richard a rappelé dans son préambule l’intérêt de la correspondance de Diderot à son amie, qui constitue à la fois un journal de bord et un laboratoire de réflexions philosophiques, parallèle à l’œuvre théâtrale, à l’Encyclopédie et à la rédaction des Salons. Son projet était de montrer que ces lettres, « récit des promenades d’un philosophe amoureux », ont participé à l’éveil d’une réflexion esthétique sur la nature, mais aussi d’un véritable sentiment de la nature, né au sein des grands jardins policés de l’Ile-de-France — au Grandval chez d’Holbach, à la Chevrette chez Madame d’Épinay, à Marly ou à Meudon — et, plus tard, dans des lieux plus sauvages comme la campagne champenoise, à Isle-sur-Marne où, pendant la belle saison, séjournait Louise-Henriette dite Sophie.

Cette jeune femme, d’apparence effacée, que Diderot rencontra en 1756, était d’une vaste culture et aimait la libre discussion. Ils échangèrent pendant vingt ans une correspondance abondante ; on sait que Diderot écrivit plus de 500 lettres (il en reste 187), d’un intérêt sociologique indéniable, mais aussi très révélatrices de son imaginaire. Certaines décrivent des promenades, selon une lointaine tradition philosophique qui remonte à Sénèque. Diderot, dont la curiosité est inépuisable, porte souvent sur les jardins un regard de technicien, mais il laisse parler sa sensibilité en suivant les pas de Rousseau ; la promenade suscite la pensée et mène aux « espaces intérieurs où l’on explore son moi » ; la description est le reflet des sentiments ; les lieux deviennent associés aux réflexions et aux émotions ; le philosophe est à l’origine du grand principe romantique selon lequel « un paysage est un état d’âme ».

Mme Pauchet-Richard, dans la deuxième partie de son exposé, s’est demandée où allaient les préférences de Diderot : était-il un tenant du classicisme ou un partisan du jardin à l’anglaise ? Il est difficile de répondre catégoriquement, car, s’il admire le parfait ordonnancement du parc à la française, il déclare préférer habiter dans ces espaces imprégnés en apparence de naturel et de liberté, où tout est fait pour susciter la rêverie. Mais il reconnaît qu’il y a là « une construction savante de l’émotion ». Il n’est pas insensible à l’art d’un Lenôtre à Marly, où les jeux d’eau créent une sorte de magie qui joue des effets de surprise, contrastant avec les cabinets de verdure au charme agreste.

Notre conférencière a conclu sur la notion d’harmonie : au XVIIIe siècle, on ne tranche pas entre classique et baroque, ni  entre nature et culture. L’amateur éclectique qui révéla Fragonard et Chardin se défie des modes et de leurs excès, reste sceptique devant l’engouement pour les jardins  anglais qui affectent d’imiter la nature. Il cherche à saisir le point d’équilibre entre l’homme, l’architecture et le paysage. Son modèle de référence était le château de Maisons-Laffitte au milieu de son parc, dont il admirait justement la relation d’harmonie entre le constructeur, le jardinier et le propriétaire, affirmant ainsi le principe moral de la conformité de l’homme avec son milieu.



Jeudi 14 décembre 2000
Le mystère Pétrone et l’énigme du Satyricon
René MARTIN, professeur émérite à Paris-III, secrétaire général de l’association Guillaume-Budé

M. René Martin a précisé d’emblée qu’il faut écrire Satyricon et non Satiricon : le titre fait référence aux satyres (c’est un génitif pluriel séparé du substantif dont il devait dépendre) et non à la satura, qui est étymologiquement un mélange ou pot-pourri. C’est un vestige de roman dont l’auteur, Petronius, est inconnu. Comme Tacite (Annales, XVI, 18) parle d’un Petronius, gouverneur de Bithynie, ami de Néron, « jouisseur noctambule et juge du bon goût », beaucoup ont pensé que les deux Pétrone ne faisaient qu’un.

Aujourd’hui, séparatistes et unitaristes s’affrontent sur deux questions majeures : la date de composition de l’œuvre et les motifs de l’écriture.

Les séparatistes ont raisonné comme si l’époque des événements racontés et l’époque de la narration se confondaient : ce serait l’autobiographie d’un certain Encolpius, qu’on pourrait sous-titrer « mémoires d’un jeune homme pas très rangé » ! L’écart serait en gros de trente ans ; le roman daterait alors des années 90 de notre ère. On a avancé que l’action pourrait se dérouler au plus tôt sous Néron, car plusieurs personnages secondaires, chanteurs, musiciens, gladiateurs, sont nommés. Mais rien n’est sûr, étant donné que les dits personnages ont été mentionnées par des senes qui admirent les contemporains de leur jeunesse. De ce fait, le présent des événements racontés — ce que la critique moderne appelle la diégèse — a de fortes chances de se dérouler à la fin du Ier siècle, ce qui repousse la date d’écriture vers l’époque de Trajan ou d’Hadrien, c’est-à-dire vers 110 ou même 120.

M. René Martin, dans sa rigoureuse démonstration, aux parfums d’enquête policière, appuie cette hypothèse sur des comparaisons avec d’autres textes de la même époque. Et de noter des similitudes frappantes avec quatre auteurs, non des moindres : Silius Italicus, Martial, Tacite et Pline le Jeune. Tout laisse à croire que c’est Pétrone qui pastiche ou parodie les auteurs en question, car, si c’était le contraire, cela voudrait dire que ces grands écrivains auraient imité un classique ; or, sous Néron, Pétrone est totalement inconnu.

M. Martin pense que notre auteur, qui écrivait vraisemblablement après 106, a trouvé justement son pseudonyme dans Tacite. Cela dit, il reste à déterminer son identité.

Les écrivains de l’Antiquité tardive, comme Macrobe, nous apprennent que ce Petronius n’était pas un amateur ; ils le plaçaient, au contraire, en compagnie de Plaute, Virgile, Ovide et Sénèque. Et l’on arrive à la dernière étape de l’enquête : qui se cache sous le masque de Pétrone ? Qui a pu écrire entre 110 et 120 le Satyricon sous un pseudonyme ? M. Martin donne alors un « portrait-robot » de l’homme. Trois traits sont à retenir : il s’agit d’un litteratissimus vir, un homme d’une immense culture ; il a une profonde connaissance des milieux serviles et d’affranchis ; il parle leur argot, et il est capable de la réflexion la plus sérieuse comme du plus franc comique ; il passe de la poésie épique au récit picaresque… Or, on tient le suspect idéal ; il figure même dans la première lettre du livre VIII de Pline le Jeune ; il s’agit de son propre lector, qui fit partie de sa familia urbana et qui a droit à un éloge sans mesure. De plus, ô miracle, il se nomme… Encolpius ! Alors, avons-nous pensé unanimement, l’énigme est résolue ! Mais M. René Martin, aussi modeste que fin limier, nous rappelle à la prudence : « Cette hypothèse est sans doute condamnée à le rester. Cependant, ce serait déjà un progrès que de sortir du dogmatisme unitariste de bien des universitaires accrochés à leurs certitudes… »



Mardi 16 janvier 2001
La forme brève en poésie : le Japon et l’Europe
Yves BONNEFOY, professeur honoraire au Collège de France, poète

Yves Bonnefoy a d’abord voulu donner sa propre définition de la poésie : une forme essentiellement associée au rythme, qui « désacralise » les concepts liés aux mots dans la « parole ordinaire ». A la pensée scientifique qui vise à la généralisation et à la permanence s’oppose la poésie qui veut changer notre regard sur les choses. « Le monde sensible est rendu à celui qui ressent les rythmes ». La parole poétique nous ouvre « l’infini sensoriel » et nous rend la mesure du temps. Toutefois cette parole, qui restitue l’immédiateté et la continuité, ne se substitue pas à la pensée conceptuelle.

Yves Bonnefoy a montré ensuite les différences entre Orient et Occident : les langues occidentales utilisent des signes, c’est-à-dire des représentations arbitraires, et la poésie est l’expression d’une personne qui parle avec son imaginaire. Or la Chine et le Japon ne possèdent pas cette faculté d’abstraction ; le poète se sert d’idéogrammes, signes graphiques qui retiennent une part de l’apparence de la chose et, par le vide entre les traits dessinés par le pinceau, en restituent la présence, en même temps que le sujet parlant s’est effacé.

Depuis le XVIIe siècle, les Orientaux cultivent le haïku, poème bref par excellence : un groupe de 17 syllabes disposées en trois segments 5/7/5, que l’on regarde plus qu’on ne le lit. Les haïkus parlent de relation avec un aspect de la nature ou de la vie ordinaire, suggérant un instant d’unité ou de connivence entre l’homme et le monde. Les exemples cités (« Le vent tombe, les montagnes sont dégagées, chantent les grenouilles » ou « Il est midi, les loriots sifflent, la rivière coule en silence » ou « La luciole éclaire son poursuivant ») ont surpris par leur apparente banalité. Or Yves Bonnefoy nous a rappelé que, si les haïkus sont souvent intraduisibles dans notre langue, c’est que nous ne pouvons nous défaire de nos réflexes européens et que nous les lisons comme des textes, alors que les Japonais y voient l’effacement du texte au sein du Tout.

Après avoir signalé que le haïku n’a été connu en Europe qu’au XXe siècle et, en France, assez récemment, avec la traduction, en 1970, du plus célèbre auteur, le moine zen Bashô (XVIIe siècle), notre poète s’est demandé si la poésie française n’avait pas tenté d’expériences semblables. Il a nettement distingué la brièveté poétique de la forme brève traditionnelle ancienne comme le rondeau ou l’épigramme. « Il faut au contraire chercher la brièveté dans des moments privilégiés au milieu de poèmes longs, parfois au détour d’un vers ». Ces moments, on peut les trouver dans Verlaine (la première strophe de Le ciel est par-dessus le toit peut passer pour un haïku), dans Rimbaud ou dans les Contre-rimes de P.-J. Toulet (admiré par Borgès). Ce sont des moments de brièveté, en relation avec la subjectivité, « où le poétique trouve sa force, où le moi du sujet se dissipe, où le regard saisit la réalité du monde… »



Mardi 6 février 2001
Brantôme et le crépuscule des Valois
Anne-Marie COCULA, professeur à l’Université de Bordeaux-III

Par rapport à l’embryon de Cour existant jusqu’au milieu du XVe siècle, la Cour, dès Louis XII, puis avec les Valois, s’étoffe en se féminisant, en raison du rôle des reines et des princesses du sang, voire des maîtresses royales (Diane de Poitiers). Lieu où réside le roi, elle est encore nomade, passant du Louvre à Fontainebleau et aux grands châteaux du Val de Loire. Mme Cocula met en exergue l’extraordinaire « tour de France » de Charles IX (1564-1566), dix-huit mois à parcourir le royaume au milieu d’une caravane de 8 à 10.000 personnes qu’il faut loger et nourrir. Lieu du pouvoir, creuset des ambitions, moyen de gouvernement (avec Catherine de Médicis), cette Cour est codifiée à partir d’Henri II (cérémonies de mariage, funérailles) et l’étiquette se met en place en 1578 autour de l’emploi du temps du roi, devenu moins accessible.

La carrière de courtisan est une carrière qui ne va guère au-delà de la quarantaine d’années et qui commence jeune par l’apprentissage des pages (12/13 ans) et des demoiselles d’honneur, issus des familles les plus nobles et les plus riches, car il faut les moyens de paraître, de s’équiper, de jouer. Certes, la faveur d’un bon protecteur fait bénéficier de pensions, de dons en nature ou de fonctions bien rémunérées ; mais les risques de disgrâce sont nombreux, dans une période aussi agitée et dans un milieu favorable aux intrigues. Ainsi Brantôme, page à la Cour de Marguerite de Navarre à Nérac, sert ensuite les Guise, devient familier de la Cour de Charles IX, fait l’espion en Espagne pour Catherine de Médicis ; mais le futur Henri III ne veut pas de lui pour l’accompagner en Pologne et lui refuse ensuite la charge de sénéchal de Périgord détenue par son frère décédé. Il est alors prêt à se donner au roi d’Espagne en lui livrant les plans de ports du sud-ouest, quand il tombe de cheval.

La Cour est donc un lieu de tensions, de jalousies, de règlements de comptes. Avec les fêtes de mieux en mieux mises en scène alternent drames, complots, assassinats. Luxe, dépenses excessives et débauche attirent les critiques de Pierre de l’Estoile et de Brantôme.

Avec l’arrivée au trône d’Henri IV, cette Cour disparaît au profit d’une autre, moins nombreuse, plus familiale, de type italien. Mais celle-ci, avec le retour en force de la religion catholique, se transforme peu à peu, sous Louis XIII, en une Cour espagnole, imitée du cérémonial de Charles-Quint et de Philippe II, en fait celui de la Cour de Bourgogne passé aux Habsbourg. Le roi, intouchable, prisonnier de l’étiquette, est sacralisé, Versailles, sous Louis XIV, se situant en profonde rupture avec l’époque des Valois.

Et Brantôme écrivain dans tout cela ? Mme Cocula montre qu’il se comporte comme les courtisans touchés par la « limite d’âge » (40 ans). Il cherche alors à succéder à la charge de son frère et à se marier (sans succès). Il rentre au pays. Et, s’il écrit avec frénésie jusqu’en 1606-1607, il est loin d’être un cas isolé. Beaucoup de courtisans s’essaient à l’écriture, imprégnés qu’ils sont de poésie et de littérature, car la Cour est aussi un creuset culturel où les poètes ont grand succès.

Peut-on ajouter foi à ce que raconte Brantôme ? Il idéalise les personnages qu’il aime, comme Marguerite de Valois (la reine Margot) et, bien qu’il ne le mérite pas, le duc de Nemours (modèle du futur héros de la Princesse de Clèves). S’il règle aussi ses comptes (avec Antoine de Bourbon, par exemple), comme il a décidé de ne pas publier ses œuvres, il corrige ses textes, devenant, au fil du temps, moins dur et moins amer.



Jeudi 8 mars 2001
La culture américaine nous envahit-elle ?
André KASPI, professeur à l’Université de Paris-I

M. Kaspi nous a invités d’abord à réfléchir sur une opinion trop répandue : les États-Unis n’ont pas de culture ou une culture trop « fraîche » ; ensuite sur l’histoire de la civilisation américaine. Les premiers colons d’origine puritaine considéraient la culture comme un passe-temps dangereux et inutile ; ils ne lisaient que la Bible et n’admettaient que le modèle culturel anglais. Du fait de l’immigration, venue de tous les pays d’Europe, une évolution va avoir lieu ; mais la culture américaine reste encore timide. On pourrait dire au contraire que la culture européenne menaçait les États-Unis au XIXe siècle, tandis qu’on recopiait les monuments du classicisme français et que les collectionneurs entassaient les chefs-d’œuvre de la peinture européenne.

M. Kaspi note le début du grand changement opéré au XXe siècle, avec l’essor des écrivains américains, d’Upton Sinclair à Hemingway, et celui des peintres, comme Pollock, qui refusent l’influence de l’Europe. Une culture américaine authentique s’est constituée : elle n’exerce aucune menace sur le Vieux Monde. Mais le véritable changement sera l’avènement de la consommation de masse, à laquelle correspond le loisir de masse. L’exemple le plus visible est le cinéma : né en France, le septième art devient aux U.S.A., dès 1920, une industrie florissante qui va envahir, à partir de 1945, nos écrans ; et les accords Blum-Byrnes vont en quelque sorte officialiser la prédominance de la production américaine en France.

L’Amérique pragmatique et dépourvue de préjugés, avait depuis longtemps compris et admis que toute activité culturelle devait être lucrative et, par conséquent, toucher le public le plus large. Le développement de l’économie des loisirs oblige à une recherche de débouchés, c’est-à-dire de nouveaux marchés. Ce « produit » doit s’adresser à une population très diversifiée ; il doit avoir « un retentissement planétaire ». Notre conférencier met tout de suite de côté la littérature, qui échappe au phénomène de masse ; il prend deux exemples de films à succès : Titanic et le Prince d’Égypte. Le premier raconte un épisode de l’histoire de l’immigration, où deux thèmes principaux se croisent : celui de l’immigration qui va régénérer les U.S.A. et celui, très classique, de l’amour qui abolit les barrières sociales, ce qui signifie qu’aux valeurs proprement américaines s’ajoutent des valeurs universelles, d’où une large audience dans tous les continents.

M. Kaspi reprend pour conclure la question initiale : sommes-nous menacés ? Il est évident que nous entrons dans une période où les frontières culturelles disparaissent et que la « globalisation » favorise l’expansion de « produits non spécifiques ». Pour résister, il faut entrer dans le même système, comme le font certains cinéastes français comme J.-J. Annaud ou Luc Besson. La menace ne vient pas des États-Unis en particulier, mais d’un phénomène beaucoup plus général et inéluctable, celui de la mondialisation de la culture.



Jeudi 5 avril 2001
A l’aube du symbolisme : Maurice Rollinat poète et musicien
Régis MIANNAY, professeur à l’Université de Nantes, auteur de Maurice Rollinat, poète et musicien du fantastique, 1981.

Maurice Rollinat,  qui eut un certain renom dans les cabarets parisiens de la fin du XIXe siècle, est encore connu de nos jours par ses œuvres qu’on qualifie un peu hâtivement de régionalistes. Il est vrai que son nom est attaché à une région, plus exactement à un « pays », la vallée de la Creuse, cette « petite Suisse » comme l’appela George Sand qui y séjourna et entretint des relations amicales avec la famille Rollinat.

M. Miannay, qui s’est consacré à la réhabilitation du poète-musicien, a reconstitué la lignée : l’ancêtre Sylvain, avocat à Châteauroux, épicurien et panier-percé, eut une douzaine d’enfants, dont l’un, François, avocat lui aussi, fut l’ami intime (l’amant ?) de George Sand et le père de Maurice, né en 1846. Celui-ci eut une enfance parfaitement heureuse, avec de fréquents séjours dans la propriété de campagne, Bel-Air, et des visites à Gargilesse dans la maison que George Sand a achetée avec Manceau. Après la mort du père, Maurice, doué pour les lettres et la musique, se voit contraint de travailler : on le trouve à Orléans clerc d’avoué (il fera dans une de ses lettres un portrait peu flatteur des bourgeois orléanais, grippe-sous et xénophobes). En 1871, il réalise son rêve : vivre à Paris et vivre de sa poésie. George Sand, à qui il adresse ses premiers essais, lui donne ce salutaire conseil : « Faites sortir ce qui est en vous ». Sans doute trouvait-elle l’inspiration du jeune homme un peu trop morbide et trop proche de son modèle, Baudelaire. Mais si Rollinat sera tenté plus tard de pasticher la veine macabre des Fleurs du Mal, il ne faut pas oublier qu’il s’est servi de son talent de compositeur pour mettre en musique plusieurs poèmes de Baudelaire et obtenir ainsi une certaine audience.

M. Miannay a insisté sur l’itinéraire parisien de Rollinat, l’habitué des cafés, des nombreux cercles et cénacles poétiques qui fleurissaient aux lisières des mouvements parnassien et symboliste, ceux qu’on a nommés alors décadents. Le voici avec Verlaine, , Mérat, Valade et le club des « Vilains Bonshommes » ; le voici avec Rimbaud, Charles Cros et les « Hydropathes » ; plus tard, avec Germain Nouveau, Richepin et le Cercle de la Renaissance. Mais ce n’est qu’en 1878 qu’il publie son premier recueil, Dans les Brandes, inspiré par son Berry, dédié à la mémoire de George Sand. La plupart de ces poèmes sont pleins d’une fraîcheur naïve ; cependant les derniers témoignent d’une tristesse assez poignante, voire d’une tonalité quelque peu macabre, comme celle qu’on va trouver dans le recueil des Névroses (1883) qui fera sa « réputation bruyante », avec des jugements contrastés. En effet, la critique universitaire de l’époque qualifiera le livre de « bric-à-brac de la décadence ».

Notre conférencier, tout en reconnaissant les facilités et la part de déchet dans l’œuvre, nous en montre la caractère moderne, ne serait-ce que par les thèmes, celui de la solitude urbaine et, en contrepoint, les refuges (la Nature et la Musique), la part d’ombre et de folie dans l’Homme, le pessimisme et le sentiment de l’absurde. Rollinat, en interprétant lui-même ses œuvres dont il avait composé la musique, s’est taillé un réel succès auprès du public du Quartier latin ou du Chat-Noir ; il a inauguré la longue lignée des « chanteurs-poètes », créant son propre mythe, au point qu’on a mis en doute sa sincérité.

D’ailleurs Rollinat, blessé par les critiques, rompt brusquement avec la vie parisienne, se retire avec sa maîtresse à Fresselines, dans une modeste demeure au bord de la Creuse, recevant tout de même la visite de fidèles, Lucien Descaves, Gustave Geffroy, et aussi d’artistes, et non des moindres, comme Rodin et Monet. Peu de temps avant la mort du poète, survenue en 1903, Barbey d’Aurevilly, plutôt avare de compliments, lui rend hommage en le plaçant tout à côté de son maître, « l’immense Baudelaire ».



Mardi 15 mai 2001
Un chef-d’oeuvre méconnu du cinéma johannique : La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc (1929)
Philippe D'HUGUES, ancien administrateur de la Cinémathèque française

A la suite de la projection de trois extraits du film (l’enfance de Jeanne, une scène du procès, le bûcher) — qui ont étonné par leur qualité technique et esthétique — M. d’Hugues a rappelé la richesse de la filmographie de notre héroïne, qui a inspiré plus de vingt films, presque autant que Napoléon. Entre la Jeanne d’Arc de Méliès (qui n’est pas la première) en 1900, et la Passion de Jeanne d’Arc de Dreyer, qui précède de peu La merveilleuse vie de Jeanne d’Arc de Marco de Gastyne, huit films ont été tournés, dont un en 1916 par Cécil B. de Mille. Sur les seize films recensés depuis 1935, quelques oeuvres s’imposent : la Jeanne d’Arc de Victor Fleming en 1948, celle de Rossellini (les deux avec Ingrid Bergman), le Procès de Jeanne d’Arc de Bresson en 1962 et, en 1993, Jeanne la Pucelle de Jacques Rivette (avec Sandrine Bonnaire). Seuls les amateurs de batailles retiendront le film de Luc Besson, le dernier, joyeusement éreinté par la critique.

Comparant les différentes actrices qui ont incarné Jeanne, M. d’Hugues avoue sa prédilection pour Simone Genevois, que découvrit Marco de Gastyne, parce qu’elle avait l’âge du rôle, seize ans — alors que la célèbre Falconetti en avait trente-sept — et surtout pour « son regard limpide et son visage lumineux et inspiré ». Cependant le choix judicieux de cette jeune actrice (dont la carrière fut volontairement brève) ainsi que le soin apporté à la reconstitution des scènes historiques n’ont pas suffi à faire le succès du film, qui sortit trop tard, à un moment où le ciméma parlant pointait à l’horizon, et après le film de Dreyer, qui l’éclipsa complètement. Marco de Gastyne — un peintre et décorateur d’un certain renom à l’époque — avait adopté un parti pris esthétique opposé, multipliant les scènes à grand spectacle et dirigeant habilement de bons acteurs comme Jean Debucourt, Gaston Modot et Philippe Hériat (qui fit, lui, une carrière d’écrivain).

M. Philippe d’Hugues, en conclusion, présenta Marco de Gastyne non pas comme un génie, mais comme un metteur en scène scrupuleux, dont la Jeanne d’Arc reste « une illustration pleine de qualités d’un certain cinéma historique à la française ». Et ses auditeurs ont été convaincus que ce film méritait effectivement d’être redécouvert.



Mardi 9 octobre 2001
Entre Colette et Carco, Hélène Picard, une femme poète, 1873-1945
Nicole LAVAL-TURPIN, professeur de lettres au lycée d’Ingré (Loiret)

Ce personnage attachant, vite occulté en dépit du grand succès de son premier recueil poétique, n’est pas un cas isolé dans le monde des lettres à l’aube du XXe siècle. Mme Laval-Turpin nous rappelle qu’entre 1890 et 1900, il y a eu une génération de femmes d’une grande activité littéraire, à tel point qu’on a pu parler de « fait social » ; après 1900, des poétesses se font un nom : Gérard d’Houville, Renée Vivien, Lucie Delarue-Mardrus et, bien sûr, Anna de Noailles.

Rien ne prédisposait apparemment cette jeune fille timide, née à Toulouse en 1873 d’une famille ariégeoise, à devenir la correspondante et l’amie de la grande Colette, si ce n’est une certaine ressemblance de caractère, un goût pour la nature végétale et une sensibilité toujours en éveil. Elle aurait pu mener une vie sans histoire ; ses premiers essais sont encouragés par son mari Jean Picard, qu’elle a épousé en mars 1898, puis récompensés en 1904 par un prix littéraire du jury Femina ; et, en 1907, c’est la consécration avec L’Instant éternel. Entre temps, la mésentente s’est installée dans le couple ; Hélène Picard se réfugie dans l’écriture, puis décide de rompre avec « la province et ses sacs de feuilles mortes ». En 1919, elle « monte à Paris, commence une seconde vie », avec des jours difficiles. La visite à Colette, alors directrice littéraire au journal Le Matin, sera décisive : Hélène deviendra pendant trois ans sa collaboratrice, rôle qu’elle remplira avec une grande rigueur. Elle entrera dans le cercle des intimes que Colette invite dans sa maison de vacances en Bretagne, à Rozven : Germaine Beaumont, Léopold Marchand, Francis Carco, surnommé son « voyou littéraire », célèbre depuis la parution de Jésus-la-Caille. Hélène va concevoir une passion violente et sans espoir pour le « bel indifférent » ; elle en sortira blessée et déprimée, mêlant plus ou moins consciemment à l’image du poète fasciné par les bas-fonds le souvenir du père attiré par l’exotisme et la crapule.

Mme Laval-Turpin montre, à travers la correspondance entre Colette et Hélène Picard, les échanges de ce « trésor d’amitié » qui n’exclut pas la critique lucide ni l’humour, mais aussi leur cheminement différent : Colette écrit avec peine et multiplie ses activités, tandis qu’Hélène se livre « à sa poétique abandonnée », tout en s’isolant de plus en plus ; elle ne voit plus le monde que par les yeux de son amie, dont elle entasse inlassablement lettres et billets. A partir de 1933, minée à la fois par l’anorexie et une maladie osseuse, elle ne quitte plus sa chambre, s’enfermant dans une folie misanthrope jusqu’à sa mort le 1er février 1945.

Ce portrait d’Hélène Picard aurait été incomplet sans le regard sur l’oeuvre. En dehors des poèmes du début — comme la Bonne Joie, un hymne à l’amour et à la sensualité — Mme Laval-Turpin a insisté sur deux oeuvres injustement oubliées : Sabbat, paru en 1923, prose poétique, récit d’une expérience mystique où l’héroïne revendique sa marginalité et, plus tard, le recueil intitulé Pour un mauvais garçon, complainte de la mal-aimée, inspirée une fois de plus par l’auteur de La Bohème et mon coeur, poèmes admirés par Colette, à qui elle voua une totale vénération, et qualifiés par Germaine Beaumont « d’une sauvage et déchirante beauté ».



Mardi 13 novembre 2001
Le savoir d’Érasme et de Montaigne en Hollande au XVIIe siècle
Wilhelmus J. A. BOTS, professeur honoraire de l’Université de Leiden

Notre conférencier a abordé son propos par une citation de Marguerite Yourcenar sur la relativité du savoir. La définition qu’elle en donne, inspirée de la sagesse confucéenne, s’applique parfaitement à Montaigne, beaucoup moins bien à Érasme. En comparant les Essais ou le Journal de Voyage avec les Lettres ou les Adages, le lecteur perçoit la différence : Montaigne met en pratique une philosophie du savoir, ironisant sur « l’ignorance doctorale », tandis qu’Érasme, toujours respectueux de la science, reste un savant aux prises avec les événements politiques et religieux. Sans doute il y a des similitudes entre les deux hommes : ils s’insurgent contre l’absurdité de la guerre ; ils estiment que l’oeuvre révèle indiscutablement la personnalité de l’écrivain ; à plusieurs reprises, ils insistent sur la faculté expressive de la langue, mais avec des nuances. Pour Érasme, seule la philologie mène au mot juste ; Montaigne se méfie du langage, qui trahit notre pensée. Cela dit, c’est en nous invitant à relire l’Apologie de Raimond de Sebonde que M. Bots révèle leur désaccord profond : « C’est par l’entremise de notre ignorance, plutôt que par celle de notre savoir, que par celle de notre science que nous sommes savants du divin savoir ».

M. Bots a montré ensuite comment ces deux formes de savoir ont été transmises en Hollande, rappelant que l’influence française remonte au temps de la domination des ducs de Bourgogne. La Renaissance — plus précisément le XVIe siècle français — va trouver un accueil enthousiaste, et Montaigne, en particulier, sert de modèle aux écrivains néerlandais. Trois ont été choisis, à vrai dire connus des seuls spécialistes. Le premier est J. Coornaert, auteur d’un traité de morale (ou Art de vivre) ; ce personnage à la vie tourmentée, graveur de formation, autodidacte qui apprend le latin sur le tard, devient notaire puis, après un exil en Allemagne, secrétaire au Conseil général de la province de Halle, nommé par le prince d’Orange. Cet humaniste chrétien, « d’un humanisme fondé sur un rationalisme bien compris », est très proche de Montaigne, et les réminiscences des Essais affleurent souvent dans son oeuvre.

Le second, Spiegel d’Amsterdam, d’une génération antérieure à celle de Coornaert, est connu par un ouvrage posthume : le Miroir de mon coeur; il y note ses problèmes personnels, ses remarques sur la vie, la nature, ses lectures, ses échanges avec ses contemporains : « Mes réflexions peuvent servir à autrui », dit-il. L’écriture l’aide à garder sa raison au milieu des tourments de l’époque. Prudence, conservatisme : n’est-ce pas la leçon du sage périgourdin ?

Le troisième écrivain cité s’appelle Cornelius Hoft, historien et auteur dramatique, une sorte de Corneille batave, qui a correspondu avec Descartes et a parcouru l’Europe entre 1598 et 1601. Il a fait l’éloge de ses deux grands hommes : Tacite et Montaigne, le « divin gascon ». Et M. Bots de souligner les points de ressemblance entre Hoft et l’auteur des Essais, à tel point que certaines formules apparaissent comme interchangeables, témoin celle-ci : « Le bonheur n’est stable que dans l’instabilité ».

En conclusion, M. Bots est revenu sur la définition initiale empruntée aux Analecta de Marguerite Yourcenar : « La vraie connaissance consiste à se rendre compte de la relativité de toute connaissance », ou, autrement dit : « Le vrai savoir, c’est la sage acceptation de notre ignorance ».



Lundi 3 décembre 2001
Pourquoi lire des romans ?
Michel DÉON, de l’Académie française

Le romancier s’est entretenu avec M. Lakis Proguidis, romancier grec et directeur de la revue L’Atelier du roman.

M. Lakis Proguidis entame le débat en citant les premières lignes du Pantagruel : c’est là, dit-il, que commence l’aventure romanesque de l’Europe. Rabelais a saisi l’importance, au moment où le livre imprimé se répand, de transmettre tout un savoir populaire d’essence orale et d’amener ainsi la survie d’une communauté. Rabelais, répond en écho M. Déon, est le père de notre littérature, c’est-à-dire des fictions pleines de sagesse, mais aussi de férocité et de drôlerie. La référence à Rabelais sera récurrente au cours de l’entretien : la lecture est pour lui l’exercice de notre liberté, ce que dira et redira un Milan Kundera quatre siècles plus tard.

Michel Déon et son « interviewer » ont passé en revue, au hasard des questions du public, les apports de la littérature romanesque : le pouvoir de franchir l’espace et le temps, de vivre par procuration plusieurs vies à la fois, ou tout simplement le dépaysement, provisoire ou durable, une échappatoire aux misères de l’époque.

A quelqu’un qui objecte que la littérature considérée comme un refuge se voit refuser son rôle essentiel qui est de « penser le monde », M. Déon répond que le roman sait aussi parler de métaphysique et de politique (le meilleur exemple du XXe siècle étant la Condition humaine). Le roman, même non engagé, n’est jamais détaché du monde. Et, même s’il fait des entorses à l’histoire, il reste un auxiliaire précieux ; il est nécessaire à l’historien, dit Philippe Ariès, car l’oeuvre d’imagination permet d’entrevoir l’avenir. D’ailleurs la question du roman historique a suscité de nombreuses réactions, d’abord au sujet de sa spécificité. M. Déon pense que la différence entre roman en général et roman historique est arbitraire et, prenant appui sur le Hussard sur le toit, il ajoute : « Il n’y a pas de genre romanesque, seule la qualité fait la distinction ».

M. Proguidis, répondant à des questions sur l’avenir de la littérature romanesque devant les tentations du monde moderne, reconnaît qu’il y a là des sources d’inquiétude. « Cet acte, ajoute M. Déon, a besoin d’un certain silence, comme la prière. Mais c’est un excellent remède contre la dispersion, à condition de l’administrer à haute dose ». Comment créer le premier élan vers la lecture ? Voilà la difficulté fondamentale pour les enfants d’aujourd’hui, habitués à rentabiliser la connaissance. Or il faut les éduquer à l’inutilité.

Un participant ayant parlé d’une « tendance à l’américanisation » à propos d’oeuvres de romanciers français contemporains (Éric Neuhoff, Stephen Denis, Benoît Duteurtre), Michel Déon a rappelé que, depuis le bouleversement causé par 42ème Parallèle de Dos Passos, la littérature d’aujourd’hui ne peut que déborder du cadre français. Après cette parenthèse a été posée la question importante du plaisir de la lecture, et surtout du plaisir des mots. Et c’est bien la supériorité du livre ; c’est là que réside le pouvoir du signe écrit.

Michel Déon conclut en reconnaissant que, si la fiction est un instrument de recherche et de connaissance, elle n’est rien sans un style, une musique, une voix, comme celle de Patrick Modiano, qui raconte inlassablement la même histoire… pour notre plaisir.



Vendredi 25 janvier 2002
Vercingétorix, le météore
Paul M. MARTIN, professeur à l’Université de Montpellier

Parcourant rapidement les principaux épisodes de la guerre des Gaules, depuis la révolte des Carnutes jusqu’à la répression qui suivit la défaite d’Alésia, M. Martin s’interroge sur ce Vercingétorix qui  a pu tenir tête à César pendant plusieurs mois, et qui aurait peut-être pu le vaincre, mais sans espérer pour autant pouvoir vaincre Rome, qui ne se serait jamais résignée à un échec dans la Gaule.

Il serait anachronique de voir en Vercingétorix un personnage charismatique entraînant le sursaut d’une nation opprimée : la Gaule, faite d’une juxtaposition de peuples disparates, n’avait alors aucune unité. Plus certainement, Vercingétorix voulut d’abord, contre l’avis des notables de sa cité, reprendre un projet de son père Celtillos, qui avait tenté de s’imposer comme roi afin d’élargir la domination des Arvernes sur les peuples voisins.

Pourtant Vercingétorix n’agissait certainement pas seul. M. Martin pense qu’il était le bras armé du druidisme. Certes, les druides s’étaient d’abord ralliés à César ; mais sa double invasion de la Grande-Bretagne les avaient retournés contre lui ; et c’est alors qu’ils avaient remarqué le jeune Arverne, à la disposition duquel ils avaient mis ces richesses qu’il put distribuer généreusement pour rallier des peuples entiers à sa cause.

Contre la guérilla, César employa des méthodes radicales : massacre systématique des populations civiles en Gaule belgique, destruction de Cenabum, ordre de couper les mains des combattants d’Uxellodunum (Le Puy-d’Issolu). Les succès de Vercingétorix, eux, s’expliquent surtout par sa science de la guerre, qu’il avait apprise cinq ou six ans plus tôt lorsqu’il combattait aux côtés des Romains. Très vite, il comprit qu’il devait éviter surtout les affrontements en rase campagne, se défier des cavaliers germains recrutés par César et que son intérêt était de fixer le plus gros des forces romaines en s’enfermant dans une place très difficile à prendre. La manoeuvre échoua à Gorgobina (César s’étant dérobé pour marcher sur Cenabum) et à Avaricum (César ayant pu prendre la ville) ; mais elle réussit à Gergovie, où les Gaulois, par ruse, purent faire tomber César dans un piège (ce que les Commentaires s’efforcent bien sûr de dissimuler). A Alésia, enfin, où les Romains devaient être pris entre deux feux, Vercingétorix aurait pu réussir, si les peuples de Gaule étaient venus à la rescousse plus vite et en plus grand nombre, si leur armée s’était retrouvée sous un commandement unique, s’ils avaient su lancer une autre vague d’assaut contre les assiégeants au moment où ceux-ci avaient été mis dans une posture difficile.

Alors M. Paul Martin évoque la scène finale du siège, que les Commentaires racontent avec sobriété : « on amène les chefs, on livre Vercingétorix, on dépose les armes », ce qui est plus conforme, sans doute, à la vérité historique que les récits postérieurs d’une imaginaire « reddition » de Vercingétorix caracolant par défi autour de César.

Après avoir été longtemps oublié, Vercingétorix va susciter un nouvel intérêt au XIXe siècle, où il deviendra un personnage mythique, incarnant la « nation » française dressée contre toute forme d’oppression. C’est l’usage qu’en avaient déjà fait l’abbé Siéyès (qui soutenait que le tiers-état descendait des Gaulois et la noblesse des Francs) ou le général Monge qui s’écria, lors des guerres d’Italie : « Mânes révérées de Vercingétorix, vous êtes bien vengées ! ». C’est l’idée qui présida à l’érection par Napoléon III d’une statue de Vercingétorix sur le mont Auxois, avec cette inscription : « La Gaule unie, formant une seule nation, animée d’un même esprit, peut défier l’univers ». Et l’on redonna vie au mythe de Vercingétorix pendant les deux guerres mondiales, où il fut successivement « héros souffrant » et « premier résistant de France ». On retrouve enfin le jeune chef arverne dans la bande dessinée Astérix, où il est chargé, avec les Gaulois du dernier « réduit breton », d’incarner le refus de se soumettre à un « nouvel ordre » que chacun, pourtant, sait inéluctable. Dans l’attitude de Vercingétorix, il y eut la beauté des batailles perdues d’avance, les plus belles à raconter, parce que les plus douloureuses.



Jeudi 28 février 2002
Tibulle, poète de l’amour
Albert FOULON, professeur à l’Université de Rennes

Comme tous les élégiaques, Tibulle a chanté le sentiment amoureux, dans une tradition où l’originalité n’est pas de mise et où la sincérité se distingue malaisément de l’artifice. Plutôt que de chercher la part cachée d’autobiographie dans l’oeuvre, M. Foulon a analysé l’expression littéraire de l’amour, laquelle n’échappe pas à un certain nombre de conventions. En dressant un inventaire des termes en vigueur dans la poésie élégiaque, il a montré que tous les noms, à commencer par celui d’amor, sont abstraits et d’une grand ambiguïté. Il est rare d’y trouver une marque personnelle, de même qu’il est difficile de reconstruire la vie — fort peu connue au demeurant — de Tibulle, qualifié de « doux » ou de « chantre de Délie », à l’instar de Catulle, esclave de Lesbie, ou de Gallus, dévoué à Lycoris. Cela dit, il est sûr que ce genre de poésie repose sur une rhétorique amoureuse, établie elle-même sur des lieux communs : le plus utilisé est celui de la militia amoris, où la carrière militaire est transposée dans la quête amoureuse, auquel est lié le corollaire du servitium amoris, l’esclavage amoureux, cher aux Précieuses, où l’on retrouve la panoplie des métaphores galantes — liens, chaînes, blessures, tortures — déjà présentes dans la poésie alexandrine. A cette rhétorique correspondent des thèmes obligatoires, comme la condamnation de l’argent et de la vénalité. Le doux Tibulle se fâche contre les riches vieillards, fait l’éloge de l’amant pauvre, flétrit l’entremetteuse. Plutôt que d’épancher son coeur, le poète élégiaque se montre davantage soucieux de généralisation ; quand il donne des conseils aux amants pour éviter les déboires, précurseur d’Ovide dans l’Art d’aimer, il joue le rôle de praeceptor amoris.

M. Foulon a montré dans la seconde partie de son exposé qu’il existait néanmoins une « spécificité tibullienne » autour de notions modernes, comme l’érotisme, relativement discret (notamment quand il parle de son penchant pour le jeune Marathus), la recherche du bonheur, conçu dans une sorte de rêverie, où le sentiment pour Délie est lié à un idéal de vie rustique, vision patriarcale nourrie de réminiscences virgiliennes. Un autre thème favori de Tibulle est la fidélité : les mots de fides, fidelis reviennent si souvent qu’on peut se demander s’il ne cherche pas à conjurer la fatalité qui l’a empêché de connaître la sérénité, voire le bonheur de l’amour partagé.

Avant de conclure, notre conférencier a évoqué l’oeuvre de Lygdamus, frère aîné d’Ovide, selon la tradition, qui, victime de l’infidélité de Néère, se rapproche davantage de Properce que de Tibulle, et celle de Sulpicia, la seule poétesse connue de la latinité, dont il ne reste qu’une quarantaine de vers. Il s’agit de pièces très courtes, sortes d’épigrammes, véritables chants d’amour passionnés d’une jeune femme follement éprise d’un jeune homme de condition inférieure. On peut ainsi mesurer la différence entre Tibulle et ses disciples ; même si l’on donne, à la suite de Quintilien, la première place au « chef de choeur », on doit considérer que le cercle de Messala, avec ses trois variations sur l’amour, constitue un cas unique dans la littérature latine.



Mardi 26 mars 2002
Le poète et le prophète dans la littérature médiévale
Michel ZINK, professeur au Collège de France

L’association des mots poète et prophète, qui nous est familière depuis Hugo, Baudelaire et Rimbaud, semble plutôt anachronique quand on se réfère au Moyen Âge, « car elle suppose que le langage poétique, seul capable de manifester la présence de l’être, est en lui-même une présence réelle ». M. Zink montre les dangers de cette association : le premier est de supposer « un lien intrinsèque entre poésie et révélation du sacré, lien qui existait dans le paganisme antique et qui a été détruit par le christianisme, la Révélation n’ayant nul besoin de ressources poétiques pour se manifester. Le second danger consiste à valoriser à l’excès la poésie ; d’ailleurs l’Église l’a très souvent condamnée comme une fausse valeur ; dans la Consolation de Boèce, le premier soin de Philosophie a été de chasser les Muses. L’histoire de la poésie médiévale est l’histoire de la réappropriation de la légitimité de celle-ci. Or les débats médiévaux montrent bien à l’origine une opposition entre le poète, souvent assimilé au prêtre et au devin de l’Antiquité païenne, générateur de mensonges, et d’autre part le prophète, issu du monde biblique et porteur de vérité. Le dernier danger, c’est qu’à l’époque médiévale la poésie reste une notion indistincte, aux contours mal dessinés.

Le problème fondamental, posé dès saint Augustin et saint Jérôme, est celui de la légitimité des belles-lettres au regard de la foi ; il ne cessera d’être repris et se résoudra finalement par « la reconnaissance de la valeur propédeutique de la littérature ». Mais le christianisme antique puis médiéval n’y voit qu’un « réceptacle de savoir », plutôt que matière à réflexion sur une fonction poétique. Et c’est à cette réflexion que s’est attaché notre conférencier, en étudiant la relation entre l’inspiration (le mot vient de Tertullien) poétique et l’inspiration « spirituelle », ou, autrement dit, la relation entre poète et prophète. Jusqu’à la fin du XIVe siècle, le mot de poète a une connotation religieuse : le poète est considéré comme « le prêtre du paganisme ». Mais il est aussi l’homme de fiction, du mensonge ; Isidore de Séville l’a rangé parmi les philosophes, les mages et les Sybilles ; en cherchant l’étymologie de vates, il propose : videre (voir) et viere  (lier), hésitant entre la révélation et la « mise en forme », le meilleur exemple de cette double appartenance étant la figure médiévale d’Orphée. Dans cette longue discussion sur la poésie et le mensonge poétique, le caractère fictif domine, auquel s’oppose la vérité des faits. Or, contre cette attitude rigide s’insurge Chrétien de Troyes, qui revendique la vérité profonde du sens. De même l’école poétique dite « chartraine » recherche dans la poésie une lecture « voilée », à la suite de Boèce, de Macrobe, des rhétoriciens chrétiens, usant de discours figurés et d’analogies, qui vont se retrouver dans la veine hermétique des troubadours.

M. Zink insiste sur la réhabilitation de la poésie qui dure tout au long du Moyen Âge, la lente reconquête de l’espace du sacré ; et il nous invite à discerner un courant qui met la poésie au service d’une vérité prophétique, qui admet enfin que la poésie parle de Dieu, et cela par le biais de la musique, liée fondamentalement depuis Pythagore à la poésie par le rythme et le nombre. Après avoir donné de nombreux exemples de ces liens, comme les Psaumes de David entre autres, M. Zink emprunte une anecdote significative à Bède le Vénérable : c’est l’histoire du berger saxon Caedmon, être fruste et illettré, qui chante en rêve la Genèse, retrouve à son réveil l’inspiration et transcrit des poèmes d’une réelle beauté. Moralité toute simple : le don poétique est un don divin…

Malgré la condamnation chrétienne des premiers temps, le Moyen Âge a peu à peu redécouvert l’importance de la fiction poétique, laquelle conduit à un approfondissement de la vérité humaine et même à une affirmation de la vérité prophétique.



Jeudi 25 avril 2002
Le film Quo Vadis ? de Jerzy Kawalerowick, Pologne, 2001
Yves AVRIL, professeur honoraire au lycée Saint-Charles à Orléans

M. Avril a rappelé que cet écrivain, né en 1846, prix Nobel 1905, demeure en Pologne le romancier de l’histoire nationale. Même dans cette oeuvre présentée comme un « roman des temps néroniens », reconstitution soignée à la mode antique, il a placé une allusion non dissimulée au destin de son pays occupé. Il a fait de son héroïne — une Lygienne originaire des bords de la Vistule, captive convertie à Rome au christianisme — l’image de la patrie malheureuse. Les Polonais voient encore de nos jours dans Quo vadis ? un livre-culte, et ils ont dû attendre un siècle avant de le voir porté à l’écran par un metteur en scène autochtone. En effet, si l’époque de Néron a suscité de nombreux films, dès Méliès, les grandes réalisations restaient étrangères : celle, allemande, de 1929 avec Emil Jannings et la version hollywoodienne de Melvin le Roy en 1951. Kawalerowicz, cinéaste chevronné né en 1922, avait depuis longtemps l’ambition de mettre en scène le plus fidèlement possible Quo Vadis ?, dont il admirait l’exactitude historique.

D’après les séquences que nous avons pu voir, il nous est difficile de porter un jugement objectif sur cette oeuvre qui souffre de la comparaison avec les péplums américains réalisés avec de grands moyens ; par exemple, l’incendie de Rome en maquettes rate son effet ; en revanche, la grande scène des jeux du cirque, traitée avec réalisme, est réussie. On n’oubliera pas la belle Lygie attachée sur son buffle et sauvée par l’impressionnant et dévoué Ursus, tandis que, de l’autre côté de l’arène, un lion farouche dévore un enfant sous les yeux de sa mère. Cependant, si nous éprouvons une certaine émotion devant ce genre de scène à grand spectacle ou devant des tableaux plus esthétiques — comme la réunion secrète des chrétiens à l’Ostrianum ou le cortège des invités du prince à Antium dans un décor à la manière d’Alma Thademma, nous sommes certainement plus sensibles aux personnages qui peuplent le film ainsi que le roman. Personnages imaginaires, tels Marcus Vinicius, l’amoureux de Lygie, et le Grec à toutes mains Chilon Chilonidès, ou historiques comme Pétrone, le Petronius Arbiter elegantiarum de la tradition, ou Néron incarné par un acteur à l’oeil malicieux et rusé, sans parler de la cohorte des Romains ou des étrangers sortis tout droit de l’histoire, qu’ils se nomment Tigellin, Pison, Vatinius… ou l’apôtre Pierre, qui posa au Christ la fameuse question près de la porte Capène…



Mardi 22 octobre 2002
Avec sainte Geneviève, de Clovis à Péguy
Geneviève DADOU, professeur honoraire au lycée Pothier à Orléans

En réalité, le cheminement était inverse, car c’est notre grand poète orléanais qui a conduit la conférencière à l’aube de l’ère mérovingienne ; c’est la lecture de la Tapisserie de Sainte Geneviève ou de Jeanne d’Arc — où « se tisse le lien mystique entre la protectrice de la France et la patronne de Paris » — qui est au départ de ses recherches. Le destin assez exceptionnel de cette jeune fille qui « avait gardé les moutons à Nanterre », dont la réputation de piété parvint jusqu’en Syrie, auprès de Siméon le Stylite, et que le roi-fondateur Clovis tint dans la plus grande vénération, avait de quoi séduire. Nous avons parcouru les terres mal connues, au marges de l’histoire, de mythe et de l’hagiographie, celle-ci étant rendue encore plus semsible par le biais des illustrations tirées de l’iconographie médiévale, de la peinture du XIXe siècle, Puvis de Chavannes en tête, ou de l’imagerie pieuse et naïve. Il est difficile de séparer l’aura de légende autour de « l’antique bergère » — que la vox populi a sanctifiée peu de temps après sa mort, vers 503, et dont on vantait déjà les miracles de son vivant — de l’existence réelle d’une jeune gallo-romaine qui devient « vierge consacrée » après avoir rencontré l’évêque Germain d’Auxerre et qui va mener à Lutèce une vie exemplaire.

Mme Dadou a renoué avec l’histoire en évoquant l’époque charnière du milieu du Ve siècle, lorsque la cité des Parisii fait partie du royaume de Syagrius, assiégée par les hordes d’Attila, puis convoitée par Childéric, roi des Francs Saliens. C’est au cours de ces sièges que va s’illustrer Geneviève, devenue un véritable symbole de résistance. Douée d’un grand sens politique, elle va jouer en quelque sorte un rôle de magistrat. Lorsqu’en 481 Childéric meurt, à Tournai, son successeur, le jeune roi des Francs Chlodowig (ou Clovis), âgé de quinze ans, met le siège devant Lutèce et se heurte à la détermination de ses habitants encouragés par Geneviève, hostile à l’idolâtrie du « fier Sicambre ». Il faudra attendre la chute de Syagrius, puis la victoire de Tolbiac sur les Alamans, pour que Clovis, sous l’influence de son épouse Clotilde et de Geneviève, se fasse baptiser. S’ouvrent alors les portes de la ville qui devient la capitale du royaume, définitivement et légalement chrétien. Notre future sainte va reposer aux côtés de Clovis et de Clotilde, dont le sanctuaire deviendra l’abbaye Sainte-Geneviève, dont il reste de nos jours la tour dite de Clovis, au milieu du lycée Henri-IV.

Mme Dadou a conclu par l’histoire du culte de la sainte, qui fut un objet d’adoration pendant tout le Moyen Age, culte qui va se perpétuer jusqu’au XVIIIe siècle et même au-delà : le Panthéon devait être, selon le voeu de Louis XV — lui aussi guéri miraculeusement — la nouvelle basilique en l’honneur de celle qui « mit sous sa houlette… le plus mouvant troupeau, mais le plus volontaire ».



Jeudi 28 novembre 2002
Les passions intellectuelles au siècle des Lumières
Elisabeth BADINTER, philosophe et historienne

Il ne s’agissait pas, à vrai dire, d’une conférence traditionnelle, mais plutôt d’un entretien à partir d’interrogations émanant du public, véritablement sous le charme de cette grande dame.

La première question fut posée par le président A. Malissard, à propos de l’étonnement provoqué par le fait que cet ouvrage magistral classe et organise ces « passions intellectuelles ». Mme Badinter a répondu que, au moment de donner un titre, elle avait hésité, en choisissant d’abord le mot de « tourment », suggéré par la lecture de Condorcet. Au milieu du XVIIIe siècle, pendant trente ou quarante ans, les philosophes ont été à l’origine des passions qui tourmentent les intellectuels d’aujourd’hui. Mme Badinter insiste sur le changement du comportement de ces philosophes du fait de l’apparition d’un élément inconnu jusqu’alors : l’opinion publique. Au XVIIe siècle, le penseur ou l’écrivain a pour seule ambition de convaincre ses pairs ; au XVIIIe siècle, il veut faire parler de soi, animé par le « désir de gloire », passion primordiale. Et de prendre pour exemple Maupertuis, pionnier des expéditions polaires, savant authentique et écrivain de talent : il voulait être reconnu du public, et l’on peut dire qu’il a été un des premiers à « organiser sa médiatisation ». N’oublions pas que, dès l’aube du siècle, un philosophe est considéré comme un savant et que le terme moderne d’intellectuel correspond parfaitement au profil d’un Montesquieu ou d’un Voltaire.

En 1751, quand paraît le premier volume de l’Encyclopédie, « le désir de gloire est devenu une passion commune ». Dans la décennie qui a suivi, de nouvelles passions se sont manifestées : d’abord l’exigence de dignité, mais aussi la volonté d’indépendance vis-à-vis du pouvoir. Mme Badinter cite le mot de d’Alembert qui met fin au statut ambigu de l’écrivain pensionné : « On ne peut être à la fois philosophe et courtisan » ; d’où la devise implicite — plus conforme sans doute à Rousseau qu’à Voltaire — liberté, vérité, pauvreté. Cette exigence de dignité sera un impératif que les encyclopédistes respecteront, malgré leurs rivalités et leurs coups de griffe, exigence difficile à l’époque face aux deux grands pouvoirs, la royauté et l’Église. Le philosophe était guetté au tournant de la mort et, tout compte fait, assez rares sont ceux qui l’ont affrontée, comme La Mettrie, en bons philosophes.

A certains historiens qui trouvent que ces philsophes se sont plus attachés aux querelles d’idées qu’aux vrais scandales du monde, Mme Badinter a répondu que, s’il est vrai que seul La Condamine s’est ému du supplice de Damiens, en réalité, à partir de 1761, les choses ont changé, sous l’impulsion du patriarche de Ferney : « Ayant eu la conviction de l’innocence de Calas, Voltaire, par une sorte de transfert émotionnel, prend la plume, et cet acte de militant, en même temps qu’il témoigne d’une sensibilité toute moderne, devient le véritable fondement de la Déclaration des Droits de l’Homme ».

Des nombreuses questions qui ont suivi, à propos de Voltaire, du mot « intellectuel », de l’engagement, de la filiation avec les libertins du XVIIe siècle, sur les passions moins intellectuelles et plus humaines, nous n’en retrendrons que trois.

La première a porté sur les femmes. L’auteur d’Émilie Émilie n’a pas manqué d’évoquer les intellectuelles du temps, tout en reconnaissant la difficulté de la tâche, du fait de la disparition de la plus grande partie de leurs correspondances… et de la condition reléguant la femme dans l’orbite des grands hommes. Mme Badinter a cité, outre Madame du Châtelet, qui introduisit en France la physique de Leibniz, l’astronome Reine Lepaute, qui travailla dans l’ombre du grand Clairaut, Madame de Graffigny, auteur de théâtre, personnage étonnant dont on vient de retrouver plus de 20.000 lettres écrites à un ami, témoignage précieux sur la vie parisienne entre 1738 et 1758.

Le second débat porta sur les rapports des philosophes avec Dieu. La réponse fut simple : les philosophes, à une ou deux exceptions près, ne sont pas franchement athées, mais ils sont irrémédiablement hostiles au pouvoir religieux.

Quant à leurs rivalités au sujet de la paternité de leurs idées — l’idée de la statue aurait été empruntée par Diderot à Condillac… qui fut ensuite accusé de plagiat ! — il ne faut pas perdre de vue que ces « intellectuels » formaient au départ un groupe d’amis qui, lors de leurs rendez-vous au Palais-Royal, avaient « tricoté ensemble leurs pensées », lesquelles appartiennent désormais à l’esprit des Lumières qui ont éclairé toute l’Europe.
Mme Badinter, à l’écoute du passé, nous en a montré la modernité, pour notre plus grand plaisir.



Jeudi 12 décembre 2002
L’Afghanistan, un patrimoine en péril
Osmund BOPEARACHCHI, directeur de recherche au CNRS

Cette évocation de l’Afghanistan fut émouvante, car, si nous connaissions le calvaire subi par ce pays devant trois oppressions successives et vingt-cinq ans de guerre, si nous gardons l’image de la destruction des Bouddhas géants de Bâmyân, nous ignorions l’étendue du désastre, vu la richesse énorme de cette terre conquise par Alexandre. Malheureusement, cet acte iconoclaste n’est qu’un épisode spectaculaire qui fait suite à un pillage général, à commencer par celui du musée de Kaboul, l’un des plus riches de l’Asie. Bien avant la fureur des Talibans — qui obéissaient à l’ordre du mollah Omar de détruire tout bien culturel — la mise en coupe réglée a été systématique, et elle dure encore. Les trois-quarts des collections d’État ont été la proie des convoitises, dans un marché international organisé exactement comme le cambriolage de nos châteaux.

Notre conférencier a multiplié les exemples, en nous montrant des bijoux dilapidés, des chefs-d’oeuvre disparus, des statues réduites en poussière (on en a dénombré 2750 !). Nous avons été révulsés à la pensée que les Talibans entrèrent un jour en force au Musée et détruisirent à coups de hache les plus belles oeuvres, devant les conservateurs horrifiés, qui en recueillirent ensuite pieusement les débris. Les sites archéologiques ont subi le même sort. Celui d’Haï-Kanoun, fouillé par les Français entre 1965 et 1978, n’est plus qu’un sol lunaire, ravagé par le spillards clandestins ; or c’était un site extrêmement riche. M. Bopearachchi a retrouvé au Pakistan la trace de certains objets comme des bracelets en or rappelant le trésor des Scythes, des bagues avec intaille de cornaline, des bouches d’oreille, des plaques en ivoire, le tête d’un roi de Bactriane portant diadème, une curieuse statue « acolyte » (avec des éléments de bois), plusieurs effigies d’Héraklès, dont une version indienne, témoignage d’un culte local qui a assimilé le héros grec à un dieu autochtone.

A la suite de cet inventaire — désormais, hélas! virtuel — M. Bopearachchi a abordé le problème délicat de la destination de ces objets d’art provenant de fouilles clandestines et qui encombrent les marchés. Privés de toute identification, ils perdent leur valeur historique et privent les chercheurs d’un matériau essentiel. Le plus grave c’est qu’ils pourront finir dans une vente officielle, blanchis de tout soupçon, comme ces trois tonnes de monnaies antiques originaires d’Haï-Kanoun, passées au Pakistan, puis à Londres, pour finir à Bâle. M. Bopearachchi avoue, avec quelque amertume, que son seul pouvoir consiste à les répertorier, mais il ne désespère pas de les voir un jour retrouver les vitrines de Kaboul avec une partie des richesses restaurées.

« Sans doute, nous dit-il dans sa conclusion aux accents pathétiques, la réhabilitation du patrimoine afghan est liée à la situation économique et politique ; pour l’instant, c’est la lutte contre la misère et l’ignorance qui est primordiale. Ne laissons par les forces du Mal détruire notre dignité. Dans ce pays pour nous lointain, vieux carrefour des cultures, c’est l’avenir de l’humanité qui est en jeu… »



Mardi 14 janvier 2003
Que nous apprend la linguistique ?
Gabriel BERGOUNIOUX, professeur à l’Université d’Orléans

D’emblée, M. Bergounioux a fait la distinction entre le philologue, qui s’appuie sur des textes, et le linguiste, qui travaille sur l’oralité, son domaine favori étant celui des langues non écrites comme le palicur, parler guyanais. Il lui faudra réalicer ce que Meillet appelait une « opération magique » : partir de quelque chose qui n’existe pas à l’écrit et le rendre visible, c’est-à-dire propre à l’étude. Il faut dire que l’écriture n’est pas un processus naturel : l’humanité a mis plus de 130.000 ans pour y parvenir. Cette découverte va changer radicalement le monde, car l’homme va inventer les listes, d’abord d’objets, puis de dieux et de rois, pour arriver aux listes de mots présentant tous la même marque ; autrement dit, il a inventé la morphologie et la syntaxe.

Mais, si les savoirs sur le langage sont anciens, la linguistique est une science récente, et qui se fonde d’abord sur l’analyse des sons. Le phonétique y est primordiale ; ainsi l’étude du sanskrit, où l’oral est strictement codifié, a été précieuse par rapport à celle du grec et du latin qui ignorent l’analyse des phonèmes.

M. Bergounioux a rappelé ensuite les débuts de la linguistique au XIXe siècle, avec l’apparition de la « grammaire comparée » ou « grammaire historique ». Ce problème de la comparaison entre les langues reste difficile et complexe : les ressemblances peuvent provenir du hasard et surtout des emprunts ; mais avec une réserve de taille, car une langue peut tout emprunter à une autre, sauf les terminaisons grammaticales. Par exemple, le basque emprunte les deux-tiers de son vocabulaire à l’indo-européen et, pourtant, il n’appartient pas à cette famille.

La linguistique nous apprend — et c’est là son titre de gloire — que toutes les langues se valent, toutes aussi compliquées les une que les autres, et qu’elle présentent un certain nombre de caractères identiques.

M. Bergounioux insiste ensuite sur les découvertes de la linguistique et, en premier lieu, sur l’invention de la phonétique dite instrumentale, dont le précurseur fut, à la fin du XIXe siècle, l’abbé Jean-Pierre Rousselot, qui construisit une véritable machine phonographique. Son expérience a révélé qu’il n’y a jamais, dans le langage, deux sons rigoureusement semblables, d’où la difficulté de les transcrire de manière fidèle. Les voyelles, en particulier, ont été analysées en tenant compte de toutes les modifications possibles, depuis la vibration des cordes vocales jusqu’aux mouvements du voile palatal. Tâche délicate, puisqu’on a recensé 127 combinaisons de sons, ou possibiltés articulatoires.

Dans la dernière partie de son exposé, M. Bergounioux a montré les applications de la linguistique dans la technique, après le bouleversement causé par les ordinateurs : le traitement de la parole par la machine, la compréhension automatique des textes (il existe, ô miracle, des logiciels pour résumés instantanés de textes !), les systèmes de repérage automatique (fournissant une documentation en toutes langues), la génération automatique de textes ; autant de défis qui posent aux linguistes des problèmes passionnants.

Un dernier point a été abordé : celui de la « langue idéale », qui n’a rien à voir avec la fabrication d’une langue universelle. Il s’agit de la recherche des phénomènes identiques à toutes les langues parlées, du bengali au zoulou, parmi les 800 langues dites « documentées » à côté des 4000 restant à découvrir. Ces repères communs sont appelés « universaux » : ainsi l’alternance voyelle/consonne, l’opposition verbes/noms, la présence d’un principe de négation, d’interrogation, de pronominalisation…

Et le français dans tout cela ? Son système consonantique est structuralement impeccable, mais son système vocalique très compliqué, à côté de l’arabe et du persan qui n’ont que trois voyelles. Mais nous restons dans la norme avec nos six pronoms personnels, comme dans la moitié des langues. Ainsi la linguistique nous donne des leçons de relativité…



Jeudi 6 février 2003
Deux heures avec Alexandre Dumas
Jean NIVET, professeur de lettres, et des membres du Bureau

Notre association a tenu à honorer Alexandre Dumas, par une séance dont la formule avait été inaugurée lors du quarantième anniversaire de le section. Cette séance intitulée, animée par les membres du Bureau et orchestrée par Jean Nivet — retraçait les grandes lignes de la vie mouvementée de l’auteur et de son oeuvre multiple, en faisant alterner commentaires, lecture de textes et illustrations. Elle a connu un grand succès.

Dès l’introduction a été souligné le caractère ambitieux du jeune Alexandre, fils d’un général républicain méprisé par Napoléon, petit-fils d’une esclave noire, et pauvre par surcroît. Il n’a eu de cesse — comme il le dit par l’intermédiaire d’un de ses personnages — d’ » égaler les ressources de la richesse, de la puissance et de l’aristocratie avec les seules ressources de la jeunesse, de la vigueur et de l’intelligence ».

La première partie de l’évocation a été centrée sur l’idée de conquête : conquête de la gloire par le théâtre, de la richesse par le roman — ce qui repésente un travail de Titan : 700 lignes par jour pendant plus de quarante ans ! — conquête du monde par les voyages, efin conquête du pouvoir par la politique : on connaît certes le rôle que Dumas a joué en Italie auprès de Garibaldi — ce qui correspondait à son tempérament d’aventurier — ou son action révolutionnaire en 1830 et 1848, plus théâtrale que réelle ; on connaît moins son attachement nostalgique aux princes et à la vieille noblesse, sentiment tout à fait compréhensible chez celui qui portait le patronyme de Davy de la Pailleterie.

La seconde partie a approfondi la connaissance de l’homme aux diverses facettes : l’homme qui aimait la vie (le chasseur, le gourmet, l’auteur du Dictionnaire de cuisine), l’homme qui aimait les femmes, entre autres les actrices, fort prisées chez les écrivains romantiques, le séducteur qui a eu de nombreux enfants illégitimes (il prétendait en avoir eu 500 !). Ce portrait — souvent mis en lumière par les biographes — a été complété par deux aspects, tout à l’honneur de Dumas : d’une part l’altruiste, qui avouait avoir « la prétention d’appartenir par tempérament à cette classe d’imbéciles qui ne sait pas refuser » (à ce sujet, l’épisode qui met en scène le poète et critique famélique, de plus orléanais, Charles Lassailly est un régal d’humour) et le Dumas amateur du beau, voire esthète, dont certaines pages peuvent rivaliser avec celles des grands stylistes du XIXe siècle.

Notre Alexandre Dumas a, sans aucun doute, mérité son destin glorieux — même s’il fut ignoré longtemps des manuels scolaires — pour une oeuvre énorme (au prix de deux fois trente cinq heures de travail par semaine !), pour la création d’innombrables personnages dont certains sont devenus, à l’égal de ceux de Hugo romancier, de véritables mythes. Et un chapitre de son roman La Comtesse de Charny montre que Dumais considérait comme un honneur véritable d’être admis à reposer dans l’ancienne église Sainte-Geneviève transformée en Panthéon, sans oser imaginer que cela lui arriverait un jour.

Ne regrettons donc pas qu’il ait eu droit enfin à cette apothéose dont il rêvait.



Jeudi 6 mars 2003
Le saint-simonisme et sa modernité
Bernard JOUVE, docteur en médecine, président des Amis des Musées de l’Indre et auteur de L’Épopée saint-simonienne

Le conférencier a d’abord rappelé les grands principes de la doctrine : l’avènement de la société industrielle annonciatrice d’un monde meilleur, l’inutilité des classes dirigeantes héritées de l’Ancien Régime — les oisifs ou « frelons « (et principalement la noblesse et le clergé) — la promotion de la classe des producteurs : entrepreneurs, banquiers, savants et même artistes, avec également les ouvriers, qui sont destinés à former une classe à part, le prolétariat, dont les conditions seront améliorées par la technique. Cependant, la croyance au progrès, moteur d’une économie rationnelle, devra s’accompagner d’une véritable philosophie ou plutôt d’un "nouveau christianisme".

Claude-Henri de Rouvroy, comte de Saint-Simon, arrière-petit-neveu du célèbre mémorialiste, a eu une vie mouvementée, a connu bien des déboires et imaginé bien des utopies. Capitaine à dix-neuf ans, combattant de la guerre d’Indépendance, il projette le percement de l’isthme de Panama, puis dresse le plan de canaux en Espagne et en Hollande. Après un séjour en prison sous la Terreur, il fait fortune en spéculant sur les biens nationaux.

Dans sa période d’études, en compagnie de Dupuytren, Bernardin de Saint-Pierre et Valentin Haüy, il jette les fondements du positivisme. Dans sa période mondaine, il tient salon pendant deux ans, s’éprend de Madame de Staël et, en 1802, publie les Lettres d’un habitant de Genève à ses contemporains, préfiguration d’un gouvernement idéal. Entre 1802 et 1825, date de sa mort, Saint-Simon a beaucoup écrit, lancé plusieurs journaux et dissipé sa fortune au point d’être totalement ruiné et de tenter un suicide.

S’il est vrai que ses écrits n’ont eu de son vivant qu’une diffusion restreinte, il a cependant influencé des esprits aussi différents qu’Augustin Thierry et le banquier Lafitte, sa grande idée étant de mettre en rapport industriels, savants, ingénieurs et gens de finance.

Dans la deuxième partie de son exposé, M. le Dr Jouve a montré l’évolution du saint-simonisme et le rôle des disciples, tout particulièrement Prosper Enfantin, personnage curieux, grand séducteur, et qui deviendra chef spirituel sous le nom de « Père Enfantin « , lequel décide de poursuivre l’aventure énoncée dans le Catéchisme des industriels de 1824, avec quelques fidèles dont Blanqui, Louis Halévy, Olinde Rodriguès, Armand Carrel et Bazard, carbonaro et babouviste, auxquels se joignirent un peu plus tard Henri Fournel et Michel Chevalier. Le groupe fait du prosélytisme, fonde un premier journal (Le Producteur), un second en 1829 (L’Organisateur) pour acheter en 1830 Le Globe, dirigé alors par Pierre Leroux. C’est l’apogée du saint-simonisme ; on compte environ 250.000 sympathisants, 40.000 disciples organisés et hiérarchisés, avec, au sommet, les « Pères « (Enfantin et Bazard, qui fera vite sécession). Les « églises « essaiment en province et en Belgique. À Ménilmontant se crée une communauté modèle, où le caractère messianique se manifeste d’abord dans une liturgie (due au musicien Félicien David) et dans un costume — dont le fameux gilet boutonné dans le dos, symbole de la Fraternité — puis dans l’aventure de Constantinople où les « douze compagnons « vont à la recherche de la « Mère universelle »… D’autres aventures furent dictées par des soucis plus réalistes, comme celle qui conduisit Enfantin (ingénieur de formation) en Égypte, avec un premier projet de canal de Suez, lequel sera repris plus tard sous Napoléon III, mais refusé au profit de celui de Lesseps.

Ne perdant pas de vue l’idée de la nécessité de mettre en valeur le monde et celle, novatrice, de créer des réseaux de circulation — de l’argent comme des marchandises — les saint-simoniens fondent le Crédit Immobilier et, avec l’aide des frères Péreire, banquiers juifs portugais, le Crédit Foncier, puis, avec Paulin Talabot, le Crédit Mutuel et le C.I.C. Les mêmes ont joué un grand rôle dans la construction des réseaux de chemin de fer (dont la Compagnie de l’Ouest et le futur P.L.M.), dans le développement des lignes maritimes (la C.G.M.), des industries lourdes (les Chantiers de Penhoët et la Société des Batignolles, entre autres), dans la construction de grands immeubles et des premiers grands hôtels. Les saint-simoniens avaient également prévu l’essor des réseaux d’information en créant des périodiques destinés à vulgariser la culture, comme le Magasin pittoresque, la Bibliothèque des Merveilles et L’Illustration.

M. le Dr Jouve conclut en résumant les éléments de modernité de l’entreprise saint-simonienne, dont la postérité ne retient souvent que l’aspect philosophico-religieux, voire sectaire, ou simplement folklorique.

Il y a, en réalité, tout un côté visionnaire : par exemple, la création d’une société pour le creusement d’un tunnel sous la Manche, ou celle d’un Parlement européen à deux Chambres, ou encore la proposition de lois sur l’égalité effective des sexes et sur la suppression de l’héritage, sans parler de la théorie des réseaux chère à nos penseurs modernes.

Il faut bien mettre l’accent sur le rôle social de ce mouvement, sur sa volonté de moraliser le capitalisme, tout en reconnaissant la primauté de l’économie dans le monde. L’intérêt que portèrent aux disciples de Saint-Simon des personnalités aussi variées qu’Auguste Comte, Casimir Périer, les frères Péreire, Henri Fournel le maître de forges, Michel Chevalier, le père du libre-échangisme, mais également George Sand, Lamennais ou Berlioz, montre bien le sérieux de ces utopistes, dont l’esprit souffle toujours à l’aube du XXIe siècle.



Jeudi 27 mars 2003
L’homme interprète passionné du monde
Jean-Didier VINCENT, neurobiologiste et endocrinologue, membre de l’Académie de Médecine

D’emblée, l’auteur de la Biologie des passions nous a ramenés à la question fondamentale, celle de la définition de l’homme. Cet être vivant, tout proche de l’animal, se différencie de lui par la passion ou, plus exactement, par l’émotion — sa « perversion spectaculaire » — et surtout par la faculté de la faire partager. C’est d’ailleurs sur ce luxe d’émotions qu’il va construire son intelligence. L’homme est anthropotrophe, c’est-à-dire qu’il se nourrit des autres hommes, tandis que le reste des êtres vivants se partage entre « autotrophes » et « hétérotrophes », tels les champignons, dont nous partageons 60 % du génotype…

L’homme ressent l’influence du monde qui se manifeste par nos sens, et c’est à partir de cette manifestation sensorielle que nous nous construisons, à la fois spectateurs et acteurs. J.-D. Vincent parle de « représentaction ». L’art en est le meilleur exemple et, par cette activité, l’homme échappe à l’animalité. A travers les structures du désir, il interprète le monde ; l’art est justement une de ces interprétations — d’ordre émotionnel — qu’un homme propose aux autres. Mais l’art n’existe pas en soi ; sans regard, l’oeuvre d’art disparaît ; en allant plus loin, c’est notre cerveau qui la crée, de même qu’il donne la couleur aux objets. « C’est nous qui faisons la rose rose » ! J.-D. Vincent insiste sur le rôle du cerveau, en rappelant le mot de Matisse : « Voir, c’est déjà une opération créatrice ». Celle-ci s’effectue dans des aires du cortex cérébral, situées à l’arrière, et que les physiologistes ont numérotées de V1 à V5 : en gros, la première fournit une « vision rudimentaire », la deuxième la notion de forme, la quatrième la couleur et la cinquième le mouvement. Le cerveau se livre à une interprétation du monde toujours associée à une action sur le monde, et cette interprétation est toujours passionnée, ce qui distingue le cerveau humain de l’ordinateur, incapable d’échanger des émotions.

Pour montrer la dualité de notre cerveau, avec un hémisphère gauche responsable notamment du langage, de la logique et de la motricité, est un hémisphère droit contrôlant la perception globale et l’intuition, chacun régissant la partie inverse de notre corps. J.-D. Vincent a pris un exemple tiré de la peinture du quattrocento. Il s’agissait du tableau de la Vierge de l’Annonciation d’Antonello da Messina : « la rencontre passionnée de l’être avec le monde originaire » ; un visage épuré, des mains, un livre, au milieu d’une apaisante lumière bleue. Sur la partie droite, le livre ouvert, symbole du Verbe, s’adresse à notre cortex gauche ; à l’inverse, au bas du tableau, une main, magnifiquement peinte, à la fois représentative d’action ; au-dessus, un regard qui s’adresse à notre cortex droit et qui annonce le devenir de l’être, l’ineffable, c’est-à-dire Dieu.

La contemplation de ce tableau, d’une beauté absolue, nous a conduits à l’expression des émotions, qui se traduisent physiologiquement par la libération d’hormones ou la dilatation de vaisseaux sanguins ; notre visage fait connaître à l’autre notre état intérieur — base même de la communication que nous partageons avec les animaux supérieurs. La représentation des émotions qui permet l’échange participe au fondement même de la société, l’homme « se construisant sur un noeud de relations et d’interprétations ». J.-D. Vincent nous entraîne alors à l’intérieur de notre cerveau, où des systèmes conditionnent nos états intimes, des « systèmes désirants », gérés par des neuro-transmetteurs, comme la dopamine réglant notre désir et notre plaisir. Il insiste sur le rôle de la passion, sur les « processus opposants », le couplage obligatoire plaisir-souffrance, ou la compassion se transformant en « contre-passion », autrement dit en haine de l’autre, haine qui n’est que la résultante d’un ressentiment envers soi-même.

Après un long exemple — tiré d’expériences animales — sur l’étude de la douleur, des phénomènes d’accoutumance, de tolérance et d’effets secondaires, J.-D. Vincent est revenu sur la notion de « représentaction » et à son importance dans la formation de l’individu. Au moment où celui-ci construit le monde, il est exposé à des affects parfois violents et met en place « des stratégies d’opposition ou de réparation », très dommageables à l’âge adulte.

Se refusant à conclure sur un constat trop pessimiste, notre conférencier, toujours attentif à piquer notre curiosité et à rendre la science accessible et chaleureuse, a évoqué la capacité de notre cerveau, pourvu de « neurones-miroir », de se mettre à la place de celui de l’autre, selon un processus d’empathie. La pitié, bien plus que le rire, est assurément le propre de l’homme…



Jeudi 9 octobre 2003
Le cardinal Charles de Lorraine, prélat humaniste de la Renaissance
Daniel CUISIAT, professeur de Lettres honoraire à Orléans

M. Cuisiat — qui a édité chez Droz en 1998 la correspondance du cardinal — a d'abord situé le personnage, représentant d'une famille illustre, les Guise, laquelle occupe le devant de la scène au XVIe siècle. Charles naît le 17 février 1525 au château de Joinville ; il est le fils de Claude de Lorraine, le futur premier duc de Guise, et d'Antoinette de Bourbon ; il est le frère cadet de François de Guise, lequel périra de mort violente à Saint-Hilaire-Saint-Mesmin.

Comme cadet, il sera, selon la tradition, homme d'Église. Charles fait alors une carrière fulgurante : archevêque de Reims désigné à sept ans, en titre à treize ans, installé à vingt ans, il obtient son chapeau de cardinal à vingt-deux ans. Selon le concordat de Bologne, le roi de France a le pouvoir de distribuer évêchés et abbayes, et Charles, sur ce dernier plan, sera un « cumulard », avec une dizaine d'abbayes, dont Saint-Remi de Reims, Saint-Denis et Marmoutiers. Ses bénéfices lui procurent le revenu annuel le plus élevé des évêques de son temps, ce qui lui permet de mener le train de vie d'un grand seigneur, dans de somptueuses résidences comme le château de Dampierre ou, à Paris, l'hôtel de Cluny.

M. Cuisiat a entrepris, dans un second temps, de cerner le caractère et la personnalité de Charles de Guise, qui portera le titre de cardinal de Lorraine en 1550, à la mort du duc Jean. Sans doute ne méritait-il pas totalement les accusations de « paillard, bougre et incestueux » portées par les protestants, qui voyaient en lui le principal responsable de la répression ; en revanche, le reproche de « mondain » fait par Brantôme était davantage justifié.

Toutefois, il serait injuste de ne voir en lui qu'un prélat de cour : il a une activité de prédicateur ; il fonde un séminaire et crée une université ; en 1564, il tient un concile provincial. Soucieux de développer l’enseignement, il favorise l'introduction des Jésuites en France, dont il estime la valeur pédagogique. Il faut mentionner également son rôle politique, en particulier lors de la négociation du traité de Cateau-Cambrésis.

La grande question pour nous est de savoir si notre Cardinal mérite le qualificatif d'humaniste. Si l'on prend le mot au sens moderne, la réponse est évidemment négative, Charles de Lorraine ignorant la vertu de tolérance en cette époque de fanatisme, même s'il n'a pas pris part aux grands massacres, comme Vassy (situé dans son diocèse) ou la Saint-Barthélémy. Mais il a été incontestablement un humaniste au sens où on l'entend à la Renaissance, c'est-à-dire un homme de culture, nourri de l'Antiquité et des langues anciennes, qui écrit un latin cicéronien et parle couramment l'italien. Il n'apparaît pas non plus comme un esprit borné et sectaire : il a animé la discussion au colloque de Poissy, protégé le huguenot Ramus, invité Michel de l'Hospital à la Cour, en même temps qu'il a encouragé les catholiques modérés, comme Jean de Monluc, le frère du soudard auteur des Commentaires. Sur le plan des belles-lettres et de l'art, le cardinal de Lorraine apparaît comme le type même de l'amateur d'antiquités : il collectionne statues et tableaux ; instrumentaliste de talent, il ramène de Rome des musiciens.

M. Cuisiat a conclu l'évocation de ce parfait représentant de la seconde Renaissance en signalant son rayonnement, à l'avènement d'Henri II, en tant que mécène : on peut dire que le roi s'est déchargé sur lui de cette fonction. Aussi, on lui pardonnera ses faiblesses humaines, par exemple sa poltronnerie légendaire, pour prêter l'oreille aux louanges que lui ont adressées unanimement les poètes de la Pléiade.



Jeudi 13 novembre 2003
Les cinq noms des Étrusques
Jean-Paul THUILLIER, directeur du département des sciences de l’Antiquité à l’École Normale Supérieure

Les différentes appellations qu’ont reçues les Étrusques, dont certaines ont été données par les peuples voisins, ont servi de fil conducteur à une promenade archéologique, abondamment illustrée, à travers le territoire de l’Étrurie antique au cours du premier millénaire avant notre ère.
Les grandes questions que l’on se pose au sujet de ce « peuple mystérieux et fascinant » concernent l’origine et le déchiffrement de la langue. Le premier document écrit, la « table de Cortone », belle inscription gravée sur bronze – un texte juridique de 200 mots transcrit avec l’alphabet grec, datant environ de 200 ans avant J-C . – est lisible sans trop de difficultés, mais reste à peu près énigmatique. La civilisation étrusque, la première qu’ait connu l’Italie et dont l’apogée a eu lieu vers –700, nous a été révélée surtout par les peintures murales des tombes dans les nécropoles, en particulier celles de Tarquinia, dont nous avons admiré quelques remarquables exemples.

M. Thuillier a rappelé les deux premiers noms, d’origine latine : Etrusci et Tusci, qui a donné Toscane. C’est en effet dans cette province que l’on a fait au XVIe siècle, sous les Médicis, les découvertes qui ont révélé la civilisation étrusque, notamment en 1553, celle de la Chimère d’Arezzo, et en 1566, celle de la statue de l’Orator (en réalité un orant plutôt qu’un avocat), car l’exploration des tombes ne remonte qu’au XIX° siècle. L’Étrurie antique comprenait la Toscane actuelle, mais aussi le Latium septentrional, plus une partie de l’Ombrie ; elle ne formait pas un bloc homogène ; c’était plutôt un rassemblement de plusieurs cités. M. Thuillier a passé en revue les centres les plus importants avec leurs richesses archéologiques : Véies, tout au Sud, et son Apollon ainsi que la belle tête d’Hermès et « son sourire ionique », Caere, l’actuelle Cerveteri, connue par ses tumuli et le sarcophage dit « des époux », Tarquinia, Vulci et ses milliers de vases attiques, Populonia, la seule cité au bord de la mer, Cortona, Orvieto, qui garde au pied de sa citadelle le Fanum de la Ligue étrusque. L’aire de l’influence de ce peuple bâtisseur s’est étendue aux régions limitrophes, dans la plaine du Pô jusqu’à Mantoue, comme on peut le voir sur le site de Marzabotto, un modèle d’urbanisme, et d’après cet étonnant témoignage de leur science de la divination qu’est « le foie de Plaisance », véritable guide de l’haruspice.

Après cette évocation de la religion étrusque, M. Thuillier a livré les derniers noms : d’abord le mot – contesté d’ailleurs dès l’Antiquité – par lequel ce peuple se définissait lui-même, Razena, puis le mot grec « Turennoi » (dont nous avons fait l’adjectif tyrrhénien). Ce mot renvoie à une civilisation de la mer, à une thalassocratie, car ce sont bien les Étrusques, maîtres des trafics commerciaux, qui ont fait connaître le vin aux Gaulois La dernière appellation : « Lydiens », du nom d’une province d’Asie Mineure, nous ramène à la vieille théorie de l’origine orientale des Etrusques. Or, conclut notre conférencier, cette questions a moins d’intérêt que celle de la formation du peuple étrusque, lequel n’est pas tombé du ciel comme un météore. Quant au problème de la langue, le fait qu’elle soit un cas isolé, laisse simplement supposer qu’il y avait sur cette terre toscane une population qui préexistait aux Indo- Européens.



Mardi 9 décembre 2003
Une soirée avec George Sand
Jean NIVET, vice-président, et des membres du Bureau.

Ce jour-là, notre association a marqué avec quelques semaines d’avance l’Année George Sand en lui consacrant une soirée, soirée animée par les membres du Bureau de la section et orchestrée par Jean Nivet, à la manière de la récente célébration d’Alexandre Dumas père, qui connut un vif succès.

C’était évidemment une gageure que d’offrir en un temps si court un panorama fidèle et complet d’un écrivain à l’œuvre abondante, dont le rôle a été primordial dans le domaine des lettres, des idées et de la société, qui a été admiré sans partage par des personnalités aussi différentes que Balzac et Dostoïevski, qui a séduit entre autres Musset et Chopin, tout en suscitant des inimitiés farouches comme celle de Baudelaire.

Dans un premier temps, les textes – tirés pour la plupart de l’Histoire de ma vie ou de la Correspondance – ont illustré le thème de la liberté. George Sand a eu le courage de vivre très tôt en femme libre dans son domaine de Nohant hérité de sa grand-mère paternelle, Marie-Aurore Dupin de Francueil, et qu’elle transforma en un foyer culturel et artistique, tout en révélant à ses illustres hôtes les beautés de la "Vallée Noire", tout en veillant sur le domaine, elle gagna sa liberté matérielle en rédigeant inlassablement, comme Dumas, romans, pièces et articles. Cette liberté, elle l’a manifestée également par ses prises de position contre les servitudes du mariage et par son refus des conventions, ne dissimulant en rien sa vie privée qui fit scandale.

La séquence qui a suivi a montré un autre aspect de George Sand : l’idéaliste aux prises avec le réel. À l’épreuve de l’amour, elle a dû renoncer à un idéal impossible ; à l’épreuve de la politique, ses illusions révolutionnaires, son rêve d’un communisme utopique ont fait place à une vision désabusée, mais lucide, de la société. La désillusion a été semblable dans le domaine religieux : tentée dans sa jeunesse par le mysticisme, elle a rejeté le catholicisme pour essayer de bâtir sa propre foi.

Après l’intermède photographique qui a illustré l’ascendance et la famille de George Sand, les personnages qui ont influencé sa vie, aussi bien amants qu’amis, ses lieux familiers, la seconde partie de la séance a mis en lumière l’artiste au confluent de tous les arts. Intimement liée à la poésie par Musset, à la musique grâce à Chopin, Liszt et Pauline Viardot, au monde du théâtre par les Dumas et Marie Dorval, à la littérature par Balzac, Gautier et Flaubert, elle a transformé le salon de Nohant en un cénacle aussi célèbre que celui de Madame de Staël à Coppet. Le jugement d’Henri Heine qui voyait en elle « le plus grand poète français en prose » a été vérifié à la lecture de pages de registres variés.

La dernière séquence a laissé l’image de la "Bonne Dame de Nohant", adorant ses petites-filles, surveillant ses confitures, animant avec son fils Maurice son théâtre de marionnettes, en un mot assumant sa vieillesse avec sérénité et bonheur, en affichant une morale résolument optimiste.



Jeudi 8 janvier 2004
Céramique et potiers de la Gaule romaine
Gérard COULON, conservateur en chef du patrimoine de la région Centre, auparavant conservateur du musée d’Argentomagus

En introduction, M. Coulon a limité son sujet à quelques points essentiels, étant donné l’abondance de la matière … et du matériau, car, dit-il, « faire une fouille, c’est amasser des milliers et des milliers de tessons de terre cuite ».

D’abord la production de la céramique gauloise est d’une incroyable variété, depuis les amphores (dont la plus belle réserve a été découverte à Chateaumeillant), les poteries communes, lampes à huile, pesons pour métiers à tisser, jusqu’aux terres cuites architecturales. Les plus belles pièces sont les céramiques sigillées, ornées de motifs ou à couverte métalescente, comme le vase dionysiaque d’Alésia ; les plus curieuses sont des figurines, objets de culte ou jouets … émouvants comme ce petit cheval à roulettes. L’utilisation de ces poteries – dont le matériel culinaire constitue la plus grande part - , est évidente ; ainsi ces énormes dolia contenant jusqu’à 1500 litres, réservés au vin, sont généralement groupés comme ceux de la ferme vinicole du Molard, près de Bollène, qui pouvaient contenir au total 300000 litres. Dans les nécropoles, on a trouvé des vases funéraires, mais aussi des biberons qui devaient servir de tire-lait.

Tous ces objets étaient fabriqués dans des ateliers de potiers de dimension variable, de la modeste officine à l’usine pour production standardisée et de masse. Ces ateliers étaient installés près d’un lieu argileux, avec de l’eau et surtout énormément de bois. On y retrouve assez souvent les fonds de bassin où l’argile était foulée, quelquefois les vestiges des fours ; en revanche on a peu de documents sur le tournage, à part quelques dessins sur des vases grecs.

M. Coulon a abordé ensuite la question des artisans potiers. Si l’on connaît le nom de certains d’entre eux et si l’on a inventorié leurs sceaux, en revanche on sait peu de choses sur eux, et encore moins sur leur statut social. Après la découverte de deux squelettes dans le dépotoir des « ratés de cuisson », certains archéologues en ont déduit un peu vite que le « fictiliarius » était en quelque sorte un paria ; or, d’après les recherches récentes, il semblerait que les potiers des premiers siècles aient été des artisans indépendants, appartenant à la classe moyenne, et patrons d’esclaves occupés à des tâches subalternes.

M. Coulon a achevé son tour de Gaule par le cas du plus grand centre de céramique connu : le site de la Graufesenque près de Condatomagos (Millau aujourd'hui), où 500 artisans ont travaillé et expédié plus de 300.000 pièces par an dans tout le monde romain, par terre et par mer, jusqu’aux confins de la Baltique. Et de conclure par la lecture d’un passage de Marcus Aper chez les Rutènes, dans lequel Anne de Leseleuc imagine l’activité de la ruche industrielle de la Graufesenque. Bel hommage à nos potiers gallo-romains !



Mardi 3 février 2004
Peut-on parler d’un retour des mythes ?
Olivier PY, le frère Noël RATH et Bertrand VERGELY

Le président Alain Malissard, après avoir rappelé quelques définitions essentielles du « mythos grec » aux symboles actuels, a présenté les trois intervenants : le frère Noël RATH, servite de Marie et historien des religions, Olivier PY, acteur, metteur en scène et directeur du Centre dramatique national d’Orléans, et Bertrand VERGELY, professeur de philosophie en classes préparatoires du lycée Pothier et à l’Institut d’Etudes politiques de Paris. Ils ont été invités à définir chacun leur position par rapport aux mythes.

M. Rath a reconnu qu’il y avait actuellement une résurgence des mythes, ne serait-ce que d’une manière superficielle, comme dans certains films de science-fiction. Or depuis plus de 30 ans, historiens et sociologues constatent qu’il y a dans nos mentalités le passage obligé d’une confrontation avec le mythe, celui qui fonde les valeurs d’une société, autrement dit avec le sacré. La science et l’histoire, traditionnellement opposées au mythe, le font au contraire ressurgir. D’où une nouvelle écoute : il ne faut plus juger les mythes avec nos critères positivistes, mais les laisser parler. M. Rath prend comme exemple une légende hittite : celle de la lutte des Dieux et de la révolte de Kum-Arbi, illustrant la naissance de l’univers et l’établissement difficile de l’ordre du monde. La source écrite de ce mythe – que Mircea Eliade a rapproché de la légende de Chronos – un texte vieux de 3500 ans dévoile la complexité du réel dont nous percevons l’écho dans notre civilisation moderne, voire dans la science. Et le mythe, présent dans toutes les cultures, loin d’être élucidé en dépit de multiples exégèses, nous parle encore, nous met en communication avec le transcendant, le divin, mais aussi avec l’inconnu et l’avenir. Tous les mythes n’ont sans doute pas la même valeur ; chaque culture engendre ses mythes et chacun d’entre eux, porteur de valeurs-symboles, joue un rôle irremplaçable.

M. Vergely, d’emblée, refuse de croire à un retour des mythes pour la simple raison qu’ils ne nous ont jamais quittés. « Nous ne les vivons plus comme les Grecs du temps d’Hésiode, mais nous vivons les nôtres ». Ces récits d’origine divine et qui racontent l’épopée de l’Humanité ont une fonction fondamentale, celle d’extrapolation. Avant de connaître le monde, nous le rêvons, disait Bachelard. Le mythe a aussi une fonction pratique de valorisation ; il investit largement trois domaines : l’enfance, l’art et l’individu. Paradoxalement, il est à la fois le contraire du réel et le meilleur moyen d’accéder au réel et de le comprendre, et cela davantage par l’émotion que par la raison. Tous les domaines de l’art sont les lieux mêmes de l’expression du mythe en même temps que les lieux d’apprentissage du réel. Et les sociétés fonctionnent comme des machines à fabriquer des mythes : on le voit aussi bien dans le sport, la politique que dans les divertissements populaires. A l’intérieur même de notre culture, il y a une présence profonde du mythe : il est à la base des sciences humaines chez Freud comme chez Lévi-Strauss ; il est un moyen d’exploration, mais également fiction pure, voire mensonge. Comme c’est la raison qui donne du sens au mythe, celle-ci peut fléchir et se laisser entièrement captiver par une ivresse « mythomane » . M. Vergely a rappelé alors le débat posé par Ernest Cassirer à propos de la genèse du nazisme et par le « Viol des foules » de Tchakotine et évoqué les analyses critiques de René Girard ( le mythe du bouc émissaire où la victime se sent responsable, apparaît comme l’exemple parfait du mensonge qui masque la violence ) ; il nous met en garde contre les dérives du mythe et celles de l’aveuglement de la passion.

M. Olivier Py, en contrepoint, a déridé l’assistance en dénonçant ce que la presse à sensation a qualifié de « mythe Loana », c’est-à-dire « le degré zéro du mythe » ou le mythe sans contenu, tout en admettant un effet de catharsis (toute une part de la jeunesse s’est reconnue dans l’éphémère vedette). Peut-on même parler de récit, alors qu’il n’y a que des éléments de réalité, à peine mués en fiction ? Aujourd’hui on peut produire du « mythique », mais vide de substance comme de pouvoir, simple objet de consommation. O. Py, parlant de son domaine propre, a insisté sur le fait que la pensée au théâtre, à l’opposé du discours philosophique, s’exprimait surtout par l’allégorie, souvent à l’insu de l’auteur, du metteur en scène et même du spectateur, désormais livré à sa lecture personnelle. Quant à la question du retour des mythes, O. Py pense qu’il existe dans le théâtre actuel – ne serait-ce que du fait de l’héritage de la génération des Giraudoux et Sartre – et que ce retour correspond à la mort des idéologies et à celle de la croyance au progrès continu. Comme le monde de l’écrit régresse, on peut se demander s’il survivra dans celui de l’image. Une autre difficulté réside dans le fait que le Mal – qu’on évite et qu’on rejette – se réfugie dans les récits mythiques, avec une grande part de violence. O. Py conclut en reprenant les pensées de René Girard : au centre des mythes, il y a toujours un sacrifice, et, dans les sociétés, celui du bouc émissaire n’en finit pas de fonctionner. Mais quand le théâtre donne à représenter des formes mythiques, il se doit de le faire en montrant clairement qu’il s’agit bien de fiction.

Au cours du débat qui a suivi, le public a d’abord réagi sur la question du Mal et sur le rôle de la culture, ce qui a donné lieu à une vive discussion entre nos trois intervenants. Pour O. Py, la culture échoue totalement à lutter contre la barbarie. « Tout document de culture est aussi un témoignage de barbarie ». B. Vergely répond qu’il faut distinguer entre sauvagerie et barbarie. Le sauvage, dit-il, est extérieur à la civilisation, tandis que le barbare vient de la civilisation et utilise toutes ses armes pour la détruire. Il affirme que le langage n’est pas un fait social, mais d’ordre métaphysique et ontologique. M. Rath rappelle que les mythologies ne sont pas exemptes de retour à la sauvagerie, de même qu’il existe « au fond de l’humain une dimension qui n’est pas maîtrisable ».

De nombreuses questions sont ensuite posées, sur la création des mythes politiques, sur les rapports entre mythe et rumeur, sur la difficulté de notre monde moderne à créer des mythes visibles, significatifs, en dehors des « légendes vivantes » qui vont de Fausto Coppi à Che Guevara, sur l’incapacité de la télévision à montrer autre chose que son propre miroir. Olivier Py insiste sur la différence entre le cinéma qui utilise un « mode fictionnel » et la télé qui n’apporte que redondance en modélisant nos comportements ; B. Vergely multiplie les exemples de « la perversion du mythe ». Les dernières interrogations ont porté sur la relation entre mythe et mystère, entre mythe et religion. Comme on pouvait s’y attendre, cette heure d’échanges n’a pas épuisé la complexité du mythe, « tellement riche de sens qu’il libère la parole et suscite le nécessaire dialogue avec soi-même ».



Mardi 9 mars 2004
Publier les lettres de fusillés ?
François MARCOT, conseiller historique au Musée de la Résistance de Besançon

M. François Marcot, professeur d’histoire à l’Université de Besançon, conservateur du Musée de la Résistance de cette ville, spécialiste de la France occupée et préfacier du livre La vie à en mourir (éd. Taillandier 2003) était accompagné de Mme Sylvie Malissard qui lut les lettres les plus représentatives et les plus émouvantes de ces Résistants.

Ces lettres, qui sont bouleversantes et représentent quelque chose de sacré, avait-on le droit de les publier ? La réponse est dans les lettres même car elles donnent les raisons du combat contre l’occupant et un certain nombre ont circulé pour mobiliser au nom des valeurs exprimées. Profondément, elles s’adressent aux Français de la Patrie occupée car elles sont aussi une méditation sur le sens de la vie et de la mort de leurs auteurs et elles ont une portée universelle.

Comment nous sont-elles parvenues ? Par l’Association nationale des familles de fusillés et par le réseau de 11 musées de la Résistance. De 350 condamnés, nous possédons 500 lettres environ dont 120 ont été retenues selon les critères de représentativité, d’époque, d’origine sociale, de position politique ou religieuse. Et Guy Krivipissko a joint à chacune une courte biographie pour personnaliser et comprendre les itinéraires.

Le conférencier pose le contexte historique en montrant l’importance de l’été 1941 lorsque les communistes exécutent des officiers allemands et que les autorités d’occupation prennent des otages surtout chez les communistes et les juifs. La donne change brutalement et 3000 personnes seront passées par les armes avant la Libération (14 auparavant), ce qui renforce la mobilisation des résistants et contribue à rendre l’occupant insupportable de même que la politique de collaboration de Vichy.

Les lettres sont d’une extraordinaire simplicité. Toutes expriment l’amour des proches et l’amour de la patrie. On y reconnaît les grandes valeurs éternelles : la fidélité, l’honneur, le devoir, la fierté. Leurs auteurs, qu’ils soient chrétiens, communistes, libres penseurs, veulent qu’on comprenne le sens de leur engagement et refusent d’être morts banalement. Tous exposent leur courage et quelques uns nous disent qu’ils partent heureux, sans regrets quant à leur choix patriotique et dans l’espérance d’un monde meilleur qu’ils auront contribué, par leur sacrifice, à bâtir. Pour eux, c’est un dernier combat face à l’ennemi : mourir dans la dignité et faire que leur mort soit une dernière arme. Paradoxalement, c’est un sentiment de bonheur qui se dégage de leurs lettres.

Pour François Marcot, l’histoire a été longtemps injuste vis-à-vis de la Résistance et à sa mémoire, parfois jusqu’à l’oubli. L’intérêt pour les affaires au sein de cette Résistance a souvent occulté la défense des valeurs au nom desquelles certains se sont engagés et ont donné leur vie. Il faut donc prêter l’oreille à ces témoignages qui sont aussi des documents historiques. Pour les citoyens d’aujourd’hui, ces lettres font partie de notre patrimoine au même titre que les œuvres d’art. Elles dégagent une intense émotion et une immense tristesse et elles révèlent l’incroyable grandeur de l’espèce humaine. Question fondamentale : qu’avons-nous fait de leur espérance ?

Pour terminer Sylvie Malissard lit quelques lettres qui tirent les larmes des yeux : celles de Guy Mocquet, de Robert Beck, de France Bloch-Sérazin, de Marcel Langer, de Jean Nicoli, d’Henri Fertey, de Jean-Paul Grappin et de Joseph Epstein.



Mardi 13 avril 2004
Richard II : histoire et tragédie
Tom PUGHE, professeur à la faculté des Lettres d’Orléans, à l’occasion de la représentation de la pièce de Shakespeare à Orléans dans une mise en scène de Thierry de Peretti.

En évoquant le classement des œuvres de Shakespeare, dès la première grande édition en folio de 1623, M. Thomas Pughe associe Richard II à la catégorie des pièces historiques, laquelle comprend entre autres, Le Roi Jean, Henri IV, Henri VI, et Richard III, distinctes des tragédies proprement dites, comme Hamlet ou Macbeth, bien que les frontières entre « history » et « tragedy » soient parfois floues. Le genre historique qui est lié intimement au règne d’Elisabeth I, caractérisé par une forte poussée de nationalisme et de fierté patriotique, apparaît comme une des pièces maîtresses de l’idéologie — ou du mythe — des Tudor, dispensateurs de paix après une longue période troublée et sanglante. Cependant Shakespeare dépasse son rôle de propagandiste en éclairant cette « période charnière entre le crépuscule du Moyen-Age et le seuil de l’époque moderne » : nous sommes au début du règne de Richard II, le dernier des Plantagenet qui assoit son autorité en commanditant un assassinat politique, celui de son oncle le Duc de Gloster, puis en conduisant les affaires du royaume d’une manière maladroite et impopulaire, va précipiter l’Angleterre dans le chaos et causer sa propre perte. Richard II sera lui-même assassiné en 1399 par son cousin Henri Bullingbrooke (lequel montera sur le trône sous le nom d’Henri IV), ce qui amènera une crise profonde de légitimité. Le dramaturge a condensé l’action dans les deux dernières du règne, soulignant l’aspect cyclique des événements : l’histoire se répètera au siècle suivant avec la Guerre des Deux Roses.

M. Pughe a insisté sur l’aspect éminemment politique de la pièce en particulier sur l’importance des enjeux nationaux : témoin la scène où Jean de Gand (cousin du roi et père de Bullingbrooke) sur son lit de mort annonce prophétiquement et pathétiquement la chute du roi et du royaume. La fonction essentielle de la pièce historique est de montrer des « exempla », parfois de manière indirecte, de sorte qu’elle peut apparaître comme « un miroir pour les princes ». Mais en évoquant leur ascension et leur chute, le dramaturge retrouve le schéma-type de la tragédie, ce modèle que les théoriciens appelaient à la Renaissance « de casibus virorum illustrium ».

Dans la seconde partie de son exposé, M. Pughe a montré comment Shakespeare avait creusé le modèle traditionnel, un peu simpliste, de la tragédie pour en faire un spectacle qui touche tout le monde et en même temps lui donner une portée poétique et philosophique. Contrairement à une opinion courante, Richard II n’est pas un texte à lire, mais une œuvre composée pour le théâtre, avec des symboles scéniques, destinés à illustrer le basculement du pouvoir, ou la solitude du roi abandonné de tous et qui se complaît dans l’humiliation. Nous sommes invités à une lecture symbolique de la pièce, comme par exemple dans la scène des jardiniers, où le jardin figure la métaphore de la politique, ou dans la première scène de l’acte IV, du « découronnement », moment pathétique où Richard II dépose sa souveraineté au profit de Bullingbroke, l’homme du pouvoir temporel. Mais sous le nom d’Henri IV, ce nouveau roi n’en sera pas grandi pour autant. Shakespeare qui nous invite à regarder d’un œil critique les souverains au pouvoir, dirige notre sympathie vers le roi déchu qui meurt en héros, rachetant sa faiblesse passée, et en même temps gagne en humanité. Son rival devant le cercueil de Richard II annonce les jours sombres de l’Angleterre et les crimes futurs : "J’ai l’âme emplie d’un chagrin oppressant / D’avoir à croître aspergé par le sang…"