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JÉRÔME LE ROY D'ÉGUILLY

LES ANDLAIS VAINCUS PAR LES FRANÇAIS

POEME


 

Est-ce une illusion qui s'empare de moi ?
Quel objet se présente et me glace d'effroi ?
Deux partis ennemis, dans un sombre silence,
S'avancent à pas lents, guidés par la vengeance ;
Et, le glaive à la main, les farouches soldats
Font marcher devant eux la peur et le trépas.

Ciel ! entre les deux camps, quel est ce monstre impie ?
Cent serpents sur son front sifflent avec furie ;
Ses bras sont teints de sang, ses regards odieux
Épouvantent la terre et font pâlir les cieux.
« Français et vous Anglais, reconnaissez la Guerre,
Dit-elle, d'une voix qui ressemble au tonnerre.
Combattez : il est temps que cent foudres d'airain
Vomissent mille morts qu'ils cachent dans leur sein. »
La Guerre, en achevant ces mots épouvantables,
Arrache de son front deux serpents effroyables,
Les lance dans les camps ; et, dans l'instant fatal,
De l'horrible combat on donne le signal.

Telle que, dans les airs quelque temps suspendue,
La foudre enfin éclate et divise la nue,
Tombe, embrase, détruit par ses rapides feux
Tout ce qui met obstacle à son cours orageux,
Tel l'Anglais, affamé de sang et de carnage,
Dans le camp ennemi s'est ouvert un passage. (1)

Le Français, quelque temps, semble éprouver la peur ;
Il semble avoir perdu son antique valeur.
L'Ennemi, trop flatté de sa prochaine gloire,
Pousse des cris de joie, annonce la Victoire.
Dans le cœur des Français il a jeté l'effroi,
Et vaincu ses rivaux sous les yeux de leur Roi. (2)

Louis, dans ce moment toujours calme, intrépide, (3)
Voit fondre sur son camp cet orage rapide,
Tel on peint Jupiter, quand ces audacieux,
Les Titans dans le Ciel attaquèrent les Dieux.
Il rassure bientôt ses troupes ébranlées,
Remplit de sa valeur ses légions troublées.
Aux accents de sa voix, au feu de ses regards,
Tous deviennent héros, tous bravent les hasards.

Son Fils, comme l'aiglon qui reconnaît sa proie, (4)
Sur les pas de Louis court, s'élance avec joie ;
Avide du combat, son âme au champ d'honneur
Brûle de signaler sa naissante valeur.

Quel tumulte, quels cris, quel bruit épouvantable !
Ciel, écarte de moi ce spectacle effroyable :
Je ne vois en tous lieux que membres dispersés,
Que morts et que mourants l'un sur l'autre entassés.
La flamme avec le fer, l'adresse et le courage
Dans l'un et l'autre camp tout est mis en usage.
Le désespoir, la mort passe de rang en rang.
Tout tombe, tout périt, tout nage dans le sang. (5)

Ô combien de Héros ont perdu la lumière !
Déjà je vois Grammont couché sur la poussière, (6)
Craon… Mais veux-je ici faire entrer dans mes vers (7)
Tant de guerriers fameux, et tant de noms divers ?
Sans doute qu'à jamais ils vivront dans l'histoire.
Eh ! la France peut-elle oublier leur mémoire ? (8)

Dans ce carnage affreux, dans ce champ plein d'horreur,
Un Guerrier, que transporte une noble fureur,
De mille coups mortels écarte la tempête ;
La foudre gronde en vain et vole sur sa tête.
Il voit, sans s'étonner, cinq coursiers écrasés,
Sous lui percés de coups, par les feux embrasés.
Plus ferme, plus à craindre au milieu de l'orage,
Biron, tes périls même augmentent ton courage. (9)

Mais un nouveau spectacle attire mes esprits :
J'entends de ce côté de formidables cris.
Suivi de vingt héros, un Héros se présente ;
Partout chez les Anglais il jette l'épouvante,
Rien ne peut arrêter ses efforts belliqueux,
La mort est dans ses mains, la foudre est dans ses yeux.
Sous son coursier fougueux il fait trembler la terre,
Rome l'eût pris jadis pour le dieu de la Guerre :
C'est Maurice ; son Roi, dans ce fameux combat, (10)
A remis dans ses mains le destin de l'État.
Soutenu par Louis, animé par sa gloire,
Anglais, espérez-vous lui ravir la victoire ?
Tu nous vois inquiets pour ses jours languissants. (11)
Grand Dieu, de ce Héros daigne affermir les ans ;
La France t'en conjure, et la France t'est chère ;
Hélas ! combien encore il nous est nécessaire !

Cependant les Anglais, par leurs chefs ranimés,
D'un courage nouveau se sentent enflammés :
Le désespoir, la haine au combat les ramène.
La Victoire entre nous est encore incertaine.
Redoublez vos efforts, Belges, Germains, Anglais,
Votre valeur accroît la gloire des Français.

Louis appelle enfin ces légions terribles,
Ces soldats redoutés et toujours invincibles,
L'élite des guerriers, la garde de nos Rois. (12)
« Partez, leur dit Louis, justifiez mon choix.
Je sais votre valeur, et connais votre zèle.
Courez où la Victoire , où l'honneur vous appelle,
Défendez la Patrie, et vengez votre Roi.
Allez : en combattant songez que je vous vois. »
Ainsi parle le Roi. Cette jeunesse ardente
S'élance, et de son Prince elle a rempli l'attente. (13)
Les ennemis troublés ne se connaissent plus ;
Renversés, poursuivis, de toutes parts vaincus,
Et cherchant leur salut dans une fuite prompte,
Ils cachent dans un bois leur terreur et leur honte.

LE ROY


Le 11 mai 1745, la bataille de Fontenoy, dans les Pays-Bas autrichiens, opposa les forces de Louis XV à une armée coalisée formée de troupes des Provinces-Unies, de la Grande-Bretagne, de Hanovre et de l'Autriche, commandée par William Augustus, duc de Cumberland.L'armée française était commandée par le maréchal  Maurice de Saxe. A sa tête était Louis XV accompagné de son fils Louis de France (né en 1729) âgé de 16 ans, pour lequel ce fut le baptême du feu
La bataille commença par un duel d'artillerie dont fut victime le lieutenant-général et duc Louis Antoine de Grammont. Vers midi, une contre-attaque française, menée de façon disparate, connut un échec sanglant qui suscita un vent de panique dans l'entourage du roi Louis XV. Toutefois le roi de France refusa de quitter le champ de bataille. Malgré leur nouvelle avance, les troupes britanniques se retrouvèrent immobilisées sur la plaine de Fontenoy et privées de tout appui militaire hollandais sur l'aile gauche alliée. Voyant apparaître vers 13 heures les premiers renforts français conduits par Lowendal, le duc de Cumberland n'eut bientôt plus d'autre choix que d'ordonner un repli.


1- Après les traditionnels échanges d'artillerie et trois premières tentatives, une colonne anglaise réussit à s'enfoncer au cœur des troupes françaises.

2- À 13 h. malgré quelques charges de cavalerie,  la déroute française semble certaine

3- Louis XV s'est mis à la tête de ses troupes, mais sans participer directement à la bataille, sa seule présence devant galvaniser les combattants. À un moment, il dut même prendre ses distances lorsque la canonnade devint dangereuse. Ce sont les poètes qui ont magnifié son rôle dans la bataille. Par exemple François-Nicolas Guérin dans La victoire de Fontenoy, poème au Roy (juin 1745)
Pour sauver ses guerriers, lui-même se hasarde,
Il vole, et sur lui seul appelle le danger.

4- Le Dauphin Louis, alors âgé de 16 ans, avait demandé à participer à la guerre afin d'apprendre son métier de futur monarque. Pendant la bataille, il fallut l'empêcher de mettre sa vie en danger, le royaume ne pouvant se mettre de le perdre

5- Selon Voltaire, « par le compte exactement rendu au major général de l'infanterie française, il ne se trouva que 168 soldats ou sergents d'infanterie tués sur la place, et 3282 blessés. Parmi les officiers, 53 seulement étaient morts sur le champ de bataille, 323 étaient en danger de mort par leurs blessures. La cavalerie perdit environ 1800 hommes. »

6- Louis de Gramont, propriétaire en Sologne, depuis 1718, des terres et seigneuries de Vouzon et La Motte-Beuvron. Promu en 1738 lieutenant-général des armées du Roi. Obtient le commandement du régiment des Gardes françaises en 1741. Est tué par un boulet de canon à la bataille de Fontenoy.

7- Alexandre de Beauvau-Craon (colonel du régiment de Hainaut en 1744, né en 1725) mourut lors de cette bataille.

8- Le Roy ajoute ici une note : « Mon expression ne peut-elle pas être excusée par ce vers de Racine : Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains. (Mithridate, V, 5). Il m'eût été facile de mettre Eh ! la France peut-elle en perdre la mémoire ? Mais le vers eût été faible et prosaïque, la Poésie a son langage. »

9- C'est Louis Antoine de Gontaut-Biron qui prit le commandement du régiment des Gardes-Françaises après la mort de son titulaire Louis de Grammont. Selon Voltaire, Biron eut « quatre chevaux tués sous lui ».

10-  Maurice de Saxe.

11- Maurice de Saxe était malade, atteint d'hydropisie, avant et pendant la bataille. Ses détracteurs l'ont dit « à moitié mort, sans pouvoir remuer dans son lit » (Journal du duc de Croy, I, 142). En fait, il était incapable de se maintenir trop longtemps à cheval ; c'est lui néanmoins qui dirigea les troupes.

12- C'est l'intervention de la Maison du Roi qui donna la victoire aux Français. Il s'agissait de la cavalerie, troupe d'élite minutieusement recrutée.

13- Si l'on en croit une lettre que le Dauphin écrivit le 12 mai à sa femme, l'intervention de la Maison du Roi fut moins foudroyante et les cavaliers durent charger jusqu'à quatre fois avant de faire céder l'ennemi.


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