CONFÉRENCES DONNÉES

DANS LA PREMIÈRE DÉCENNIE 1954-1964


 



Mardi 23 novembre 1954
23 novembre 1654, Pascal et son Dieu.
Michel ADAM, professeur de philosophie au lycée Pothier d’Orléans

Pourquoi cette date du 23 novembre 1654 ? Parce qu’elle a, dans la vie et dans la pensée de Pascal, une particulière incidence.

M. Adam évoque rapidement la vie de l’auteur des Pensées, son étonnante précocité d’esprit, son génie de la géométrie, ses expériences scientifiques et sa mort prématurée en pleine force d’âge. Puis le conférencier trace ce qu’on pourrait appeler l’histoire de la vie religieuse de Pascal : cet accident qui afflige son père le 2 janvier 1646 et qui incitera toute sa famille à se convertir ; l’accident du pont de Neuilly de 1654, qui aboutira comme à une deuxième conversion de Pascal.

Cette année même, le 23 novembre, entre 22h30 et 0h30, Pascal vit des heures d’exaltation. Il transcrira une suite de mots et de phrases, qui constitue le texte de son « Mémorial ». Ce mémorial, jusqu’à sa mort, il le portera sur lui, cousu dans ses vêtements. Que représente ce texte célèbre qui — les lecteurs de « morceaux choisis » s’en souviennent — commence par le mot Feu? Les glossateurs n’ont pas manqué. Peut-être pourrait-on remarquer qu’ils ont voulu mettre trop de logique dans leurs explications, trop de mots derrière ces mots. Ce qui nous importe ici est situé, sans doute, à l’opposé du sens logique que certains y voulurent découvrir. Ce n’est pas un texte qui vaut pour tous, mais un texte qui ne vaut que pour un homme, un seul homme. C’est la traduction d’un rapport particulier entre Pascal et son Dieu, par des signes: mots et absences de mots, dont seul Pascal a le secret. M. Adam analyse ce texte, en souligne les articulations qui, grosso modo, coïncident avec les mots feu, certitude et joie. Puis il se demande quel est ce Dieu que Pascal a trouvé, comment ce Dieu va se manifester.

L’idée que nous avons de Pascal, affirme-t-il, est paradoxale, dans la mesure où l’on a mis l’accent sur les premières sections du texte de l’édition Brunschwicg, alors qu’en fait ce qui était l’essentiel pour Pascal, c’était la partie apologétique des Pensées. Ce recueil, dit M. Adam, n’est pas l’oeuvre d’un philosophe, mais celle d’un apologiste. Enfin Pascal tel que nous le concevons trop normalement est un homme un peu triste, et nous le voyons encore à travers l’héritage du romantisme. Au contraire, c’est sur la joie qu’il faudrait insister. Après la révélation du 23 novembre 1654, Pascal, fort de sa certitude, est habité par cette joie qui est le privilège de l’homme à jamais convaincu.

L’idée que les hommes se firent de Pascal a revêtu à travers les siècles bien des aspects différents : il y eut un Pascal sceptique, un fidéiste ; on alla même jusqu’à le dépeindre comme rationaliste ; il y eut ce Pascal triste et ce Pascal joyeux, que voilà aujourd’hui d’actualité.

Je ne sais si M. Adam n’a pas, lui aussi, donné de Pascal comme une interprétation. Encore que ce soit de la nature même de la conférence que mettre en lumière certains gros plans pour que les auditeurs voient mieux: on y gagne en compréhension directe ce qu’on y perd en nuances. Je suis pour ma part bien sûr que, s’il avait eu à en écrire, M. Adam ferait surgir de l’ombre maints détails qu’il était contraint de sacrifier. Pascal est, certes, ce mathématicien prodige, ce croyant qui se voue au service de son Dieu (ce petit possessif, à plusieurs titres, mérite d’être souligné).

Cela n’empêche qu’il soit en même temps l’un des hommes qui a réfléchi le plus profondément sur la condition humaine et l’un des plus éloquents poètes de langue française. Que, si l’on accorde une trop grande importance aux premières sections de l’édition des Pensées, cela, peut-être, vient-il des mauvaises habitudes que donne aux premiers âges de réflexion l’usage immodéré des morceaux choisis. Cela, peut-être, vient-il de survivances du romantisme; mais pourtant, mais certainement, du fait qu’on trouve là les textes les plus parfaits que Pascal nous ait livrés. Nous toucherait-il autant — si universellement et si intimement à la fois — s’il n’avait mis au service de sa croyance ses immenses vertus de poésie?

La soirée se termina par l’audition de quelques textes pascaliens enregistrés par M. Pierre Fresnay. Ce dernier apparut, en l’occasion, fort mauvais, trop apprêté, trop théâtral, pour des phrases dont la simplicité est une si magnifique parure.

 



Mardi 25 janvier 1955
Antoine et le réalisme théâtral
Francis PRUNER, professeur au lycée Pothier, auteur d’une thèse sur Antoine et le Théâtre Libre.

M. Pruner donne d’abord une rapide biographie d’Antoine : il est né à Limoges, le 31 janvier 1858 ; il est mort le 19 octobre 1943. Sa vocation a été précoce (dès 14 ans), mais il ne fera ses véritables débuts que le 30 mars 1887, au Théâtre Libre. Quelques dates résument sa carrière : 30 mars 1887 à janvier 1895, Théâtre Libre ; un bref séjour, comme acteur, au Gymnase ; puis, le 3 juin 1896, il devient co-directeur de l’Odéon, gestion qui, en 1914, se termine par une faillite ; il part alors chez les Turcs, mais la guerre le ramène en France ; après avoir fait du cinéma, il achève sa vie comme critique dramatique à L’Information de 1919 à 1940. « Cette vie, dit M. Pruner, a une admirable unité ». Elle n’a pas été tout entière consacrée à ne pas faire comme les autres hommes de théâtre. Antoine était amoureux de la liberté sous toutes ses formes : liberté d’esprit, liberté d’entreprise, liberté d’expression, etc.

Parlant maintenant du réalisme d’Antoine, M. Pruner met en garde contre le fait de prendre ce mot dans un sens étroit : Antoine était un homme d’action autant qu’un homme de théâtre et son réalisme était celui d’un chef. Prenons donc le mot dans son acception la plus large et partons du Littré qui indique que le réalisme est l’attitude qui consiste à prendre le monde intérieur comme réalité objective.

Antoine est proche de la réalité, des réalités aussi ; ce n’est pas un esthète (au sens qu’a pris ce mot), pas un théoricien, mais un artisan d’origine paysanne, qui a dû gagner sa vie dans des emplois bureaucratiques « mesquins ». Il s’est toutefois présenté au Conservatoire, mais il a échoué, non sans étonner le jury. Il n’a pas évité les cinq années du service militaire; rendu à la vie civile, il contracte un mariage qui est un échec. Mais, homme de volonté, animé par le goût de la lutte, il ne s’incline pas devant l’adversité. Sans un sou en poche, il imposera à Paris une nouvelle école de théâtre. Enfin, les maîtres du positivisme de l’époque — Flaubert, Fromentin, Zola et surtout Taine — l’aidèrent à guérir de la tentation du romantisme. Pas d’étonnement, donc, à ce qu’Antoine serve le réalisme, ni à ce que son Théâtre Libre soit une école de vérité.

C’est maintenant plus particulièrement la période du Théâtre Libre, de 1887 à 1895, que va étudier le conférencier.

Comment, inconnu, Antoine s’impose-t-il à Paris ? En 1884, il est employé à la Compagnie du Gaz, situation modeste, mais stable. Il aborde le théâtre par un biais: l’amateurisme. Il s’inscrit dans un cercle obscur, étudie, apprend, observe : il voit la stagnation partout, sauf à l’Odéon où règne alors Porel ; il assiste à l’échec d’une campagne parlementaire contre la censure. Les 29 et 30 mars 1887, il organise un spectacle d’essai, présente des inédits, y attire quelques journalistes, des lettrés, dont Mallarmé, redonne son spectacle les 30 et 31 mai.

Pendant l’été, il met au point statut et programme du Théâtre Libre. Il donnera huit soirées par an (il doublera ce chiffre par la suite) à des abonnés, sur un théâtre qu’il louera. Ce théâtre, ce sera bientôt une scène de Montparnasse, puis, sur les Grands Boulevards, le théâtre des Menus-Plaisirs. On peut donc dire que Antoine n’exploite pas son théâtre commercialement, qu’il accomplit un tour de force qui, dans l’avenir, ne se renouvellera pas. Mais il faut aussi enterrer une légende : le Théâtre Libre ne fut pas un cercle d’amateurs, mais un vrai théâtre ; il emprunte à l’amateurisme le désintéressement, l’habitude de jouer à huis-clos (ce qui évite l’emprise de la censure) ; il emprunte au théâtre d’essai l’école de théâtre ; il emprunte au commercial les premières réservées à la critique et au tout-Paris. Il a fondé ainsi le « théâtre expérimental ».

Antoine vit de peu : 3500 francs (or) en octobre 1887 ; entre 70000 et 80000 à partir de 1890. Cet argent provient des abonnements. En 1895, à la fin de l’expérience, il aura un déficit de 50000 francs. Aussi, pour accroître ses ressources, essaiera-t-il, en cours de saison, des tournées en France et à l’étranger ; mais il n’aura jamais de subvention de l’Etat. En 1890, il rêve d’une nouvelle formule, d’un théâtre à lui ; il obtint satisfaction en… 1928 (théâtre Pigalle). En 1895, il doit s’engager comme acteur au Gymnase pour assurer sa subsistance.

Comment Antoine a-t-il utilisé sa liberté totale ? C’est le moment de parler de son réalisme littéraire. Il a délibérément (M. Pruner insiste sur le mot) infléchi le mouvement dramatique dans une direction donnée. Il a imposé une forme de théâtre qui demande à la réalité et au réalisme sa base essentielle, mais c’est un réalisme intelligent.

M. Pruner va maintenant étudier le répertoire du Théâtre Libre. Il distinguera cinq ordres de pièces, selon les caractéristiques du réalisme dont elles relèvent :
— le réalisme pittoresque, qui utilise la couleur locale apache ; Antoine n’en a pas abusé ; nous sommes là en face d’un genre qui se prolonge à travers l’oeuvre de Cares et de Simonin ; M. Pruner cite en exemple une scène d’un pièce d'Oscar Méténier, tirée de En Famille ;
— le réalisme appliqué à une oeuvre de caractère historique ; M. Pruner lit une scène de La Mort du duc d’Enghien, pièce que Léon Hennique a construite à partir des procès-verbaux du procès ;
— le réalisme satirique, que le conférencier appelle « moliérisme noir », qui met en oeuvre, avec une intention satirique, des comédies de moeurs et dont les effets sont obtenus par l’utilisation de l’humour noir ; M. Pruner illustre ce genre par la lecture du premier acte de L’Ecole des Veufs de Georges Ancey ;
— le réalisme social, dont une pièce de Lucien Descaves, Les Chapons, nous est citée en exemple ;
— le réalisme philosophique, enfin, qui s’en prend au problème même de la condition humaine et qui est représenté au Théâtre Libre par des oeuvres d’Ibsen, de Strindberg et d’Hauffmann.

Ainsi Antoine a abordé toutes les formes du réalisme; il a, avec le support de la réalité, exprimé toutes les idées. Il ne s’est arrêté qu’à un seuil, celui où l’on quitte le concret: c’est ainsi qu’il n’a pu s’entendre avec Maeterlinck. En donnant les exemples qu’il a cités, le conférencier a voulu montrer que le Théâtre Libre fut, dans la réalité, assez différent de l’image que les manuels nous en ont donnée. Le but suprême d’Antoine ce fut, en fait, de ramener sur la scène un peu de vérité.

 



Mardi 8 mars 1955
A propos d’humanisme : Irlande et Grèce
Jean MALYE, délégué général de l’association Guillaume-Budé.

M. Jean Malye se destinait au professorat et le Collège de France aurait pu l’accueillir. Pour mener à bien des études sur la civilisation celtique, il partit pour l’Irlande et s’éprit de ce pays. Il participa au mouvement Sinn Fein, et il allait être nommé professeur de l’Université nationale irlandaise quand survint le guerre de 14. La guerre finie, à laquelle il participa dans l’infanterie, Jean Malye, à partir de 1920, se dévoua à l’association Guillaume-Budé.

Le conférencier précise d’abord comment l’association Guillaume-Budé comprend l’humanisme : notre civilisation est fondée sur la connaissance des cultures antique, païenne et chrétienne ; son origine se situe sur les rivages de la Méditerranée orientale, en Grèce et à Rome. L’Antiquité nous a façonnés, et méconnaître cette vérité serait sottise. Mais, d’autre part, on ne peut nier qu’il y ait également à notre civilisation d’autres origines. Le véritable humanisme est celui « qui connaît exactement ce passé de civilisation ».

Quels rapports peut-on établir entre la Grèce antique et l’Irlande, ces deux extrémités du monde occidental, et même de l’univers antique? M. Malye montre que les Celtes — qui habitaient l’Irlande, mais aussi l’Europe occidentale et centrale — n’ignoraient pas les Grecs (invasions des Celtes vers l’Orient, etc). De même les Celtes d’Irlande savaient l’existence de la Grèce, si l’on s’en réfère aux vieilles légendes gaéliques.

Pourquoi, nous Français, sommes-nous intéressés par ce qui concerne et la Grèce et l’Irlande ? Pour la Grèce, l’Antiquité gréco-latine, les motifs de notre intérêt sont trop évidents. Pour l’Irlande, pour le pays qui possède le plus de témoignages sur la civilisation celtique, quelques explications ne sont pas superflues. L’histoire de France, telle qu’on l’enseigna trop souvent, avait inventé les Gallo-Romains, le repeuplement par les invasions barbares et, par suite, avait escamoté les Gaulois. En fait, il n’y eut pas de colonisation romaine en Gaule ; les Romains tenaient le pays avec le minimum d’hommes (fonctionnaires et soldats) ; les invasions barbares ne furent pas non plus de très denses migrations populaires. A l’origine, il y avait en Gaule un peuplement celte, qui subsista à travers les vicissitudes de l’histoire. L’injustice commise par l’histoire à l’égard des Celtes s’explique par une raison faussement scientifique : les Gaulois n’ayant pas laissé de textes, ni de monuments, ont été considérés comme des sauvages. S’il n’y eut pas de textes, c’est que la tradition orale était la règle ; s’il n’y eut pas de monuments en pierre, c’est parce qu’on préférait, pour des raisons économiques, les habitations en bois.

Si l’on veut se faire une idée de la civilisation celtique, il faut se rendre en Irlande (et, lorsqu’on est Orléanais, ne pas oublier le "trésor" de Neuvy-en-Sullias). Donc l’Irlande est un pays resté profondément celtique qui offre des documents (textes, monuments, oeuvres d’art) sur la civilisation celtique. Ce qui vaut pour l’Irlande vaut aussi pour la France celtique, d’autant que le sentiment de l’unité celtique était matérialisé par les druides qui transmettaient leurs connaissances par voie orale ; les druides étaient organisés en confréries qui avaient entre elles des relations étroites. Les Celtes croyaient à l’immortalité de l’âme, à une puissance divine universelle, à la métempsychose. L’art celte, enfin, était un art abstrait : il paraissait aux Celtes déraisonnable et impie de vouloir fixer le réel en le représentant.

Il y eut, estime M. Malye, une affinité de pensée et de génie entre la culture celte et la culture gréco-latine. Nous Français, qui sommes des héritiers privilégiés de ces deux grands courants de civilisation, ne pouvons négliger ni l’un ni l’autre. « Ne renions pas la Grèce et n’oublions pas l’Irlande », conclut alors M. Jean Malye.

 



Mardi 10 mai 1955
La fantaisie chez Giraudoux
Michel GRAU, professeur au lycée Pothier d’Orléans.

M. Michel Grau prévient immédiatement que le Giraudoux dont il parlera est un Giraudoux selon son coeur et selon son inspiration. Il donne alors un aperçu des lectures de l’écrivain vers l’année 1904 : Theuriet, Daudet, Loti, Michelet, Charles-Louis Philippe. Cette liste paraît extrêmement révélatrice : Giraudoux est, si l’on ose dire, un auteur « livresque » ; il écrit souvent, sinon toujours, d’après ce qui fut écrit avant lui ; ce qui compte pour lui, ce n’est pas le sujet, mais la manière de le présenter ; de même qu’il y a des peintres qui empruntent leurs couleurs à l’agglomérat qui se constitue peu à peu sur leur palette, de même il y a des écrivains qui trouvent leurs « astuces » de style dans l’encre de leur encrier. Enfermez-les dans une pièce noire ; faites-les écrire à la lueur pâlotte d’une bougie, peu importe ; ils seront toujours capables de parer la nature des couleurs les plus éclatantes, non point qu’ils les imaginent par les yeux de l’esprit, mais parce qu’elles naissent du choc des mots, comme des étincelles jaillissant des doigts de l’écrivain.

Que Giraudoux soit cet homme de cabinet, les livres de ce que M. Grau appelle la « période rose » de cet écrivain — celle qui va jusqu’en 1927 — en apportent une nouvelle preuve: ce ne sont pas de vrais romans, dit M. Grau : « le roman est une divagation poétique », avait déclaré Giraudoux à M. Lefèvre dans la série des « Une heure avec… » publiée par les Nouvelles littéraires. Cette expression de « divagation poétique » équivaut à une justification. J. Giraudoux a écrit des divagations poétiques ; ces oeuvres de J. Giraudoux ont été baptisées romans ; donc le roman est une « divagation poétique ». Quant à la désinvolture avec laquelle Jean Giraudoux aborde un sujet, elle n’est point simplement une élégance d’esprit ; elle manifeste également une certaine paresse. Jean Giraudoux est un écrivain doué d’un joli brin de plume et de beaucoup d’aisance, qui écrit selon la plus grande pente de la facilité. Il ne compose pas, parce que, dans le travail de l’écrivain, ce qui est difficile, ennuyeux, fatigant, c’est justement la composition. Malheureusement pour Jean Giraudoux, il y a peu de monuments sans charpente qui puissent passer à la posérité…

Ne généralisons pas trop vite cependant. Il vint un moment où Jean Giraudoux dut « charpenter » ses oeuvres, les construire, lorsqu’on lui demanda de le faire. Qui lui demanda ? Mais Louis Jouvet, bien sûr. Cette manière de voir est, certes, trop sommaire, nous le concédons volontiers. Ce n’est pas Jouvet l’auteur de La Guerre de Troie, c’est Giraudoux. Mais, à partir du moment où il se mit à écrire pour Jouvet, c’est-à-dire pour le théâtre, Jean Giraudoux dut s’astreindre à composer. Cela ne signifie pas qu’il n’ait jamais cédé à la facilité dans son théâtre ; relisez certains « impromptus » qu’on peut fâcheusement rapprocher des romans… Encore que l’on puisse trouver dans les oeuvres romancées de la « période rose », dans Suzanne et dans Elpénor notamment, des pages très savoureuses.

 



Mardi 22 novembre 1955
Le mythe de l’Atlantide
Fernand ROBERT, ancien membre de l’École française d’Athènes, professeur à la Sorbonne.

D’où vient le mythe de l’Atlantide ? On ne le trouve, dit le conférencier, que dans Platon ; et ceux qui viennent ensuite à en parler se contentent d’emprunter à deux dialogues de Platon, le Timée et le Critias qui lui fait suite.

Le Timée, après un entretien sur les bases de la cité idéale, rapporte une tradition: à Athènes, 9000 ans avant Socrate, avait vécu un peuple athénien plus brillant que le peuple du temps de Socrate ; il avait été capable de repousser l’invasion des habitants de l’île "Atlantide", qui était située au-delà du détroit de Gibraltar. Le Critias donne des précisions sur l’Atlantide : sur les ressources du pays, sur la cité principale, au sud de l’île et au bord de la mer, sur l’organisation politique, sur les cérémonies religieuses dont l’une, très importante, qui avait lieu tous les cinq ans, etc.

A partir de ces textes, on s’efforce de situer l’Atlantide. Partout où un effondrement géologique est constaté, on croit retrouver l’Atlantide. On l’a localisée successivement en Amérique du Sud, du côté d’Héligoland, au large de l’Espagne, etc. Mais, si l’Atlantide était si éloignée, comment imaginer que ses habitants aient pu entrer en conflit avec les Athéniens ?

M. Fernand Robert estime que toutes ces recherches ne peuvent aboutir, car on va chercher l’Atlantide beaucoup trop loin. Il a existé des phénomènes géologiques dans le monde grec qui ont frappé les esprits. Ainsi l’île de Santorin (l’une des Cyclades) s’est effondrée partiellement dans la mer entre 1800 et 1100 avant J.-C. Pourquoi vouloir situer l’Atlantide dans la mer Egée ? Parce que le texte de Platon contient des détails précis qui se rapportent à des réalités du monde grec. Les fouilles de Crète ont produit des découvertes fructueuses et l’on peut détecter des coïncidences remarquables entre la civilisation prêtée par Platon aux Atlantes et la civilisation crétoise, notamment dans le domaine religieux (tauromachie, etc.).

Autre argument : on a constaté que les Grecs avaient tendance à établir au-delà des limites du monde qu’ils connaissaient les choses dont l’étrangeté les étonnait. C’est ainsi, par exemple, qu’ils avaient situé les « Hyperboréens » loin dans le nord (où Hérodote les a vainement cherchés), alors que des fouilles à Délos ont établi que les vestiges provenant « des Hyperboréens » étaient en fait d’origine mycénienne. Les Grecs avaient donc situé loin dans l’espace ce qui avait existé loin dans le temps, un temps qui leur était antérieur. Pour l’Atlantide, Platon fait la même chose : il situe loin à l’Occident ce qui était proche dans le passé.

Mais le véritable problème n’est pas géographique. Il concerne la pensée de Platon et l’usage qu’il a voulu faire du mythe de l’Atlantide. Dans le Timée et le Critias, il commence par disserter de politique. Platon n’oublie pas qu’il avait eu une vocation d’homme d’État ; il veut définir la Cité idéale ; et il cherche une justification à sa théorie dans un exemple emprunté à un passé qu’il décrit comme glorieux pour Athènes.

Ce passé qu’il décrit n’est pas le passé historique, c’est un passé idéalisé où Platon imagine l’Athènes de ses rêves : une Athènes agricole et fertile, par opposition à l’Athènes réelle qu’un sol pauvre oblige à tirer ses richesse du commerce maritime. Il aboutit à raconter une histoire où Athéna et Poséïdon, le dieu de la mer, apparaissent à l’origine dissociés, alors qu’en fait leurs cultes sont associés dans la vie athénienne. Le mythe de l’Atlantide, c’est donc, pour Platon, le moyen de discréditer la conception présente du rôle d’Athènes, en lui opposant une conception ancienne plus prospère et plus glorieuse.

C’est donc dans le domaine de l’esprit qu’il faudrait situer l’Atlantide, et non pas en tenant compte des contingences géographiques.



Mardi 10 janvier 1956
Pétrarque, cet inconnu
Raymond MARCEL, historien de la Renaissance

« Pétrarque cet inconnu : ce titre, dit M. l’abbé Marcel, a pu vous séduire, à la pensée qu’il y a chez chaque homme une part d’inconnu, mais ce n’est point ceci que j’ai recherché: c’est Pétarque dans la Renaissance que j’ai voulu étudier. La partie connue de son oeuvre c’est les Sonnets pour Laure et les Triomphes ; la partie inconnue, c’est ses autres ouvrages écrits en latin. Et, en étudiant cette partie de son oeuvre, je tenterai de dégager la forte personnalité dont, encore, nous bénéficions. »

Fils d’un notaire banni de Florence au moment des luttes entres Guelfes et Gibelins, Pétrarque naquit en 1304 à Arezzo, où ses parents s’étaient réfugiés. Quelques années plus tard, son père tenta de trouver un emploi auprès du pape et vint en Avignon. Mais, faute de pouvoir se loger dans la cité papale (la crise du logement n’est pas nouvelle!), il alla s’installer à Carpentras. C’est de là que le jeune Pétrarque partit faire son droit à Montpellier, où il écrivit ses premiers vers, sur la mort de sa mère. On le retrouve ensuite à Bologne, où il poursuit ses études et connaît Jean Colonna. En 1326, il revient en Avignon. C’est, un an plus tard, la rencontre avec Laure de Voves « qu’il aima vingt ans, dit-il, et pleura dix ans ».

En 1331, après un séjour auprès de Colonna, devenu évêque de Lombez, il revint encore en Avignon. C’est alors que lui vint la vocation de rénover les lettres anciennes ; et, à partir de 1333, commencèrent de longs déplacements en France, en Belgique, en Italie, à la recherche des oeuvres des Anciens. C’est à Liège, en découvrant des manuscrits, qu’il sentit, dit le conférencier, le « choc du Romain ».

Certes, il n’a pas découvert les Anciens, mais il est le premier homme moderne qui ait saisi chez les Latins des rapports que d’autres n’avaient pas saisis avant lui. C’est alors qu’il écrivit son De viris illustribus.

En 1340, Pétrarque reçoit le « laurier des poètes » et va sa faire couronner au Capitole. Il pense que si les siècles qui l’ont précédé ont été ignorants, c’est que les princes ne couronnaient plus les poètes. Et il réussit à intéresser à son oeuvre Robert d’Anjou, roi de Naples, à qui il va lire Africa. Robert apprécie l’ouvrage, mais le trouve incomplet et engage Pétrarque à le continuer. Le poète commence ce complément à Naples, mais vient le terminer à Vaucluse. A ce moment commence la période mystique de sa vie. Il termine Africa et De Viris, et écrit Secretum, qui est un dialogue entre lui et saint Augustin. Pétrarque s’interroge sur sa faiblesse et conclut : « Je suis comme je suis, je ne peux pas changer ». Il écrit des églogues, Rerum Memorandarum, De Vita religiosa.

Il apprend la mort de Laure, et on retrouve ses impressions écrites dans les marges de son Virgile.

En 1350, Pétarque va à Rome, puis à Florence, où il rencontre Boccace. Un peu plus tard, on le retrouve à Milan au service des Visconti, où il écrit ses dialogues « avec la bonne et la mauvaise fortune ». Revenu à Venise en 1362, il publie De ma propre ignorance et de celle de beaucoup d’autres, réponse aux philosophes qui l’avaient traité d’imbécile.

En 1374, Pétrarque meurt à Arqua.

De tous ces textes étudiés dans l’ordre chronologique, le conférencier tire cette conclusion : « Je me trouve aux confins de deux peuples, celui du Passé et celui de l’Avenir ». C’est pourquoi Pétrarque a été considéré comme le premier homme moderne. Il fut non seulement un Latin, mais un Romain. Pour lui, l’humanisme est une doctrine et non pas une méthode. A Aristote, qui était au premier plan, il a opposé Platon. Il a apporté l’esprit critique dans ses recherches, et l’on peut dire qu’il a inventé la critique moderne. Pétrarque fut non seulement le poète amant de Laure, mais un grand défenseur des belles-lettres.



Mardi 14 février 1956
La crise du roman dans la littérature contemporaine
Michel RAIMOND, professeur agrégé de lettres au lycée Pothier d’Orléans.

Qu’était le roman français dans les années qui suivirent la guerre de 1914 ? Pour certains, un commerce rémunérateur qui n’avait pour but que de distraire les gens pendant quelques heures. La vulgarité et l’absence de style sont, dit le conférencier, les causes de la médiocrité du roman naturaliste de cette époque. Les successeurs de Flaubert et de Zola n’avaient pas su conserver la dignité et avaient perdu la notion de l’art. Comme Alain le constatait, ils n’ont pas su passer du réalisme à l’oeuvre d’art. Gide exprima son mépris pour ce genre de réalisme où le roman s’est fourvoyé. Boylesve fut un des rares romanciers qui manifesta le désir de dépasser la réalité. A un journaliste qui lui demandait quels sont les dix romans qu’il emporterait s’il devait vivre dans une île déserte, Gide a répondu : « Aucun roman français ; les Français sont trop compositeurs pour être romanciers ». Aux yeux de Gide, un roman doit être une oeuvre d’imagination et non une autobiographie. Pour lui, ni La Princesse de Clève, ni Adolphe, ni Dominique ne sont des romans, car Madame de La Fayette pas plus que Benjamin Constant et Fromentin n’ont su se séparer de leur oeuvre.

Tous les écrivains ne peuvent être romanciers. Il faut des qualités spéciales pour écrire un roman, et le genre lui-même a des exigences. La première qualité du romancier est de dépasser l’autobiographie, tentation première du débutant qui marque son impuissance à projeter des personnages hors de soi. Au contraire, la curiosité du romancier doit l’inciter à peindre des êtres différents de lui. Mauriac a dit : « Le romancier est un homme qui a perdu son moi pour s’incarner dans ses personnages ». Et l’ambition de Gide eût été de faire tenir un journal à chacun de ses héros. Thibaudet estimait que le roman ne doit être ni des souvenirs, ni la réalité, ni une autobiographie, mais une oeuvre de pure imagination.

M. Raimond estime que les écrivains français sont plus moralistes que romanciers. Pour être vivant, un personnage de roman doit échapper à la fois à la vie et aux intentions de son créateur. Le mauvais romancier construit ses personnages ; le vrai romancier les écoute et les regarde agir.

Des critiques comme Thibaudet et Gide ont posé les « exigences du roman ». Le romancier doit tenter de suggérer la complexité du réel. Thibaudet pense que c’est Balzac qui a compris le premier cette exigence et Gide a écrit : « Je veux verser dans mon livre tout ce que la vie m’a enseigné ».

Mais, se demande le conférencier, est-ce qu’à vouloir cette diversité le roman ne perd pas de sa vigueur esthétique et de sa pureté ? Balzac, qui s’entoure d’innombrables détails, qui peint des portraits et des paysages avec minutie, n’enlève-t-il pas au lecteur la part d’imagination qu’il devrait lui laisser ? Gide, au contraire, peint l’essence de l’être et laisse au lecteur le soin d’imaginer les détails. On a reproché à Gide que son seul roman Les Faux Monnayeurs — puisqu’il intitule ses autres oeuvres « récit » — ne vive pas en nous. « C’est peut-être un échec, constate M. Raimond ; mais c’est un échec conscient. »

D’ailleurs, le roman doit échapper aux règles et le conférencier a conclu par cette citation de Sainte-Beuve écrivant en 1860 à Champfleury : « Le roman a cet inconvénient de ne pas être compris dans les genres classés. Tant mieux pour lui. Le roman est un vaste champ d’essai : l’épopée future. Ne le resserrons pas trop ; n’en faisons pas la théorie. »



Mardi 13 mars 1956
Le culte de la terre dans la Grèce antique
Jacques BOUDET, professeur de Lettres au lycée Pothier d’Orléans.

Ce culte rendu par les Anciens à la Terre-mère s’impose au voyageur qui, de nos jours, va faire pèlerinage en Grèce. De plus en plus, notre civilisation est une civilisation de la ville. On a perdu la notion de la terre et, dans les cimetières de quelques grandes métropoles, « les morts eux-mêmes paraissent privés du contact de la terre ». L’ancien Grec fut, au contraire, « un homme lié au sol ». Le touriste le moins attentif découvrira que cette civilisation très raffinée, très artiste qu’était la civilisation grecque avait gardé des liens étroits avec le sol.

La terre joue, dans la théogonie grecque, un rôle essentiel : elle est à l’origine de tout ce qui est né du chaos primitif, elle est la mère des principaux éléments ; elle a donné le jour aux dieux qui peuplent le Panthéon.

M. Boudet souligne ensuite l’importance que les Grecs attachaient à la notion d’autochtonie. Il croit aussi pouvoir expliquer par ce culte de la terre, de tout ce qui en sort et de ce qui vit à son contact, l’utilisation considérable du reptile dans la symbolique grecque.

Les Grecs ont toujours soigneusement évité de porter au visage de la terre des atteintes qui eussent été, à leurs yeux, sacrilèges. C’est ainsi que les monuments les plus parfaits qu’ait produits le génie humain ont été édifiés sur un sol rocailleux. C’est ainsi que le tribunal de l’Aréopage siégeait sur une colline à l’accès malaisé.

La religion grecque s’est développée autour de cette conception de la terre, à quoi se rattache ce que cette religion aura de plus spirituel, comme la foi en l’immortalité.

Après avoir illustré les principaux points de son exposé par des textes et des références judicieusement choisis, M. Boudet proposa quelques enseignements. Il voulut notamment retenir la leçon de modestie et de fidélité que l’on peut tirer du culte de la Grèce antique pour la terre. Notre civilisation moderne n’apparaît-elle pas comme un enfant orgueilleux qui voudrait renier l’humilité de ses origines ? Ne peut-on méditer l’exemple d’un peuple intelligent, délicat, qui a su garder le contact avec la terre ? L’enseignement peut aussi être philosophique. Nous avons peut-être tort de séparer radicalement l’esprit et la matière, séparant ainsi cette vertu d’harmonie essentielle dans la pensée platonicienne.

Et M. Boudet montra, en terminant, à quel point la cosmogénèse imaginée par le Père Teilhard de Chardin s’accordait avec la pensée grecque.



Mardi 13 novembre 1956
L’astrologie dans le monde romain
Pierre BOYANCÉ, professeur à la Sorbonne.

M. Boyancé fit d’abord observer que l’astrologie avait revêtu une certaine importance dans le monde romain. On ne saurait être seulement sensible à l’influence destructive qu’elle a pu exercer. Depuis même, les coups qui lui ont été portés n’ont pas été décisifs. Spirituellement, intellectuellement, de nos jours, elle est morte ; mais ce qu’elle apporta à son heure ne fut pas négatif. Liée à l’astronomie, elle a pu du moins éveiller chez les hommes le sens de leur place dans l’univers. Aux Romains, elle apparut revêtue d’un prestige plus ou moins fallacieux.

Elle leur est venue par le canal du monde grec, indique M. Boyancé, après en avoir situé les origines chaldéennes. Elle a été introduite à Rome quelque deux siècles avant Jésus-Christ, mais déjà le vieux Caton ne recommandait pas de s’y intéresser. Les sphères cultivées furent les premières à offrir quelque résistance à cette nouveauté. En 139, un édit exigea même le bannissement de ceux qui s’y adonnaient. Mais les astrologues s’étaient bien implantés. L’un d’eux fut le chef des esclaves révoltés au cours des guerres serviles. Puis, hommes politiques, écrivains et autres intellectuels et puissants du jour se firent faire des prédictions. Cicéron, dans le De Divinatione, se montra par contre adversaire résolu de l’astrologie. Les épicuriens et Lucrèce se manifestèrent encore plus hostiles, pour d’autres raisons il va sans dire.

En dépit de ces assauts, l’astologie résistait ; elle s’enracinait même. De plus en plus, on attachait des affinités astrales aux pierres, aux plantes, aux animaux et le crédit ne se ralentit pas dès que Posidonius eut invoqué l’influence de la lune sur les marées. Elle prit de plus en plus la forme fatalistique. On en vint à conclure que les dieux eux-mêmes étaient sujets à son déterminisme. Son domaine s’étendit, comme c’était déjà le cas en Egypte, à la prédiction des catastrophes ou de tous autres événements mondiaux de l’époque. La pratique des horoscopes était chose courante.

L’astrologie avait de multiples applications, qui s’étendaient aussi à la médecine : on usait de toute une pharmacopée basée sur la botanique astrologique. Jules César ne semble pas avoir cru à l’astrologie au sens propre. Il n’en a pas moins écrit un De Astris dont Pline s’inspira. La monnaie d’Auguste portait le signe du Capricorne. Tibère était encore plus attaché à l’astrologie ; il avait son astrologue personnel, qui fit d’ailleurs dynastie. L’astrologie, la mathématique (Suétone) avaient un adepte fervent en l’empereur Hadrien, qui fut qualifié d’astrologue sur le trône. Septime Sévère fut lui-même un praticien : recherchant une épouse, il se fia aux données astrologiques et, de fait, Julia Domna fut une des plus remarquables impératrices. Properce consacra quelque passage d’une élégie à l’astrologie. Juvénal y trouva sujet de piquer les femmes.

En terminant, M. Boyancé rappelle que la polémique n’avait pas désarmé, depuis Carnéade dont les arguments cités par Cicéron ont été repris par les Pères de l’Eglise, dont saint Augustin. Cette polémique fut longue à avoir raison de l’astrologie, qui connut d’ailleurs un regain de prospérité avec notre Renaissance. « L’astrologie est morte, conclut le conférencier, mais non pratiquement. Elle ne semble pas toutefois jouir à nouveau de la faveur qu’elle a connue dans l’Antiquité romaine. »



Mardi 8 janvier 1957
Les services inutiles de M. de Montherlant
Michel ADAM, professeur de philosophie au lycée Pothier d’Orléans

Ainsi que M. Adam devait le déclarer au début de sa conférence, il convient d’être averti pour s’intéresser à Montherlant, un des plus grands auteurs français, qu’il a découvert lui-même quand il n’avait que dix-sept ans, et qui reste à ses yeux un auteur fondamental. Son oeuvre suscite d’ailleurs divers sentiments, qu’il s’agisse de l’essayiste, du romancier, de l’auteur de théâtre ou de tout autre aspect de l’écrivain. Parmi ces sentiments, cependant, l’un des plus spontanés est l’enthousiasme, l’un des plus courants aussi. On se penche avec la même avidité sur le Montherlant païen ou chrétien, chantre du sport ou de la volupté.

M. Adam eut l’art de présenter au départ l’auteur de Service inutile, réfléchissant sur la tombe de ses ancêtres, dont les armes sont deux sabres, une tour et, pour le reste, la nudité de la dalle. Voici donc la sublime table rase : « J’aurai le même sort que ceux qui ne se hausssèrent point. Pourquoi me suis-je donc créé des contraintes ? » Des contraintes, Montherlant, s’il fut logique avec ses écrits, il s’en est créé. Il en a même créé à l’intention des autres !

Ce ne sont pas celles-ci qu’évoquera d’abord le conférencier. Il mettra néanmoins son auditoire sur la voie en signalant que la morale de cet auteur exige un contact lucide avec la réalité. Mais c’est aussi de l’irréalité qu’il s’agit, à propos des divers types de jeunes filles et de femmes, par contraste et pour corroborer. Une de ses assertions n’est-elle pas : « La femme est trop infirme pour supporter la réalité » ? D’où cette conclusion que la femme n’a de propension qu’à l’irréalité. Par des extraits, par des textes à l’appui, confirmation est donnée de cette infirmité féminime, dont les symptômes sont le dolorisme, le sentimentalisme, le vouloir-plaire et le grégarisme.

Dans l’oeuvre de Montherlant, on découvre encore une magnifique horreur de la médiocrité, ce péché contre l’esprit, cette bête noire de l’auteur. Montherlant s’est insurgé contre ce qu’il a appelé « la morale de midinette ». Ce qu’il ne cesse de prêcher, c’est « une morale de hauteur ». Il y a moins ici une esthétique qu’une culture de la volonté et de la qualité. « Si tu te résous toi-même, le problème du monde est résolu ». Cette attitude est celle d’un admirateur du monde latin, et notamment des stoïques. Monterlant est un sage qui s’isole.

Pour l’illustration de cette morale, des extraits sont lus de l’admirable Lettre d’un père à son fils. En voici quelques phrases, toujours lapidaires : « Conduisez-vous aussi décemment dans la paix que dans la guerre, si vous aimez la paix ». « A mi-chemin entre l’orgueil et la vanité, vous choisirez la fierté ». Parmi les autres qualités instituées à la hauteur des vertus, il y a, selon Montherlant, le mépris, la politesse, la reconnaissance, la hauteur : « Il faut être fou de hauteur ». A cette lettre, M. Adam pense qu’on ne peut reprocher la noblesse des sentiments qui l’ont inspirée. A-t-elle changé quoi que ce fût à la moralité communément admise ? Il ne semble pas. Sur le plan de la moralité, le service aurait donc vraiment été inutile.

C’est un autre aspect de Montherlant qu’entendit montrer ensuite le conférencier : Montherlant a voulu être moralisateur, mais aussi moraliste au sens du Grand Siècle, en voulant décrire les passions de l’homme. M. Adam, à ce propos, évoqua diverses oeuvres et fit état aussi d’oeuvres consacrées à l’auteur telles que Les enfances de Montherlant de Faure-Biguet. Montherlant s’est également avéré maître dans cette formule, où il a pu rester soi-même et devenir un autre, en application d’une de ses attitudes. Il lui est arrivé d’être un « bourreau de soi-même » en se donnant des aspects contradictoires, en se déchirant. « C’est peu vivre que de ne faire qu’un seul personnage ». Il faut, selon encore cette attitude, atteindre à sa propre totalité. Dans Brocéliande, il y a tous les genres. Les critiques sérieux se sont donné la peine de chercher ce que Montherlant a voulu dire. Il n’en arrive pas moins que l’auditeur est dérouté.

« Montherlant et l’héritage de la Renaissance » : tel est le dernier aspect traité par M. Adam. Le conférencier fit remarquer que la Renaissance a été en quelque sorte une adolescence dans le cycle de notre civilisation. Par cette remarque et par ce rapprochement, on peut expliquer tout l’auteur. « Montherlant, c’est la crise de l’adolescence, c’en est aussi le génie », a dit J.-L. Barrault. Sur ce thème ingénieux et véridique, M. Adam présente une analyse excellente. Le repli sur soi-même, le goût du risque et de l’aventure, le goût du jeu (la vie est un jeu, mais toujours sérieusement joué), la tendance au mot excessif ou vulgaire pour dissimuler la sensibilité profonde, le besoin d’être désagréable et de « choquer le bourgeois », tout cela, qui caractérise l’adolescence, ne se retrouve-t-il pas chez Montherlant ? Le seul malheur, comme l’avait déjà dit Brasillach, c’est qu’il n’ait plus vingt ans et que ces cabrioles apparaissent parfois comme des gamineries. Au moins a-t-il pris son oeuvre au sérieux et c’est par la force, la qualité de cette oeuvre — comme l’a souligné M. Secrétain dans ses Notes sur Montherlant — que se révèle la grandeur de ce grand écrivain.



Mardi 5 février 1957
Henri Michaux ou l’expérience poétique moderne
Robert BRÉCHON, agrégé de Lettres, proviseur du lycée français du Caire.

Pour M. Brechon, Michaux est un poète à l’écart, qui n’appartient à aucun groupe et qui n’a jamais eu de rôle officiel. Bien qu’écrivant depuis plus de trente ans, il est encore relativement ignoré, en dépit des volumes publiés tels que Au Pays de la Magie et, plus récemment, Misérable Miracle. Son oeuvre est cependant à la mesure de l’homme actuel, et l’auteur y est sans cesse en proie à ses obsessions. M. Boudet lut, à ce propos, quelques pages caractéristiques. Des supplices apparaissent sans cesse sous sa plume, et c’est à travers des mutilations de corps qu’il se meut. Son univers est souterrain, nocturne, peuplé de murs, de caves, de tunnels. Il parle du « vent qui coupe le corps et griffe les âmes », et dit encore « les animaux et les choses n’ont de centre qu’en vous, lorsque vous devenez leur victime ». Coupable, condamné à l’avance, Michaux parle souvent du personnage faible au milieu des hommes plus forts. Ses images traduisent l’anxiété qui est la sienne, non seulement d’être arraché de soi-même, la sensation de son propre corps dans la maladie, la fièvre, la fatigue. Dans ce corps, il n’est pas bien non plus, parce qu’il lui révèle la présence de soi-même, aussi accablante que la présence d’autrui. Dans ce monde inquiétant et oppressant de Michaux, on a toujours le sentiment d’être en déséquilibre dans l’espace et dans le temps. Il lui est impossible, dans ces conditions, de trouver le repos véritable, en harmonie avec le monde. Michaux fournit aussi toute une série d’images opposées, traduisant un élan, un épanouissement, ou encore une nostalgie. Il est à la recherche d’un immense besoin d’absolu, il tend désespérément vers la vraie vie, et il semble bien que ce soit l’aurore d’un sentiment religieux. Dans son dernier livre, cependant, son élan vers la religion se solde encore par un bilan négatif. Ne pouvant renouer avec le christianisme, il s’est alors orienté vers la religion indoue. Là non plus, il n’a pas trouvé la solution, et n’a pas pu se reposer dans la foi : « La foi est une semelle inusable pour qui n’avance pas », a-t-il dit. Or, lui, Michaux, il avance, et ne peut s’en contenter.

Comment Michaux a-t-il tenté de s’en sortir ? Il a été tenté par la révolte, et il a même écrit son propre requiem : « Qu’il repose en la révolte ». Il a été tenté aussi par l’enfoncement vers la servilité ; il a été tenté par l’évasion, par la drogue. Mais aucune ne fournit d’issue. Or, pour Michaux, il s’agit de déboucher quelque part. Un des moyens « d’en sortir », qu’il a trouvé, est l’exorcisme, un moyen magique de transformer une situation douloureuse en situation euphorique. Le poème est, pour Michaux, comme une opération, une guérison. Mais il y a deux sortes d’exorcismes par le poème. Tout d’abord, l’exorcisme en force, amené par la violence des sentiments, la création d’une sorte de moteur de l’être, et obtenu par une grande répétition de mots, qui, par son rythme, procure un apaisement. Elle permet aussi d’arriver à une sorte d’exaltation, telle qu’elle amène à l’enthousiasme. Mais, le plus souvent, Michaux pratique l’exorcisme par la ruse, par le pouvoir exaltant de l’imagination. Cette ruse se traduit pas des supplices infligés ou subis, par la création d’images fantastiques, la transformation de l’univers. Elle a toujours pour effet de créer un autre monde qui s’interpose comme un tampon entre le poète et le monde qui l’opprime. Ce monde, toutefois, ne nous intéresserait pas s’il était seulement imaginaire ; mais cet univers, c’est toujours le nôtre, vu d’une certaine manière, un univers de substances et non plus de formes. Le poète efface tout ce qui existe du monde pour le trouver à l’état de neuf.

Michaux, cependant, n’est pas seulement un poète, c’est aussi un peintre et un musicien. Il s’est même mis à la danse, démontrant par là que l’art, s’il n’est pas le salut impossible, est, tout de même, un moyen de vivre, un recours contre le néant. Terminant en effectuant un rapprochement avec d’autres poètes depuis Baudelaire, M. Brechon tira sa conclusion en ces termes : « Bien que poète à l’écart, Michaux est cependant caractéristique de notre époque. Il raconte cette reconquête du monde et de soi-même qu’est la poésie. »



Mardi 12 mars 1957
Y a-t-il une vie intellectuelle à Orléans en 1957 ?
MM. RAIMOND, SOULAS, LAURENT, ADAM, VILLIAUME

M. Raimond : Bibliothèques et librairies — Le premier conférencier fit d’abord allusion à un quotidien de Paris qui avait, à sa manière, abordé la question de la vie intellectuelle à Orléans. La réunion de ce soir ne s’inspirera pas de ce qu’a dit le journaliste. Elle a son but propre, qui est de s’attarder plutôt aux activités de loisirs intellectuels, sans faire état des expositions de peinture, ni des concerts, pour éviter en quelque sorte les questions de personnes. La presse, à laquelle il sera rendu hommage, sera elle-même exceptée. M. Raimond invita donc son auditoire à pénétrer en esprit dans la bibliothèque municipale d’Orléans, une bibliothèque de tout premier ordre, rassemblant en gros 200.000 volumes, où il est plus facile, pour sa propre documentation, d’obtenir des livres qu’à la bibliothèque Sainte-Geneviève ou à la Sorbonne. Ce que l’on peut désirer s’y trouve. La disposition des tables a changé. Celles-ci sont devenues plus nombreuses. La fréquentation des lieux est très agréable aux étudiants. La Bibliothèque d’Orléans s’enrichit continuellement, par suite d’importants achats et de dépôts non négligeables. A cette institution sont offerts par exemple les 9/10e des livres qui sortent des « Presses Universitaires ». Les relieurs orléanais suffisent à peine à relier les ouvrages, et les manuscrits sont confiés aux ateliers de la Bibliothèque nationale. Les livres de la bibliothèque sont-ils lus ? On pourrait parler d’une moyenne de 194 lecteurs par séance ; 217 périodiques sont adressés à la bibliothèque. Les « Amis de la Bibliothèque » ont leur « compte à part » de volumes qui circulent parmi les membres, et ceux-ci ont l’amabilité de les verser ensuite au fonds. Chez les libraires existaient autrefois des cabinets de lecture. Si ce n’est pas tout à fait la même chose de nos jours, ces commerçants avertis n’en restent pas moins en contact étroit avec une clientèle fidèle qu’ils conseillent. Quant à l’achat des livres, il se pratique aussi à Paris, qui est aujourd’hui si près.

M. Soulas : Les Sociétés savantes — Tout le monde est d’accord sur le fait qu’Orléans a brillé dans les lettres et arts. Si certains étaient pessimistes sur ce point, qu’ils daignent se rendre compte du travail constant et efficace de nos Sociétés savantes. Le déroulement des séances des sociétés dites familièrement les « Fines herbes » et les « Pots cassés » n’est pas vide de sens. Ces institutions sont des réalités vivantes. M. Soulas rappela ensuite leur histoire. L’une est présidée aujourd’hui par M. de la Giraudière, l’autre par M. Jean Le Maire. Il nous plairait de suivre M. Soulas dans ses pertinentes considérations, mais, avec lui, après avoir reconnu que beaucoup reste à faire, que saint Jean-Baptiste, qui prêchait dans le désert, devient de plus en plus le patron des érudits, que la fraternité règne comme toujours entre les deux sociétés et que les fossiles savent encore être conquérants, il nous faut en venir à la très prospère société des Naturalistes orléanais, qui a dépassé le domaine qu’elle s’était assigné, et à laquelle s’applique la parole de Térence : « Rien de ce qui est humain ne nous est étranger ». On n’en est pas moins trop peu dans l’accomplissement de telles tâches. Le fait essentiel est que ces sociétés existent.

M. Laurent : Les conférences — « Si cette salle pouvait parler, que n’entendrions-nous pas ! La salle Hardouineau est le symbole de la conférence orléanaise », dit M. Laurent, qui fit ensuite l’historique de l’ « Université populaire ». Ce devait être un mouvement populaire de jeunesse, avec une conférence hebdomadaire, quand ce n’était pas deux, et cela au cours de sept ans. Au fond, ce fut un échec : on n’a pas eu le public populaire ; la jeunesse, on l’eut très peu ; on n’eut en définitive que les « bourgeois » du centre. M. Laurent procéda ensuite à la longue énumération des groupements qui donnent habituellement des conférences, les uns régulièrement, les autres à intervalles. Il énonca aussi les divers sujets traités. On peut avoir un aperçu de leur infinie diversité par les communiqués ou les comptes rendus. Aux conférences s’ajoutent les sorties et visites commentées, etc. « Il serait également amusant, poursuit-il, de faire une classification des conférenciers. Il y a le grand monsieur de Paris, qui débite sa conférence pour la nième fois ; les conférenciers habituels du cru ; les amateurs, qui sont très contents ; et tous ceux que l’on sollicite. » Le public est très peu varié. On l’a constaté dans les séances de l’ « Université populaire ». Dans toutes les conférences, il y a un public de commande, un public traditionnel. Il y a même eu, en certaines circonstances, le « racolage par téléphone ». Quant au nombre de conférences, de causeries, de réunions, on peut imaginer ce qu’il peut être en songeant qu’on dénombre 215 associations déclarées. « Le profit intellectuel ?, s’interroge M. Laurent. Je doute qu’il soit considérable. Mais il y a eu effort d’attention pendant une heure au moins. C’est peut-être ça, après tout, la culture ! »

M. Adam : La philosophie — La vie philosophique, et M. Adam dit vrai au sens de beaucoup, cela doit se restreindre à la notion du professeur de philosophie (à condition de savoir qu’il en existe). Ces braves gens sont condamnés à n’être que des professeurs, à n’être que des philosophes aussi. On devrait les juger sur la façon de faire comprendre la philosophie. Leur place n’est pas précisément à la tribune, mais dans un poêle, comme Descartes, ou comme Malebranche, dans tout autre lieu de recueillement. Orléans n’en a pas moins la gloire de posséder d’authentiques philosophes qui ne sont pas tous professeurs, mais qui ont écrit de beaux livres, comme M. Bataille, conservateur de la Bibliothèque, sur l’Expérience intérieure, sur Nieztsche, sur l’Héroïsme, la Sainteté, et sur l’Erotisme. L’abbé Lenoble y représente la philosophie des sciences ; c’est un familier de Mersenne, de la notion de Nature... et des conférences au Collège philosophique de Paris. Enfin, avec M. Robinet, Orléans est le berceau d’un ouvrage important sur les œuvres de Malebranche.

M. Adam : Le théâtre — M. Adam décrit d’abord le théâtre comme édifice, mais aussi au titre de « communion entre acteurs et spectateurs ». Quel bonheur d’avoir à Orléans, de temps en temps, Hébertot, le Grenier de Toulouse, Baret, etc. Et pourtant, certaines représentations se déroulent devant des salles presque vides. Il ne fait pas très riche d’aller au théâtre à Orléans ; cela fait beaucoup mieux de déclarer qu’on a vu la pièce à Paris. Récemment ont été présentées d’adorables marionnettes : presque personne les premiers soirs ; mais après on se rattrapa. Il faut secouer l’apathie du public orléanais pour le théâtre. C’est trop facilement qu’il a tendance à dire : « Rien de bien ; mal joué ». Les étudiants eux-mêmes y vont pour s’amuser, alors que, lorsqu’ils ont la faveur d’assister à une pièce à Paris, ils sont « irréprochables ». M. Adam souhaita, en conclusion que l’on « se donne la peine de croire à son théâtre ». Ensuite, il parla de la radio comme de la meilleure et de la pire des choses. « Il faut faire, conclut-il, la distinction entre entendre et écouter, savoir où se donnent et se trouvent les bonnes émissions, connaître l’heure et avoir la patience d’écouter. Quant à la télévision, les “intellectuels” sont sans doute les moins nombreux à posséder un poste ; il faut aborder la télévision avec une culture préalable… »

M. Villiaume : Le cinéma — M. Villiaume indiqua la place que doit tenir le ciné-club, comme moyen de formation artistique.

M. Secrétain : Conclusion — Le problème de la culture est un problème de discrimination. A Orléans, comme en d’autres villes d’ailleurs, en quantité, la culture est suffisamment diffusée. Il est certaine culture que le grand public ne sollicite pas tellement. D’autre part, on ne se cultive pas sans plaisir. L’essentiel est d’obtenir une élévation de niveau du public.



Mercredi 10 avril 1957
Louis XIV amateur d’antiquités
Alphonse DAIN, directeur d’études à la Sorbonne, professeur à l’Ecole pratique des Hautes Etudes, doyen de la Faculté libre des Lettres de Paris, vice-président de l’Association nationale Guillaume-Budé.

M. Dain a d’abord défini son intention. Il s’agit de montrer quelques aspects peu connus de la personnalité de Louis XIV. M. Dain a d’ailleurs consacré une grande partie de ses travaux à rechercher ce que fut exactement la connaissance de l’Antiquité au XVIIe siècle.

Louis XIV, selon l’expression du conférencier, s’insère dans un mouvement de pensée qu’il n’a pas créé. Il a pourtant contribué à mieux faire connaître l’Antiquité. Il a fondé l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il a envoyé de nombreuses missions en Grèce, en Asie-Mineure et dans de nombreuses régions d’Orient. On lui doit aussi la création du Cabinet des Médailles et l’installation, au Louvre, d’une imprimerie chargée d’éditer les éditions grecques très peu connues en France à une époque où l’Antiquité se limitait à Rome. Si le goût des antiques avait commencé à se répandre en France sous François Ier, ce fut Louis XIV qui dota notre pays des plus belles oeuvres qui représentent les joyaux de nos collections nationales.

Pour illustrer son propos, M. Dain a fait projeter une quarantaine de vues montrant les principales oeuvres dont le Roi-Soleil voulut orner ses demeures et, en particulier, le château de Versailles.



Mardi 10 décembre 1957
La légende d’Alain-Fournier
Clément BORGAL, professeur au lycée Pothier d’Orléans

Pour parler de celui qui, selon le mot de Daniel Rops, "a laissé dans le cœur de chacun d’entre nous une petite plaie toujours ouverte", M. Clément Borgal déploya les ressources de son talent d’analyste, les scrupules d’un chercheur épris de vérité et, aussi, la fougue convaincante que pouvait lui inspirer une compréhension profonde du personnage et de l’œuvre d’Alain-Fournier.

La vie d’Alain-Fournier comprend deux périodes : la première se termine en 1913 et la seconde s’achève brutalement, le 22 septembre 1914, avec la mort de l’écrivain.

C’est auprès d’Isabelle Rivière que le conférencier veut découvrir les origines de la "légende d’Alain-Fournier". Car, affirme-t-il, c’est la propre soeur de l’auteur du Grand Meaulnes qui a forgé cette légende, aidée de tous les critiques qui ont eu l’imprudence de suivre ses conseils ou ses directives. M. Clément Borgal pourra ensuite montrer que le brave curé du village natal d’Alain-Fournier n’était pas le seul à faire preuve de candeur lorsqu’il sollicitait de Mme Rivière l’autorisation de faire de l’écrivain le sujet d’un vitrail. Cette image d’Epinal à quoi l’on veut réduire la personnalité d’Alain-Fournier, combien d’aspects de la vie de celui-ci néglige-t-elle ?

Cet "enfant de choeur" fut un militariste convaincu ; on le vit cocardier et se réjouissant à la perspective de la déclaration de guerre. Ce rêveur ne reculait pas devant l’idée de se battre en duel. Ce tendre se révéla d’une dureté extrême, dans ses écrits comme dans ses actes, ainsi que le conférencier en donne plusieurs exemples. C’est donc une image plus réelle, plus "incarnée", plus humaine, que M. Clément Borgal souhaite donner de son héros.

"Mon livre, c’est moi, moi et moi", a pu écrire Alain-Fournier parlant du Grand Meaulnes. De fait, souligne M. Clément Borgal, il n’est pas un détail du livre qui n’ait son origine dans un détail de la vie de Fournier ou d’un de ses proches. Et, là encore, il faut faire justice de quelques interprétations erronées.

On a eu tort de considérer le livre comme un témoignage, voire un panégyrique de l’école publique. On s’est trompé aussi en y voyant un ouvrage à tendance régionaliste, en y découvrant l’influence de Péguy ou en le réduisant à un livre d’aventures. Si on y regarde de près, l’aventure apparaît dans le Grand Meaulnes beaucoup plus comme un moyen esthétique que comme l’expression d’une tendance personnelle. Il faut tout autant se défier de l’interprétation mystique, religieuse et chrétienne que certains critiques, encouragés par Mme Rivière, ont "poussée jusqu’au scandale ou à l’inconscience". Alain-Fournier n’a-t-il pas écrit à Jacques Rivière qu’ "il y aurait toujours un sourire dans notre âme que le catholicisme n’aveuglerait pas" ? Et même lorsque, plus tard, il fut tenté par certain aspect "tragiquement humain" du christianisme, Alain-Fournier persista à définir le Grand Meaulnes comme "un essai sans la foi de construction du monde en merveilles et en mystères". Pour M. Clément Borgal, le Grand Meaulnes est un drame purement humain, "qui montera plus haut que la pureté, que le sacrifice, que la désolation, jusqu’à la joie". C’est une aventure qui se solde par quelque chose de plus élevé encore que le stoïcisme.

Mais, poursuit le conférencier, entre la parution du Grand Meaulnes et la mort de son auteur, dix-huit mois se sont écoulés. La "légende d’Alain-Fournier" néglige délibérément cette période. On y voit l’écrivain devenu le secrétaire de Claude Casimir-Périer et bientôt attaché par des liens étroits à la femme de celui-ci. Personne n’ignorait cette liaison au sein de la famille de l’écrivain, et M. Clément Borgal peut s’étonner qu’on ait cherché à nier l’authenticité des sentiments qui unirent Alain-Fournier et l’actrice célèbre.

C’était d’ailleurs peine perdue, puisque Mme Casimir Périer, plus connue sous le nom de Madame Simone, vient de révéler cette idylle dans un livre intitulé Sous de Nouveaux Soleils. Et la dernière carte écrite de la main d’Alain-Fournier, deux ou trois jours avant sa mort, était destinée à son amie : "Je ne cesse de penser à notre mariage et aux enfants que nous aurons ensemble", écrivait celui dans la vie duquel on n’a voulu voir qu’Yvonne de Galais. Comme le fit observer M. Clément Borgal, Madame Simone est un peu notre compatriote, puisqu’elle vient souvent à Olivet et que c’est au château du Rondon qu’elle a rédigé une grande partie de ses mémoires.

Ayant ainsi vaillamment livré assaut à la "légende d’Alain-Fournier", M. Clément Borgal invita ses auditeurs à conserver de l’auteur du Grand Meaulnes cette image débarrassée des formules conventionnelles et comme éclairée par ce jugement d’un de ses admirateurs les plus lucides : "Alain-Fournier, ce Rimbaud de la prose…"



Mardi 4 février 1958
L’oracle de Delphes
Robert FLACELIÈRE, professeur à la Sorbonne, auteur de travaux d’édition de textes de Plutarque et traducteur de l’Iliade

De tous temps, dit en substance le conférencier, I’homme voulut connaître l’avenir. Il en est de même de nos jours, d’où le succès des voyantes et autres prophètes. Dans l’Antiquité, la divination était pratiquée officiellement ; les devins étaient fonctionnaires. L’homme était alors plus pénétré de sentiment religieux qu’il ne l’est au XXe siècle, mais il désirait surtout comnaître ce qu’il fallait faire pour plaire aux dieux. Même les villes interrogeaient la Pythie... La divination, le mot l’indique, était partie importante de la religion ; elle découlait des choses divines... Il en était ainsi non seulement chez les Grecs, mais aussi chez les autres peuples de l’Antiquité. Cicéron a écrit un traité De Divinatione ; c’est une de ses œuvres qui se lit le mieux aujourd’hui ; elle est curieuse et abonde en anecdotes sur les devins et les prophètes.

En Grèce, avec Homère, Calchas et Tirésias se rendirent célèbres. Le premier observait le vol des oiseaux. C’était important : beaucoup d’oiseaux n’étaient-ils pas consacrés aux dieux, et ces oiseaux, du fait qu’ils étaient pourvus d’ailes et s’élevaient dans les airs — ce que ne pouvait faire l’homme — n’étaient-ils pas indépendants de la volonté humaine et le signe de la volonté divine ? Il y avait d’ailleurs bien d’autres signes de la volonté des dieux, ne fût-ce que... l’éternuement. La divination par les entrailles est chose fort ancienne, connue et pratiquée des Étrusques. C’est pourquoi l’anatomie du foie, en particulier, a été connue d’assez bonne heure. C’était là de la divination déductive.

Plus spectaculaire était la divination inductive, celle qui était inspirée. Le plus ancien témoignage chez les Grecs est celui de Cassandre, fille de Priam, qui avait reçu le don de prophétie, mais qui ne fut pas toujours crue pour s’être refusée à Apollon (le dieu n’avait pas enlevé à Cassandre le don, mais il avait fait en sorte de le rendre inopérant). Il y a eu aussi les sibylles, celles de Cumes et d’ailleurs. Elles ont joui d’un certain crédit, dont un écho retentit dans le premier tercet du Dies iræ : "Teste David cum Sibylla…" Il y eut des sanctuaires où l’oracle était rendu : à Dodone, sous les auspices de Zeus, à Delphes, sous ceux d’Apollon. Et nous en arrivons avec ce dieu à la Pythie. La renommée de Delphes, où les Massaliotes, fondateurs de Marseille, avaient un trésor, n’avait pas tardé à dépasser les limites de la Grèce. On se souvient qu’une pythie recut les délégués de Crésus, roi de Lydie, et que celui-ci interpréta mal sa réponse, pourtant chargée de vérité. Il est vrai qu’Apollon était ambigu dans les oracles qu’il faisait rendre.

Platon, pourtant, accordait une certaine importance à Delphes. Il prescrivait que les questions religieuses morales et judiciaires fussent soumises à la Pythie. Delphes a certainement exercé une réelle influence intellectuelle et morale dans le monde grec. Plutarque fut prêtre de Delphes. C’est pourquoi il a su bien parler de la Pythie. Il ne semble pas qu’on ait suffisamment exploité ses renseignements. C’est pourtant le seul prêtre de Delphes qui ait pris la peine d’écrire ce qu’il avait vu.



Mercredi 19 février 1958
Monnaies et Médailles, du service public au mécénat
Yves MALÉCOT, directeur du service des monnaies et médailles au ministère des Finances

M. Yves Malécot exposa que son intention était, par cette conférence, de préfacer l’exposition des médailles françaises qu’il espère faire mener à bien par son successeur à l’Hôtel de la Monnaie. Pourquoi a-t-il conçu ce projet ? Pour montrer le produit d’un art agréable et l’oeuvre d’artistes attachants, pour montrer aussi qu’en matière de médailles et de monnaies l’Etat avait, comme les princes, su réaliser de belles choses.

M. Malécot fit ensuite un historique très précis de la monnaie à travers les siècles, puis il évoqua l’histoire de l’Hôtel de la Monnaie. Après avoir rappelé que, selon Maurice Denis, l’art de la médaille est celui qui peut le moins se passer de style, M. Malécot termina par des commentaires sur l’art des monnaies et médailles, qui donne aux artistes de grandes satisfactions esthétiques.



Mardi 25 mars 1958
Caligula, de Suétone à Albert Camus
Pierre MESNARD, directeur du Centre d’Etudes Supérieures de la Rennaissance à Tours

A propos de Caligula, M. Mesnard est parti du musée du Bardo, "où la science francaise a posé une greffe importante sur la terre d’Afrique". On y retrouve, rappela-t-il, une part des cargaisons de chefs-d’œuvre que Verrès, proconsul, emporta et perdit; on y trouve de quoi asseoir la plaidoirie de Cicéron contre tant de déprédations. Toutefois, parmi les statues d’empereurs romains rencontrées, il manque celle de Caligula. L’attention de M. Mesnard doit, pour une part, à cette incidence de s’être fixée sur ledit Caligula. Il a, sur l’homme, consulté de nombreux ouvrages d’historiens. En conclusion, Caligula, pour l’ensemble, était fou. N’aurait-il pas, en dehors de ses excentricités classiquement connues, rassemblé une armée en une sorte de camp de Boulogne, pour collectionner des coquillages, à moins que ce ne fussent... des machines de guerre !

Parmi les auteurs qui se sont penchés sur Caligula, M. Mesnard ne veut retenir que Suétone, Alexandre Dumas et Albert Camus. Ce dernier, du moins, a dû consulter la Vie des douze Césars, car il y a plus qu’un lien occasionnel entre son œuvre et celle du premier biographe. Le second Claude de la série (Tibère étant le premier) a régné de 37 à 41 ap. J.-C., soit trois ans, dix mois et huit jours. Il a bénéficié de la fidélité jurée à Auguste et à ses descendants, fidélité que Napoléon aurait voulue jurée à lui-même et à sa postérité. Ce consentement explique que ce tyran assez difficile à supporter le fut sans réaction du peuple romain.

Suétone part de l’hérédité, retrace des biographies, des conceptions assez différentes de ce qui avait été écrit antérieurement et devait l’être postérieurement. Il s’est aperçu que la personnalité des empereurs était un élément capital et il est le premier à s’être apercu que ces empereurs étaient des hommes en proie aux vices et aux passions. Il y a, dans ces Vies, un moment où l’auteur s’arrête de relater les événements, pour donner un portrait de son modèle. Il reprend ensuite le récit jusqu’à sa mort, généralement violente. Il pratique une peinture ramassée du sujet et l’on assiste au début de la caractérologie. Nous avons alors le caractère au sens moderne et scientifique. C’est son caractère qui va expliquer l’histoire du héros.

Suétone, fort de l’hérédité, retrace la naissance et la première éducation de Caligula, qui naît à Rome, qui, comme tous les gens bien, est élevé en Germanie, porte des chaussures qui lui valent le surnom de "Caligula". L’enfant a une adolescence difficile à l’ombre de Tibère. Il a une peur noire de son tuteur impérial, puis il devient un empereur sympathique et actif, non sans quelque ostentation. Ensuite, c’est le monstre. Après avoir eu le comportement d’un prince, le reste de ses actes doit être considéré comme d’un monstre. C’est en dernier lieu la fin peu glorieuse.

Le conférencier donna ensuite connaissance du portrait de Caligula, d’après celui de Suétone. On voit apparaître l’empereur comme un personnage d’une insolence extrême et d’une poltronnerie excessive. C’est celle d’un être non actif, non émotif, avec une faculté d’adaptation et de mimétisme considérable, allant de la lubricité la plus complète à l’élan du génie.

Combien était différent le Caligula qu’Alexandre Dumas voulut porter à la scène le 26 décembre 1837. Les romantiques avaient le sens du monstrueux, mais n’avaient pas celui des réalités psychologiques. Ils prenaient aussi des aises avec la vérité historique. Aussi, est-ce "une drôle de pièce" que Dumas monta, en prenant Caligula pour héros. Il semble à ce propos que le public assista à l’éreintement, justifié d’ailleurs, de Dumas avec le plaisir que l’on prend à voir Guignol rosser le gendarme, mais peut-être aussi, en la circonstance, certains ont-ils été amenés à brûler ce qu’ils adoraient.

La reprise de la pièce de Camus fournit au conférencier l’occasion de montrer à quel point ce dernier auteur avait eu une autre compréhension de Caligula, traduite en des phrases d’une grande limpidité et d’une simplicité atteignant à la valeur classique.

M. Mesnard conclut que, si on voulait humaniser l’homme, ramener un peu de bonheur sur lui, il fallait profiter de la lecon de Camus, appuyée sur une meilleure connaissance de l’homme.



Mardi 22 avril 1958
L’oeuvre de Françoise Sagan
MM. VAPPEREAU, RAIMOND, BOUDET et ADAM, professeurs au lycée Pothier d’Orléans.

M. VAPPEREAU souligna d’abord que le succès de l’oeuvre de Françoise Sagan est un des plus importants événements de l’histoire littéraire de ces dernières années. Le "cas Sagan", au surplus, est révélateur de la mentalité de l’auteur et de celle du public. M. Vappereau voulait étudier le "mythe Françoise Sagan" et les rapports de l’auteur avec son public. Ayant affirmé qu’il existe effectivement une véritable mythologie dont l’écrivain et ses personnages sont les héros, le conférencier s’efforça d’analyser les raisons d’un succès retentissant. Mais il ne faut pas négliger l’habileté de l’éditeur : il n’est pas indifférent que ce soit Julliard qui ait lancé à la fois Minou Drouet et Sagan. Le monde d’aujourd’hui a besoin de "vedettes" dont il favorise l’ascension rapide. Si les trois livres de Françoise Sagan avaient été écrits par un écrivain chevronné et à la réputation bien établie, le raz de marée des éditions et du tirage ne se serait pas produit. Il reste qu’un succès qui dure depuis quatre ans doit avoir des raisons plus profondes. Faut-il admettre que le succès de Sagan soit dû au fait qu’il s’agit là d’une jeune qui peint des jeunes et écrit pour des jeunes ? Autrement dit, Sagan apporte-t-elle un témoignage sur un nouveau mal du siècle qui frapperait sa génération ? M. Vappereau ne le croit pas : l’univers des personnages de Françoise Sagan est un univers fermé dont les problèmes n’obsèdent pas la jeunesse actuelle. Comme les personnages de Marivaux qui ne vivent que pour l’amour dans un monde irréel, ceux de Françoise Sagan ne peuvent s’identifier avec la jeunesse d’aujourd’hui. Ils ne représentent qu’une "mince frange" d’une société bourgeoise. Pour M. Vappereau, on se trouve en présence d’un malentendu consistant dans la généralisation à l’ensemble des jeunes de ce qui n’est l’apanage que d’un petit nombre. Ce ne sont pas les jeunes qui ont fait le succès des trois livres et de leurs auteurs, ce sont les adultes. On ne peut pas dire, conclut M. Vappereau, que Françoise Sagan soit le porte-parole de la jeunesse.

M. RAIMOND étudia l’art de la romancière. Pour lui, les deux premiers livres de Françoise Sagan, Bonjour tristesse et Un certain sourire, sont deux beaux livres; le troisième, Dans un mois dans un an, témoigne d’un effort pour renouveler la technique du récit, mais cet effort s’est soldé par un échec. Sur le plan de la technique romanesque, M. Raimond ne pense pas que les trois livres apportent quoi que ce soit, car Françoise Sagan s’est contentée d’utiliser de vieux procédés. Le conférencier n’en reconnaît pas moins au jeune écrivain plusieurs belles qualités : une grande sobriété d’expression, une réelle habileté dans l’exposé de l’intrigue et le sens de l’emploi des temps.

Pour M. BOUDET, qui s’est réservé l’étude du style, Françoise Sagan n’est pas un personnage ; c’est, plus simplement, "trois livres et un écrivain". M. Boudet a été frappé par l’écriture qui révèle une volonté de dépouillement, un refus de toute emphase, un parti-pris de simplicité qui peuvent atteindre à une grande intensité dramatique. Le conférencier apprécie chez l’auteur de Bonjour tristesse "une nudité de style qui repose des phrases interminables de nos modernes singes de Proust". Dans le second roman, on voit se dessiner une certaine maîtrise du dialogue et s’établir un rythme de la phrase basé d’ailleurs sur des procédés très simples. Le troisième roman n’a pas, aux yeux de M. Boudet, la même densité de style. Les analyses y sont parfois un peu laborieuses. En définitive, on peut déceler dans l’œuvre de très réelles et grandes qualités de style. Françoise Sagan est, affirme M. Boudet, un authentique écrivain. "Laissons, dit-il, les envieux et les tristes faire le compte de quelques négligences pour ne retenir que la sobriété, la précision de ce style original."

M. Michel ADAM entend faire une esquisse de la psychologie des personnages de Françoise Sagan. Il note d’abord que l’atmosphère générale de l’activité de ces personnages, c’est le jeu. A cet égard, la psychologie de ces jeunes gens relève de la psychologie de l’enfant. Un autre trait commun à la plupart des héros mis en scène par les trois livres est le refus systématique de la volonté du travail, de la responsabilité et même de la pensée. Pour M. Adam, cette attitude ne saurait s’inscrire dans les perspectives de l’adolescence. Des enquêtes effectuées parmi les adolescents dont MM. Adam et Boudet ont la charge montrent d’ailleurs que les jeunes gens et les jeunes filles d’aujourd’hui ne se reconnaissent pas dans les personnages de Françoise Sagan. Le succès des romans de Françoise Sagan a été assuré bien plus par les adultes que par les jeunes.



Mardi 4 novembre 1958
Roger Martin du Gard
Clément BORGAL, professeur de lettres au lycée d’Orléans, essayiste

« Martin du Gard venait de mourir et mes collègues savaient que j’avais écrit sur lui un livre. D’où cette conférence, dit en substance M. Clément Borgal. Si le romancier avait soupçonné que j’allais parler de sa personne et non pas seulement de son oeuvre, peut-être en eût-il éprouvé un sentiment qui lui était propre (M. Borgal parlera plus loin de la modestie de Martin du Gard). Il aurait pu constater que son oeuvre n’était pas dépourvue d’intérêt, surtout pour les jeunes, après tant de décades. »

Tantôt Martin du Gard « s’efforçait de coller au monde », tantôt de « s’en retirer ». C’était un état qui lui était propre. Son oeuvre épouse le monde, tandis que lui-même a multiplié les efforts pour s’y dérober. L’insertion de ses héros dans le devenir universel ne se produisit qu’au terme d’expériences et pour des raisons techniques.

Il faut remonter loin pour suivre l’évolution littéraire de Martin du Gard, né le 23 mars 1881. A 10 ans, il fit connaissance, en banlieue de Paris, d’un garçon de 12 ans, élève de sixième, qui écrivait des tragédies en vers. De cette époque date sa vocation d’écrivain ; et quelque chose de ce contact avec un condisciple se retrouva dans les Thibault. Au cours d’une deuxième étape, Martin du Gard fut demi-pensionnaire dans une école privée, dont les élèves fréquentaient Condorcet. A 13 ans, il dévore les auteurs naturalistes, et en particulier Zola. Il compose une nouvelle, Chair fraîche, histoire d’un adolescent qui, d’une fenêtre, découvre Ève, dans son simple appareil. Jusqu’à la troisième, il fut mauvais élève et fut retiré de l’école Fénelon pour être placé chez un professeur. Il ne suivit pas, pendant cette période, l’enseignement de l’État. Ce professeur était Mellerio, de la promotion de 1878 de l’École normale, dont sont sortis le futur cardinal Baudrillart, Bergson, Jaurès, etc. Chez Mellerio, il découvrit les littératures, française et étrangère, et il élargit ses horizons. Autre avantage qu’il a retiré de l’expérience Mellerio : Martin du Gard y apprit ce que c’est qu’un « plan ». Il a chanté, par la suite, les louanges de Mellerio, professeur de seconde, qui lui a donné le sens de la composition : « Si je suis devenu le romancier que l’on connaît, c’est grâce à Mellerio et à sa marotte du plan. » A 15 ans, c’était une découverte pour lui que cette « manie de construction ». Elle se transposa plus tard matériellement quand il réunit dans une pièce douze tables pour y placer, au cours d’un mois d’étalage, les documents devant lui servir pour les Thibault. Le baccalauréat, Martin du Gard le passa à Janson-de-Sailly, où Mellerio était professeur, mais il échoua à la licence de lettres, n’y mettant « aucun coeur ». « Tu feras un romancier plus tard », lui dira alors son père. Dans les trois mois de vacances qui suivirent, il prépara l’École des Chartes. Ce fut pour lui « le porche sous lequel on s’abrite en laissant passer l’averse ». Vint le moment du service militaire, accompli à Rouen. L’École des Chartes (de 1899 à 1906) eut une double influence sur sa vocation littéraire ; elle lui donna une tournure scientifique, la littérature devant s’occuper de l’homme, comme le ferait un savant et un historien. « J’ai tiré de l’École le sens de l’histoire », dira-t-il.

Nous voici à la fin d’une période de formation et au début de celle où Martin du Gard va devenir romancier. Il veut être un écrivain, mais il n’a encore rien à dire ; il veut créer des oeuvres d’art et s’occuper de l’esprit humain à la façon d’un savant. Devenir est écrit vers cette époque (1909). Il a lu aussi Guerre et Paix et, sur les conseils d’un prêtre de Fénelon, il ambitionne de devenir « le Tolstoï français ». Une Vie de saint est née à la sortie de l’École des Chartes. Cette vie de prêtre, il l’écrit alors qu’il avait perdu la foi. Aux deux volumes de cette oeuvre, il travaille deux ans (1907-1908) ; mais son ami Valmont, à qui il fait lire le roman, lui fait éprouver une déception en observant qu’il n’a rien d’un romancier. Martin du Gard lui fait confiance, mais ne détruit pas l’oeuvre, qu’il ne relira lui-même que très longtemps après.

Quelqu’un dit, un peu plus tard, à Martin du Gard que, puisque l’étude de l’homme l’intéressait, il n’avait qu’à suivre des cours de psychiatrie. Puis c’est Marise, qui a les mêmes caractéristiques qu’Une Vie de saint, et qui eut le même sort, sans qu’un ami, pourtant, cette fois, ne fût à l’origine de cette fatalité. Martin du Gard songa à détruire son manuscrit, mais il n’alla pas jusqu’au bout. Il en détacha un épisode pour en faire une nouvelle, L’une de nous (1910) ; il s’adressa à Grasset pour la publication. Fort heureusement, Martin du Gard était riche, car le livre, édité à compte d’auteur, ne lui rapporta rien : cinq ans après, pas un exemplaire de vendu ! Le tirage fut mis au pilon ; il ne reste que les exemplaires déposés à la Bibliothèque nationale.

A cette époque, Martin du Gard a trois romans derrière lui, et trois échecs. Il n’avait pas encore songé « au contexte historique et social » pour y faire vivre ses héros. Il entreprend alors Jean Barois ; il l’envoie à Grasset, et cette quatrième tentative allait encore être un échec quand il rencontra dans Paris Gallimard, ancien camarade de Condorcet. Gallimard venait de se lancer. Il soumit l’oeuvre à Gide et, huit jours plus tard, Gide adressait à Gallimard ce télégramme : « A publier sans hésiter ». Gide ajoutait peu après, à propos de Martin du Gard : « Ce n’est peut-être pas encore un artiste, mais c’est un gaillard ! »

M. Borgal parla ensuite du monument que constituent Les Thibault. Cette série ne devait pas être, à l’origine, ce qu’elle a été. On y découvre à la fois les éléments de l’histoire et du roman. Martin du Gard ne fit jamais de politique.

M. Borgal, pour achever de camper son héros, rapporta ensuite quelques anecdotes. Quand Martin du Gard apprit que lui était décerné le prix Nobel, il alla se cacher. « Pourquoi êtes-vous venu me chercher ? », dit-il quand il lui fallut se rendre à Stockolm. Sur le chemin du retour, il était guetté par les journalistes : « Ce n’est pas moi Martin du Gard, leur dit-il. Je lui ressemble peut-être, c’est tout ! » De même, il n’aimait pas répondre au téléphone, et Julien Green s’en aperçut. Devenu veuf, Martin du Gard préférait faire « sa popote » lui-même et prendre seul ses repas pour n’avoir pas à soutenir de conversation, même avec sa femme de ménage. Ses photographies sont rares : « Où avez-vous déniché cette photo où j’ai l’air d’un bagnard ? », demandait-il à M. Borgal. « Il aurait fallu en trouver une autre », répondit le conférencier. On ne saurait conclure de ces traits que Martin du Gard n’était pas sociable. Ainsi, il a été heureux « comme un enfant » quand il est entré à la NRF où il a été traité d’égal à égal par des célébrités. « Dès lors, dit-il, ça a été fini pour moi d’un certain isolement dont je souffrais. »

Si Martin du Gard est surtout connu comme romancier, il a été aussi tenté par le théâtre. Son goût pour le dialogue le faisait pressentir. Pour la scène, il écrivit Le Testament du Père Leleu, farce paysanne très grosse du répertoire du Vieux-Colombier. Il fut en effet séduit d’emblée par Jacques Copeau qui était le directeur de ce théâtre, au même degré qu’il avait été séduit par André Gide. Il se donna corps et âme au Vieux Colombier. Lui qui fuyait le monde, il est même monté sur les planches... Il donna aussi La Gonfle, une farce encore plus grosse. La "gonfle", en langage paysan, c’est l’enflure des vaches. La pièce ne fut jamais jouée parce qu’il ne trouva pas l’acteur principal qu’il désirait. Il souhaitait Raimu. Elle n’a été représentée, plus tard, que par une troupe d’amateurs d’Indre-et-Loire. En 1933, il présenta Un Taciturne, mais ce fut un échec.

Son Journal prouve d’autre part qu’il n’était pas insensible à tout ce qui se passait autour de lui. On imaginait qu’il se taisait en face des problèmes du temps, parce qu’il ne descendait pas dans l’arène. Si on ne le voyait pas se produire, c’est qu’il était entièrement consacré à la chose littéraire. Il affectionnait les solitudes. Elles étaient propices à la trop haute conception qu’il avait de l’art pour accepter de publier n’importe quoi.

Il était modeste, quoi qu’on en ait pensé, et un vrai modeste. L’ayant constaté, Camus a dit : « Avant, je ne croyais pas vraie la modestie d’un écrivain ». Et cependant, Martin du Gard a déclaré : « Si j’ai fait cette oeuvre d’écrivain, c’est avec le sentiment que je resterai dans la mémoire des hommes ». Il avait de ces coquetteries, ajoute M. Borgal ; il en avait à l’égard de la survie, de l’immortalité, de l’éternité. Aussi a-t-il organisé la publication de son oeuvre posthume, Le Colonel de Maumort, que nous verrons peut-être dans trente ans. Dans trois ans paraîtra sa correspondance avec Gide et Copeau, environ 2000 lettres, et dans vingt-cinq ans son Journal.

Une telle attitude est la contraire de la démarche d’un misanthrope. « Je voudrais être sûr, conclut en substance M. Borgal, de vous avoir permis de suspendre un jugement hâtif ; trop heureux si j’ai pu me faire l’intercesseur d’un écrivain qui demandait une communion véritable avec ses semblables, conformément à l’exaucement de ses voeux. »



Vendredi 12 décembre 1958
La place des femmes dans la société étrusque de Tanaquil à Lucrèce
Jacques HEURGON, professeur à la Sorbonne

Après avoir situé les Étrusques sur le plan géographique, M. Heurgon démontra que leur civilisation était docile aux influences grecques, mais avec un accent irréductiblement original. La tradition, expose-t-il, les fait venir de Lydie. C’est une théorie quasi acquise de leur conférer une origine orientale. Denys d’Halicarnasse a toutefois réagi contre cette opinion, loin d’imaginer qu’elle serait admise par nos contemporains. Ce qu’on peut penser avec certitude, c’est que ce peuple appartient à une vieille civilisation méditerranéenne.

Les colonies grecques étaient en contact avec les Étrusques. Entre leurs marchands et les commerçants étrusques un fructueux trafic de métaux s’établit. C’est en Italie, en tout cas, que ce peuple s’est fait, conformément à ses traditions anciennes et à son génie propre, et en communauté avec les autres peuples de la péninsule. Il a duré sept siècles ; il a exercé une puissance politique certaine ; il est à l’origine de la dynastie des Tarquins ; sa décadence est venue ensuite et, enfin, Rome l’a soumis.

Théopompe, que cite le conférencier, a parlé des femmes étrusques, qui prenaient un grand soin de leur corps, pratiquaient la gymnastique, avaient en outre certaines audaces ; mais Cornelius Nepos a dit que cet auteur avait médit d’elles avec excès. Elles n’étaient ni meilleures ni pires que d’autres, tout en possédant des qualités propres, et le conférencier démontra que de Tanaquil à quelques autres, elles avaient un sens politique assez aigu, qu’elles savaient faire des rois et que, si elles se produisaient en public, elles savaient aussi pratiquer les vertus domestiques. Pour dépeindre ces femmes et évoquer leur rôle, le conférencier usa d’intéressantes citations de Tite-Live.

Le peu qu’on sache d’elles les met en opposition avec l’image que l’on se fait des grandes dames de Rome. Ce que l’on en retient est qu’elles ont appartenu à une civilisation que l’on peut nettement considérer comme évoluée et qu’elles furent, à ce titre, dignes d’intérêt.



Mardi 10 février 1959
La dernière enchanteresse de l’enchanteur : Hortense Allard et Chateaubriand
Gilbert LISCOAT, membre de la Société Chateaubriand.

Hortense Allard était née en 1801 à Milan et fut orpheline à 19 ans. Passionnément bonapartiste, elle avait demandé à être désignée pour aller soigner Napoléon à Sainte-Hélène. De son premier amant — un comte portugais qui était marié — elle eut un enfant. Hortense partit en Italie pour dissimuler sa grossesse aux yeux du monde. Elle alla rejoindre sa soeur à Rome. Chateaubriand était ambassadeur à Rome depuis six mois. Hortense lit Atala et se rend à l’ambassade. Chateaubriand la reçoit, charmé et charmant. Le lendemain — et tous les jours suivants — il lui rend visite. Hortense, flattée, lui demande de lire son premier roman autobiographique, Jérosme. Chateaubriand la flatte, l’aide à corriger les épreuves ; mais Hortense n’est pas dupe de ces vives flatteries.

Le 17 mai 1829, l’ambassadeur quitte Rome. Hortense aussi, et elle s’installe à Paris. Commence alors la lune de miel. Chateaubriand se plaint de la « froideur » de sa maîtresse. Le 9 août 1829, de Polignac accède au pouvoir. Chateaubriand, libéral, ne pouvait s’associer à la nouvelle politique. L’honneur lui commandait de démissionner de son poste à Rome. Chateaubriand trouva en Hortense une consolatrice de ses malheurs politiques et les deux amants passeront ce magnifique hiver de 1829-1830 où Hortense lui chantait les romances de Béranger. L’écrivain a évoqué cette période heureuse dans ses Mémoires d’Outre-Tombe. Chateaubriand, par Hortense, fait alors la connaissance de Béranger et lui propose d’entrer à l’Académie française. Ce fut un « tollé » général, mais qui lia d’amitié les deux hommes.

Au printemps 1830, Chateaubriand, las d’Hortense, lui propose un séjour en Angleterre. Elle s’y rend, fait à Londres la connaissance d’un jeune homme de vingt-six ans, qui se lance dans la politique. Comme ils sont épris l’un de l’autre, Hortense rentre en France pour rompre avec Chateaubriand ; mais celui-ci met tout en oeuvre pour la reconquérir, lui offrant même de l’épouser à la mort de sa femme (qui ne décédera que quinze ans plus tard). Mais Hortense, fidèle à son nouvel amour, le rejoint à Londres. Cependant, rien n’altéra son admiration pour Chateaubriand, qui poursuit son oeuvre et lui déclare : « Vous serez ma dernière Muse ». Il meurt en avril 1848, et sa disparition affecte profondément Hortense qui, en 1873, publiera ses Mémoires et mourra brutalement en 1879. Son corps repose au cimetière de Bourg-la-Reine.



Mardi 10 mars 1959
Un thème littéraire : le chat, du Roman de Renart à Colette
MM. ADAM, BOUDET, BRUNON, RAIMOND, professeurs au lycée Pothier d’Orléans

« Pour parler du chat dans la littérature, nous nous sommes mis à quatre, dit M. Boudet. C’est dire combien l’entreprise fut dure! » M. Boudet définit d’abord le chat selon Littré : « animal de l’ordre des carnassiers digitigrades ». Il épuisa ensuite tous les proverbes et adages qui s’appliquent aux chats qui, selon le même auteur, riment en poésie avec appâts. Nous jouons aussi au chat perché, au chat et à la souris, et, petits ou grands, on nous appelle « mon petit chat », « mon gros chat ». On est aussi souvent le « minet » d’une personne qui vous aime. Depuis toujours, le chat est le symbole de la prudence, de l’habileté, de la volupté, etc., avec, toujours, quelque chose d’un peu inquiétant. Chez les anciens Égyptiens, le chat était révéré comme un dieu; la chatte égyptienne était une dame du ciel. Le Moyen Age, par contre, a tremblé devant le chat, surtout le noir. On n’élevait plus alors des statues au chat, mais on dressait pour lui des bûchers et, quand on brûlait des sorcières, on brûlait avec elles des chats, car le chat avait quelque chose de démoniaque. Le chat, heureusement par la suite, n’a plus connu un aussi triste sort. Entré dans la littérature avec le Roman de Renart, il a envahi nos lettres, plus encore que l’amour. Le chat le plus ancien connu dans notre littérature est Tibert, celui de notre Roman de Renart. M. Boudet dépeignit Tibert, personnage solitaire, célibataire même, à l’encontre des autres personnages du roman, et aussi plus rusé que les autres. Il donna ensuite la nouvelle version de Tibert suivant Maurice Genevoix, et, de là, en vint au portrait de Rroû, ce petit fauve duveteux, lui aussi voluptueux. Il rappelle, à propos du chat cette parole de Paul Valéry, selon lequel il ne faut pas dire « J’ai eu des chats » mais « Je me suis fait posséder par cent chats ». Toutes les décisions viennent d’ailleurs du chat, on ne lui fera jamais rien faire qu’il ne voudrait faire. De là, M. Boudet en vint à Rabelais et aux chats fourrés, « bestes moult horribles et espouvantables » ; de Rabelais il passa à Joachim du Bellay qui, à la mort de son chat, lui dédia le long et fort beau poème : « Maintenant vivre me fâche… ». Montaigne, le doux Montaigne, avait une chatte qu’il adorait ; et le galant Voiture, comment n’aurait-il pas été le fervent amoureux d’un chat ? Molière aussi. Plus longuement, il fut ensuite question de la chatte blanche de M. d’Aulnoye, et surtout des chats dans les fables de La Fontaine et dans Perrault.

MM. Adam, Brunon et Raimond relayèrent alors M. Boudet. A travers ces causeries, le chat n’apparut qu’un moment peu sympathique, dans une longue citation de Buffon, le plat, le fat, l’ennuyeux Buffon, qui a parlé de tous les animaux et n’en a compris aucun. Une longue partie de la conférence fut, en dernier lieu, consacrée aux chats de Baudelaire, pour qui le chat est avant la féminité, et « le confident des douleurs solitaires ». Au XIXe siècle, le chat « inquiétant » trotta dans la cervelle de Maupassant, qui détestait ces « animaux charmants et perfides ». Mérimée fut, par contre, un « fidélissime » ami des chats. « J’en ai élevé, dit-il, et ils m’ont fait beaucoup d’honneur ». Les chats d’Anatole France, de Montherlant, de Taine, furent ensuite évoqués. Il échut à M. Raimond de parler plus spécialement de ceux de Colette, qui a toute une littérature « chats », au point d’être devenue chat elle-même. En évoquant les chats de Colette, M. Raimond cita à l’occasion quelques phrases de Loti sur le chat, « la bête la mieux organisée pour souffrir » ; de Rivarol : « On ne caresse pas les chats, ce sont les chats qui se caressent à nous ». « Si amateur de chats qu’on puisse être, reprit M. Boudet, toute cette littérature sur les chats est trop souvent sophistiquée chez Colette ».

En conclusion, on a parlé de « Sa Majesté le Chat », on pourrait dire « Son Mystère le Chat ». Il en est, en effet, ainsi, malgré toutes les belles et brillantes citations que l’on a pu faire à son propos.



Jeudi 26 novembre 1959
Rome et ses jardins
Pierre GRIMAL, professeur à la Sorbonne

Il y a chez les Romains un goût permanent pour les jardins, alors que les Grecs ne s’en soucient guère, préférant le bronze et le marbre à ces architectures artificielles et temporaires. L’amour des arbres est un trait du caractère romain, comme si les citadins marquaient par là leur regret de vivre à la ville. Les prêtres romains n’ont cessé de chanter la campagne. Un jardin est un endroit où l’esprit créateur peut soumettre les forces naturelles. Le sculpteur élague le marbre, détruit pour construire. Le jardinier crée la vie, et ses gestes évoquent ceux de la maternité. Du désordre luxuriant et sauvage, il fait naître l’ordre et la beauté.

Le sens dramatique de la vie a conduit l’empire romain à chercher les disciplines qui conduisent à l’harmonie. Cette philosophie du jardin imprègne la civilisation romaine. Le stade du jardin maraîcher a fait rapidement place à l’art du jardin ornemental, au contact du Proche-Orient, qui a abouti à la recherche du paradis terrestre.

Les jardins romains, enfermés à l’intérieur de péristyles, directement influencés par ceux des Perses, ont ramené les jardins orientaux à la dimension de l’homme et de la vie quotidienne. Lucullus — rendu célèbre par sa gourmandise — joua ici un rôle précurseur, et la Rome des terrains vagues et des quartiers déserts changea de physionomie. Les collines surplombant la ville prirent un visage nouveau et aimable. Les terrasses s’y multiplièrent et devinrent la dépendance des habitations, le prolongement des portiques et leur ornement. Les jardins furent le lieu des loisirs, des promenades, des discussions agréables. Les fontaines y apportèrent l’eau vive et chantante et la féérie de leur présence ruisselante. Cette abondance de l’eau est un trait de la sensibilité romaine. Les statues des philosophes et des dieux font également des jardins un lieu de religion et l’on y trouve des autels et des chapelles. Dans ces lieux enchantés, les Romains s’efforcèrent de saisir l’éternité dans un instant, de vaincre l’idée de la mort et de prolonger la culture antique.

Le conférencier conclut en réhabilitant Néron, ami des jardins, et qui mérite, pour ce fait, qu’il lui soit beaucoup pardonné.



Mardi 12 janvier 1960
Don Juan et ses métamorphoses
Michel ADAM, professeur au lycée Pothier d’Orléans

D’emblée, M. Adam évoqua le Don Juan de Montherlant, héros réaliste qui abandonne la conception traditionnelle que l’on se fait du personnage ; mais le public de théâtre lui fit un accueil peu chaleureux. Retraçant les origines religieuses de ce personnage du XIVe siècle dont la perversité doit être châtiée, M. Adam en vint aussitôt à celui de Molière, héros d’une œuvre de circonstance devenu un mythe propre à chaque époque. Don Juan séducteur ? Certes, et celui de Molière prouve surabondamment combien il possède l’esprit de conquête. Don Juan refuse toute limite à l’amour, rejette les cadres sociaux, se rebelle contre toute organisation de la sensualité. Avec Roger Vailland, Don Juan devient odieux, organisant ses affaires sentimentales comme ses affaires professionnelles. Tristan, c’est l’homme de la passion unique, de la fidélité, alors que Don Juan reste constamment le maître de sa passion qu’il domine et oriente à sa guise, renouvelant sans cesse l’objet de ses amours.

Don Juan est l’homme de l’instant fugitif qui prépare sa nouvelle conquête dans le moment même où il assouvit son désir, et le Don Juan de Camus, issu du monde de l’absurde, devient l’homme de la quantité, accumulant les victoires. Quelle est la destinée de Don Juan ? Il accepte le repentir, mais refuse d’installer dans sa vie des valeurs transcendantes. En définitive, conclut M. Michel Adam, Don Juan, c’est le Prométhée chrétien.



Mardi 23 février 1960
La religion de Louis XI
Pierre MESNARD, directeur du Centre d’études supérieures de la Renaissance, membre correspondant de l’Institut

Le conférencier s’excusa d’abord d’avoir choisi un sujet scabreux, en ce sens qu’il ne cesse d’alimenter les controverses des historiens.

Et c’est des historiens qu’il fit d’abord le procès. Ouvrages d’études et manuels scolaires suscitent une égale réprobation chez M. Mesnard, qui attache une grosse importance au portrait physique que l’on a coutume de faire de Louis XI. Comment voulez-vous, dit-il en substance, que ce visage ingrat et laid n’inspire pas une répulsion, que l’on a tenté d’étendre également à l’homme intime. Il est donc de bon ton de médire aussi de sa religion : ce personnage menteur, vil, cruel ne pouvait être qu’un faux dévot.

Ces prémisses posés, M. Mesnard déclare d’emblée vouloir défendre la thèse adverse. Il le fera avec brio, en bon avocat, mêlant adroitement l’ironie et le sérieux, appuyant ses remarques sur une iconographie incontestable, parfois peu connue.

Il s’attachera d’abord à montrer que Louis XI enfant n’était pas ce laideron que l’imagerie populaire a fait passer à la postérité. Ce qui lui permet d’affirmer que ce roi n’a pas toujours été ce vieillard cacochyme auquel sont demeurés fidèles les livres de classe. Au moral, ce roi, démontré fourbe, avare, féroce, a été « relativement correct » au milieu des « fauves » qui l’entouraient.

L’enfant, né à Bourges, ne fut pas élevé dans le luxe, et la cour était pauvre. A Loches, il grandit dans la même austérité. Son caractère s’affirma reconnaissant et fidèle ; maints exemples le prouvent. Son précepteur en fit un élève pieux et studieux. De cette éducation chrétienne, il retira une grande humilité, dont certains de ses contemporains parurent lui faire grief. Méditatif, très discipliné dans ses mœurs, le jeune garçon eut peu de camarades.

Le dauphin se montre courageux, subtil, précocement apte à gouverner et à surmonter les difficultés, ce dont Charles VII prend ombrage. Son premier mariage ne lui causa que désillusion. Son second fut plus heureux et lui permit de s’affirmer bon époux et bon père.

Ce roi très chrétien est essentiellement un pèlerin. Il fera à lui seul autant de pèlerinages que tous les autres rois réunis. Il multiplie les « pèlerinages opérationnels », qui l’aident à affermir son autorité. Sa mort sera aussi édifiante que sa vie, et M. Mesnard conclut en invitant ses auditeurs à rectifier, si nécessaire, leur jugement sur ce roi si calomnié.



Mardi 26 avril 1960
Jules Lemaître, parisien du Val de Loire
Pierre MOREAU, professeur à la Sorbonne

« On ne le lit plus guère Jules Lemaître », constate M. Moreau, qui souligne l’esprit et le bon sens de ce Parisien qui était un provincial. Il évoque tout d’abord les lectures de l’enfant, la fraîcheur de ses admirations, l’élève de l’École Normale Supérieure, le maître de la chaire des Lettres de l’Université de Besançon, le chroniqueur-né lancé à la conquête du Paris de 1885.

L’orateur évoque ensuite la vie parisienne d’alors, ses artistes, ses écrivains, ses chansonniers, ses pamphlétaires, ses journalistes, qui semblent vivre au rythme de la musique d’Offenbach et dont les silhouettes traversent les Impressions de théâtre de Jules Lemaître. Celui-ci saisit en pointe sèche et en taille douce des types d’hommes et de femmes qui, comme le mobilier, sont marqués par le « modern’ style ». Le dilettantisme est le mal à la mode.

Jules Lemaître a su apprécier les bienfaits d’un scepticisme souriant, qui cache peut-être un fond inavoué de désespoir.

Au soir de sa vie, dans sa maison familiale de Tavers, il chante, en vers et en prose, la poésie des paysages mesurés du Val de Loire et, en concluant, le conférencier rend hommage à cet amour de la terre natale qui n’a cessé de hanter ce dilettante.



Mardi 24 mai 1960
L’humanisme à la fin de l’Antiquité
Pierre COURCELLE, professeur au collège de France

Les lecteurs de La République du Centre connaissent l’attachante personnalité de M. Courcelle, par l’interview qu’il a accordée au journal, en 1959, dans la série des « Orléanais à Paris ». En effet, né à Orléans en 1912, M. Courcelle a fait toutes ses études secondaires au lycée Pothier où il fut l’élève des Lejeune, des Leprince et où il fut lauréat du Concours général en thème latin, inaugurant ainsi, dès le lycée, de brillantes études de latiniste A 18 ans, il entre à l’École Norrnale Supérieure, puis à l’École des Chartes, et, dès cette époque, on le voit souvent travailler à la bibliothèque municipale d’Orléans, où il étudie les manuscrits de Boèce. Après son succès à l’agrégation des Lettres, il est nommé membre de l’École Française de Rome, puis directeur adjoint de l’Institut Français de Naples. Il soutient à 30 ans sa thèse sur Les Lettres grecques en Occident, et est bientôt nommé professeur à la faculté des Lettres de Bordeaux, puis à la Sorbonne. Enfin, à un âge où les autres commencent à peine leur carrière dans l’enseignement supérieur, il reçoit le titre de professeur honoraire à la Sorbonne et est élu professeur au Collège de France, à la chaire de Littérature latine. M. Courcelle a consacré de nombreuses recherches à l’époque où, à la fin de l’Empire romain et aux premiers siècles du Moyen Age, s’est constituée peu à peu ce qui deviendra notre civilisation occidentale. Dans ses travaux, il a toujours su allier la solidité de l’érudition à la pénétration des synthèses les plus vivantes, ainsi qu’en témoigne en particulier son Histoire littéraire des grandes invasions germaniques.

Dans sa conférence, M. Pierre Courcelle présente la fin de l’Antiquité comme une période de combat où les invasions de sporadiques deviennent plus graves, où la lutte a lieu entre les pouvoirs et le christianisme : les arts s’estompent, la civilisation romaine se meurt. On peut d’abord évoquer l’humanisme païen avec les Saturnales de Macrobe. La diversité des personnages de ce « banquet » nous montre un désir de culture, inégal certes, allant de la façade à l’érudition la plus poussée, avec, en arrière-plan, le christianisme. Si on s’intéresse à la philosophie, c’est dans la perspective d’un Cicéron repensé à travers le néoplatonisme. Mais les vieilles traditions nationales sont encore vivantes.

L’humanisme chrétien se formera plutôt par réaction contre ces traditions. Ce sera surtout une culture de commentateurs, de savants. Si on envisage le cas de saint Ambroise, et principalement son traité De Officiis, on verra un désir de confirmer, de couronner l’oeuvre similaire de Cicéron, en montrant le christianisme comme l’achèvement de la morale païenne. Il y aura aussi utilisation de textes de Plotin s’articulant sur des textes de l’Écriture qui leur donnent un sens nouveau. Saint Augustin recommandera un acheminement vers la sagesse par une culture encyclopédique où tous les arts déboucheront sur la philosophie. On éliminera ainsi ce qui n’est que pure érudition ; quant à l’éloquence, elle aura une place noble, à condition qu’elle soit utile et chrétienne.

Si on aborde le VIe siècle, on trouve comme référence marquante Boèce, dont les meilleurs manuscrits sont à Orléans. Sa Consolation de la Philosophie est une exhortation très littéraire où les thèmes platoniciens vus à travers Plotin sont abondamment utilisés. C’est encore un grand ami de l’humanisme. La guerre ostrogothique amena Cassiodore à renoncer à la fondation d’une institution de haute culture et à se contenter d’emmener des manuscrits dans sa propriété de Calabre où travailla une équipe d’érudits, constituant tour à tour des catalogues de bibliothèque, des « Corpus » et des traités enseignant l’art de recopier les manuscrits. L’érudition devenait moins vivante. Mais au VIIe siècle, c’est l’abîme. On va fabriquer des manuels, des dictionnaires de citations. Ce sera par exemple le cas d’Isidore de Séville. Sa bibliothèque fera une grande place aux poètes latins, mais il ne connaîtra Cicéron qu’à travers Lactance. Il veut rendre une valeur autonome à la culture païenne en constituant des « morceaux choisis ». Cet évêque laïcisera ainsi les pères de l’Église et voudra établir une coexistence pacifique des deux cultures.



Mardi 22 mai 1962
Jean-Jacques Rousseau
MM. ADAM, RAIMOND et BOUDET, professeurs au lycée Pothier d’Orléans

M. ADAM, professeur de philosophie, traita le premier thème : « Rousseau et le mythe du bon sauvage », où il s’efforça de dégager l’origine de la philosophie de Jean-Jacques, et en particulier lors de sa fameuse conversation avec Diderot à Vincennes et lors de l’élaboration du Discours sur l’origine de l’inégalité. Rousseau a toujours cherché à retrouver l’homme dans sa pureté, loin des corruptions de la civilisation. « Écoute les hommes et ferme les livres », dit-il dans la Profession de Foi du Vicaire Savoyard.

M. RAIMOND étudia ensuite « le culte de la sagesse et du bonheur quotidien d’après La Nouvelle Héloïse ». Le conférencier montra que Rousseau, bien qu’il eût placé dans son roman des tableaux authentiques de la vie paysanne du canton de Vaud, fut beaucoup plus qu’un peintre des moeurs de son temps; il fut un réformateur des mœurs du XVIIIe siècle. Les lecteurs français ont trouvé des leçons de bonheur quotidien, de simplicité et de pureté, à tel point que certains admirateurs voulurent vivre à la manière du ménage Wolmar. M. Raimond a trouvé, dans l’histoire de l’Orléanais, plusieurs « originaux » qui voulurent mettre en pratique les leçons de La Nouvelle Héloïse.

M. BOUDET, traita, lui, un sujet plus particulièrement local, puisqu’il parla d’une orléanaise à la fois très connue et méconnue, qui fut la compagne de Rousseau : Thérèse Levasseur. En effet, les registres de la paroisse Saint-Michel, disparue pour laisser place au Théâtre Municipal d’Orléans, font mention de son acte de naissance le 21 septembre 1721. M. Boudet a cherché à réhabiliter cet être primitif et ignorant, mais dévoué, qu’on présente d’habitude comme une harpie, en nous invitant à relire les pages des Confessions où Rousseau la dépeint sans flatterie, mais où il reconnaît que, grâce à elle, il a vécu heureux tant qu’il pouvait l’être.



Mardi 15 janvier 1963
La mort de Pascal
Michel ADAM, professeur au lycée Pothier d’Orléans

Présentation
Cette conférence se place dans le cadre de la commémoration du tricentenaire de la mort de Pascal. En effet, l’année 1962 a vu la publication de nombreux commentaires sur le philosophe, notamment une mise au point des recherches entreprises depuis le début du siècle, depuis la célèbre édition scolaire Brunschvicg, et en particulier sur le problème que pose le manuscrit des Pensées, problème partiellement élucidé par les recherches de M. Lafuma.

Cette mise au point, on la trouvera dans la toute récente publication de la Faculté des Lettres de Clermont-Ferrand, ville natale de Pascal ; on pourra y lire, entre autres, une étude de M. Henri Gouhier, professeur en Sorbonne, dont M. Adam a été l’élève, étude intitulée Pascal et les humanismes de son temps. Un autre ouvrage récent, utilisant les méthodes modernes de la caractérologie, Le caractère de Pascal de M. L. Jerphagnon, nous offrira d’intéressants aperçus, car, en dépit des commentaires nombreux sur la pensée, nous connaissons fort mal l’homme, et encore moins les dernières années de sa vie. Ce sont justement ces années-là que s’efforcera d’étudier M.Adam. Ce n’est pas l’énigme médicale — objet de savantes études — qui intéresse M. Adam, mais le problème humain et religieux. On s’imagine volontiers, sur la foi de Gilberte Périer, la soeur aînée de Blaise, que la fin de sa vie a été celle d’un ascète, d’un misanthrope retiré de la société. Or sa correspondance, avec le mathématicien Fermat notamment, prouve le contraire. « Sa piété, dit M. J. Mesnard, un de ses commentateurs, ne l’empêche pas de se mêler au monde et de placer très haut l’idéal de l’honnêteté, première étape sur la voie de la charité ». Cette charité, d’ailleurs, n’est jamais restée théorique.

Tous les amateurs de curiosités biographiques savent que Pascal, inventeur des carrosses à cinq sols avec son ami le duc de Roannez, est le promoteur des transports en commun. Ce que l’on sait moins, c’est que les bénéfices de cette entreprise étaient destinés à l’entretien de l’Hospice des Pauvres de Blois. Pascal n’a donc jamais cessé de s’intéresser au « monde ». D’autres problèmes, plus graves, se posent : comment ce malade chronique, auteur de la Prière pour demander à Dieu le bon usage des maladies a-t-il envisagé la mort ? On l’a presque considéré, depuis sa fameuse « conversion ». Or, ne lui a-t-il pas fallu moins de huit ans pour se bien préparer à cette mort?

M. Adam, qui est en train d’achever sa thèse de doctorat, s’est spécialisé dans la pensée morale et religieuse du XVIIe siècle. Pascal éveille dans chaque conscience un retentissement humain, que l’on soit croyant ou « libertin » et, comme le dit un incroyant célèbre (il s’agit d’Alain) : « Pascal plaît à tous, aussi bien à ceux qui refusent l’Eglise ».

Compte rendu
Pour bien comprendre Pascal et son évolution pendant ses dernières années — nous dit M. Adam en préambule — il faut bien considérer l’expérience du 23 novembre 1654 et le fameux « Mémorial », dont les avant-derniers mots, « Renonciation totale et douce », sont significatifs : avant de connaître la mort réelle, biologique, il faut mourir au monde, mourir à soi pour trouver Dieu. La mort est bien sûr un phénomène physique — médecins et philosophes ont élaboré de nombreuses thèses, parfois délirantes, sur les causes de la mort de Pascal — mais elle apparaît surtout comme un fait de pensée (qu’on relise le passage sur le « roseau pensant ») et un principe de morale : la mort est une technique pour dominer les passions ; la pensée de la mort mène à une ascèse.

Qui dit ascèse dit, par étymologie, long exercice. Comment donc Pascal est-il mort peu à peu à lui-même pendant ces huit années ? M. Adam parle de ses conversions successives ; il ajoute : à l’intérieur de sa propre religion, c’est-à-dire des étapes : 1656, 1658 et la crise de 1659, date à laquelle Pascal se consacre presque entièrement à son Apologie, dont le véritable sujet est le problème du perfectionnement intérieur, toujours remis en question, ce qui explique en partie, selon M. Adam, que les Pensées soient restées inachevées. A partir de ce moment, il abandonne la science, qui n’est plus à ses yeux qu’un métier et, s’il s’intéresse aux problèmes pratiques comme celui des « carrosses à cinq sols », c’est uniquement par charité et charité véritable sans hypocrisie ni publicité. Pascal restera dans ses actes généreux toujours anonyme ; le voilà, trois ans avant sa mort, « sorti du monde ».

M. Adam aborde alors la troisième partie de son exposé : quelle était donc la nature de Pascal pour que cette « conversion » fût si longue ? Et de laisser la parole à la science moderne. La caractérologie range Pascal dans les « passionnés » et même les « passionnés accentués » (selon Le Gall) avec des défauts bien marqués : orgueil, goût du totalitarisme, susceptibilité, envie de dominer, etc. M. Adam, avec une précision également toute scientifique, montre que cette vue actuelle s’accorde avec ce que nous savons du tempérament de Pascal d’après les témoignages du temps. Peut-être avons-nous été un peu déçus de découvrir dans l’anecdote de « la roulette » quelques côtés mesquins chez l’homme. Mais ces petitesses, qui trahissent un orgueil extrême, permettent d’apprécier l’effort extraordinaire qu’a dû faire Pascal pour se vaincre, se dépouiller du « vieil homme », pour arriver à cette pauvreté finale, si proche de la sainteté...

Après cette étude solide, mais qui n’a jamais paru trop savante, M. Adam a tenu à nous égayer un peu par un pastiche, celui d’un passage célèbre du Port-Royal de Sainte-Beuve : L’enterrement de Montaigne; à son tour il a imaginé le cortège funèbre de Pascal du XVIIe siècle à nos jours : morceau digne des meilleures anthologies du pastiche.



Mardi 12 février 1963
Marivaux
Jacques BOUDET, professeur de khâgne au lycée Pothier d’Orléans, et André LINGOIS, professeur au lycée Benjamin-Franklin d’Orléans

Présentation de la conférence
Dans la journée du 12 février 1763, au domicile de Mlle de Saint-Jean, rue de Richelieu, mourut Pierre Carlet Chamblain de Marivaux. Sa mort fit peu de bruit ; sa vie d’ailleurs fut toute de discrétion. Les années 1720 avaient vu à la fois son mariage et sa ruine : la banqueroute du système de Law l’obligea à vivre de sa plume. Les dates de son existence se confondent avec celles de ses pièces : à partir de 1728, il donne presque toutes ses comédies aux Italiens ; selon la rumeur publique, Marivaux, veuf de bonne heure, se lie d’amitié avec la plus brillante de ses interprètes, Rosa Benozzi, surnommée « Silvia », après l’interprétation de ce rôle dans le Jeu de l’Amour et du Hasard. Le seul événement important et public de cette vie retirée est son élection à l’Académie en 1743, élection difficile, due aux manœuvres de Madame de Tencin, mais les Quarante avaient surtout tenu a faire pièce à Voltaire. Ils le lui firent bien sentir et l’archevêque de Sens, qui reçut Marivaux, affirma bien haut qu’il n’avait pas lu ses œuvres et qu’on l’avait élu pour « son bon cœur »! On se contentait, parfois, de lui reconnaître de l’esprit. Le Marivaux que nous évoquons aujourd’hui, grâce aux travaux de la critique moderne, aux représentations de la compagnie J.-L. Barrault et celles, plus récentes, de Roger Planchon, n’est donc pas celui que les contemporains ont jugé, ni celui que les lecteurs du XIXe siècle ont cru découvrir. De son vivant, l’homme de théâtre n’a eu bien souvent qu’un succès d’estime et certaines de ses comédies n’ont pas dépassé la troisième représentation. L’une d’entre elles, L’Ile de la Raison, sifflée en 1727, a dû attendre 1950 pour être jouée, par une troupe d’amateurs, pour le plus grand émerveillement de la critique. Aux yeux du grand public, Marivaux reste, par définition, le créateur du « marivaudage », c’est-à-dire le comble de l’insincérité, le dialogue affecté, l’absence de passion, en un mot, une préciosité dans le style Fragonard ou Boucher. Un tel contresens a la vie dure.

Au début de sa carrière littéraire, Marivaux s’était cru aussi romancier. Ses œuvres de jeunesse comme le Pharsamon furent discutées ; mais celles qu’il laissa inachevées, La Vie de Marianne, Le Paysan parvenu, connurent paradoxalement le succès : cinq éditions en un an. Les histoires de paysans se multiplièrent jusqu’au célèbre Paysan perverti de Rétif. Le XIXe siècle, en revanche, n’accorda aux romans de Marivaux qu’un intérêt relatif.

En 1830, cependant, deux érudits, Duviquet et Duport, les rééditèrent, mais en les mettant « au goût du jour », c’est-à-dire qu’ils se permirent de tronquer et de corriger. Ce n’est que depuis l959, grâce au travail de restauration de M. Deloffre, professeur en Sorbonne, que nous pouvons lire le texte original des romans de Marivaux. Il reste à la critique de faire valoir le dernier aspect de cet auteur : le journaliste. Ce terme d’ailleurs convient mal : peut-on appeler « journal » Le Spectateur français, L’Indigent philosophe ? Ce sont plutôt des chroniques, des mémoires, des réflexions au fil des heures avec, ça et là, des reportages, des pages de critique, des « scénarios » même... N’y aurait-il pas en Marivaux du Diderot, du meilleur, celui de Jacques le Fataliste et des Lettres à Sophie Volland ? En relisant Marivaux prosateur, on se rend compte de sa « modernité ». La Vie de Marianne et le Paysan parvenu ont frayé, sans éclat il est vrai, une voie nouvelle au roman, plus que Gil Blas ou Manon Lescaut ; on trouve déjà — surtout dans Marianne — cette « psychologie romanesque » dont parle Radiguet. L’importance de l’événement diminue ; il n’est plus que le « prétexte aux aventures spirituelles qui font tout le roman ». La phrase paraît embarrassée ; elle n’est en réalité qu’approximations, approches, suggestion globale de ce qui résiste à l’analyse ; c’est déjà — un peu timidement peut-être — la phrase de Proust. Ne sommes-nous pas bien loin de l’image d’un petit maître charmant, d’un peintre de pastel évoquant un monde de convention mélancolique et suranné ?

Compte rendu de la conférence
« Marivaux tel que la postérité l’a connu et méconnu » fut le premier point de cette étude. Après un bref rappel des principales oeuvres de Marivaux, M. LINGOIS souligne l’opposition qu’il rencontra lors de sa candiduture à l’Académie française où il fut reçu grâce à Madame de Tencin. Son crime le plus grand fut d’avoir créé le « marivaudage ». Ce terme, d’après La Harpe, reste pour nous le synonyme de jeu précieux, de flirt intellectuel : il fut durement caractérisé par Voltaire dans cette boutade : « Marivaux pèse des œufs de mouches dans des balances de toiles d’araignées ». Des contemporains et surtout des ecclésiastiques, comme le souligne M. Lingois, affirmaient qu’il travaillait à la « décomposition » du style. Ici se fait un rapprochement avec le style de Proust qui fut souvent traité de « galimatias ». L’œuvre de Marivaux a connu des succès mais aussi des échecs cuisants : ses romans furent très estimés, mais son théâtre se trouve vite démodé. Pourtant Beaumarchais aurait dû reconnaître une dette à son égard et M. Lingois voit dans le personnage de Triochin (dans La Double Inconstance), la préfiguration de Figaro. Marivaux a été victime d’un long contre-sens: on lui reconnaissait une grâce réelle mais surannée, celle des bibelots et des parchemins jaunis. Théophile Gautier a toutefois eu le mérite de trouver dans ce théâtre un souffle shakespearien à la manière de Comme il vous plaira. La critique universitaire corroborera le contresens élaboré. Marivaux devient un poète courtois, un Chrétien de Troyes au pays de Watteau et on attendra 1880 pour le voir complètement réhabilité. « Mais alors, qu’est-ce que le marivaudage ? » Ce n’est pas un jeu de salon, répond M. Lingois; il peut s’expliquer par une réaction de pudeur blessée, par une peur de se découvrir au monde et Giraudoux voyait dans ce théâtre « des scènes de mariage et de fiançailles du monde vrai ».

Après cette mise au point va être évoqué le problème de la psychologie romanesque à travers La Vie de Marianne et Le paysan parvenu, aspect le moins connu, pour ne pas dire plus... de Marivaux, et M. BOUDET nous fait revenir cinquante ans en arrière. En 1913, on invite A. Gide, au cours de quelque enquête littéraire, à désigner les dix romans français qu’il préférait : au dixième rang, il plaça La Vie de Marianne. D’autre part. M. Deloffre, professeur à la Faculté de Lyon, qui en a édité le texte dans la collection Garnier, qualifie ce roman d’excellent et de très moderne. Une lecture rapide nous révèle un thème banal et romanesque : une jeune orpheline, que l’on devine de bonne condition, se tire à son honneur des situations les plus scabreuses et se marie selon son cœur et sa haute condition. Larroumet, qui a fait des erreurs, concède M. Boudet, a dit aussi d’excellentes choses et il nous donne ce conseil : La Vie de Marianne est un livre qu’il faut lire à petites doses. Pour lui, c’est le plus moderne des romans du XVIIIe siècle ; il l’est plus que La Nouvelle Héloïse, plus que Manon, autant que Les Liaisons dangereuses. Au XVIIIe siècle, il avait connu le succès, à cause des malheurs de l’héroïne auxquels étaient très sensibles les lecteurs qui cherchaient alors les occasions de se pâmer, de rougir, de pleurer. A l’époque, il apparaissait réaliste et social. Marivaux fait parler les petites gens (lingères, boutiquiers, cochers de fiacre et la critique se fit parfois vive contre celui qui osait mettre en scène « la vile populace ». En 1963, ni la sensibilité ni le réalisme ne nous intéressent ; nous avons les larmes moins faciles et, en fait de réalisme, nous en avons vu bien d’autres, observe M. Boudet, qui sait avec beaucoup d’habileté nous faire découvrir les mobiles du coeur féminin dans ce roman où le dessein de Marivaux est très semblable à celui de Proust dans la Recherche du temps perdu. En effet, les aventures de Marianne ne sont pas racontées par un tiers observateur, mais par une femme arrivée à l’âge mûr qui a le loisir de contempler sa destinée en « se penchant sur son passé ». Le grand intérêt de l’œuvre réside dans l’histoire d’une destinée revécue. Cette femme qu’est devenue l’héroïne (l’autre titre du roman est Aventures de Madame la Comtesse de...) détient la clé psychologique des gestes et des paroles d’autrefois qui ne servaient que de prétextes aux vrais réflexes de l’âme. L’auteur fait preuve d’une extrême subtilité dans la connaissance du cœur féminin,, avec ses incertitudes les plus inattendues, sa duplicité, sa coquetterie, sa naïveté, sa jalousie, son oubli volontiers du passé. M. Boudet nous fit alors une excellente lecture, fine et nuancée, de certains épisodes : la scène du soulier fut particulièrement appréciée, scène où l’auditoire put très bien saisir le rapprochement entre la langue de Marivaux et celle de Proust. Nous avons senti comment les détours, les sinuosités, les reprises, les adjonctions successives nous font suivre la marche du sentiment qui se découvre peu à peu.

Cette analyse si subtile se retrouve à un degré moindre dans Le Paysan parvenu. Aussi M. LINGOIS voit-il dans les deux romans une sorte de diptyque présentant deux aspects complémentaires du talent de Marivaux. On pourrait dire que Le Paysan parvenu est de sexe masculin. Il suit la veine burlesque (aventures d’un personnage amené à faire des métiers vils sans rien perdre de sa bonne humeur). On y retrouve des traits de roman picaresque (Gil Blas de Lesage). Il dépeint l’ascension d’un jeune homme de province qui réussit grâce au hasard et aux femmes, en particulier grâce à une vieille fille qu’il épousera ; il devra aussi sa fortune à un noble, M. de Dorsan. Ce roman psychologique, observe M. Lingois (un jeune homme qui part à la découverte du monde), nous présente, en une sorte de triptyque, le peuple, les bourgeois et les nobles. Mais là n’est pas l’intérêt essentiel de ce roman ; suivant le procédé utilisé dans la Vie de Marianne, les aventures de ce jeune paysan sont racontées par l’homme vieilli qui juge sa vie lorsqu’il a acquis la clairvoyance et « l’affinement de son instinct ». Puis notre collègue sut nous faire goûter, par la lecture de quelques épisodes très suggestifs, la sensualité de cette atmosphère « à la Crébillon fils », comme il l’appelle, où évoluent ce jeune homme qui « respire la santé, la plénitude, qui est amoureux de l’amour », et ses partenaires mûrissantes. Il nous fait assister à la transformation de cet ingénu en train de perdre son ingénuité et souligne la qualité de l’humour très neuf que l’on ne trouve ni chez Lesage, ni chez Voltaire. L’ouvrage est resté inachevé. Pourquoi ? M. Lingois nous propose trois réponses : paresse ? intention de roman picaresque ? défaut d’intérêt pour le paysan lorsqu’il est « parvenu ».

Une lecture du Préjugé vaincu animée par les comédiens de la « Jeune Scène » du lycée Pothier clôtura la séance. La distribution était la suivante: Angélique, Mlle Bertrant (lettres supérieures), Lisette, Mlle Nicot (lettres supérieures); le marquis, M. Bouton-Hugues (mathématiques élémentaires); Lépine, M. Guyomard (philosophie); Dorante, M. Bourdin (lettres supérieures).



Mardi 19 mars 1963
Réalité et poésie dans le Grand Meaulnes
Clément BORGAL, ancien élève de l’E.N.S., professeur au lycée Pothier d’Orléans.

Présentation de la conférence
Au début de l’été 1913 paraissait à la N.R.F. la première livraison du roman d’Alain-Fournier, jusqu’alors seulement connu dans les cercles de poésie et par les lecteurs de la chronique littéraire de Paris-Jour. L’auteur, malgré un légitime désir de publicité, n’avait pas voulu attendre la parution en volume qui lui aurait permis de participer au Goncourt (lequel récompensa La Guerre des Boutons de Pergaud). Alain-Fournier en avait fait l’aveu l’année précédente dans une des dernières lettres familières qu’il écrivit à René Bichet — le petit B… : « J’ai renoncé à publier ça en bouquin avant le Prix Goncourt. Le prix vous empêche à jamais d’être aimé comme il faut… Je n’aurais voulu l’avoir que pour voir ma gueule dans les journaux. » (2 nov. 1912)

Alain-Fournier avait raison de se méfier des récompenses encombrantes. Le livre devait avoir un retentissement bien plus grand que s’il avait connu trop tôt les honneurs officiels. Mais c’est peut-être aussi parce qu’est née après la guerre une « légende d’Alain-Fournier ». M. Clément Borgal, auteur d’un Alain-Fournier aux Editions Universitaires, dans la collection « Classiques du XXe siècle », et qui vient de publier, dans "La République du Centre", Le Grand Meaulnes ou le Drame de la Joie a déjà, en décembre 1957, dans le cadre des conférences de l’Association G.-Budé, livré assaut à cette tenace « légende d’Alain-Fournier ». M. Borgal en avait, à juste titre, rendu responsable la soeur de l’auteur, Isabelle Rivière, auteur des Images d’Alain-Fournier, véritables images d’Epinal… autour d’Epineuil. M. Borgal montra brillamment que cet « enfant de chœur » se révéla capable de cruauté et de dureté, que ce rêveur fut un homme d’action, passionné et tourmenté.

Une légende du même ordre s’est créée autour du livre et de son héros, d’autant mieux que Fournier a mis visiblement beaucoup de lui-même et de ses rêves dans son Augustin Meaulnes. La rencontre d’Yvonne de Galais au cours de la Fête étrange est, comme chacun le sait, la transposition de l’apparition du Cours-la-Reine, le jour de l’Ascension 1905. De même on ne peut totalement apprécier Le Grand Meaulnes que si on le replace dans son cadre littéraire : celui du Symbolisme ou plutôt du post-Symbolisme dont s’est nourri le khagneux de Lakanal, lecteur impénitent de Jammes, Laforgue et Stuart Merrill. L’originalité de Fournier c’est d’avoir laissé décanter toute cette poésie et de n’en avoir gardé qu’un halo mystérieux… C’est un roman religieux, disent les autres, s’efforçant de ne voir dans l’aventure de Meaulnes qu’un symbole. Naguère un historien du roman (M. Albérès) plaçait ce livre parmi les « romans de la quête mystique ». Ne serait-ce pas une vue un peu simpliste ? Quand je relis Le Grand Meaulnes, j’avoue oublier le symbole, l’aspect fantastique pour en admirer la réalité familière, ou plus exactement la rencontre discrète de la réalité et de la poésie. Avoir retrouvé la poésie « dans sa source populaire, dans le provincial, le primaire, l’école du village » (selon le mot de Thibaudet), voilà le mérite d’Alain-Fournier qui rêvait d’écrire « des vers qu’on puisse lire aux veillées… des romans comme on les écrit en Angleterre, pour les paysans, pour les instituteurs… ». Bien sûr, on n’explique pas le « Pays sans Nom » avec une carte d’Etat-Major, en cherchant les domaines abandonnés entre La Chapelle-d’Angillon et Nançay; mais tous ceux qui ont fait, en 1958, lors de la sortie « Budé », sous la conduite de M. Borgal, le « pèlerinage aux sources » : « la longue maison basse » qu’est l’école d’Epineuil-le-Fleuriel, le bourg, l’auberge, au loin les villages de Vallon et de Meaulne (ce si beau nom sort du terroir enfantin d’Alain-Fournier) — tous ont été frappés par l’exactitude photographique du roman. L’univers d’Alain-Fournier est à la fois réel et poétique, — et non pas de cette poésie facile faite des parfums des choses évanouies et des brumes de Sologne, mais de cette poésie intérieure qui nous laisse entrevoir « l’Autre Monde » ou « l’Autre Vie » qui est peut-être celle-ci, que nous ne savons plus voir. Il l’a répété souvent : « Je voudrais redonner chaque petit morceau de réel strictement tel qu’il s’est déposé en nous… Et l’image doit éveiller chez le lecteur exactement les mêmes impressions que la réalité avait fait naître, le même sentiment de tout ce monde inconnu qui l’entoure… »

Compte rendu de la conférence
M. Clément Borgal est parti dans son introduction du jugement un peu hâtif que portent assez souvent les jeunes lecteurs : ceux-ci ne s’attardent guère aux éléments de la réalité, tandis que la poésie leur paraît déjà désuète. Le conférencier va donc s’attacher à montrer l’énorme part du réel dans Le Grand Meaulnes et, en historien scrupuleux, la minutie incroyable de la peinture de cette réalité.

Certes, l’utilisation de la biographie est souvent dangereuse, mais est-il possible de pénétrer Le Grand Meaulnes par une autre voie ? Evidemment, les lecteurs qui cherchent l’essence du roman, qui n’aiment les œuvres que "comme si elles étaient trouvées dans une bouteille à la mer", selon le mot de Julien Benda, ont pu se désintéresser un peu de la longue comparaison des éléments romanesques et des éléments empruntés à la réalité ; mais Le Grand Meaulnes nous toucherait-il tant s’il était de pure fiction ? En revanche les amateurs de géographie littéraire ont dû trouver plaisir à apprendre que le cadre du roman est resté presque inchangé, que la réalité villageoise est là, que l’oncle Florent, les grands-parents, Jasmin Delouche ont existé. M. Borgal, au cours d’un de ses voyages à Epineuil, a rencontré un « vieux » qui lui a dit tout fier : « Vous savez, Boujardon, le Boujardon du Grand Meaulnes, eh bien, c’est moi! »

Comment Alain-Fournier, à partir des souvenirs de son enfance, de son « amour impossible », né de l’apparition de « Taille-Mince » au Cours-la-Reine, de son aventure charnelle avec Jeanne B…, a élaboré son chef-d’œuvre, c’est ce que M. Borgal nous a soigneusement montré en relatant les étapes de la genèse du roman, qui eut huit titres successifs et au moins trois ébauches : d’abord « Les Gens du Domaine » où, chose curieuse, on ne trouve aucune trace de celle qui sera Yvonne de Galais ; ensuite, « Le Pays sans Nom », où la jeune fille se nomme Madeleine, en souvenir de Dominique de Fromentin ; enfin, « Le Jour des Noces », où Alain-Fournier introduit le sentiment de la dégradation, suggérée par l’emploi des prénoms (Meaulnes aime Anne et, comme dans la réalité, se contente d’Annette).

Ce qui est significatif, nous dit M. Borgal, c’est que, dès le début de ces ébauches, Alain-Fournier a senti que la poésie devait s’insérer dans le réel, comme l’a dit Rivière vers 1907 dans une lettre à Gide : « Fournier a le sens du merveilleux à l’intérieur de la vie de chaque jour ». Le conférencier se livra ensuite à une véritable exégèse des sources concernant les personnages, les lieux et les événements. Il est facile de voir que toute la première partie est une chronique exacte de la vie d’Henri à Epineuil. Mais l’aventure de Meaulnes est vraie aussi, en ce sens qu’elle traduit les rêves authentiques de l’enfance du narrateur. La poésie devient là une précision de la réalité. On a beaucoup parlé, à propos de cette poésie, de symbolisme. Et, à ce sujet, M. Borgal, dès le début de sa conférence, avait pris soin de mettre fin à cette querelle des influences littéraires. Fournier s’est nourri de Laforgue, James, Claudel, Gide et de tous les poètes qu’il découvrit en khâgne avec Rivière et René Bichet, mais ils ne sont pas présents dans son œuvre. Il est impossible de distinguer chez lui sa culture de sa nature ; il pense, il vit littérairement; la littérature, comme le rêve chez Nerval, s’est épanchée dans sa vie…

Il restait à M. Borgal, dans la dernière partie de son exposé, à examiner dans quel sens s’est produite la transformation de la réalité en poésie. Alain-Fournier a opéré une « idéalisation », en éliminant toute sensualité (et cette édulcoration est responsable du mythe de son angélisme), ceci pour une raison esthétique d’abord, fondamentale ensuite, car, selon lui, le véritable tragique est « non de chair, mais d’âme ».

A propos du passage de la réalité à la poésie, le conférencier a parlé très justement de « dialectique métaphysique ». En effet, Alain-Fournier part de la réalité du monde qui l’entoure ; or ce monde révèle un « Autre Monde », une « Autre Vie », en quelque sorte une « sur-réalité » ; la rencontre de la jeune fille lui prouve l’authenticité de cette autre vie qu’il vient de rêver ; ensuite il part à sa recherche, comme dans une « quête mystique » ; mais cette réalité retrouvée est dépassée, dès que connue ; elle retourne alors au rêve par la reconstitution du souvenir, c’est-à-dire par la poésie. La connaissance de cette poésie, toute de sympathie, d’humilité, de discrétion, conclut M. Clément Borgal, rend Alain-Fournier encore plus proche de chacun de nous, en qui demeurera toujours « un petit Meaulnes ».



Mardi 19 novembre 1963
Aristophane : la portée et la signification de son comique.
Fernand ROBERT, professeur à la Sorbonne, secrétaire général de l’association Guillaume-Budé

Présentation de la conférence
M. Fernand Robert, professeur de littérature et de civilisation grecques à la Sorbonne, ancien membre de l’Ecole francaise d’Athènes, est l’auteur d’une thèse traitant de l’architecture religieuse de la Grèce, ayant dirigé des fouilles importantes à Délos, ainsi que de nombreux ouvrages de valeur : Homère (P.U.F., 1950), L’Humanisme, essai de définition, La littérature grecque (Que sais-je ? 1955). Ce n’est pas l’homme Aristophane qu’il nous découvrira — nous connaissons fort mal sa vie (les seuls dates sûres étant celles de la représentation des pièces arrivées jusqu’à nous) — mais le poète comique, d’un comique grossier d’abord, qui réjouit encore aujourd’hui les jeunes lecteurs et dont ils gardent quelques images simples : Strepsiade, dans la première scène des Nuées, regardant son fils dormir, Socrate, accroché dans un panier au plafond de son « pensoir » ; ou les propos grivois tenus dans L’Assemblée des Femmes. Cet aspect-là, plus accessible il est vrai, ne doit pas nous faire oublier la véritable création d’Aristophane : la poésie.

Compte rendu de la conférence
C’est une « lecture nouvelle » d’un grand auteur, personnelle, dégagée des poncifs scolaires, que nous a proposée le conférencier.

Aristophane passe pour être le représentant de ce que les historiens appellent la « Comédie Ancienne », au schéma immuable : une scène de combat, au départ réelle, entre acteurs et chœur, à laquelle se substitue une discussion ; celle-ci aboutit à une solution, illustrée par une suite de tableaux ; tel est le schéma des Oiseaux, et il est facile d’y découvrir, à l’origine, des pratiques rituelles comme celles du cortège des Mystères d’Eleusis. Cette comédie ancienne, dit-on, est essentiellement satirique ; nous le voyons par exemple dans Les Guêpes, satire du système judiciaire athénien, inspirée par la haine du dictateur Cléon, ou dans Les Nuées, grossière caricature de Socrate. Les commentateurs ont pensé évidemment trouver dans ces pièces les opinions politiques d’Aristophane et en ont fait le représentant d’une démocratie rurale, aux idées un peu simplistes. Cette vue est elle-même simpliste, de même que l’opinion selon laquelle un poète comique est forcément dépourvu d’idées et ne cherche qu’à faire rire.

M. F. Robert nous propose alors, d’une manière très originale, d’étudier attentivement la carrière d’Aristophane — lequel débuta à dix-neuf ans par une sorte de « revue de khâgne », destinée à brocarder ses professeurs —, en essayant de voir en lui le poète, non pas esclave d’un monde traditionnel, mais à la recherche d’une formule nouvelle et personnelle. Selon M. Robert il faut faire une coupure dans la carrière d’Aristophane, celle-ci se plaçant après la représentation de La Paix. A la violence des premières pièces, Les Acharniens ou Les Cavaliers, il ne faut pas chercher de cause profonde : Aristophane n’a pas de conviction personnelle politique, mais il met ses idées au service d’un parti ; dès qu’il n’est plus soutenu par ce parti, il se tourne vers ses têtes de turc préférées, les maîtres à penser, les professeurs, tel Socrate.

Le conférencier nous fait alors remarquer que les pièces de « la seconde période » d’Aristophane — entre autres Lysistrata (dont le sujet est scabreux, puisqu’il s’agit de la grève de l’amour chez les femmes et de ses… retentissements chez les hommes !), L’Assemblée des Femmes, le Plutus — offrent toujours le même caractère : il s’agit d’une utopie dont les conséquences sont comiques. Nous voilà donc bien loin du schéma rigide et pauvre de l’Ancienne Comédie et de la revue d’actualité satirique. Platon, faisant intervenir dans Le Banquet, le personnage d’Aristophane, avait parfaitement compris le génie du poète comique : il apparaît avant tout comme le créateur de mythes insolites, d’utopies extravagantes, mais chargées de poésie.

C’est sur cette image d’un authentique poète, souvent burlesque certes, mais aussi poète des choses familières — et on l’oublie trop au profit de la grossièreté et de la scatologie — poète de la nature, de l’univers, de la vie de l’esprit, que M. Fernand Robert termina sa causerie.



Mardi 17 décembre 1963
Alfred de Vigny
Jacques DURANDEAU, professeur de lettres au lycée Benjamin-Franklin d'Orléans, et André LINGOIS, professeur de lettres au lycée Benjamin-Franklin

Présentation de la conférence
Les biographes, les amateurs de géographie littéraire et les historiens locaux n’ont pas manqué de signaler que le gentilhomme-poète avait des racines beauceronnes, puisque son grand-père posséda le domaine du Tronchet, au sud-ouest d’Etampes. Y a-t-il une inspiration beauceronne dans l’oeuvre de Vigny ? M. Maurice Houdin, dans un article publié dans le quotidien La République du Centre le 11-12-1963, prétend que oui, assez arbitrairement d’ailleurs.

Depuis la thèse de M. Pierre Flottes sur La pensée politique et sociale d’Alfred de Vigny (1927) et la biographie de M. Bertrand de La Salle (1939), depuis la monographie de Mme Denise Bélanger sur Les séjours d’A. de Vigny en Charente (1948), l’héritier des papiers d’A. de Vigny, M. Jean Sangnier, a publié en un gros volume des Mémoires inédits, fragments et projets d’A. de Vigny (1958). Ces mémoires ne renouvellent pas notre connaissance du poète ; ils ne jettent pas même sur son oeuvre un éclairage sensiblement différent. Mais ils permettent du moins de préciser certains points de la biographie de Vigny, de découvrir la source de certains thèmes poétiques et surtout de mieux comprendre l’évolution de la pensée du poète, que l’on a accusé d’avoir, dans ses dernières années, « dénaturé son oeuvre ».

D’autre part, l’auteur de La Maison du Berger s’est rendu célèbre par une diatribe contre cette invention récente. Est-il cependant aussi rétrograde qu’on veut bien le croire ? Il semble que non, si l’on étudie de près la pensée de Vigny et, en particulier, le poème seulement ébauché qui devait constituer une suite à la Maison du Berger.

Compte rendu de la conférence « Vigny et la Charente », par M. Durandeau

Dans le préambule de sa causerie, M. Durandeau, après avoir affirmé qu’il « niait la génération spontanée du génie » et était convaincu que, « si l’hérédité et le milieu n’étaient pas l’essence du génie, du moins la première en déterminait la nature et le second en conditionnait les manifestations », se défendit de soutenir cette thèse dans l’étude des influences charentaises sur l’œuvre et la pensée de Vigny. C’est néanmoins ce qu’il fit tout au long de sa causerie en quatre points.

D’abord il brossa un tableau du site et du manoir du Maine-Giraud, l’unique domaine de Vigny, à l’aide de multiples citations extraites des Mémoires inédits du poète. Puis il fixa avec précision les dates des séjours de Vigny en Charente : il ne vécut que cinq ans environ au Maine-Giraud, en huit séjours consécutifs, les deux plus longs (un an et trois ans) entre août 1848 et novembre 1853. Ensuite, par un rapprochernent minutieux entre des poèmes célèbres (La Mort du loup et La Maison du berger) et les Mémoires inédits, le conférencier s’efforça de prouver que les paysages charentais contemplés par le poète étaient passés, à peine transposés, dans son œuvre ; les parentés sont certaines, en effet, mais elles doivent apparaître beaucoup plus à la lecture personnelle qu’à l’audition.

En troisième lieu, M. Durandeau montra comment la campagne charentaise avait réconcilié le poète avec la nature, comment le sentiment de la propriété terrienne avait provoqué son adhésion à l’Empire, régime d’ordre, et comment son intérêt grandissant pour la classe paysanne lui avait ouvert l’esprit et le coeur aux problèmes sociaux.

Enfin, le conférencier montra Vigny précisant au Maine-Giraud son attitude sur les problèmes de Dieu, de la destinée et de la grâce, à la lecture de la bibliothèque janséniste d’un grand-oncle et à la faveur de la « sainte solitude » campagnarde propice à la méditation.

Si la nature charentaise a indiscutablement influencé les oeuvres de Vigny et son sentiment de la nature, il n’en reste pas moins que cette influence nous semble plus « circonstancielle » sur l’évolution politique, religieuse et philosophique : c’est au Maine-Giraud et non du fait du Maine-Giraud que Vigny a précisé sa pensée sur ces points. Cette partie eût pu être apparemment écourtée au profit d’une discussion plus précise et plus serrée des influences beauceronnes que M. Durandeau minimise, non à tort, semble-t-il.

— Compte rendu de la conférence « Vigny et la poésie scientifique », par M. Lingois

Après cet exposé académique, M. Lingois aborda un sujet plus limité, plus anecdotique, qui visait surtout à détendre et à égayer les auditeurs. Il avoua d’ailleurs en préambule tirer son érudition d’un numéro de la Vie du Rail qui contient un article bref, mais fort intéressant de M. A. Dupuy sur « Vigny et les chemins de fer ».

Bien sûr, M. Lingois est parti de la lecture des strophes célèbres de La Maison du berger : « Sur ce taureau de fer qui fume, souffle et beugle / L’homme a monté trop tôt… ». Il a cherché d’abord l’originalité de Vigny en comparant son opinion à celle des poètes ou écrivains de l’époque 1840-50. L’on s’aperçoit que les « archaïsants », amateurs de la diligence, sont déjà fort rares et qu’un Victor Hugo, dès 1837, fait l’éloge du nouveau mode de locomotion dans une lettre écrite de Belgique. Mais souvent, hélas ! les chantres du progrès sont de bien médiocres lyriques, comme le baron Guirmel qui fait paraître, à la suite des discours prononcés lors de l’inauguration de la ligne Paris-Orléans, des strophes prudhomesques à la gloire du chemin de fer et de notre ville : « Cœur de la France… où vient / La vie industrielle affleurer incessamment ! »

Le conférencier cite même, dans une excellente traduction, un poème anglais qu’on peut lire à la cathédrale d’Ely, intitulé The Spiritual Railway. D’autre part, la diatribe de Vigny est excusable, si l’on connaît l’émotion qu’il ressentit en contemplant, après la catastrophe de Bellevue le 8 mai 1842, les restes humains de certains de ses amis: « Quel auto-da-fé ! Quel horrible sacrifice à l’industrie ! » s’écrie-t-il, le lendemain, dans une lettre à la marquise de Lagrange. Cependant, dit M. Lingois, on aurait tort de voir en Vigny un penseur rétrograde. Au milieu de sa critique, il a d’ailleurs introduit des réserves et tolère le chemin de fer à des fins utilitaires et commerciales, à condition de servir « les grandes causes ». Ne serait-ce pas là une trace des idées saint-simoniennes de la première heure, comme le prétend V.-L. Saulnier ? Et le conférencier conclut en montrant la place de cet épisode dans l’ensemble du poème, longue méditation sur les grands problèmes : la Nature, l’Amour, la Pensée. Il fallait donc faire place à la civilisation dans ce qu’elle a parfois d’inhumain. On ne peut comprendre la pensée de Vigny dans ce poème si on ne lit pas l’ébauche du poème social qui forme une suite à La Maison du Berger et qui est La réponse à Eva : l’âge d’or de l’avenir. Le pessimisme de Vigny, l’amant de la rêverie et de la solitude, a cru parfois au progrès.

Au cours de ces deux causeries, des fragments de vers et de prose ont été dits par M. Legay, élève du lycée Benjamin-Franklin.



Mercredi 26 février 1964
Genèse et signification d’Eugénie Grandet
Pierre-Georges CASTEX, professeur à la Sorbonne et éditeur de Balzac

M. Castex expliqua tout d’abord que, s’il avait choisi de parler d’un roman aussi connu, sur lequel croit-on, il n’y a plus rien à dire, c’était parce qu’il restait persuadé que les œuvres trop célèbres sont déformées par une vue conventionnelle et que l’étude des sources demeure bien souvent plus affaire de tradition qu’objet d’étude rigoureuse. La lecture du manuscrit d’Eugénie Grandet, ignoré jusqu’alors en France, proposait une autre fin que celle qu’on lit dans la version définitive: Eugénie épousait le marquis de Froidfond, menait une vie mondaine et devenait une des reines de Paris. Balzac, contrairement à l’opinion courante, a fait preuve d’une grande sûreté de goût en enfermant Eugénie dans un monde provincial, à jamais clos ; d’autre part, son hésitation prouve qu’un créateur arrive rarement à trouver du premier coup l’équilibre de son oeuvre.

Dans la première partie de son exposé, M. Castex étudie la question des sources, ruinant la « légende » des origines saumuroises du roman et, en même temps, laisse entendre qu’il n’est pas la « charte du réalisme », née de l’observation directe, comme on le croyait. Toutes les éditions scolaires se plaisent à répéter que l’œuvre n’est que la transposition d’une chronique de Saumur, que le Père Grandet peignait un certain Jean Nivelleau, avare milliardaire, et que Balzac l’avait étudié sur le vif lors d’un séjour à Saumur. M. Castex prouva aisément que cette identification reposait sur des témoignages oraux douteux, exhumés seulement vers 1900 par M. André Hallays, et que Balzac ne connaissait en réalité ni la ville, ni l’homme. Tout porte à penser que l’auteur, comme il le fait si souvent, a purement transposé à Saumur une histoire et un cadre tourangeaux ; et le conférencier de citer un passage significatif d’une lettre de la soeur d’Honoré, Laure de Surville : « Il amassait en Touraine des matériaux, sans savoir à quel roman ils serviraient… »

M. Castex, en comparant Eugénie Grandet aux romans de la même époque — en particulier l’histoire inachevée des Deux Amants et L’Illustre Gaudissart, à l’aide de nombreux documents a montré qu’il fallait chercher le modèle du Père Grandet aux environs de Tours, à Vouvray et dans l’entourage même de Balzac : le beau-père de M. de Margonne, propriétaire de Saché, Henri-Joseph Savary, ancien officier, viticulteur enrichi sous la Révolution, âpre au gain et doté d’une servante laide, robuste et dévouée… « Sans doute, ajoute M. Castex, ce n’est là que la "genèse externe" de l’œuvre, mais elle aide à faire comprendre comment Balzac travaillait et quel était son dessein. »

L’objet de la deuxième partie de la conférence a été de montrer la signification profonde de l’œuvre, sur laquelle on s’est parfois totalement mépris. Le Père Grandet n’est nullement un Harpagon à la mode 1830; d’abord il est un homme respecté, pas du tout ridicule, un héros de la trempe des Vautrin ou des Rastignac, un homme supérieur, doué, comme son créateur, de « l’ardeur vitale ». Balzac a voulu aussi faire de son roman un témoignage historique et, là-dessus même, ses détracteurs sont d’accord pour en reconnaître l’éminente valeur. L’histoire du Père Grandet, c’est l’histoire de l’ascension d’un bourgeois conquérant, agrandissant avec un génie supérieur sa fortune, en changeant de méthode suivant les régimes. C’est seulement à l’heure du déclin que Balzac a noté cruellement les mesquineries de cet homme redoutable pour qui la mort apparaît comme une « faillite ».

Mais le relief du personnage de l’ancien tonnelier ne doit pas faire oublier que l’héroïne est bel et bien Eugénie, dont la destinée ne semble montrer que grisaille et tristesse. Or, ne voir en elle qu’un personnage semblable à celui de la Vieille Fille serait réduire singulièrement la portée de l’oeuvre ; Balzac a voulu au contraire montrer un conflit capital de deux caractères forts, de deux passions antinomiques : l’avarice qui veut tout garder et l’amour qui veut tout donner. Eugénie est ambitieuse comme son père, mais d’une ambition toute différente. Elle n’est jamais attachée à l’argent, mais se détache même des biens terrestres. M. Castex propose pour finir une interprétation renouvelée du personnage d’Eugénie Grandet : « Victime apparente de l’avarice, elle accomplit glorieusement sa destinée, dans une lumière d’au-delà ».



Mardi 17 mars 1964
Jacques Copeau réformateur du théâtre moderne
Clément BORGAL, professeur au lycée Pothier d'Orléans, critique littéraire

Présentation de la conférence
M. Clément Borgal est l’auteur d’un substantiel ouvrage sur Jacques Copeau et qui fait aujourd’hui autorité, paru en 1960 aux éditions de l’Arche, dans la collection "Le Théâtre et les Jours", collection qui porte sur sa couverture le sigle bien connu du T.N.P. et où ont paru Gémier, Dullin, Antoine, Stanislavski, Lugné-Poé et Pitoeff.

Dans sa conférence, M. Clément Borgal négligera volontairement l’étude biographique de l’homme, étant donné qu’elle est clairement exposée dans son livre, pour insister sur la révolution opérée par cet apôtre du théâtre. Il faut savoir en effet que le mot « révolution » signifie « effort vers le retour du théâtre à la pureté de ses origines ». On fait habituellement de Copeau l’homme des expériences singulières sans lendemain : expérience du Vieux-Colombier où il débuta en 1913 en jouant une pièce élisabéthaine suivie de L’Amour Médecin, alors qu’il avait pour souffleur Georges Duhamel, pour machiniste Léon-Paul Fargue et Martin du Gard comme tenancier de vestiaire ! ; expérience du Phalanstère de Morteuil, expérience des « Copiaux » à Pernand, ce petit village de Bourgogne, à six kilomètres de Beaune (où il joua pour la dernière fois en 1943, en pleine occupation, dans le merveilleux décor de la cour des Hospices). C’est en effet dans cette Bourgogne qu’il aimait tant qu’il jouait les Mystères de Ghéon ou les farces d’Obey, au seuil des églises ou dans les cuveries… ; c’est là qu’il repose, dans le cimetière en pente raide, au beau milieu des vignes… Or cette dernière expérience n’était qu’une tentative, un prélude « à la réalisation d’un rêve : un théâtre qui soit réellement populaire ». Ecoutons Copeau : « Nous cherchons un public… [nous voulons voir] les ouvriers de la vigne et des champs, les commerçants, les bourgeois, les fonctionnaires, les châtelains, comme au Moyen Age, s’assembler pour nous entendre et prendre à nos jeux un plaisir commun ». Ce dépouillement de la mise en scène, dont on a tant parlé, ce « jansénisme », n’avait pour but que d’ôter au spectacle son caractère trop décoratif ou trop intellectuel, que de montrer dans sa richesse le jeu théâtral complet, à la fois chant et danse d’un lyrisme « qui émane du fond des âges et du fond de l’âme populaire ».

Compte rendu de la conférence
M. Clément Borgal en préambule, tint à marquer les limites de sa causerie : tout d’abord il ne voulait parler que de l’expérience du Vieux-Colombier, ensuite il s’efforçait d’être simplement le commentateur de Copeau lui-même, faisant entendre des extraits des deux conférences que prononça le metteur en scène en janvier 1931 pour résumer, à la demande de la Compagnie des Quinze, ses travaux entre 1911 et 1918. Dans une première partie, M. Borgal montra quelle était l’importance d’un Jacques Copeau, à côté des autres « grands » comme Gaston Baty, Charles Dullin, Louis Jouvet, pour ne parler que des morts. Copeau a été le premier à tenter une rénovation totale du théâtre, un retour aux origines, à notre Moyen Age par exemple, où le théâtre était une manifestation religieuse, à la quelle participaient tous les arts. Or, depuis le drame romantique, le théâtre n’a fait que se dégrader, des Dumas fils aux Bataille, Bernstein que le jeune critique Copeau osera démolir, aux yeux d’un public bourgeois horrifié.

En second lieu, le conférencier parla avec objectivité des tentatives antérieures à la réforme de Copeau et des influences qu’il a subies. Deux noms évidemment s’imposent : celui d’Antoine, fondateur du « Théâtre Libre », qui voulut une salle recueillie et digne, supprima les décors en trompe-l’œil ainsi que les vedettes, et remplaça le poulet de carton par un véritable, doré et croustillant ; et celui de son antagoniste, Paul Fort, le poète des Ballades françaises, qui créa le « Théâtre d’Art », que continua Lugné-Poë à l’Œuvre, théâtre poétique, nourri de symbolisme… Ce n’était pas là le théâtre à l’état pur, dont rêvait Copeau qui le trouva partiellement réalisé à l’étranger : en Allemagne (Max Reinhardt, Fritz Erler), à Moscou, avec Stanislavski, et surtout chez l’Anglais Gordon Craig (que Copeau vit à Florence dans son école de l’« Arena Goldoin ») lequel voulait « tuer l’homme » dans l’acteur pour en faire une « super-marionnette » — encore un écho du Paradoxe sur le Comédien de Diderot ! — un peu comme dans ces spectacles Japonais dansés et mimés qu’on appelle : « nô ».

M. Borgal étudie ensuite la genèse de la fameuse expérience de Copeau ; celui-ci vient indirectement au théâtre sur la demande de son ami Jacques Rouché, directeur du théâtre des Arts en adaptant Les Frères Karamasov avec un succès inespéré ; c’était en août 1910. Un enregistrement de cette époque, éraillé et bruyant, mais combien précieux, nous ressuscita pour un éclair le Dullin et le Jouvet des « années folles ».

Deux ans après, encouragé par ses amis de la N.R.F., dont Gide et Martin du Gard, Copeau loue l’Athénée-Saint-Germain, le baptise « Vieux-Colombier », fait sauter les décorations de stuc, « les tapisseries Louis-XV », prolonge la scène en empiétant sur la fosse d’orchestre et les premiers rangs des fauteuils et, arrachant tous les décors bariolés, les remplace par quelques toiles grises. C’est au milieu de cette nudité, au mépris des recettes du métier, du « style Conservatoire », que, le 22 octobre 1913, la troupe de Copeau, avec Dullin, Jouvet, Blanche Albane (Mme Duhamel), Suzanne Byng, Lucien Weber, médusa deux fois le public en jouant une pièce élisabéthaine Une Femme tuée par la Douceur (de Heywood) et un Molière alors méprisé L’Amour Médecin. Les réactions ? Ecoutons un critique conservateur : « Le Vieux-Colombier, c’est les Folies-Calvin ! » En revanche, Copeau – que nous entendîmes avec joie – se plaisait à rappeler avec émotion ce propos d’un modeste ouvrier : « Là-bas, c’est pauvre, il n’y a rien, même pas une chaise… Comme ça, on voit les mots… ». Il n’y a pas de plus bel hommage à l’effort de dépouillement entrepris par Jacques Copeau, qui redonna ainsi vie à Musset, à Molière, au Claudel de L’Echange ; mais ne connu de véritable triomphe qu’avec La Nuit des Rois. On était, hélas, au dernier mois de juin 1914 !

Dans la dernière partie de son exposé, M. Borgal évoqua les efforts du metteur en scène rendu à la vie civile en 1915, ses projets de « décor à éléments variables », sa tentative de création d’une école d’art dramatique qu’il réalisera après la guerre, son rêve d’une « commedia dell’ arte » moderne et, surtout, son épuisant séjour en Amérique en 17 et 18, « laissant, dit-il, ses illusions et ses forces au théâtre Garrier de la 35ème Avenue… »