LA NOBLESSE CONSTITUTIONNELLE,
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ESSAIS SUR L'IMPORTANCE POLITIQUE DES HONNEURS ET DES DISTINCTIONS HÉRÉDITAIRES,
APPLIQUÉS ET MODIFIÉS CONFORMÉMENT AUX PROGRÈS ACTUELS DE LA SOCIÉTÉ
par M. LE BARON P. M. S. BIGOT DE MOROGUES.
Pélicier, libraire, Place du Palais-Royal
1825
PREMIÈRE PARTIE. RÉSULTATS POSITIFS DU PROGRÈS DES CONNAISSANCES HUMAINES SUR L'ÉTAT ACTUEL DE LA SOCIÉTÉ.
CHAP. I. Malheurs de la société dans les temps d'ignorance.
CHAP. II. L'ignorance cause la chute des familles.
CHAP. III. Tableau des siècles d'ignorance.
CHAP. IV. Résultats de la révolution philosophique du dix-huitième siècle.
CHAP. V. Opinion des hommes d'État sur le progrès des lumières.
CHAP. VI. Comment les révolutions devraient s'opérer.
CHAP. VII. Erreur des antagonistes de l'instruction commune.
CHAP. VIII. De la véritable illustration.
DEUXIÈME PARTIE. NÉCESSITÉ DE L'INFLUENCE POLITIQUE DES DISTINCTIONS SOCIALES.
CHAP. I. Conditions actuelles des supériorités politiques.
CHAP. II. Nécessité politique des récompenses honorifiques.
CHAP. III. Distinction entre le salaire honorifique et le salaire pécuniaire.
CHAP. IV. Division des places, en places honorables et places lucratives.
CHAP. V. Puissance politique de l'honneur.
TROISIÈME PARTIE. DE LA NOBLESSE.
CHAP. I. Nécessité d'une Noblesse héréditaire.
CHAP. II. De la Noblesse actuelle.
CHAP. III. Obligation pour la Noblesse de servir l'État.
CHAP. IV. Élévation des sentimens que la Noblesse inspire.
CHAP. V. Changemens survenus dans la Noblesse.
CHAP. VI. Motifs qui rendent la Noblessse nécessaire.
CHAP. VII. Effets politiques de la Noblesse.
CHAP. VIII. La Noblesse est indispensable dans les monarchies héréditaires.
QUATRIÈME PARTIE. NOBLESSE CONSTITUTIONNELLE.
CHAP. I. Nécessité de la Noblesse dans la monarchie constitutionnelle.
CHAP. II. Formation de la Noblesse constitutionnelle.
CHAP. III. Illustration de la Noblesse constitutionnelle.
CHAP. IV. Caractère de la Noblesse constitutionnelle.
CHAP. V. État de la Noblesse constitutionnelle.
INTRODUCTION.
Le sort de la vieille Europe est décidé ; les lumières ont fait de tels progrès, la raison est devenue si vulgaire que l'établissement des formes représentatives sera désormais indispensable. Chacun sent que le mérite est nécessaire pour remplir les emplois publics ; la superstition sans force n'est plus qu'un ridicule, parce que la religion s'est éclairée ; le prestige des grandeurs fictives est passé ; les préjugés qui rehaussaient les origines inconnues et féodales sont tombés, pour faire place à l'estime due à la vertu et au patriotisme. Il n'existe plus dans l'opinion d'autre noblesse que celle qui provient des services rendus à l'État, et toute distinction nobiliaire que la patrie ne reconnaîtrait pas dans son intérêt serait de nulle valeur. Cependant les formes constitutionnelles veulent une Noblesse puissante et considérée ; je m'en rapporte, à cet égard, à MM. Lanjuinais et Benjamin-Constant, tout autant qu'à MM. de Châteaubriant, de Talleyrand et de Lally-Tollendal. Quand la raison n'aurait pas démontré cette vérité, le sort des armes l'aurait rendue évidente. La constitution de 1791 a succombé sous les coups de l'anarchie parce que nul corps n'était intéressé à la défendre contre les atteintes des ambitieux ; la constitution des Cortès, celles du Piémont, de Naples et de Portugal, qui ne reconnaissaient pas la noblesse, sont tombées sous les coups de leurs ennemis, et plus encore sous le poids des dissentions de ceux qui prétendaient les modifier ou les défendre. Il existe en Europe une trop grande masse d'intérêts de propriété et de gloire dans le corps de la Noblesse pour que ce corps puisse succomber sous les efforts d'ennemis isolés, dont les chefs voudront toujours être nobles dès qu'ils auront acquis quelque grandeur. L'établissement de l'Empire l'a prouvé en France ; l'issue de la guerre d'Espagne vient de le prouver encore. Il est constant aujourd'hui que celui qui a rendu son nom glorieux veut que cette gloire se conserve, qu'il la regarde comme sa propriété la plus précieuse, et qu'il cherche à la rendre héréditaire dans sa famille. Est-ce un bien ? est-ce un mal ? je ne veux pas aborder cette question ; mais c'est un fait, et nul raisonnement ne peut le détruire.
Il faut donc, nonobstant les théories abstraites fondées sur un état de perfection idéale, qu'une noblesse héréditaire soit reconnue pour assurer la tranquillité des gouvernemens, en rendant patriotes et vertueux les citoyens de nos vieilles monarchies ; mais il ne faut pas que la Noblesse puisse s'opposer au perfectionnement social ; il ne faut pas qu'elle existe isolément dans l'intérêt de quelques familles ; loin de là, elle doit servir aux progrès de la société, n'exister que dans l'intérêt de la patrie, être la propriété de tous ceux qui sauront se montrer dignes de l'obtenir, et se fonder uniquement sur les services rendus à l'Etat, constatés légalement. La noblesse ne doit plus donner que le droit d'exercer les fonctions que l'on s'est montré capable de remplir ; elle ne doit plus conférer d'autres privilèges que ceux résultant des marques de l'estime dont on mérite d'hériter par ses vertus personnelles. Enfin elle doit être d'accord avec la raison, sans quoi l'opinion, refusant de la reconnaître, la rendrait impuissante et inutile.
Ces principes m'ont guidé dans la rédaction de cet ouvrage, et d'un autre plus important dont celui-ci ne sera que le précurseur ; dans tous deux j'ai cherché à concilier les partis en m'élevant au-dessus de leurs discussions, pour faire entendre à tous la voix de la raison.
Je n'ai point voulu parler à des hommes sans passions ; par malheur il n'en existe guère : la plupart, enclins à l'égoïsme, jugent les institutions d'après les circonstances qui leur sont personnelles. Les uns veulent abaisser tout ce qui se trouve au-dessus d'eux, les autres veulent s'élever au-dessus de tout ce qui les entoure ; fort peu consentiraient à rester stationnaires ; et, parmi ces derniers, il n'en est guère qui se prêtassent à perdre ou à descendre dans l'intérêt public : cet intérêt doit cependant être le fondement des institutions sociales, et c'est lui que j'ai pris pour guide. J'ai eu peu de mérite à le faire à cause de l'indépendance de ma position : religieux par conviction, et philosophe par raisonnement ; patriote et royaliste par affection ; monarchique et constitutionnel par principe ; noble par ma naissance, et philanthrope par sentiment, j'ai la persuasion que l'ordre et le bonheur ne peuvent exister en France que par le maintien de nos institutions, l'affermissement inébranlable de la dynastie bienfaisante des Bourbons, le libéralisme sage de nos princes, la modération constante du gouvernement, la fermeté invariable de ses ministres. Pénétré de la nécessité de l'union de tous les Français dont les noms ont été illustrés à toutes les époques, je n'ai compté leur grandeur que par le nombre et l'importance des services rendus à la patrie. Si je puis être utile à mes concitoyens, si je puis faciliter le rapprochement des opinions divergentes, si je puis contribuer à faire apprécier la sagesse de nos lois et à les faire chérir à tous, je croirai avoir servi l'humanité, et j'aurai atteint mon but.
Afin de porter graduellement dans l'esprit de mes lecteurs la conviction que j'éprouve moi-même, j'ai divisé mon texte en quatre parties différentes. Dans la première, j'ai examiné les résultats positifs du progrès des connaissances humaines, par rapport à l'état actuel de la société ; dans la seconde, j'ai démontré la nécessité permanente de l'influence politique des distinctions sociales ; dans la troisième, j'ai prouvé l'utilité de la Noblesse ; et enfin, dans la quatrième, j'ai considéré la Noblesse dans la monarchie constitutionnelle.
PREMIÈRE PARTIE – RÉSULTATS POSITIFS DU PROGRÈS DES CONNAISSANCES HUMAINES SUR L'ÉTAT ACTUEL DE LA SOCIÉTÉ.
CHAPITRE PREMIER – Malheur de la société dans les temps d'ignorance.
Quand je jouis des avantages que le progrès des sciences nous a procurés, quand je considère combien notre existence a été adoucie par l'avancement des arts, je ne saurais me persuader que l'on puisse en méconnaître les bienfaits. Reportons-nous à ces époques où la noblesse, dispersée dans ses forteresses, ne se garantissait du froid qu'en se privant de la clarté du jour, où les plus grandes dames, parcourant des sentiers tortueux avec une escorte guerrière, bravaient l'intempérie des saisons et les dangers les plus terribles, où nos plus fiers Paladins couchaient dans les forêts et demandaient l'hospitalité, la lame à la main, à quelque châtelain d'humeur contrariante ; contemplons les costumes massifs et guindés des antiques damoiselles de la Cour ; soulevons ces lourdes armures indispensables pour se défendre contre la haine de vassaux animés par la rivalité féodale ; demandons à nos hommes du jour de renoncer à tout ce qui leur semble nécessaire aux jouissances de la vie, à leurs tables délicatement servies, au luxe de leur ameublement, aux chefs-d'oeuvre des arts, aux spectacles enchanteurs et aux fêtes brillantes qui charment leurs loisirs, à ces jardins délicieux où la richesse des fruits surpasse la variété des fleurs, et où la nature est docile aux règles du bon goût ; montrons aux défenseurs des siècles d'ignorance l'homme vainqueur des frimas, s'appropriant toutes les productions de la terre, triompher des obstacles qu'un sol ingrat accumule pour aggraver son sort : ils nous diront ensuite si, à leur avis, il existe beaucoup d'hommes qui, pour exercer un pouvoir despotique sur de misérables paysans fuyant à leur aspect, voulussent renoncer aux charmes de nos sociétés, et préférassent de faire couler les larmes de leurs serfs à la douce satisfaction de distribuer autour d'eux les secours que l'accroissement des richesses les met à même d'offrir ?
Ne dites point, pour atténuer les bienfaits de la science, que l'homme grossier et ignorant est aussi heureux que l'homme riche entouré de tout ce qui lui fait chérir l'existence. Si vous pouviez le penser, portez vos regards au milieu des campagnes sur ces familles infortunées, en proie à toutes les privations ; portez-les au sein des villes populeuses sur ces indigens couverts de haillons qui, grelottant dans un grenier, cherchent à cacher leur misère : écoutez leur voix plaintive, entendez-les maudire leur sort en appelant la plus faible aumône ; entendez-les se féliciter de l'infirmité nouvelle qui doit attirer sur eux pour un jour les regards d'une pitié fugitive ; voyez la jeune mère insensible à l'aspect de son fils expirant dans ses bras, en pensant qu'il échappe à la douleur ; voyez l'homme accablé par les chagrins qui naissent de ses besoins, appeler à la fois le terme fatal de ses maux et de sa déplorable vie ; considérez l'un de ces tableaux déchirans, et vous ne soutiendrez plus alors l'insupportable paradoxe de l'inutilité du progrès des arts, qui, en multipliant les produits, contribue efficacement au soulagement des misères humaines.
CHAPITRE II. L'ignorance cause la chute des familles.
Si, profondément affectés par les souffrances des hommes des dernières classes de la société, nous recherchons les causes de leur douloureux état, nous apprendrons, en recueillant leurs gémissemens, qu'elles viennent ou de l'ignorance actuelle des moyens de sortir de leur position affligeante, ou de l'ignorance qui leur a caché précédemment les moyens de conserver une prospérité acquise ; car, n'en doutons pas, quiconque connaît ces moyens est bien prêt d'adoucir son sort et celui de sa famille, quand, modéré dans ses désirs, il ne veut qu'utiliser son industrie à son profit, en servant la société dont il est membre. Mais cette ressource n'est point offerte à la plupart des citoyens ; par suite de l'asservissement de leur pensée, ils ignorent l'art de travailler comme celui de se conduire ; leur intelligence est aussi bornée que leur morale est restreinte : convaincus, comme on le leur répète sans cesse, qu'ils sont nés pour souffrir, ils se résignent nonchalamment à subir leur destin ; pour s'étourdir ils s'abrutissent dans la débauche ; le lendemain n'est plus rien pour eux, ils ne songent qu'au moment ; et, ainsi dégradés, il ne leur reste pas même l'espérance.
Pour prévenir tant de maux, que faudrait-il ? si ce n'est répandre l'instruction, contre la propagation de laquelle aiment à lutter ceux qui trouvent plus facile de commander à des hommes fainéans et avilis, en leur distribuant de légers secours, que de les éclairer pour les conduire au bien et au bonheur. L'égoïsme l'emporte, l'intérêt de la société est sacrifié à l'ambition du pouvoir ; et quand il s'agit de prendre ou de conserver, il n'est point de moyens que la cupidité trouve illégitimes.
Cependant, pour l'ordinaire, ceux qui veulent entretenir l'ignorance afin d'appesantir leur joug se gardent bien de rester eux-mêmes sans instruction ; ils savent par expérience que l'ignorance abat les familles et qu'elle ravale les hommes les plus éminens ; ils savent que si la manie des innovations inconsidérées ruine les enthousiastes, les timides qui restent en arrière de leur siècle en sont bientôt cruellement punis : on se dit tout bas que la décadence de tant de maisons, jadis riches, puissantes ou illustres, n'a eu d'autre cause que leur amour stationnaire pour ce qui était vieilli, et leur aversion déraisonnable pour toute idée nouvelle. Cent maisons de commerce se sont ruinées pour s'être refusées à améliorer les procédés qui les avaient enrichies ; cent familles grandes et vénérées sont tombées dans la médiocrité ou la bassesse pour s'être refusées à suivre les préceptes que les progrès de la raison avaient rendus nécessaires. Pour l'ordinaire la chute des dynasties n'a pas eu d'autres causes primitives ; ainsi des décadences effrayantes résultent souvent d'une roideur exagérée ; et si ceux qui se plaisent à encenser toutes les idoles du jour ne se font point estimer, ceux qui les heurtent toujours finissent infailliblement par se briser contre elles. Il en est des innovations comme de toute autre chose, elles ne sont bonnes que lorsqu'elles sont adoptées avec modération et dirigées avec sagesse ; il est aussi dangereux de les outrer que de s'opposer à celles que les temps ont rendues nécessaires.
On me blâmera peut-être de m'être aussi hautement déclaré l'antagoniste des défenseurs de l'ignorance ; mais que ceux qui seraient tentés de s'élever contre moi ouvrent l'inflexible histoire, et chacune de ses pages leur présentera leur arrêt.
CHAPITRE III. Tableau des siècles d'ignorance.
Avec quel dédain nous nous rappelons aujourd'hui, indépendamment de toutes les différences d'opinions politiques, ce treizième siècle où un légat trahissait par un lâche parjure le vaillant guerrier qu'il n'avait pu vaincre par ses armes, et où, tandis que le magnanime comte de Béziers défendait Carcassonne, son indigne ennemi ne rougissait pas de se montrer aussi féroce que perfide.
Quel pauvre temps que ce quatorzième siècle, où le maréchal de Normandie, massacré par des séditieux qu'avait ameutés l'évêque de Paris, était privé des honneurs de la sépulture pour avoir fait pendre, par l'ordre du Roi, un détestable assassin réfugié dans une église. Que les défenseurs des siècles d'ignorance se fassent représenter le tableau des carmes fait vers 1387, pour rappeler le châtiment des sergens qui arrêtèrent des voleurs dans leur église, ils me diront ensuite s'ils doivent regretter ces jours affreux où la poursuite des plus grands crimes était punie comme les plus horribles attentats.
Tout ceci n'existe plus, va-t-on nous dire, et c'est abuser de l'histoire que de rappeler ces sottises. C'est abuser de l'histoire !... mais ignore-t-on que le droit d'asile dans les églises et dans les couvens existe encore en Sicile comme en Espagne, et qu'à la fin du siècle dernier, quand Caraccioli le viola pour faire arrêter des meurtriers, plusieurs évêques lui firent de grands reproches qu'il ne fit taire que par sa fermeté, en les menaçant de les traiter comme des ennemis de l'État.
Nous aimons à rapporter ces faits, parce que nous ne doutons pas que les arrêts de la Providence, qui se manifestent dans les progrès du siècle, ne s'exécutent un jour malgré l'opposition que l'acharnement des partis leur oppose.
On convient maintenant que l'on ne se soucierait guère de revenir au temps où l'abbé de Cluni refusait à Bouchard de le visiter, par la crainte de traverser un pays aussi inconnu que la Bourgogne et la France ; on croit la piété plus réelle depuis l'époque où nul n'oserait se dire délié de son serment, quand il aurait, comme Ebroin, juré sur une chasse vidée par son ordre ; il n'est plus un partisan de la féodalité. qui prétende, comme les Ursins d'autrefois, à l'odieux privilège de détrousser les passans ou de rançonner les voyageurs ; et les femmes de Villefranche les plus admiratrices du bon vieux temps blâment le fondateur de cette cité d'avoir accordé à leurs maris le droit de les battre autant qu'il leur plairait, pourvu que la mort ne s'ensuivît pas. Que dirons-nous enfin de cet odieux droit de jambage dont, jusque dans le seizième siècle, des seigneurs laïques et ecclésiastiques jouirent sur les femmes de leurs vassaux, et parfois même sur celles des passans ? Ici je m'arrête, nos moeurs sont trop épurées pour qu'il me soit permis de m'étendre sur un semblable sujet.
C'est au progrès des lumières qu'est due la suppression de tous les abus que la morale nous montre comme criminels ; nous lui devons les innovations heureuses dont l'Europe a ressenti les bienfaits, nonobstant les crimes et les malheurs que les révolutions traînent toujours avec elles. Le fanatisme et la cruauté ont fui à son aspect, ainsi que la superstition, la féodalité et la servitude. Grâces à la raison qui se développe, nous ne verrons plus un nouveau Torquemada faire jurer à une reine d'Espagne qu'elle emploiera toute sa puissance pour exterminer les hérétiques, ni un cardinal de Guise user de tout son crédit pour établir l'inquisition dans la France. Loin du temps affreux où Simon de Montfort, conduisant une armée de forcenés, faisait massacrer, au nom d'un Dieu de miséricorde, les hommes, les femmes et les enfans de Beziers, de Carcassonne et de Lavaure ; loin du siècle de fer où Sixte IV, prostituant le chapeau de cardinal, récompensait le fondateur de l'inquisition d'Espagne ; loin du jour fatal où un roi fanatique faisait assassiner, par la plus lâche perfidie, ses sujets les plus fidèles avec les autres protestans de la France. Si nous avons à gémir sur les excès des égoïstes et des ambitieux qui abusèrent de la révolution et de l'ignorance des basses classes pour commettre d'horribles attentats, nous n'avons plus la honte, l'ignominie, le malheur de voir applaudir aux forfaits qui ont souillé nos annales ; et nous osons dire avec fierté que le mépris et la haine poursuivent les auteurs des atrocités récentes avec autant de rigueur que ceux des atrocités anciennes.
Aujourd'hui les héros ne sont plus des barbares : l'univers se glorifiera comme la France de ce que le vainqueur de l'Espagne, le triomphateur du Trocadero sut, en rendant le décret d'Andujar, commander la modération dans Madrid et conquérir l'estime de tous les partis qu'il aurait pu subjuguer par les armes. Le monde qui n'avait vu qu'un Titus, qu'un Trajan, qu'un Henri IV, a vu le petit-fils de Saint-Louis et de Louis XIV surpasser tous ces bienfaiteurs de l'humanité en ajoutant à la gloire des Alexandre et des César, celle des Marc-Aurèle et des Antonin.
CHAPITRE IV. Résultats de la révolution philosophique du dix-huitième siècle.
Ce serait à tort que l'on croirait, avec M. Guizot, que la révolution a consacré la victoire d'un parti sur l'autre ; elle a confondu les partis en amenant en France le règne de la raison, de la justice et de la vérité. Il ne peut plus y avoir de parti durable dans un État sagement gouverné ; mais si par malheur la sagesse ne présidait point aux conseils, l'État serait exposé aux efforts des ambitieux, soulevant un peuple de mécontens trop éclairés pour se laisser conduire en aveugles. Un gouvernement ferme et juste est plus stable que tout autre. L'opinion publique qu'il scrute avec habileté devient son plus ferme appui ; si elle n'était pas suivie avec prudence, ce serait elle-même qui lui opposerait une barrière invincible.
Il est si vrai que la révolution n'est pas la victoire du Tiers-État sur la Noblesse et le Clergé, que ce sont ces deux dernières classes qui l'ont faite ; ce sont elles qui l'ont voulue les premières, parce qu'étant les plus instruites elles ont été les premières à reconnaître la nécessité d'abolir les abus qui subsistaient encore. Partout il en sera de même ; en Espagne les grands ont demandé les Cortès ; dans la Colombie c'est le clergé qui soutient l'indépendance.
Chez tous les peuples la révolution fut faite ou se fera par les hautes classes et par les hommes éclairés ; les intérêts froissés pourront s'élever contre elle et combattre les progrès de la raison ; mais les gouvernemens sages sauront la comprimer en s'opposant aussi aux divagations de l'opinion extrême, qui, pour trop hâter les améliorations, rendrait les innovations abusives et souvent impraticables. Personne ne doute plus que Louis XVIII, d'immortelle mémoire, n'ait consolidé la couronne de ses ancêtres par ses institutions qui, embrassant le passé et le présent, ont rendu à la France le repos et le bonheur.
La lutte trop souvent renouvelée entre le Tiers-État et les ordres privilégiés est donc enfin terminée pour toujours ; elle fut l'effet de la grande loi d'équité, qui veut que l'opprimé secoue le joug et finisse par obtenir justice. Son commencement date de loin, parce que le temps n'est rien pour le souverain régulateur du monde qui, préparant le triomphe de la raison, permit que les lumières s'étendissent assez pour faire rougir ceux qui, destinés à être les protecteurs de la société, avaient souvent abusé de leur puissance. Dieu, en ramenant l'équilibre entre les diverses classes, voulut aussi que les crimes de la révolution montrassent la faiblesse des hommes, alors même que le progrès des lumières étant arrivé à son terme, le sentiment de la vérité eût déterminé chacun à priser la science et à rendre hommage à la vertu.
CHAPITRE V. Opinion des hommes d'État sur le progrès des lumières.
Que l'on ne croie pas que les hommes d'État qui se sont illustrés aient méconnu les principes que nous venons d'établir, ils en ont tous été convaincus ; et lors même qu'ils ont agi despotiquement, ils ont eu le triomphe des lumières en vue, comme la seule chose qui pût les conduire à une juste et glorieuse célébrité. Léon X, François Ier, Louis XIV, Sully, Richelieu et Colbert voulaient le progrès des lumières, comme Bolimbrocke, Chatham et Pitt, parce que la grandeur des peuples n'est durable que quand elle se fonde sur la raison. Les sages étendent son domaine sans redouter ses conséquences, qu'ils adoptent et prévoient avec habileté ; ils ne reculent point devant la nécessité ; ils compriment l'intrigue, et tout marche sans effort vers la perfection, parce que tout ce qui sort de la route qu'ils ont tracée est contraint d'y rentrer par l'adresse et la fermeté avec lesquelles ils s'y maintiennent pour le bonheur de ceux qu'ils gouvernent.
Ainsi l'esprit de conciliation et de prudence qui anime aujourd'hui les principaux cabinets de l'Europe donne aux peuples les plus fortes garanties contre les fléaux qui les ont si longtemps désolés. Le monarque bienfaisant qui règne sur la France ne négligera rien pour maintenir cet heureux accord, et la paix, qui en est une suite nécessaire, assurera longtemps le bonheur de ses sujets.
Ce sont nos rois qui les premiers ont sapé la servitude ; ce sont leurs ministres qui ont préparé le triomphe de la vérité et de la justice. Louis VI établit la liberté dans la France, Louis IX y fit dominer lajustice, Henri IV y fit chérir la tolérance, Louis XIII renversa la féodalité, le siècle de Louis XIV a surpassé celui de Périclès, sous Louis XV la philosophie devint vulgaire : elle eût triomphé sous Louis XVI sans les factieux qui brisèrent le sceptre de ce monarque bienfaisant ; Louis XVIII a établi l'empire de la raison, et Charles X le rendra indestructible.
Par malheur quelques-uns de nos rois, égarés par leurs courtisans, tergiversèrent dans leur marche ; plusieurs d'entre eux agirent avec faiblesse, parce que les hommes ne sont point parfaits. Les intérêts froissés leur firent faire des pas rétrogrades, ou les firent avancer au-delà des bornes de la sagesse ; leur pouvoir fléchit sous les efforts des partis contraires, et l'anarchie le remplaça. Il en sera toujours de même quand le pouvoir heurtera l'opinion, soit en luttant contre elle, soit en se laissant emporter par le torrent des passions, prêt à se déborder dès que la digue cesse d'être assez forte pour le contenir.
CHAPITRE VI. Comment les révolutions devraient s'opérer.
L'égoïsme, l'ambition, l'esprit de parti ont fait tous les crimes et les malheurs de la révolution : ces crimes et ces malheurs ne furent point ses conséquences nécessaires. La révolution était indispensable, et ses motifs étaient justes ; mais il eût fallu qu'elle eût été dirigée par une main ferme et puissante ; il eût fallu que le Roi la fît pour le peuple, et non qu'on la fît au nom du peuple contre le Roi. Quand Henri IV se montra si populaire, quand Richelieu renversa la féodalité, quand Louis XIV repoussa les prétentions ultramontaines, quand Pierre Ier posa les fondemens de la grandeur de la Russie en éclairant ses sujets, quand Catherine consolida l'ouvrage qu'il avait si heureusement entrepris, quand Frédéric fit de la Prusse un puissant État, quand Guillaume parvint au trône de l'Angleterre, que Chatham et Pitt dirigèrent depuis avec tant d'habileté, ce fut toujours en adoucissant ou en renversant la servitude, en sapant prudemment les préjugésvieillis, en favorisant les progrès de la raison et des lumières, mais aussi en comprimant les factieux qui eussent voulu en abuser pour eux-mêmes, que ces grands hommes parvinrent à maintenir l'ordre en accroissant la prospérité de l'État.
Il faut que les rois soient philosophes, et non que les philosophes soient rois. Les hommes les plus sages dans leur cabinet sont souvent impropres à régir l'État ; réunis entre eux, ils s'excitent mutuellement à l'exagération ou à l'application trop rigoureuse de principes abstraits dont ils n'ont pu calculer toutes les conséquences ; l'expérience manque à leur théorie, et cela suffit pour qu'ils ne puissent l'appliquer eux- mêmes sans danger : il en est bien différemment quand le monarque les consulte, en se réservant le droit et le pouvoir de diriger les changemens utiles.
Heureuses les nations qui devront leur révolution au pouvoir ! elles éviteront les malheurs que l'exercice de la souveraineté du peuple, toujours contrarié dans ses applications violentes, entraîne ordinairement avec lui.
Quand le temps des révolutions populaires est arrivé par le froissement prolongé de l'opinion publique, des factieux, des ambitieux se placent à la tête de la multitude ; ils exagèrent les principes pour en tirer des conséquences favorables à leurs projets ; leur élévation est rapide, leur puissance est sans bornes ; ils en abusent jusqu'aujour où d'autres les renversent : le peuple souffre du pouvoir qu'il a donné et de celui qu'il retire, l'État est agité, la liberté est dans toutes les bouches ; mais la servitude pèse sur toutes les têtes jusqu'au moment où, la fatigue faisant succéder le calme à la tempête, la raison fait entendre sa voix et rallie les partis formés pendant l'orage.
CHAPITRE VII. Erreur des antagonistes de l'instruction commune.
Qu'elle serait funeste l'erreur qui voudrait arrêter les progrès de l'instruction en repoussant le perfectionnement des écoles, la fondation des bourses, l'accroissement du nombre des élèves, par la crainte qu'une trop grande quantité d'hommes instruits portât le trouble et le désordre dans la société, où tous ne sauraient être placés suivant leurs prétentions respectives ! Oublie-t-on que la marche de la civilisation doit toujours être progressive : les classes mitoyennes, en se recrutant dans les derniers rangs, font la prospérité de l'État, tandis que les classes supérieures se consacrent au service de la société, qui ne consent qu'à cette condition à reconnaître leur prééminence.
Ainsi le ministère public attire sans cesse vers lui toutes les familles de quelque importance ; et quand beaucoup se présentent pour remplir lesfonctions, les places n'en sont que mieux occupées, à cause de la concurrence. Ceux qui ne peuvent y parvenir restent dans le rang de leur père, où ils s'efforcent de se maintenir par leurs travaux particuliers ; et plus leur intelligence a été développée, plus ils parviennent facilement à accroître leur bonheur.
Voilà comment l'instruction, en faisant franchir à quelques-uns les distances que l'intérêt public doit maintenir, élève dans leurs classes respectives ceux qui n'ont point un mérite assez éminent pour en sortir ; et voilà comment la prospérité nationale est perpétuellement augmentée par l'extension des connaissances humaines et par l'accroissement du nombre des citoyens qui les cultivent.
Repoussons donc les craintes de ces égoïstes dangereux, qui, effrayés de leur propre faiblesse, ne redoutent les gens instruits que parce qu'ils craignent de trouver des rivaux dans ceux que le hasard avait placés au-dessous d'eux. Laissons-leur le préjugé des prééminences anti-sociales, et marchons sans eux vers le grand but du perfectionnement des sociétés humaines. En suivant cette route, les hommes d'État parviendront à une gloire que les siècles futurs désavoueront d'autant moins qu'elle sera fondée sur leur reconnaisance.
La Prusse se repentira d'avoir retiré les bourses à la classe des artisans, qui, par son instruction et ses services, se fût mise à même de fournir aux classes supérieures des recrues dont le noviciat et la ferveur eût porté dans le ministère public une heureuse activité. La loi restrictive, en faisant des ennemis au gouvernement, laissera ce pays en arrière des États où les lumières se répandront avec plus de facilité. Tous ceux des gouvernemens de l'Allemagne qui suivent ce fâcheux système seront en révolution avant un demi-siècle, ou seront comprimés par la Russie, la Suède, la France, la Grèce et l'Angleterre. Les misères de l'Espagne, du Portugal et de l'Italie devraient leur ouvrir les yeux sur ce double danger.
Nous ne sommes plus au siècle où les origines inconnues valaient les origines illustres, et où l'homme sans mérite pouvait prétendre que la faveur dont son père avait joui l'élevait plus haut que s'il eût concouru à éclairer ses concitoyens ou à accroître la grandeur de sa patrie. Le sage et puissant monarque qui, dans Sainte-Geneviève, créa baron M. Gros, parce que son pinceau avait embelli un monument dont s'honore la France, a rendu cette vérité incontestable. La politique doit confondre la gloire des hommes qui éclairent leur siècle avec celle des citoyens qui en soutiennent l'éclat.
Le savant, le littérateur, l'artiste, sont éminemment utiles ; si le nom qu'ils reçurent ne fut point agrandi avant eux, ils le rendent respectable ; si ce nom était déjà grand, ils se montrent dignes de le porter. Ils servent leur patrie par les lettres, comme d'autres le font par les armes, et tout aussi efficacement que l'administrateur et le magistrat. Pour eux, les occasions de se distinguer sont plus rares ; mais s'ils ont l'art de les saisir ou de les faire naître, leur nom, inscrit à côté de ceux du guerrier et du législateur, est plus grand mille fois que celui du courtisan qui passe sa vie derrière le fauteuil d'un grand prince. Tous les citoyens doivent s'honorer de leur fidélité et de leur dévouement envers le chef de l'État ; mais les services réels qu'ils ont rendus à la patrie et à lui sont les seuls qui puissent leur faire obtenir la gloire.
CHAPITRE VIII. De la véritable illustration.
Quand l'homme a cessé de vivre, sa renommée ne se fonde plus que sur ce qu'il put valoir par lui-mème, et la vanité qu'il a tirée de prérogatives accessoires à sa personne ne semble, à ceux qui ne voient plus rien de lui, que l'effet de la puérilité et de la sottise ; ainsi, bien que, pendant la vie, tout ce que la politique a agrandi doive être respecté, l'opinion poursuit les morts sans miséricorde, parce que la morale qui la soutient veut que, comme les rois de l'ancienne Égypte, ils soient jugés jusque dans la tombe.
Quelque haut rang qu'occupent les hommes, il ne leur est plus permis d'oublier qu'ils ne doivent leur élévation qu'aux besoins publics. « Loin, dit Massillon, que les peuples soient faits pour les grands, ceux-ci ne sont eux-mêmes tout ce qu'ils sont que pour les peuples. » Les vertus privées ne leur suffisent point, on exige d'eux des vertus publiques ; leurs devoirs changent avec leur état, leur élévation en multiplie le nombre, et les oblige à montrer de plus grandes vertus ; ils sembleraient mauvais s'ils n'étaient bons que pour eux ; leur fierté ne décèle que leur médiocrité et leur faiblesse ; on n'est grand que par le cœur, on est toujours petit quand on n'est grand que par vanité.
« Qu'importe aux grands d'avoir des princes et des rois parmi leurs ancêtres, s'ils n'ont point d'autre gloire que celle de leurs aïeux, si toute leur grandeur est dans leur nom, et si leurs titres sont leur unique vertu… Quand il faut rappeler les siècles passés pour les trouver dignes de nos hommages, leur naissance les avilit et les déshonore : on oppose leur nom à leur personne ; le souvenir de leurs aïeux devient leur opprobre ; les histoires où sont écrites les grandes actions de leurs pères ne sont plus que des témoins qui déposent contre eux… et cet amas de gloire dont ils ont hérité n'est plus qu'un poids de honte qui les flétrit et les accable. Une haute naissance n'est qu'un titre ; ce n'est pas une vertu, c'est un engagement à la gloire. Ce n'est pas elle qui la donne : c'est une succession d'honneur ; mais elle manque et s'éteint en nous dès que nous héritons du nom sans hériter des vertus qui l'ont illustré. Nous commençons, pour ainsi dire, une nouvelle race, nous devenons des hommes nouveaux ; la noblesse n'est plus que pour notre nom, et la roture pour notre personne. » Voilà ce que la philosophie a démontré comme la religion, et c'est là-dessus que tout système nobiliaire, administratif et politique, devra désormais s'établir pour être stable.
Tels sont les fruits heureux de l'extension de la raison humaine ; c'est dans le brillant siècle de Louis XIV que les Fénelon et les Massillon, en cherchant dans la religion la plus sainte la philosophie la plus vraie, ont trouvé le motif des révolutions politiques d'aujourd'hui. Ils ont appris à faire concorder la politique avec la philosophie, en fondant l'art de gouverner les hommes sur celui de les rendre vertueux. C'est ainsi que, par une belle et généreuse opinion répandue dans nos temps modernes, on a vu s'établir une noblesse d'après les règles de cette philosophie sublime. Louis XIV fonda la noblesse militaire, un conquérant célèbre créa les princes de Ponte-Corvo et de Wagram, une grande souveraine décerna le surnom de Rimniski à Souvarow. Si, en étendant cette belle pensée, on eût créé Montesquieu prince de la Brède, lieu immortalisé par les ouvrages qui constatent son génie et la gloire de son siècle, on eût suivi la raison et on lui eût préparé de nouveaux triomphes.
En effet, Montesquieu a contribué puissamment à la gloire de la France, aux progrès de l'instruction, à la destruction du fanatisme et à l'accroissement de la civilisation du monde, où partout ses écrits ont été traduits en langue vulgaire. Sans doute ses erreurs morales et religieuses doivent être blâmées comme celles des autres grands hommes, mais le bien qu'il a fait est incalculable. Voilà pourquoi son nom aurait dû être décoré d'un titre éminent. Puisse-t-il en être ainsi de tous ceux qui ont servi l'humanité et illustré ma patrie. Je voudrais qu'on honorât jusque dans les derniers temps les descendans des Turgot et des Malesherbes, pour créer des imitateurs à ces vertueux ministres ; je voudrais que l'on conservât à jamais au premier rang dans l'État les noms des Belzunce, des Vincent de Paule, des François de Salles et de tous les bienfaiteurs de l'humanité, et je croirais la grandeur de ma patrie assurée si les noms de ses plus grands écrivains, ceux des Massillon, des Bossuet, des Pascal, des Buffon, des Jussieux, des Rousseau, des Voltaire, des d'Alembert, des Lavoysier et des Haüy, étaient inscrits parmi ceux des familles les plus nobles de la France : cela vaudrait mieux que de laisser les fils des Racine, des La Fontaine, des Molière, dans l'oubli, et d'avoir vu la fille du grand Corneille réduite à se faire siffler sur un théâtre, dans le pays dont son aïeul a fait la gloire : cette pensée est aussi philosophique que son exécution serait utile. La Grèce n'eût pas laissé sa réputation colossale si les sages du Prytanée et les vainqueurs d'Olympie n'avaient eu leurs noms inscrits avec ceux des héros des Thermopyles.
DEUXIÈME PARTIE. NÉCESSITÉ DE L'INFLUENCE POLITIQUE DES DISTINCTIONS SOCIALES.
CHAPITRE PREMIER. Conditions actuelles des supériorités politiques.
Aujourd'hui les supériorités politiques doivent être conformes à la raison, parce que la raison est devenue vulgaire ; suites et causes des services rendus à la patrie, elles doivent rester en harmonie avec le mouvement des richesses, par l'alliance de ceux qui possèdent les unes avec ceux qui possèdent les autres, et non par la solde excessive des services publics ; car cette solde, provenant des impôts prélevés sur le peuple, excite la haine, au lieu de l'estime que toute supériorité politique doit essentiellement avoir pour appui.
Ce n'est point que la solde reçue de l'État soit nécessairement incompatible avec les supériorités sociales ; mais il est indispensable qu'elle soit présentée comme dédommagement et non comme cause de fortune, celle-ci excitant toujours l'envie et la haine, quand elle n'est pas le prix de l'hérédité et de l'industrie, ou des alliances contractées avec elles.
En appliquant les principes que les progrès de la raison nous forcent d'établir, nous reconnaîtrons que la grandeur ne saurait plus être incontestable que lorsqu'elle se fonde sur la vertu ; en sorte qu'un homme d'honneur, jouissant d'une prééminence politique acquise par des causes qui ne lui sont pas personnelles, ne peut priser la hauteur à laquelle il se trouve placé dans l'intérêt social qu'en la regardant comme obligatoire. Telle était l'opinion de Biron, quand, reçu chevalier du Saint-Esprit, et présentant quelques vieux titres au monarque, il lui dit : « Sire, voilà ma noblesse ; mais la voici encore davantage, ajouta-t-il, en lui montrant son épée. » Sous Louis XIV, un célèbre maréchal pensait de même, quand, ayant refusé la première décoration du royaume, il répondait aux reproches de ses parens : « Effacez-moi de votre généalogie. » Ces grands hommes savaient que le mérite honore plus que toutes les récompenses.
L'enthousiasme inspiré par le mérite s'éleva souvent jusqu'à la superstition. Les soldats de Toiras regardèrent son sang comme un talisman capable de les rendre invincibles, et les peuples de l'antiquité invoquèrent les héros après leur avoir élevé des autels. Un prestige indéfinissable attache aux actions magnanimes les hommages de tous les temps et de tous les pays ; elles inspirent aux ignorans une vénération religieuse, et aux hommes instruits l'estime raisonnée sur laquelle se fonde la véritable gloire.
L'homme est essentiellement grand par son caractère et non par sa position sociale ; l'injustice ne saurait l'avilir : les puissances de la terre, les factions qui les dominent ne peuvent prévaloir contre cette vérité éternelle ; l'honneur, la justice et la vérité sont au-dessus du pouvoir : voilà pourquoi la gloire acquise par la vertu est au-dessus de la volonté des factieux, du caprice des despotes et de la fureur des tyrans. Louis XVIII à Mittau ne pouvait plus commander en Roi ; mais son noble caractère effrayait le vainqueur du monde.
CHAPITRE II. Nécessité politique des récompenses honorifiques.
L'immoralité triomphe dans les États où les distinctions honorifiques ne sont point admises comme récompenses politiques, parce qu'alors la richesse obtient toute la considération due au mérite. Il y aurait moins d'inconvéniens à ce que des honneurs soldassent tous les services rendus à l'État, parce que l'homme pauvre, forcé de chercher des moyens d'existence avant de consacrer son temps à sa patrie, se trouve plus porté à l'égoïsme que celui dont les besoins sont moins pressans.
Le mieux serait que les places ne pussent jamais enrichir, mais qu'elles défrayassent des principales dépenses qu'elles occasionnent. Si l'honneur domine, ces dépenses seront modiques, parce que, quand les principaux besoins de la vie sont satisfaits, celui qui se trouve riche l'est toujours assez ; tandis que, si l'or domine, celui qui regarde au-dessus de lui, désirant sans cesse de nouvelles richesses, se croit encore pauvre lors même qu'il est au comble de l'opulence, au jugement de ceux dont la fortune est inférieure à la sienne. Il faut donc que la cupidité soit limitée par le désir des honneurs, afin que, comme l'a demandé Burleigh, l'État récompense les hommes utiles par des emplois et non par de l'argent.
On doit considérer, avec Francklin, l'ambition et l'avarice comme deux fortes passions qui, séparément, agissent avec une grande activité, mais qui, réunies et s'exerçant sur le même objet, ne peuvent plus être maîtrisées, ni par la sagesse, ni par l'esprit public, ni par l'amour de la patrie ; en sorte que le seul moyen d'éviter ce mal est d'abolir toutes les sinécures, et d'attacher à toutes les places d'honneur des fonctions pénibles.
En adoptant ce système, particulièrement pour les principaux emplois publics, le gouvernement trouverait de grands avantages dans l'économie qui le mettrait à même de moins obérer ses sujets, et dans l'émulation qui en serait la suite nécessaire.
Si les Grands consentaient à servir l'État sans salaire, et s'ils poussaient la générosité jusqu'à oublier leur propre fortune, probablement ils auraient des imitateurs ; les temps modernes offriraient aussi des Cincinnatus, et, de proche en proche, ceux qui prétendraient à la considération s'empresseraient de suivre leur exemple ; l'estime publique deviendrait le principal salaire de toutes les places ; l'habitude de la priser se répandrait dans toutes les classes ; l'honneur serait dominant dans la société, où chacun voyant son ami regarder l'estime comme son but principal, voudrait comme lui en obtenir sa part. L'artisan lui-même, que la nécessité de travailler pour vivre maintiendrait dans sa profession, aurait toujours en vue la carrière des emplois publics, et rougirait de rien faire qui pût le rendre indigne d'y être admis un jour.
Au contraire, dans un État où tous les services publics seraient soldés, tout s'appréciant en argent, les voies qui conduiraient le plus rapidement à la fortune sembleraient les meilleures ; car alors l'amour propre ne saurait diriger vers un autre but, faute de pouvoir faire obtenir une autre considération que celle accordée à la richesse. L'égoïsme de l'espèce la plus vile deviendrait donc la passion dominante ; ce serait duperie, selon l'opinion commune, que d'agir autrement, à moins que le temps consacré au service de la société ne fût plus payé que celui employé à courir après la fortune ; on ne servirait l'État que pour contribuer à sa ruine, on n'aurait d'autre patrie que celle où l'accroissement des richesses serait le plus facile.
Voyez les empires soumis au despotisme oriental, voyez ces pays malheureux où la raison est comprimée et l'opinion contrainte, l'honneur n'y peut exister ; la cupidité n'y cède qu'à la crainte ; les révolutions sont en permanence, parce que l'ambition unie à la bassesse enfante sans cesse le crime qui, avec la richesse, y donne aussi cette puissance que les hommes abjects prennent trop souvent pour la grandeur.
CHAPITRE III. Distinctions entre le salaire honorifique et le salaire pécuniaire.
Rien n'est plus nécessaire aujourd'hui que la distinction de deux espèces de salaires publics : 1° la considération, salaire fictif, qui doit être placée en avant, et 2° l'argent, qui ne doit être qu'accessoire et secondaire. Il faut que le gouvernement dispose habilement et essentiellement du premier, parce qu'il peut en être le principal distributeur, tandis qu'il ne peut être que distributeur secondaire de la richesse, que mille moyens peuvent faire obtenir.
Ceci oblige à séparer les professions particulières, dont le but principal est l'utilité individuelle, des professions publiques, dont le but unique est le service de l'État. Si les unes et les autres peuvent commander l'estime, en ce sens que toutes sont utiles à la société, les dernières lui étant d'une utilité plus directe et exigeant une abnégation plus grande, la société doit plus de reconnaissance à ceux qui les exercent ; aucun travail honnête ne saurait être flétrissant, mais tous ne sauraient être également honorables ; l'agriculteur et le commerçant, fort estimables, en s'occupant de leur fortune personnelle, ont celle-ci pour principale récompense, parce qu'elle est leur principal but ; la reconnaissance publique ne saurait donc leur accorder une considération particulière que pour des causes accidentelles, telles que la publication de quelques découvertes ou l'introduction d'un procédé utile.
La patrie n'est redevable qu'en raison des sacrifices que l'on fait pour elle ; c'est pour les payer qu'elle doit réserver les honneurs. Que lui resterait-il autrement pour satisfaire l'homme qui lui consacre son existence ? elle ne peut que rarement accroître sa fortune sans obérer l'État. Elle doit donc lui payer le temps qu'il emploie ou les dangers qu'il court en lui accordant une considération plus grande qu'à ceux dont le bien public n'est pas l'unique fin.
Sous ce rapport, la politique s'accorde avec lajustice ; les citoyens auraient à souffrir une grande oppression si les hommes dont les intérêts sont isolés de ceux du public étaient appelés au gouvernement. Vous croirez, en faisant cela, avoir vaincu un préjugé, vous vous tromperez, disait Burke, vous aurez déclaré la guerre à la nature ; car les hommes habitués à s'occuper spécialement de leur fortune placent leurs intérêts avant ceux de la société, et ne luttent guère pour ceux-ci quand par-là ils peuvent se compromettre eux-mêmes.
CHAPITRE IV. Division des places, en places honorables et places lucratives.
En appliquant le système que nous venons d'établir, on reconnaîtra aisément la nécessité actuelle de diviser les places en places honorables et places lucratives. Dans cette hypothèse, les premières, dont la prééminence serait motivée par leur plus grande utilité publique, donneraient seules un rang dans l'État ; leurs titulaires pourraient bien obtenir, en certains cas, des pensions supplémentaires ; mais ils ne pourraient jouir que de très faibles appointemens fixes, capables tout au plus de couvrir leur dépense, parce que les honneurs ne doivent point donner la fortune, quoique, selon Montesquieu, ils doivent pouvoir y conduire.
Quand l'honneur règne, le prince ne récompenserait que par des distinctions, si ces distinctions ne nécessitaient un luxe qui donne des besoins et qui exige une fortune proportionnelle, mais non de ces fortunes colossales et odieuses qui ruinent l'État ; celles-ci ne se font que sous les gouvernemens arbitraires, où l'or seul est offert comme salaire à des esclaves aussi corrompus que méprisables.
Les plus mauvais empereurs romains sont ceux qui ont le plus donné ; l'or ne leur coûtait rien à prendre ; ils voulaient en le prodiguant soutenir leur despotisme : tels furent Caligula, Claude, Néron, Othon, Vitellius, Commode, Héliogabale et Caracalla ; les meilleurs empereurs, Auguste, Vespasien, Antonin-Pie, Marc-Aurèle et Pertinax, ont été économes, parce qu'ils savaient s'entourer d'hommes vertueux. Sous eux, l'État reprenant ses principes, le trésor de l'honneur suppléait à tous les autres. Nous en avons chez nous-mêmes l'exemple, en comparant le règne de Napoléon à celui de Henri IV, ou à celui du sage et vertueux monarque que la mort vient de nous enlever. Le premier prodigua l'or des Français pour les comprimer à loisir, les autres ont été économes de l'argent de leurs sujets, parce qu'ils ne voulaient qu'assurer leur liberté et leur bonheur.
Ce n'est point en obérant les peuples sous le poids d'une administration ruineuse, ce n'est point en chargeant ses employés de richesses qu'un gouvernement fait dominer le véritable honneur. Dès que le mérite a pour but d'obtenir la fortune, tout ce qui peut y conduire est regardé comme méritoire ; si le titulaire d'un poste élevé calcule son importance sur sa dépense, celui qui surpasse son luxe s'estime plus que lui. Il faut, pour que l'honneur règne, que l'opulence soit contrainte de courber sa tête orgueilleuse devant la majesté des rangs, et que l'homme en place ou l'homme titré dans l'intérêt public, domine au-dessus de tous ceux qui l'entourent. C'est par-là qu'on fera naître dans chacun le désir de s'élever jusqu'à eux, et ceux-là même que l'accumulation de leurs richesses aura fait remarquer, voudront aussi servir la patrie pour obtenir une influence réelle.
Si les places essentiellement lucratives ne donnaient aucun rang, elles seraient inférieures dans l'opinion aux places honorifiques, qui seules rehausseraient leur possesseur ; alors les hommes les plus attachés à leur fortune s'astreindraient forcément aux règles de la probité en craignant la surveillance rigide de ceux qui, ne vivant que pour l'honneur, offriraient la garantie la plus certaine de leur moralité.
CHAPITRE V. Puissance politique de l'honneur.
Qu'on ne croie point que les places honorifiques seraient difficilement remplies si elles étaient exercées sans appointemens ; notre histoire nous démontre le contraire. L'honneur a toujours plus influé sur les Français que l'amour des richesses ; la fière et constante pauvreté de tant de familles nobles, dans tous les siècles de notre monarchie, en est une preuve évidente. Jadis on eût vu dans la Bretagne ou dans le Limousin le sang antique de deux mille gentilshommes bouillonner sous le chaume à la seule pensée de la mésalliance ou de la dérogeance qui eût pu les enrichir, mais que l'opinion souvent erronée dans les temps d'ignorance eût regardé comme honteuse. Plus glorieux de la pureté de leur sang qu'envieux des dons de la fortune, ces Curius nouveaux quittaient leur charrue pour voler à la défense de leur patrie, et, contens de leurs honorables blessures, revenaient déposer leur épée victorieuse au coin de ce champ qu'avaient défriché leurs aïeux. L'âpre vertu de ces fiers enfans de l'honneur ne regardait qu'avec dédain la plus grande opulence, si elle ne pouvait rivaliser avec eux d'héroïsme et de générosité.
Je sais que les hommes assez riches pour occuper les places où la représentation est nécessaire sont souvent assez énervés par les jouissances de la vie pour préférer leurs plaisirs à leurs devoirs ; mais quand on aura rendu l'honneur dominant par la forme des lois, le nombre des riches annulés par la mollesse diminuera sans cesse : les âmes viles sont moins communes qu'on ne pense ; on en trouve peu dans toutes les classes, et surtout dans celles où la fortune met les citoyens à même de recevoir une bonne éducation.
On ne manquait pas autrefois de magistrats honorables, qui, ambitieux de posséder une place, mais plus ambitieux de la remplir avec dignité, préféraient l'exil ou la défaveur du souverain à la honte d'approuver des édits funestes à l'État ; ces hommes vertueux ne savaient pas transiger avec leur conscience, mais ils savaient résister sans crainte aux ordres que leur honneur leur défendait d'exécuter. On les vit s'opposer à leur roi lui-même avec des formes aussi fermes que respectueuses quand, à tort ou à raison, ils purent croire que le bonheur des peuples dépendait de leur résistance ; on les vit ensuite porter leur tête sur l'échafaud quand ils durent opposer une barrière inflexible aux factieux qui attentèrent à la personne sacrée du monarque. Ces magistrats intègres n'étaient point attachés à leurs devoirs pour les émolumens qu'ils retiraient, alors que, pour les remplir, ils employaient une grande partie de leur fortune à acquérir des offices d'un faible revenu ; l'honneur était tout pour eux, c'était lui qui payait leur salaire comme c'était lui qui dictait leurs arrêts.
La cause du dévouement de ces hommes magnanimes était l'amour de la considération dont leurs pères leur avaient transmis le généreux exemple ; l'habitude de penser qu'elle devait faire leur bonheur, et qu'ils ne pourraient l'obtenir qu'en servant l'État, leur faisait regarder ce devoir comme indispensable ; ils se plaisaient à lui sacrifier leur fortune comme le guerrier se réjouissait en affrontant les dangers.
Dans tous les temps nos guerriers, couverts de blessures, s'en trouvèrent payés par le ruban, prix fictif de leur inappréciable valeur et du membre perdu en défendant la patrie ; l'espoir de transmettre à leurs enfans un vieux nom rajeuni par des hauts faits nouveaux accroissait leur vaillance au milieu des combats ; la mort même leur semblait un bienfait ; ils applaudissaient à leurs fils l'affrontant avec courage et s'agrandissant par leur magnanimité.
L'honneur rendit fidèles à la patrie nos preux de tous les âges ; ce fut lui qui enchaîna nos soldats sous les drapeaux de la victoire ; ce fut lui qui les conserva fidèles et disciplinés sous le noble duc d'Angoulême comme il l'avait fait quand le sort des combats et l'imprudence de leur chef eurent déçu leur espoir. Quel que fut le parti que nos guerriers crurent légitime, on les vit constamment au milieu de nos troubles chercher la gloire et braver les périls au nom sacré de la patrie. Partout ils remplirent leurs sermens en pensant à leurs pères ou à leur postérité ; et si quelques-uns devinrent parjures, ce fut parmi ceux-là seulement qui, habitués au luxe des Cours, préféraient les dons de la fortune à ceux de l'honneur quand, dominés par la soif de l'or, ils purent croire que leur lâcheté leur procurerait un surcroît de richesses.
Rien n'importe plus que cet honneur qui, donnant à l'intérêt personnel l'intérêt général pour but, fit toute notre gloire dans les temps d'ignorance, la conserva au milieu des révolutions, et doit l'étendre sous le règne de la tempérance et de la bienveillance dont les progrès de la philosophie ont assuré le triomphe. Relevons, pour le ranimer, une Noblesse qui ne saurait vivre sans lui ; et, afin de rendre leur union indissoluble, faisons que cette Noblesse ne soit plus à l'avenir que le gage du mérite et le prix de la vertu.
TROISIÈME PARTIE. DE LA NOBLESSE.
CHAPITRE PREMIER. Nécessité d'une Noblesse héréditaire.
C'est parce que, avec MM. Benjamin-Constant et Lanjuinais, chacun pense qu'une Noblesse héréditaire est indispensable pour maintenir l'union entre le Roi et le peuple, dont elle ne cesse pas de faire partie ; c'est parce que, avec MM. Carnot, Cambacérès et Fouché, chacun reconnaît que des titres sont nécessaires au soutien de la Noblesse, qu'il faut chercher les moyens de constituer une Noblesse héréditaire, d'accord avec les idées philosophiques et libérales dont les hommes marquans que je viens de citer ont été ou prétendu être les défenseurs. Or, le seul moyen que cette Noblesse soit reconnue par l'opinion, sans laquelle elle ne saurait exister, c'est de la fonder sur le mérite des familles, et d'en justifier la transmission par le mérite des titulaires.
Sans doute l'éducation établit de grandes différences entre les hommes, et le mérite ne se transmet point avec le sang ; sans doute la richesse rapproche les rangs et constitue une des premières prééminences sociales, mais la nécessité de récompenser la vertu n'en est pas moins constante, et il faut des institutions pour en transmettre le souvenir. Le progrès des lumières s'établit par le perfectionnement des races et non par l'isolement des générations humaines ; le temps présent est gros de l'avenir, bientôt il ne sera plus, et alors les siècles passés apprendront aux siècles futurs le bien qu'ils doivent faire et le mal qu'ils doivent éviter.
Ainsi l'hérédité des distinctions, quand elle est suffisamment justifiée, et quand elle ne pose point une ligne de démarcation trop difficile à franchir, devient la cause de la prospérité des États : sagement établie, elle rappelle la vertu des temps passés pour l'exemple du temps présent, et elle exalte la vertu du moment par l'espoir bien fondé de sa récompense future.
C'est par l'hérédité des distinctions que les nations se conservent et s'agrandissent, c'est par elle que le patriotisme se soutient, et que le besoin de servir l'État pour obtenir une gloire durable remplace celui d'accumuler un or que l'on ne saurait emporter dans la tombe. L'indifférence pour les sciences, jointe à la haine des distinctions, avait ravalé la puissance des Hollandais à l'époque où Pichegru fit la conquête de leur pays, et ne leur ayant laissé que la soif de l'or, en avait fait les plus barbares des maîtres, et les plus cruels marchands d'esclaves. Cette haine éteignant en eux toute vertu politique, les habitua à enfouir sous la poussière les débris de la grandeur de leurs aïeux, à ne regarder les musées nationaux, les tombeaux des Tromp et des Ruyter, que comme l'objet d'une vile spéculation mercantile ; détruisant chez eux le désir d'imiter les plus beaux exemples, elle les rendit incapables de combattre pour leur propre défense, et leur persuada qu'ils trouveraient leur sûreté dans des soldats mercenaires couverts de leur mépris. Voilà ce qui fit des Hollandais le jouet des peuples, dont un siècle plus tôt ils avaient fait l'étonnement, l'admiration ou la conquête.
Cependant il existait encore dans la Hollande des familles illustrées par de grands souvenirs, et si un spéculateur y parvenait au comble de la fortune, c'était en s'alliant à elles qu'il s'efforçait d'anoblir ses trésors. Malgré la haine des distinctions héréditaires, le principe de la Noblesse n'y fut point étouffé, parce qu'il faut que partout la justice et la vérité triomphent, et qu'il est impossible que l'estime ne se rattache pas au souvenir de la vertu ainsi qu'aux noms qui le retracent.
CHAPITRE II. De la Noblesse actuelle.
La Noblesse d'aujourd'hui ne peut plus être fantastique et illusoire, elle ne peut plus être que celle des citoyens utiles à leur patrie, qui établissent ou accroissent l'illustration de leur nom par la perpétuité des services qu'ils rendent à l'État ; et comme nulle Noblesse ne saurait exister si elle n'a l'opinion publique pour elle, il faut que la Noblesse oblige cette opinion à la soutenir en prenant la défense des intérêts communs et des libertés nationales ; il faut que le titre de noble soit essentiellement obligatoire ; il faut qu'il ne puisse honorer que l'homme vertueux et patriote qui, à l'exemple des membres de l'aristocratie anglaise, sait, tout en défendant l'ordre et la tranquillité de l'État, se mettre au besoin à la tête des libertés de son pays, afin, comme l'a dit M. Fiévée, « D'apprendre à ceux qui n'ont que des vanités que la véritable condition de l'aristocratie dans les gouvernemens libres est de se placer en avant du mouvement naturel à la société pour en conserver la direction. »
Il en est de la Noblesse comme des autres supériorités sociales, nulle d'entre elles ne peut rester stationnaire quand la civilisation avance, et toutes, pour être durables, doivent se mettre constamment en harmonie avec le progrès du siècle dont le mouvement des richesses est lui-même une des suites nécessaires. Un gouvernement sage n'a donc plus qu'à déterminer les modifications et les conditions des supériorités politiques, en se conformant aux temps et aux circonstances.
Sous le beau règne de Henri IV, la Noblesse du mérite était la seule que les gentilshommes français voulussent admettre parmi eux ; dès avant cette époque, nos assemblées délibérantes avaient émis le vœu, si souvent contrarié par des vues financières, que la Noblesse ne fût plus accordée qu'aux services rendus à l'État et non à la fortune ou à la faveur. Il importe en effet que la mémoire du citoyen qui a glorieusement servi sa patrie soit conservée dans les archives publiques, afin que ses descendans s'enorgueillissent de soutenir la gloire du nom qu'il aura illustré.
Quand ces principes, devenus irrécusables dans l'opinion éclairée des modernes, seront légalement adoptés, le gouvernement aura l'immense avantage de pouvoir pour ainsi dire monnayer la considération en payant tous les services publics avec des honneurs obligatoires, et en profitant de leur concession pour exiger de nouveaux services de ceux qui voudront en conserver la jouissance. La Noblesse sera alors un salaire, un objet d'émulation et un motif de dévouement à la patrie ; monnaie fictive, elle acquerra d'autant plus d'importance que le gouvernement en sera le seul distributeur, et que chez un peuple conduit par l'honneur, il ne pourrait payer autrement les citoyens qui lui consacrent tout ce que l'égoïsme aime à réserver comme pouvant contribuer au bonheur.
CHAPITRE III. Obligation pour la Noblesse de servir l'État.
Ceux que les abus de la féodalité ont exalté commenceront sans doute par s'élever contre tout ce qui tendrait à consolider aujourd'hui la Noblesse, sous quelque forme que ce puisse être ; non seulement, diront-ils, il est absurde d'accorder des honneurs à une postérité qui n'a rien fait pour les obtenir, mais encore cette concession gratuite lui est funeste, parce qu'en la rendant orgueilleuse et fainéante elle la fait tomber dans la pauvreté, l'asservissement et la bassesse, ainsi que cela a eu lieu dans certaines parties de l'Europe, vers les derniers temps de la féodalité. Sous plusieurs rapports on ne saurait disconvenir de la justesse de cette observation qui frapperait fort si elle devait encore frapper juste ; la Noblesse ne peut plus avoir d'existence réelle sans l'estime que nul ne peut plus obtenir de la société qu'en lui étant utile. Fainéante, elle serait aussi absurde qu'insupportable. Il est donc autant de l'intérêt que du devoir des nobles de servir l'État avec désintéressement : cette condition est aujourd'hui le sine qua non de leur existence politique.
Jadis en France cette vérité, contestée par l'égoïsme des courtisans, fut souvent mise en évidence par l'opinion populaire. L'État éprouvait-il des malheurs, la Noblesse, chargée de le défendre, était accusée de trahison par le peuple, et devenait en butte à ses outrages. Cela eut lieu quand Saint-Louis fut prisonnier à Damiette, et quand Jean fut prisonnier à Londres. La fierté des nobles féodaux déplaisait constamment aux autres citoyens, parce qu'elle tendait à les humilier : dans tous les temps elle était une maladresse ; mais quand les prétentions sur lesquelles elle se fondait furent mal établies, elles devinrent le comble du ridicule et inspirèrent le mépris. Ce qui, dans un homme connu par un mérite éminent, n'eût paru qu'une louable assurance, semblait une jonglerie dans le gentilhomme oisif, uniquement occupé de ses intérêts personnels.
L'intérêt des nobles devait donc alors comme aujourd'hui les porter à accroître l'estime acquise à leur nom en imitant les belles actions de leurs aïeux, afin de parfaire la Noblesse qu'ils n'avaient pas eu la peine d'acquérir. Mont-Luc se trouvait contraint d'exposer sa vie autant qu'un soldat l'eût pu faire, parce que, disait-il, il fallait bien qu'il soutînt la gloire du nom de sa famille.
La Colombière qui, certes, attachait à la Noblesse une bien haute importance, trouvait plus honorable d'avoir un magnifique tombeau qu'un riche berceau, et pensait que nous devons plutôt souhaiter une fin glorieuse qu'une illustre naissance ; selon lui, celui qui se vante d'être noble sans être vertueux est semblable au titulaire d'une belle terre qui n'en a pas la possession.
La Roque est encore plus sévère envers ceux qui se montrent indignes de la Noblesse. « Si, dit-il, par négligence ou par bassesse, un homme issu de personnages illustres ne répond pas à l'espérance que l'ancienne grandeur de ses aïeux a fait concevoir, l'éclat qui l'environne, en la rendant plus remarquable, ne sert qu'à accroître sa honte, à relever ses défauts, à augmenter et à justifier le mépris qu'on porte à sa personne. »
C'était là l'opinion de Galba, quand, ayant condamné un criminel au supplice, il refusa d'écouter la réclamation qu'il faisait en sa qualité de citoyen romain, et le fit attacher sur une croix blanche plus élevée que les autres. Ce juge intègre croyait que la Noblesse imposant l'obligation d'être vertueux, plus un noble est honoré, plus sa perversité le rend condamnable.
On ne saurait trop se persuader que, grâce aux progrès de la raison, l'honneur, en prescrivant aux gentilshommes les lois les plus sévères, gradue leur devoir d'après le degré de leur illustration. Plus leur nom est grand, plus ils sont obligés d'en soutenir l'éclat ; il faut bien qu'ils soient plus vertueux que les autres citoyens pour que leur naissance illustrée cesse d'être un vain titre qui leur reprocherait sans cesse leur oisiveté et leur bassesse.
CHAPITRE IV. Élévation des sentimens que la Noblesse inspire.
On reconnaît chez tous les peuples et dans tous les temps l'heureuse influence de la Noblesse sur les sentimens de la plupart de ceux qui en furent décorés. Nos rois ont établi des ordonnances sur cet effet incontestable ; tel fut l'édit de juin 1615 : l'utilité des armoiries y est basée sur le secours que ces marques d'honneur apportent aux gentilshommes dans leurs belles et généreuses actions, lorsque, par leur vue, ils sont excités à se rendre semblables à leurs aïeux. Les gentilshommes français, vénérant ces signes distinctifs, pénétrèrent dans les pays les plus éloignés, et s'y firent remarquer par des exploits qui portèrent la gloire de leur nom par toute la terre.
Combien doit être grande cette puissance des distinctions qui, rappelant sans cesse le prix de la vertu, retracent les actions sublimes ou mémorables qui valurent à nos pères le rang qu'ils nous ont transmis. Tous les ouvrages de ceux qui ont écrit sur la Noblesse sont remplis de cette doctrine : selon eux, le véritable avantage de cette institution est d'exciter à la vertu. Aucuns n'hésitent à regarder la Noblesse sans la vertu comme ne pouvant suffire à celui qui se montre indigne du sang généreux qui coule dans ses veines.
Sans doute, écrivait M. Léon Thiessé, sans doute les services d'une famille doivent jeter quelque lustre sur ses rejetons, s'ils sont dignes d'elle ; mais s'ils conspirent lorsque leurs pères étaient fidèles, s'ils trahissent lorsque leurs pères étaient bons citoyens, à quoi sert cet échafaudage de souvenirs ? L'illustration de leurs aïeux devient, suivant l'expression de Salluste, un flambeau qui éclaire leur honte.
Dans tous les temps, les ennemis de la Noblesse ne le furent qu'en raison des abus auxquels elle donna lieu, ou par la haine des vices de ceux qui se montrèrent indignes d'en jouir. Si tous ses membres eussent constamment rempli leurs devoirs, chacun se serait plu à reconnaître dans les héritiers des hommes utiles à la patrie leurs représentans légitimes et les dignes possesseurs de noms justement illustrés ; malheureusement, vers la fin de la féodalité, des nobles se croyaient grands sans servir l'État ; certains d'entre eux, se reposant sur leur prétendue grandeur, pensaient à tort que leur nom suffisait pour leur donner droit aux principaux emplois, sans qu'ils eussent rien fait pour les obtenir : ce préjugé absurde, établi dans les siècles d'ignorance, fut soutenu par la sottise, et ses défenseurs furent pour la Noblesse les hommes les plus dangereux.
Mably reprochait à la Noblesse de Pologne, où ces prétentions étaient encore subsistantes, qu'elle mettait aussi au nombre de ses privilèges le droit de ne servir qu'un certain nombre de jours. Ce droit barbare et ridicule s'était établi, comme l'autre, à la faveur de l'anarchie féodale, dans des temps où toute idée de bien public se trouvait anéantie. Certes la Noblesse eût bien mieux connu ses intérêts si elle n'eût jamais calculé avec la patrie, et si elle eût cru devoir lui consacrer toute son existence.
Les fonctions spéciales de la Noblesse durent toujours être d'instruire, d'administrer, de juger et de combattre, parce que ces fonctions demandent plus de zèle, de patriotisme et de dévouement que les autres. La Noblesse n'eût donc dû s'acquérir qu'en les exerçant, ou en concourant d'une autre manière également directe à la prospérité publique ; c'est seulement par là que l'on devrait encore en conserver la jouissance.
CHAPITRE V. Changemens survenus dans la Noblesse.
Dans l'origine de la féodalité, les nobles étaient les seuls juges et les seuls défenseurs de la patrie ; des emplois si honorables, joints à leur puissance politique, leur assuraient l'estime publique : cela dura autant que leur zèle et leur désintéressement ; mais dans des temps d'ignorance, l'intérêt particulier se mit à la place de celui de l'État : les titulaires des fiefs se les approprièrent ; leur force ne servit plus qu'à entretenir l'anarchie ; l'obligation de servir le prince à la guerre produisit des abus funestes, des révoltes perpétuelles et des discordes sanglantes. Les nobles, uniquement occupés de combats particuliers, cédèrent à des hommes subalternes le soin de rendre lajustice ; bientôt même ils se refusèrent à suivre le prince à l'armée ; et nos rois, dont ils méconnurent souvent la puissance, furent contraints de sévir contre eux.
Les abus avaient commencé sous le régime féodal, ils se multiplièrent quand la vénalité des charges eut introduit dans la Noblesse une multitude de nouveaux enrichis, qui l'achetèrent plutôt par spéculation que par honneur ; ces gens-là voulaient être nobles pour s'exempter de payer les impôts, et non pour jouir d'une considération qu'ils n'eussent pu obtenir avec justice dans un temps où la Noblesse, transmise par l'usurpation ou acquise au poids de l'or, ne prouvait plus ni mérite héréditaire ni mérite personnel.
Depuis ce temps la Noblesse a pu se convaincre que son existence, quoique reconnue par la Charte, a été contestée dans l'opinion, par suite des erreurs de quelques-uns de ses membres et de leurs prétentions exagérées ; elle ne peut plus obtenir sans contradiction l'estime, objet de ses désirs, qu'en remplissant l'obligation de servir l'État, qui lui est imposée en retour de la considération dont il l'environne ; alors seulement le public la reconnaîtra pour réelle en appréciant son utilité, ses talens, son patriotisme et sa valeur.
Il faut se bien convaincre que le noble oisif est ingrat envers sa patrie, que l'on est citoyen quand on est gentilhomme, et que le principal des privilèges de la Noblesse est l'obligation plus spéciale de servir l'État. Celui qui cesse de le penser cesse d'être noble ; lui ôter le privilège de sa famille n'est que le fixer à la place où il s'est rangé lui-même dans l'opinion publique.
Le temps est venu où un gentilhomme ne doit plus être susceptible de jouir des honneurs accordés à ses aïeux qu'après avoir servi lui-même utilement sa patrie ; les Romains pensèrent ainsi, et une opinion qui leur fut si utile ne le sera pas moins aux Français ; j'oserai même dire que ce sera par elle que le gouvernement deviendra inébranlable, qu'il ne craindra plus les passions ennemies de notre liberté, qu'il se fera respecter des étrangers et de toutes les factions qui tenteraient de ramener en France l'anarchie ou le despotisme.
CHAPITRE VI. Motifs qui rendent la Noblesse nécessaire.
Il n'y a point et il ne peut y avoir de société sans pouvoir, ni de pouvoir sans ministres. La perfection du ministère public est donc essentielle à celle de la société, et les meilleures lois sont celles qui donnent les meilleurs fonctionnaires. Voilà pourquoi on a institué une classe d'hommes plus spécialement destinés au service et à la défense des intérêts communs ; cette classe, dont l'entrée ne doit être interdite à nul citoyen capable de servir directement sa patrie, doit être composée de ceux dont l'éducation et les intérêts sont en rapport avec les fonctions qu'ils sont destinés à remplir. La Noblesse, préparée dès l'enfance à administrer, juger et combattre, devient ainsi une institution conservatrice de la société toutes les fois que par sa constitution elle ne peut se dispenser de servir l'État, et que dès l'enfance elle s'est accoutumée à regarder ce devoir comme inhérent à sa nature.
Cette institution, si essentiellement destinée à remplacer l'intérêt personnel par celui de la patrie, fait des individus qui la composent les gentilshommes (gentis homo) ou hommes de la nation, et elle les élève assez pour les exposer sans cesse aux regards des autres citoyens, afin de les contraindre à mériter leur estime.
C'est à l'émulation, suite des avantages honorifiques accordés à ces hommes de la nation, que doit s'attribuer l'amélioration de la société et l'accroissement du patriotisme des citoyens qui, parvenus par leurs travaux à jouir d'une fortune suffisante, cherchent à obtenir l'estime de la patrie par les services qu'ils lui rendent.
Ainsi, comme le remarque M. de Bonald, dans une société bien constituée, toutes les familles, en travaillant à accroître leur fortune, se proposent de sortir de l'état privé pour remplir des fonctions publiques auxquelles doivent être admissibles toutes les personnes que leurs talens, une fortune suffisante et une conduite irréprochable rendent dignes de cette honorable promotion : c'est-là le motif de l'anoblissement.
Le grand art de gouverner consiste à savoir utiliser les passions en les dirigeant vers le bien général. Aussi le désir de s'élever étant le principal mobile de la plupart des hommes, surtout de ceux qui ont le plus d'activité et d'énergie, il est sage de s'en servir pour le bien de l'État, en offrant à chacun l'espoir d'un agrandissement progressif, basé sur sa propre vertu.
Dans tout État puissant et ancien avancé en civilisation, l'égalité n'existe plus dans les moeurs, il s'y trouve nécessairement un germe d'aristocratie qui tend sans cesse à s'étendre ; et si la constitution établissait une démocratie trop entière, elle serait en contradiction avec les mœurs, ce qui rendrait sa stabilité impossible.
Quand la fortune, le temps et les habitudes sociales ont mis entre les familles des différences qui ne permettent plus que les conditions restent confondues, au lieu d'aspirer à une démocratie pure, il devient donc à propos, comme le pensait Mably, de n'accorder à la masse des citoyens que des droits suffisans pour empêcher l'aristocratie de se livrer à son ambition naturelle et pour la rendre plus circonspecte ; ce qui peut se faire en balançant la Noblesse par la fortune, jointe à l'éducation, et en imitant la politique de Solon qui, afin de ne pas révolter les riches, exigea qu'on jouît d'un certain revenu pour avoir droit de parvenir aux magistratures.
La Noblesse atteint alors son but, qui est de servir la patrie et d'exciter l'émulation. Elle n'est pas tout dans l'État ; mais la concurrence de la fortune, jointe aux talens, assure sa fidélité à remplir les emplois auxquels son éducation l'a rendue le plus ordinairement propre ; alors son élévation semble plus naturelle aux autres citoyens ; leur jalousie est éteinte par l'habitude de respecter les noms de leurs rivaux ; ils sont moins humiliés d'avoir échoué en pensant à la reconnaissance due aux familles de ceux que leurs mérites réels ont fait préférer ; et ils font des efforts d'autant plus grands pour s'élever à leur niveau que la considération accordée aux emplois publics s'est accrue par celle déjà dévolue aux noms d'une partie des hommes qui les occupent.
Il en serait bien différemment si les places n'étaient données qu'à des hommes nouveaux qui verraient se grouper autour d'eux des rivaux jaloux, criant à l'injustice, et cherchant à s'affranchir du respect que la politique leur commandait d'observer.
CHAPITRE VII. Effets politiques de la Noblesse.
Bonaparte, voulant rehausser sa grandeur, fit entrer dans sa maison des hommes dont les noms étaient révérés ; il cherchait par là à s'élever lui-même sur le vieux, mais solide respect que les siècles et l'histoire avaient fait concéder aux aïeux de ceux qui se montraient glorieux de le servir. Cette politique doit guider les souverains dans la distribution des emplois publics : sans jamais être exclusive, elle doit tendre à agrandir les places par le mérite nobiliaire comme par le mérite personnel de ceux qui les occupent. Il le faut ainsi, parce que le mérite nobiliaire est un point de fait dans l'opinion, lors même que le mérite personnel semble encore contestable. Si les places n'étaient accessibles qu'à la Noblesse, l'injustice serait évidente et l'émulation restreinte ; mais si les nobles ne s'empressaient pas de les rechercher, les fonctions publiques perdraient la considération certaine accordée aux vieux souvenirs, pour ne jouir que d'un crédit momentané, toujours susceptible d'être discuté à cause des succès de l'intrigue et de la faveur.Quand un Montmorency, un La Trémoille, un La Rochefoucault, un Choiseul, s'honorent de remplir un emploi, tous ceux dont les noms sont moins illustrés se glorifient de pouvoir siéger à leur côté.
Nous pensons donc, avec Diderot, que les Rois qui peuvent choisir dans leur Noblesse des gens prudens et capables trouvent en les employant beaucoup d'avantages et de facilités, en ce que le peuple se plie naturellement sous eux, comme sous des hommes nés pour commander ; il pourrait s'offusquer de voir les honneurs s'accumuler dans une famille sortie de son sein ; mais il ne s'étonne point de les voir se conserver et s'accroître dans les familles qu'il a coutume de voir à sa tête.
Non seulement une Noblesse du mérite est utile à la politique, en ce que les honneurs accordés aux morts sont une leçon pour les vivans, mais encore en ce qu'elle ajoute aux prééminences sociales essentielles à l'ordre présent la considération acquise par les grands hommes des siècles passés, et en ce qu'elle règle la conduite de tous par celle de quelques-uns qui, par l'obligation de leur rang, sont dans la société ce que les grenadiers sont dans un corps militaire, et ce que les régimens d'élite sont dans les armées. Les Nobles doivent comme eux être placés en première ligne, sans cesser d'être soumis aux mêmes lois que les autres citoyens ; ce sont eux sur qui ceux-ci cherchent à se modeler ; ils dirigent leur marche et régularisent leurs efforts en concourant pour les mêmes récompenses et au même but politique.
Aucune institution ne saurait donc être d'une plus heureuse influence qu'une Noblesse héréditaire bien constituée. L'honneur qui la dirige ayant pour but la conservation des souvenirs glorieux accrus par l'estime de la postérité, rien ne lui semble plus désirable que la conservation de l'État et de la dynastie auxquels elle doit sa grandeur. Chaque noble veut laisser après lui un nom vénéré, dont ses descendans se feront un besoin d'accroître l'illustration ; et ce généreux sentiment l'attachant au passé comme au présent, devient naturellement le conservateur des institutions qui l'ont précédé, et le provocateur des améliorations sages que les temps rendent nécessaires.
Voilà ce qui, dans tous les temps, détermina la Noblesse à faire les sacrifices les plus sublimes ; et sans chercher à des époques reculées des preuves de son dévouement pour ce qu'elle crut utile à l'État, il suffira de rappeler l'émigration de 1792, faite pour sauver le trône en renversant l'anarchie, et l'opposition tacite de presque tous les nobles de France contre le retour de Bonaparte en 1815, opposition qui, en lui devenant si promptement funeste, permit aux formes constitutionnelles, étouffées sous son sceptre de fer, de fleurir sous le règne de Louis XVIII, et de prospérer sous celui de son bien-aimé successeur.
La marche de la Noblesse dans la révolution a pu offusquer plusieurs des partisans des formes représentatives, mais c'est à tort ; qu'ils sachent intéresser la Noblesse française au soutien des réformes qui doivent faire la gloire de notre siècle, ils la trouveront fidèle à la nation ainsi qu'à son souverain, et aussi attachée à nos libertés publiques que l'est la Noblesse anglaise aux libertés de son pays.
Partout la Noblesse, conduite par l'honneur, préféra sa ruine à ce qu'elle crut honteux pour sa patrie : tandis qu'à Moscou les capitalistes voulaient se rendre à Napoléon, les familles antiques, secondant les efforts de Rostopchin, brûlèrent leurs maisons pour sauver l'Empire ; et des cendres de Moscou sortirent les vainqueurs de la plus vaillante des armées, conduite par le plus puissant potentat du monde.
À l'aide d'une pieuse prédilection pour nos ancêtres, notre imagination personnifie en eux des exemples de vertu supérieurs à ceux dont nous sommes les témoins, et concourt ainsi par l'esprit de famille à l'avantage de tous et au soutien de l'État. On doit donc redouter l'extinction de cet esprit de famille qui suivrait certainement celle de la Noblesse. On ne saurait trop répéter qu'il faut que les institutions politiques soient appuyées sur des familles dévouées à les soutenir, et que ces familles soient l'ornement de la société, qu'elles doivent améliorer par leur exemple. On doit admirer en elles les vertus publiques et privées, le patriotisme, le désintéressement, la générosité, la simplicité, le courage et le respect pour les lois. C'est ainsi qu'en formant la Noblesse elles montrent évidemment l'utilité de sa conservation pour le soutien et l'amélioration de l'ordre social.
CHAPITRE VIII. La Noblesse est indispensable dans les Monarchies héréditaires.
C'est dans la monarchie héréditaire que la Noblesse est la plus indispensable, parce que les siècles y fondent à la fois les droits du souverain à la possession de son trône, et ceux de la Noblesse à la jouissance des prérogatives qui lui sont accordées. Tirant son origine des services qu'elle a rendus à la patrie, personnifiée dans le monarque, elle lui est d'autant plus dévouée que les souvenirs qui les protègent leur sont communs, et que leur reconnaissance peut être réciproque ; leurs sentimens comme leurs intérêts s'unissent donc pour maintenir les lois qui les soutiennent mutuellement.
M. Benjamin-Constant a démontré que, dans une monarchie héréditaire, l'hérédité d'une classe est tellement indispensable qu'on ne saurait concevoir la transmission du pouvoir souverain dans un pays où toute distinction de naissance serait rejetée.
L'expérience s'accorde à cet égard avec le raisonnement. L'abolition de la Noblesse française détermina la chute de la monarchie, qui depuis s'agita perpétuellement entre l'anarchie et le despotisme ; il n'est pas un seul Anglais qui ne crût le gouvernement de son pays renversé, si la Noblesse s'y trouvait anéantie, et en Suède la même opinion est aussi généralement admise.
Les nobles, sans cesser d'être sujets, forment une corporation intermédiaire entre le souverain et le peuple. Attachés au premier par intérêt et par reconnaissance, ils sont naturellement enclins à le soutenir ; mais faisant toujours partie du peuple, et se recrutant dans lui, ils doivent s'opposer à l'oppression que parfois le monarque pourrait être tenté de lui faire subir. La Noblesse tient donc la balance entre le souverain et le peuple ; elle empêche le premier de devenir despote en le rassurant contre les émeutes dont il serait menacé, et en lui apprenant les améliorations que l'opinion publique réclame ; elle rassure le peuple qui, voyant ses besoins satisfaits, ne pense plus à se révolter contre la main qui le gouverne.
Selon Montesquieu, le pouvoir intermédiaire le plus naturel est celui de la Noblesse ; elle entre en quelque façon dans l'essence de la monarchie, dont la maxime fondamentale est : Point de monarque point de Noblesse, point de Noblesse point de monarque ; mais un despote. Vainement voudrait-on, en confondant les époques et les institutions, représenter la Noblesse comme oppressive ; elle ne saurait plus l'être depuis l'abolition de la féodalité, et depuis qu'il est reconnu qu'elle doit se recruter dans la classe populaire, toujours apte à s'allier avec elle.
M. de Châteaubriant nous l'a dit : rien n'empêche plus un gentilhomme d'être citoyen comme Scipion, et chevalier comme Bayard ; l'esclavage ne saurait être le caractère de la Noblesse. Dans tous les temps, en mourant pour ses princes, elle a défendu ses droits contre les prérogatives de la couronne : maintenant en les soutenant encore elle ne peut plus être qu'un lien et non une barrière entre le peuple et le trône.
QUATRIÈME PARTIE. NOBLESSE CONSTITUTIONNELLE.
CHAPITRE PREMIER. Nécessité de la Noblesse dans la Monarchie constitutionnelle.
L'hérédité du pouvoir dans la famille du souverain, et celle des fonctions publiques dans les familles qui se sont dévouées à les remplir, est certainement l'État le plus fixe de la société constituée ; c'est donc en l'admettant avec les modifications que nécessitent l'amélioration progressive de l'ordre social et la crainte des abus du pouvoir, que l'on peut rendre stables les lois fondamentales des États. La monarchie constitutionnelle, servie par une Noblesse essentiellement méritante, toujours accessible au mérite nouveau, remplit parfaitement ce but ; d'un côté le pouvoir du souverain s'y trouve limité par celui des Chambres ; de l'autre les fonctions publiques y sont en partie naturellement, quoique non exclusivement, occupées par un certain nombre de nobles dont la profession et l'essence sont de servir l'État d'une manière encore plus habituelle que les autres citoyens.
Les familles nobles, sans avoir le droit exclusif d'exercer certaines fonctions, ont le besoin absolu de le faire ; elles s'y consacrent volontairement et perpétuellement pour convaincre ceux qui les remplissent concurremment avec elles du besoin de la stabilité dans les institutions fondamentales de l'État. Alors, tandis que les nouveaux venus apportent avec eux le perfectionnement qui, pour être certain, ne doit être opéré qu'avec une sage lenteur, les familles anciennes attachées aux vieux usages font que des innovations utiles, que la précipitation rendrait dangereuses, ne s'effectuent qu'avec la prudence capable d'en assurer le succès.
Les nobles conservent le principe de la monarchie par leurs préjugés qui, sans devoir être invincibles, sont la barrière opposée aux projets peu réfléchis des novateurs et aux entreprises audacieuses d'une ambition insatiable ; ils sont, par la nature de leurs sentimens, les conservateurs des traditions de l'honneur, les témoins de l'histoire, les hérauts d'armes des temps passés, et les gardiens des vieilles chartes ; ils maintiennent autour d'eux un respect nécessaire pour les institutions préexistantes, et le gouvernement qu'ils soutiennent est raffermi contre les atteintes du despotisme autant que contre celles de l'anarchie.
C'est la nécessité d'un corps intermédiaire dans la monarchie qui faisait dire à Montesquieu : « Abolissez les prérogatives des seigneurs, du clergé, de la noblesse et des villes, vous aurez bientôt un état populaire ou bien un état despotique. » S'il eût été témoin de notre révolution et des désordres qui ont suivi l'abolition de toutes ces choses, eût-il pu s'exprimer d'une manière plus positive ?
C'est la nécessité d'un corps intermédiaire, stable et puissant, qui a déterminé l'hérédité de la pairie dans la première chambre de l'État, et c'est elle qui doit déterminer la consolidation d'une Noblesse constitutionnelle, indispensable pour s'opposer à l'isolement de la pairie, et pour l'affermir en lui donnant des racines dans la nation même où doivent s'étendre ses nombreux rameaux : cela est devenu incontestable pour tous ceux qui ne se laissent point étourdir par la jalousie ni aveugler par la haine.
« L'opinion publique, disait Cambacérès au sénat le 11 mars 1808, n'est point incertaine sur les avantages de ce système. Les prééminences qu'une telle institution établit, les rangs qu'elle détermine, les souvenirs qu'elle transmet, sont l'aliment de l'honneur ; et cet honneur est en même temps le principe du gouvernement sous lequel la force du caractère national nous a ramenés. Il était donc urgent de remplir cette lacune de notre organisation politique… C'est en France surtout qu'on peut tendre avec succès tous les ressorts dirigés par l'amour de la gloire… De grands exemples imposeront aux races futures de grandes obligations, et les efforts que cette dette rendra nécessaires seront pour la France une source de gloire et de prospérité. »
Nobles héritiers des Duguesclin et des Bayard ; illustres descendans des Montmorency, des Durfort, des Talleyrand, des La Rochefoucault ; sang généreux des Condé et des Turenne, et vous race immortelle des fils de saint Louis, de Henri IV et de Louis XIV, apparaissez au milieu de ces Français revenus de leurs erreurs ; dites à ceux que l'ardeur d'une philantropie plus louable que calculée a pu égarer un moment combien la noblesse est utile au soutien des idées généreuses ; dites-leur que le patriotisme et les idées vraiment libérales tiennent essentiellement au souvenir du passé comme à l'espoir de l'avenir, et vous les verrez, réunissant leurs lauriers aux vôtres, étayer la monarchie sur les souvenirs dont vous vous glorifiez comme sur ceux qu'ils se glorifieront de transmettre à leurs successeurs ; ils aimeront àpenser que leurs titres de gloire seront la propriété des générations futures ; l'espoir de l'hommage de la postérité les forcera à s'en montrer dignes ; tous les cœurs généreux trouveront la nécessité de la Noblesse dans celle de l'honneur, et la monarchie qui ne peut subsister sans elle sera consolidée pour toujours par la volonté unanime des Français.
CHAPITRE II. Formation de la Noblesse constitutionnelle.
Qu'on examine sans prévention la conduite de la masse de la Noblesse pendant la révolution, on la trouvera constamment fidèle aux lois monarchiques, combattant l'anarchie vers laquelle une démocratie exagérée dut conduire, et se réunissant sous les drapeaux de la patrie chaque fois que l'ordre renaissait dans la France. Toujours amie d'une liberté sage qu'elle désirait dès avant 1789, elle ne s'éloigna de sa patrie que pour combattre les tyrans qui l'opprimaient sous la forme républicaine ou sous la forme impériale. Sans doute elle erra quelquefois ; mais en révolution on peut errer sans cesser d'être estimable. Je n'examine donc point si quelques gentilshommes se montrèrent opposés aux lumières de leur siècle, je le crois ; mais je pose en fait que l'honneur et la loyauté furent constamment les guides de la plupart d'entre eux.
La Noblesse renonça volontairement à ses privilèges pécuniaires, et des membres de cet ordre firent l'abandon de ses droits féodaux à la tranquillité de la France ; son opposition au despotisme devança la révolution ; sa constance, sa bravoure et sa générosité ne faiblirent ni devant la crainte des proscriptions ni devant les misères des guerres civiles ; elle brava à la fois, et la mort des héros, et celle réservée aux criminels ; elle affronta tous les dangers pour la défense de l'ordre et de la tranquillité publique. Consolidée par la Charte et par la pairie, elle ne négligera rien pour défendre le pouvoir du monarque et les libertés nationales.
Pendant le cours de nos troubles, la Noblesse oublia jusqu'à ces rangs qu'on lui a reproché de soutenir avec trop de complaisance ; au 10 août, le maréchal de Mailly et le baron de Vioménil servaient comme de simples grenadiers ; alors les gentilshommes ne réclamaient point l'honneur de commander : obéir et partager les dangers de la garde nationale était leur seule ambition. Placés aux postes les plus périlleux, ils ne cherchaient qu'à mourir pour le monarque en combattant contre les factieux qui préparaient les massacres et préludaient aux malheurs de la France.
J'aime à confondre, comme la Charte l'a fait, la Noblesse préexistante à la révolution avec celle que la révolution a dû élever ; elles doivent se fortifier et se soutenir pour conserver nos institutions, car la Noblesse ne peut plus s'estimer que par les services rendus à la patrie ; et, sous ce rapport, la révolution a fait plus de nobles et créé plus de grands noms que plusieurs des siècles qui l'ont précédée. Un grand nombre de savans et de littérateurs, la plupart des membres de l'Assemblée constituante, une partie de ceux de la législative, quelques-uns de ceux de la convention, et beaucoup de ceux qui lui ont succédé, ont acquis de justes droits à la reconnaissance nationale et aux suffrages de la postérité. Des services éminens ont été rendus par une foule de ministres, d'administrateurs, de conseillers d'état et de magistrats de tous les ordres, dont l'impartialité des arrêts atteste la haute sagesse ; et quant au patriotisme et à la valeur de nos guerriers, l'un et l'autre sont incontestables.
Tous les partis ont vu s'immortaliser des noms dont notre histoire aimera à s'enorgueillir ; ces noms sont devenus nationaux et monarchiques, parce que ceux qui les portent veulent la stabilité et la gloire de leur patrie ; tous sentent la nécessité d'un gouvernement fort ; mais, enfans de la liberté et des lumières, ils veulent une monarchie sage et libérale ; par-là aussi ils doivent être réunis aux débris de la Noblesse préexistante qui, en servant fidèlement ses Rois, s'opposa constamment au despotisme des dépositaires de leur pouvoir. Le retour des Bourbons a rétabli la paix dans la France ; la Noblesse de tous les temps s'est confondue sous leurs étendards ; déjà la guerre d'Espagne en a fourni une preuve évidente ; les vainqueurs de l'Europe sont devenus leurs plus fermes soutiens ; et la Charte trouve chaque jour dans les deux Chambres de nobles et généreux défenseurs.
CHAPITRE III. Illustration de la Noblesse constitutionnelle.
Le préjugé absurde qui rehaussait les origines inconnues pour affronter les droits du trône en rivalisant de grandeur avec la dynastie, ce préjugé funeste qui opposait au peuple une barrière insurmontable en repoussant l'anoblissement de toute nature, est enfin renversé pour toujours ; la Noblesse ne place plus son lustre dans son isolement du monarque et de la nation. Loin de là elle se glorifie de les servir tous deux ; la date des familles n'est plus dans l'opinion que celle des services publics légitimement constatés, et non celle de l'usurpation ou d'une injuste faveur. L'illustration des plus grandes maisons n'est plus comptée parmi nous que par le nombre et l'importance des actions qui les honorent. Ainsi le veut la raison, que la politique doit bien se garder de démentir.
Désormais la Noblesse s'illustrera par la défense du monarque et des lois constitutionnelles. Le dévouement de ses membres sera le même, quelle que soit la date de l'obligation qu'ils auront contractée ; les successeurs des Moreau, des Pichegru, des Marceau, des Kléber et des Montebello, voleront à la défense commune avec ceux des Villars, des Luxembourg, des Catinat, des Duguai-Trouin, des Lamotte-Piquet et des Dupleix ; les fils des rédacteurs de notre Code civil discuteront nos lois avec ceux des Jeannin, des d'Aguesseau, des Brulard, des Turgot et des Malesherbes ; les descendans des ministres habiles que la révolution a illustrés siègeront à côté de ceux des Sully, des Richelieu et des Colbert ; et par cette confusion de tous les mérites, de tous les amours propres, de tous les intérêts, les Français, réunis pour leur bonheur, ne redouteront plus de voir troubler leur tranquillité. Voilà comment la dynastie, qui a juré de défendre leurs droits et de maintenir leur liberté, deviendra à jamais inébranlable.
La Noblesse a pris naturellement sa place dans le système constitutionnel. Son rétablissement le consolidera en inspirant le patriotisme et la générosité que l'honneur commande, et nonobstant la force momentanée du préjugé contraire, une Noblesse nombreuse et modérément puissante, disséminée dans toutes les provinces, offrira désormais un immense avantage au gouvernement et à toutes les classes de la société.
Le noble, accoutumé à n'avoir que l'honneur pour ambition, et jouissant dans sa province du repos que le service de l'État lui aura rendu nécessaire, sera toujours l'ami de ses concitoyens, ne cherchera que leur estime, et sacrifiera son intérêt pour accroître leur bonheur. Ainsi la patrie trouvera sa tranquillité dans l'emploi des hommes destinés à la servir, leur crédit, leur fortune, la considération dont ils jouiront seront de sûrs garans de leur influence salutaire et de la fidélité du peuple envers les chefs de l'État. Toutes les classes seront heureuses de trouver dans eux des amis dévoués, prêts à porter au pied du trône leurs justes demandes, et à ne réclamer que des suffrages pour prix des services qu'ils auront rendus.
Par l'essence même des formes représentatives, le souverain connaîtra ses sujets de toutes les provinces ; on ne verra plus, comme jadis, quelques intrigans, obstruant les avenues du palais, partager avec un petit nombre de familles vénérées le droit de disposer de toutes les places de l'État, et de faire entendre une vérité colorée par l'intérêt ou dénaturée par l'injustice. Alors la Noblesse étant réduite à une influence légale, les courtisans seuls perdront ; car le sang des héros refuserait de ternir sa gloire par des démarches avilissantes ; les fils des fidèles défenseurs de la France voudront jouir partout de la considération qui leur sera acquise ; la Charte la leur garantit, mais l'opinion plus forte que la loi ne reconnaît leur grandeur que s'ils s'en montrent dignes.
CHAPITRE IV. Caractère de la Noblesse constitutionnelle.
À la place des hommes nourris dans la mollesse des cours, sous les gouvernemens arbitraires, on verra s'élever, sous la monarchie constitutionnelle, des gentilshommes vraiment dignes de ce titre. Fiers de leurs vertus, de leur patriotisme, de leur probité, ils préfèreront aux intrigues des capitales cette vie honorable des provinces qui leur permettra de servir leur Roi et leur pays avec plus de générosité. Ne mettant de prix qu'au mérite, savans dans l'art d'apprécier leurs concitoyens, ils mépriseront l'égoïsme pour les faire valoir ; applaudissant à la vertu ils en donneront l'exemple ; leur fidélité ne sera point une affaire de calcul : s'ils ont l'honneur d'approcher du monarque, ce sera pour éclairer sa bonté ; s'ils fréquentent les ministres, ce sera pour leur dire la vérité ; ils n'offriront leurs services que pour être utiles à leur patrie ; l'honneur sera leur guide, la perfidie et la bassesse seront bannies de leur cœur ; ce ne sera qu'en faisant le bien qu'ils chercheront à déjouer les trames ourdies contre eux ; s'ils y parviennent, ils dédaigneront la vengeance ; s'ils n'y parviennent pas, leur consolation sera dans la force de leur vertu. S'honorant d'être les hommes de la nation, ils éviteront tout ce qui pourrait leur enlever son estime. Plus ils seront nombreux, plus l'État sera tranquille et les peuples heureux. Ministres dévoués à l'honneur, ils ne chercheront point à mettre l'Europe en feu pour se rendre nécessaires à leur maître ; ils ne soutiendront point les criminels dangereux pour se ménager des protecteurs ; ils ne flotteront point entre tous les partis pour assurer leur fortune ; ils ne se glorifieront point d'être tour à tour les coryphées de vingt cabales différentes, d'avoir été traîtres, infidèles ou parjures, anarchistes sous la convention, républicains sous le directoire, et absolutifs sous l'empire. Semant partout les germes du véritable honneur, ils entretiendront dans toutes les classes l'amour, l'espoir et le besoin de la véritable gloire.
La Noblesse soutiendra donc le gouvernement concédé par la Charte ; les droits communs à tous les Français et la liberté des élections, base de toutes les libertés publiques ; elleformera et soutiendra la pairie qui ne devrait plus être que le but et le prix des services des nobles, et non l'héritage de quelques familles isolées dans l'État ; elle défendra les droits du mérite pour contraindre chacun à se montrer vertueux ; elle subsistera, non pour l'oppression d'aucune classe de citoyens, mais pour le service, la défense et l'émulation de la nation toute entière.
CHAPITRE V. État de la Noblesse constitutionnelle.
Pour que la Noblesse remplisse sa destinée, il est indispensable qu'elle ne soit jamais trop puissante, et que l'élévation de ses membres soit dépendante de l'estime qu'ils inspirent. L'intrigue et la bassesse ne doivent plus parvenir en rampant au faîte d'une odieuse grandeur ; la fortune, unie à la Noblesse, ne doit plus la mettre à portée de devenir factieuse ou oppressive. La Noblesse constitutionnelle se compose des hommes de la nation et non de ses dominateurs ; c'est par la nation qu'elle existe, et la nation, qui n'existe point pour quelques familles, ne connaît de nobles que ceux qui la servent ; elle ne consent à les élever que pour la défense de ses droits. Elle veut une Noblesse pour la protéger contre l'anarchie ; mais elle ne veut pas que cette Noblesse soit assez forte, assez riche, assez puissante, pour fournir contre elle des armes au despotisme, quelle que soit sa nature.
La Noblesse française, la moins opulente de l'Europe, avait mieux retenu l'esprit de sa profession, parce que l'opulence tend à détruire l'esprit qui doit l'animer ; des profusions indirectes qui furent toujours des sources de désordres et de fainéantise seraient bien plus funestes dans une monarchie constitutionnelle. Si des nobles, jouissant héréditairement de grands droits politiques avaient d'immenses propriétés territoriales, comme en Pologne et en Hongrie, l'État inclinerait vers l'oligarchie ; si au contraire ils avaient d'immenses capitaux disponibles, l'État pencherait vers la démocratie turbulente et factieuse, qui fut si redoutable dans la Hollande et dans l'Angleterre.
Chacun croit, avec Mably, la société menacée des plus grands dangers quand un citoyen est assez fort pour ne pas craindre la loi et pour braver la puissance du monarque ; l'ordre est ébranlé, la souveraineté est dissoute, et tout est perdu dès que celui que le gouvernement doit défendre est devenu assez fort pour le protéger.
On le vit bien dans les temps de la féodalité, et surtout à l'époque de la ligue ; le bouleversement de la France fut inévitable quand un vassal put faire la guerre à son souverain, et quand un duc de Guise put, assis et couvert, recevoir le roi de Navarre qui se présentait humblement devant lui. Quel était le respect inspiré par un monarque dont le connétable, pourvu de la charge la plus éminente dans l'État, appelait monseigneur un vassal du Roi, et n'était appelé que monsieur par lui.
L'inconvénient des maisons trop puissantes est évident aux yeux des politiques habiles. Dès le commencement du douzième siècle, Henri Ier, craignant de laisser l'aristocratie anglaise concentrée dans un trop petitnombre defamilles, ordonna que les arrière-vassaux jouiraient des mêmes droits que les plus grands seigneurs. Charles-le-Sage, en prodiguant les lettres de noblesse, porta un rude coup à la féodalité. Louis XIII et Richelieu, en dirigeant leurs efforts contre elle, préparèrent la grandeur de la France. Joseph Ier, maître de l'Italie, traita comme sujet tout ce qui jusqu'alors l'avait été comme feudataire ; et le sage Léopold modéra la puissance des nobles toscans, parce qu'il ne voulait point que son peuple pût être opprimé par la tyrannie des seigneurs, ni que son autorité pût être méconnue et bravée par eux.
La crainte de voir s'élever contre eux des familles trop influentes dirigea pour l'ordinaire la politique de nos rois de la troisième race, et la marche qu'ils suivirent devint la cause de leur prospérité. Malheusement leur politique fut parfois poussée trop loin, et fit place, sous quelques princes, à un despotisme oppresseur. Si nos rois n'eussent été que justes, ils eussent bien réprimé l'esprit indocile et remuant des grands vassaux ; mais ils n'eussent jamais cherché à écraser et à avilir un ordre qu'il fallait constituer et non pas détruire, dans des temps surtout où, sans cet ordre, il n'y aurait eu en Europe, comme dans l'Orient, que des despotes et des esclaves.
Aujourd'hui la Noblesse n'est plus redoutable ; loin de chercher à l'écraser, il importe de la défendre, et pour cela on pourrait, sans attenter aux droits acquis, établir, comme l'avait imaginé Bonaparte, des candidatures départementales à des pairies viagères : on y présenterait des nobles jouissant d'une fortune suffisante, dignes, par leur sagesse, leurs talens et leurs vertus, de fixer le choix du monarque. En honorant ainsi la pairie de l'assentiment national et du choix du prince, on rehausserait la Noblesse des provinces qu'on unirait d'intérêt à la Chambre haute, et on rendrait moins redoutable la force ou le crédit de quelques familles patriciennes qui, pour avoir été isolées dans cette Chambre par la bonté d'un Roi, par la faveur momentanée d'un ministre amovible, ou même quelquefois par le hasard et par l'intrigue, ne devraient pas être éternellement séparées du reste des citoyens. Une hérédité qui ne transmet qu'aveuglément les plus beaux droits que la Charte ait consacrés n'est-elle pas dangereuse pour le souverain, contraire à la raison, opposée aux progrès du siècle, et attentatoire aux libertés publiques, ainsi qu'à l'ordre constitutionnel ? Je livre ces réflexions au prince magnanime qui nous gouverne, aux ministres auxquels sa sagesse a confié nos destinées, et aux citoyens impartiaux qui, dévoués à leur Roi et à leur Patrie, n'ont d'autre ambition que celle d'accroître la prospérité de la France, en affermissant la dynastie des Bourbons, sans entraver la marche progressive des améliorations sociales.
Dans un ouvrage plus important que celui-ci, j'indiquerai la marche à suivre pour atteindre ce but, sans choquer les opinions actuelles. J'y montrerai comment on peut forcer la Noblesse à servir la patrie, et tous les citoyens à rechercher cette Noblesse, dont la sage composition doit assurer la stabilité de nos institutions politiques, la conservation de la dynastie, la propagation des lumières, et la régularisation des idées libérales et philantropiques, sans lesquelles les libertés nationales nous ramèneraient au despotisme, à l'abrutissement et à l'ignorance, après nous avoir fait subir le joug de l'anarchie et la fureur des factieux.