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Henri Lavedan

LES MARIONNETTES

1895


 

MÉNAGE MODERNE
LE KRACH DU MARIAGE
LES LIVRES DE CLASSE
LEUR CARÊME
LE 42e FAUTEUIL
FIANÇAILLES NOUVEAU JEU

LIRE
L'ABONNEMENT
LE CHOIX D'UNE CARRIÈRE
LE CHEVAL
NOËL PARISIEN

MÉNAGE MODERNE

 

MONSIEUR, quarante-trois ans.
MADAME, trente ans.
LUCIEN, leur fils, sept ans.
GERMAINE, leur fille, neuf ans.

I

Monsieur est à table avec son fils Lucien. À côté d'eux est mis le couvert de deux autres personnes. Le père a fini son potage. L'enfant, qui ne va pas aussi vite, se dépêche pour le rattraper. Le domestique sort, va et vient, avec l'air contrit et respectueux des valets quand il y a quelque chose qui cloche à la maison et qu'ils en sont intérieurement ravis.

MONSIEUR. — Prends tout ton temps, mon gros, tu vas t'étouffer.

LUCIEN. — Je trouve ça bon.

MONSIEUR. — Oui. Et puis tu avais faim ?

LUCIEN. — Très faim. J'en reveux.

MONSIEUR, au domestique. — Non, Pierre, ne lui en redonnez pas. (À l'enfant.) Ça te chargerait, mon petit bonhomme ! (Il tire sa montre.) Huit heures moins vingt ! Je ne comprends pas ta mère.

LUCIEN. — Elle est toujours en retard, maman, toujours !

MONSIEUR. — C'est possible. Mais tais-toi. Ça ne regarde pas les enfants. Ce n'est pas à eux à juger les parents.

LE DOMESTIQUE. — Faut-il servir le poisson ?

LUCIEN. — Oui, le bon poisson ! Qu'est-ce que c'est ?

LE DOMESTIQUE. — De la sole, monsieur Lucien.

LUCIEN. — J'aime tout plein. Il faut l'apporter.

MONSIEUR. — Non. Attendons tout de même ta mère. Tu ne voudrais pas qu'elle mangeât froid, voyons ? ainsi que ta soeur ?

LUCIEN. — C'est bien ennuyeux tout ça !

MONSIEUR, qui tire de nouveau sa montre. — Huit heures moins le quart ! Je commence à être inquiet ! (Au domestique.) Quand madame est-elle sortie ?

LE DOMESTIQUE. — À une heure, monsieur, avec mademoiselle. (Coup de timbre.)

MONSIEUR. — La voilà !

LUCIEN. — Quel bonheur ! c'est maman ! On va manger ! (Madame entre, très affairée, avec Germaine qui paraît très lasse.)

II

MONSIEUR. — Ah çà, voyons, ma pauvre amie ?…

MADAME. — Pas de place dans les omnibus !

MONSIEUR. — On prend une voiture.

MADAME. — Tu en parles à ton aise ! Tout le temps des voitures ! Heureusement que je suis pratique, moi, et que je pense aux choses sérieuses de la vie !

MONSIEUR. — Je ne te fais pas de reproches. Ôte ton chapeau. Débarrassez-vous vite, toi et Germaine, et venez à table.

MADAME. — Voilà. Tu nous presses comme si nous étions dans un buffet de gare ! Il n'est pas si tard, mon Dieu ! (On entend à côté sonner une pendule.)

MONSIEUR. — Huit heures qui sonnent.

MADAME. — Le salon avance.

MONSIEUR. —Au contraire, il retarde plutôt. Enfin, ne discutons pas et mangeons !

LUCIEN. — Oui ! oh oui !

MONSIEUR, à Germaine. — As-tu faim, fillette ?

GERMAINE. — Non papa.

MONSIEUR, à sa fille. — Non ? C'est vrai, tu as l'air fatigué, mon chou.

GERMAINE. — Un peu.

MONSIEUR, à sa fille. — Tu n'es pas malade ?

MADAME. — Elle n'a rien du tout. C'est le grand air. Toute la journée, elle a été gaie comme un pinson.

MONSIEUR. — Eh bien ! racontez ce que vous avez fait, toutes les deux. Vous êtes parties si précipitamment après déjeuner, pendant que j'étais allé chercher Lucien à sa pension, que je n'ai pas eu le temps de vous voir avant.

MADAME. — Nous allons te dire ça. En sortant d'ici j'ai été à la Librairie académique.

MONSIEUR. — À quel propos ?

MADAME. — Demander qu'on m'envoie les deux livres de saint Augustin, De la Prédestination et De la Persévérance qui viennent d'être réimprimés tout récemment, d'après la vieille édition latine des Bénédictins de Saint-Maur… Tu n'as pas entendu parler ?

MONSIEUR. — Non. Tu tiens à avoir ça ?

MADAME. — Beaucoup.

MONSIEUR. — Pourquoi ?

MADAME. — Pour le lire. Les livres, c'est généralement dans cette intention qu'on les achète.

MONSIEUR. —Soit. Et tu comprendras tout ?

MADAME.— Le plus possible.

MONSIEUR. — Espérons-le.

MADAME. — J'ai donc dit qu'on me les envoie, et je les recevrai demain.

MONSIEUR. — Ça vaut cher ?

MADAME. — Quarante francs.

MONSIEUR.— Un louis de Prédestination et un louis de Persévérance ?

MADAME. — Total, quarante francs.

MONSIEUR. — Crelotte !

MADAME. — Vas-tu me reprocher l'argent que je dépense intelligemment ?

MONSIEUR. — Tu veux dire intellectuellement ? Non. Puisque saint Augustin te distrait, vas-y, ma fille, je n'y vois pas d'obstacle, moi ! Chacun son goût. Ensuite ?

MADAME. — Ensuite, c'était le cours.

MONSIEUR. —Ah ! toujours la Sorbonne ! C'était donc aujourd'hui ?

MADAME.— Mais oui.

MONSIEUR. —Il revient si souvent ce cours que je perds la notion des dates. Et c'était toujours aussi bondé ?

MADAME. — Plus que jamais.

MONSIEUR. — Du bien beau monde ? Du monde à équipages ?

MADAME. — Oh ! Tu ne peux pas te faire une idée !

MONSIEUR. — Le Petit-Inquisiteur a bien parlé ?

MADAME. — À miracle.

MONSIEUR. — Sur quoi ?

MADAME.— Cette fois-ci, c'était sur Fléchier.

MONSIEUR. — Pas possible ! Tu me mets l'eau à la bouche.

MADAME. —Moque-toi, va ! Il a été d'une éloquence !… Il a trouvé, sur Fléchier, des choses !…

MONSIEUR. — Dont je n'ai pas une idée, ça, c'est bien certain.

MADAME. — Il a eu surtout, un peu avant sa péroraison, un mouvement magnifique… (Elle cherche.) Attends donc que je retrouve la phrase ? Ah ! voilà : (Déclamant avec le ton.) « Comme si, cependant, aujourd'hui même encore, Fléchier parmi nous, mesdames, ne récolterait pas à mains pleines, etc., etc. »

MONSIEUR. — J'aime assez « Comme si, cependant, aujourd'hui même encore… »

MADAME . — Oh ! c'est très facile de le blaguer. Il écrit le français d'une façon à part. Mais quand il le parle, ça ne se ressemble plus. C'est superbe. Une transfiguration !

MONSIEUR. — À ce point-là ? (Regardant sa fille.) Mange ta viande.

GERMAINE. — C'est des trop gros morceaux.

MONSIEUR. — Je vais te la couper. (Il la lui coupe.)

GERMAINE, repoussant son assiette. — Non, merci, papa. Plus faim.

MONSIEUR, à sa femme. — Voilà le résultat, tiens ! Ça t'apprendra à fourrer du Fléchier à ta fille.

MADAME. — Où est le mal ?

MONSIEUR. — On ne mène pas une enfant de neuf ans à la Sorbonne ! Elle est éreintée, cette pauvre petite, elle ne mange pas et elle tombe de sommeil ! Ah çà ! est-ce que tu t'imagines qu'elle a compris ?

MADAME. — Ça l'habitue.

GERMAINE. — Mais si, papa, j'ai compris un peu.

MADAME, à son mari. — Tu vois ? Déjà !

MONSIEUR, à sa fille. — Qu'est-ce que tu as compris ?

GERMAINE. — J'ai pas compris quand le monsieur a récité ses fables, mais j'ai compris quand il a bu son eau sucrée.

MONSIEUR, transporté. — Embrasse papa, tu es un puits de bons sens !

MADAME, à son mari. — Donne-moi tort devant elle. Ne te gêne pas.

MONSIEUR. — Je ne te donne pas tort. C'est fait, n'en parlons plus. Mais la prochaine fois…

MADAME. — Ça sera Bourdaloue, la prochaine fois.

MONSIEUR. — Eh bien, même pour Bourdaloue, n'emmène pas la petite, voilà tout ce que je te demande.

MADAME. —Je la laisserai à la maison, c'est entendu. Elle fera comme toutes les petites filles banales, elle jouera à la poupée, sottement, puisque tu ne veux pas que je nourrisse le cerveau de ta fille.

MONSIEUR. — Je préfère qu'elle mange ses côtelettes.

MADAME. — Ce n'est pas avec des côtelettes que tu en feras une femme supérieure.

MONSIEUR.— Dieu l'en préserve, et en préserve aussi son mari, plus tard !

MADAME. — Est-ce pour moi que tu dis cela ?

MONSIEUR. — Non.

MADAME. — Pour qui alors ?

MONSIEUR. — Pour personne. Continue. Après le cours…

MADAME, pincée. — Après le cours, pendant que nous étions là à la porte, alors pour amuser un peu Germaine, quoique tu prétendes que je ne fasse rien pour ça…

MONSIEUR. — Qu'avez-vous fait ?

MADAME. — Je l'ai menée visiter le tombeau de Richelieu.

MONSIEUR. — Oh ! là là !

MADAME. — Ça l'a beaucoup intéressée.

MONSIEUR. — Mais elle ne sait pas ce que c'est que Richelieu ! Voyons !

GERMAINE. — Si papa. C'est une rue qui donne sur le boulevard.

MONSIEUR, dans la joie. — Embrasse encore papa !

MADAME, agacée. — Oui. Eh bien ! en voilà assez, et puisqu'elle est si fatiguée, cette petite fille, il est temps de la coucher ! Elle et Lucien.

LUCIEN. — Oh ! maman !

MADAME. — Il est très tard. Il n'y a rien de plus mauvais pour les enfants que de veiller.

LUCIEN. — Et le dessert ?

MONSIEUR, leur présentant les assiettes de petits gâteaux. — En voilà, tenez. Prenez chacun ce que vous voulez et emportez-le dans votre chambre. Vous le mangerez en vous déshabillant. Là, allez.

LUCIEN. — Bonsoir, papa ; mon petit papa chéri !…

GERMAINE. — Vous viendrez tout à l'heure nous border comme tous les soirs ?

MONSIEUR. — Oui.

GERMAINE. — Et puis nous chatouiller dans notre lit ?

MONSIEUR. — Oui.

LUCIEN.— Et puis nous raconter une belle histoire qui fait peur pour nous endormir ?

MONSIEUR. — Oui.

MADAME, impatientée. — Allons. Tout ça, c'est du carottage, c'est pour gagner du temps ! (Ils s'en vont.)

GERMAINE, à son frère en s'en allant. — Et toi, Coco, est-ce que tu t'es bien amusé tantôt avec papa ?

LUCIEN. — Je crois bien ! Plus que toi !

III

MADAME. — Maintenant que nous sommes seuls, me permets-tu, à tête reposée, de te finir l'emploi de ma journée ?

MONSIEUR. — Achève.

MADAME. — J'ai pris une voiture. J'ai passé chez Charavay pour mettre la main sur un autographe très curieux pour ma collection des apôtres de l'émancipation féminine. C'est une de mes amies, la comtesse de Sainte-Sophie, qui me l'avait signalé.

MONSIEUR. — C'est la première fois que tu me parles de cette dame.

MADAME.— Je la connais intimement. C'est une amie du cours. Nous nous prêtons nos cahiers de notes pour nous compléter.

MONSIEUR. — Parfait. Et de qui cet autographe ?

MADAME. — De Louise Michel. Tu comprends que ça en vaut la peine.

MONSIEUR. — En effet, il n'y a pas moyen de vivre sans avoir au moins une ligne de Louise.

MADAME. — Je suis enchantée, il n'était pas encore vendu… Je l'ai.

MONSIEUR. — Ça vaut cher ?

MADAME. — Soixante francs. C'est pour rien. Je te le ferai voir tout à l'heure. Tu n'y tiens peut-être pas ?

MONSIEUR, sans entrain. — Si, si. Tout de même. Après ?

MADAME. — Après j'ai couru au musée Guimet.

MONSIEUR. — Comment dis-tu ?

MADAME. — Le musée Guimet, tu sais bien ?… près du Trocadéro… Ce musée de reliques orientales.

MONSIEUR. — J'y suis. Où il y a des magots ?

MADAME. — Tais-toi, ne blasphème pas.

MONSIEUR. — Et qu'est-ce qu'il y avait chez ce bon Guimet ? Une exposition ?

MADAME. — Mieux que ça. Un salut bouddhiste.

MONSIEUR. — Une messe ?

MADAME. — Mais non, pas une messe. Un salut. Avec les rites… Des petites sonnettes… Oh, c'est charmant !

MONSIEUR. — Ah bah ! Et c'est public ces histoires-là ? Entre qui veut ?

MADAME. — Je crois bien. Il y avait un monde fou, Tout-Paris. Un tas de gens que tu connais.

MONSIEUR. — Par exemple ?

MADAME. — Le baron Albert de Fonquestiou, Paul Mesjardins… je ne peux pas te les nommer tous… Ah ! ça m'a passionnée. J'y retournerai.

MONSIEUR. — Et Germaine ? Ça l'a passionnée ?

MADAME. — Aussi. À la fin, elle s'endormait.

MONSIEUR. — Elle seule était dans le vrai.

MADAME. — Enfin, voilà ma journée. Tu peux la trouver plus ou moins bien employée, mais tu ne peux toujours pas dire qu'elle est perdue ?

MONSIEUR. — Non.

MADAME.— Et toi, qui ne cesses pas, depuis que je suis rentrée, de railler avec infiniment d'à-propos, qu'est-ce que tu as fait ?

MONSIEUR. — Ça t'intéresse ?

MADAME. — Puisque je te le demande.

MONSIEUR. — Eh bien moi, d'abord, j'ai été au Bon Marché pour les maillots de Germaine qui étaient trop serrés aux aisselles. J'ai dit que cette enfant avait le dessous de ses petits bras coupé, que c'était intolérable ! Alors on les a changés, on va m'en envoyer des plus aisés. Pendant que j'y étais, j'ai pris deux douzaines de bons bas pour Lucien… Une vraie occasion !

MADAME. — Des bas, comment ?

MONSIEUR. — En laine, à carreaux, très jolis ! (Il se lève.) Le paquet est dans l'antichambre, je vais te les montrer. (Il va et rapporte le paquet.)

MADAME. — Je suis curieuse de voir ces fameux bas ! (Elle en prend une paire. Avec un cri.) Mais ce n'est pas de la laine, mon ami !

MONSIEUR. — Pas de la laine ?

MADAME. — Mais non.

MONSIEUR. — Qu'est-ce que c'est ?

MADAME. — Du coton. Tout ce qu'il y a de plus coton.

MONSIEUR. — C'est très chaud tout de même.

MADAME. — Mais ce n'est pas de la laine ! Oh ! les gens qui veulent se mêler de ce qui n'est pas leur affaire, j'ai horreur de ça !

MONSIEUR. — Mais, dame, écoute donc, ma bonne amie. Je me suis trompé, mon Dieu, ça peut arriver à tout le monde. On les changera, ces bas ! C'est bien simple.

MADAME. — Après ? Ah ! quand tu t'y mets, toi !…

MONSIEUR. — Après, j'ai passé, comme tu me l'avais recommandé, chez madame Labranche.

MADAME. — Eh bien ?

MONSIEUR. — Eh bien, malgré tout ce que je lui ai dit et redit, elle n'en démord pas, elle ne peut pas te les faire à moins de cent cinquante.

MADAME. — Vraiment.

MONSIEUR.— Elle m'a dit : « Monsieur, pour avoir quelque chose de bon, c'est le prix que payent toutes mes clientes de l'aristocratie. Rappelez bien à votre femme que je lui fais exactement le même corset qu'à madame la duchesse de Rialto. »

MADAME.— Je la lâcherai.

MONSIEUR. — En sortant de tes corsets, j'ai mené Lucien voir les magasins de jouets, passage de l'Opéra. Nous avons passé là un bon moment.

MADAME. — L'as-tu fait goûter au moins ?

MONSIEUR. — Non. Parce que j'avais l'intention de le mener au bain. Mais auparavant, nous avons été chez le dentiste.

MADAME. — À propos de quoi ? Pour le martyriser inutilement ?

MONSIEUR. — Tu ne te rappelles pas que ce petit s'est plaint tous ces temps derniers ?

MADAME. — Je n'ai pas souvenir. Tu dois te tromper.

MONSIEUR. — Non, ma bonne. C'est toi qui pensais sans doute à Louise Michel à ce moment-là. Lucien a été très sage chez le dentiste. Il n'a pas pleuré. Tiens-tu à savoir ce que le dentiste a dit ?

MADAME. — Cette question ? Mais sans doute !

MONSIEUR. — Il a dit de ne pas s'inquiéter pour ses deux dents qui poussent tout de travers — parce que je lui ai raconté que tu te tourmentais !

MADAME. — Oui.

MONSIEUR. — Eh bien, il m'a affirmé qu'elles ne resteraient pas ainsi et que ça se redresserait tout seul, avec le temps. Seulement il m'a bien recommandé d'y avoir l'œil sans cesse. Comme il me l'a répété plusieurs fois : « Vous, ça n'est pas votre affaire, c'est surtout une question de soins maternels. »

MADAME. — C'est bien. Les dentistes exagèrent toujours. Et puis Lucien est un garçon. Un homme n'a pas besoin d'avoir une rangée de perles. Ça n'a pas la même importance que pour une femme. Après ?

MONSIEUR. — Après, nous avons été à l'établissement à côté et j'ai fait prendre son bain à Lucien. Je lui ai acheté un petit bateau.

MADAME. — De l'argent perdu !

MONSIEUR. — Il était tout plein gentil dans l'eau, ce gamin ! Je lui avais mis aussi un bon sac de son.

MADAME. — C'est détestable.

MONSIEUR. — Le son ? Au contraire, c'est recommandé.

MADAME. — Ça affaiblit les enfants.

MONSIEUR. — Où as-tu vu ça ?

MADAME. — Je le sais.

MONSIEUR. — Tu sais tout ! Allons donc ! Ce qui affaiblit les enfants, c'est d'aller à la Sorbonne.

MADAME.— Tu y reviens ?

MONSIEUR. — Mais dame oui, parce que tu m'y forces.

MADAME. — Et après le bain ? Termine.

MONSIEUR. — C'est fini. Nous sommes rentrés, nous avons joué aux soldats de plomb…

MADAME. — À ton âge ? Quelqu'un qui te verrait !…

MONSIEUR. — Qu'est-ce que tu veux ? Ça amuse Lucien.

MADAME. — Laisse-moi donc ! Ça t'amuse encore plus que lui.

MONSIEUR. — Oui, j'en conviens. J'adore jouer. J'adore les enfants, et je suis resté un peu enfant moi-même. Est-ce que c'est toi qui vas me le reprocher ?

MADAME. — Grand Dieu, non ! Je te trouve complet comme tu es.

MONSIEUR. — Et puis, après avoir joué, comme tu n'arrivais pas, ma foi, on s'est mis à table, et j'ai dit au petit de prendre toujours son potage, en attendant.

MADAME. — Tu donnes là, au point de vue du respect qu'il doit à sa mère, une très mauvaise habitude à Lucien.

MONSIEUR. — Son estomac criait !

MADAME. — Le mien aussi criait, puisque je n'étais pas rentrée ! Vous pouviez bien, tous les deux, patienter encore cinq minutes !

MONSIEUR. — Nous, ma chère, ce n'est pas la même chose. Nous sommes des grandes personnes, nous, robustes…

MADAME, ironique. — Robustes ! Ah ! ah ! Parle pour toi, qui es bâti en hercule et qui te portes comme un maçon, mais tu sais très bien que moi j'ai une santé des plus frêles… Seulement, ça t'est égal ! Pourvu que tu joues aux soldats de plomb tout est pour le mieux. C'est très gentil sans doute d'être un père modèle… Mais il faudrait peut-être aussi songer à être un mari attentionné.

MONSIEUR, toujours calme. — Ah ! ne m'ennuie pas, mon petit, parce que tu vas te faire dire des choses pénibles, mais méritées.

MADAME. — Dis-les. Je les attends de pied ferme.

MONSIEUR. — Eh bien ! ce soir, en rentrant, je songeais que nous étions tout de même un drôle de ménage, et qu'à cause de toi les rôles étaient renversés ! C'est moi qui fais tout ce que tu devrais faire, et c'est toi qui fais…

MADAME. — …Tout ce que tu serais incapable de faire !

MONSIEUR. — D'accord… Et là-dessus, rassure-toi, je n'ai ni regret ni envie. La Sorbonne et le Grand-Lama me feraient difficilement passer l'eau. J'ai tort, je le reconnais. Mais que veux-tu ? je ne suis pas un aigle et j'en conviens.

MADAME. — Et tu en conviens comme si tu t'en vantais !

MONSIEUR. — Un peu, oui, par moments. Ne comprends donc pas de travers ce que je dis. Je ne me plains pas le moins du monde d'avoir la situation de bonne d'enfant et d'être le bon garçon de mari qui n'a rien inventé, auquel sa femme fait faire les commissions… Non. Quand je vais chez ta corsetière, du moment que c'est pour te rendre service, je n'en tire pas vanité, mais je n'en suis pas non plus humilié. Ce dont je me plains sérieusement…

MADAME. — Enfin, je vais le savoir !

MONSIEUR. — C'est que tu te déshabitues peu à peu de ta maison, de ton mari, de tes enfants, de ces fonctions maternelles qui sont les tiennes. Moi, je remplis plus que mon devoir ; toi, tu ne remplis pas du tout le tien.

MADAME. — C'est un peu fort !

MONSIEUR, — Je n'ai pas ta valeur, qui est très réelle, et je dis cela sans ironie. Mais je t'affirme que je suis dans le vrai. Tu m'es bien supérieure, seulement je vaux mieux.

MADAME. — Oh ! non… Ça dépasse… Oh !

MONSIEUR.— Pourquoi te mettre en colère ? Je ne me fâche pas, moi. Je te parle tout doucement, et en ami. Sans compter qu'en te faisant ces observations j'agis dans l'intérêt même de ta notoriété mondaine. Tu es en train de tourner au ridicule… je t'avertis à temps. Je veux bien encore que tu sois une femme éminente, si ça t'amuse ; mais je n'admets pas que tu deviennes une caricature, une grotesque.

MADAME, très irritée. — André !

MONSIEUR, continuant, sans se troubler. — Occupe-toi donc désormais un peu plus de ce qui vraiment te regarde. Tu sais beaucoup… trop même ! Apprends-en un peu à Germaine. Le voilà, tiens, ton vrai cours… et ta fille ne s'y endormira pas comme à l'autre ! Mène Lucien chez le dentiste, et après tu auras le coeur plus à l'aise en creusant saint Augustin. Du moins, il me semble. Moi, c'est comme ça que je sens les choses. Ah ! tu en as une chance !

MADAME. — Laquelle, Seigneur ?

MONSIEUR. — Mais que nous ayons un peu de fortune, assez pour vivre de nos rentes ! Comment ferais-tu sans ça, ma pauvre amie, s'il fallait que je travaille pour vous nourrir ?

MADAME, dédaigneuse. — Toi ?

MONSIEUR, s'animant. — Mais oui, moi !… Et je travaillerais, je vous nourrirais tous, je te le garantis. Il n'y a pas besoin d'être un grand cerveau pour gagner la vie des siens, il ne suffit que de les aimer et que de vouloir. Si nous en étions là, je ne sais pas ce que je ferais… je serais dans un bureau… n'importe où, mais sois sûre que je ne bouderais pas à la besogne. Et toi, pendant ce temps-là, tu serais bien forcée alors de faire tout ce que je fais à ta place, et de lâcher les saints bouddhistes ! Ah mais !

MADAME, radoucie. — En attendant, nous n'en sommes pas à cette extrémité.

MONSIEUR, calme. — Et j'espère bien que ça n'arrivera jamais. Pourtant réfléchis, et tâche de profiter.

MADAME, pincée. — Amen. Tu prêches bien. (Elle s'apprête à sortir.)

MONSIEUR. — Tu n'es pas gentille. (Lui barrant amicalement la route.) Où vas-tu ?

MADAME, sèche. — Rédiger mes notes. Est-ce que je ne suis plus libre ? Est-ce que je te demande où tu vas aller, toi ?

MONSIEUR, triste. — Oh ! je te le dis : commander le déjeuner pour demain, et coucher les enfants. (Il sort. En s'en allant.) Voilà où nous a menés le lycée de jeunes filles !  


LE KRACH DU MARIAGE

 

M. BOUTIN, veuf, belle fortune, ancien banquier, achète des tableaux.
JEANNE, sa fille, vingt ans.
ALBERT, son fils, vingt-cinq ans.

Dans la chambre de Jeanne, l'après-midi. La jeune fille et son frère causent, assis l'un à côté de l'autre. Le père entre, un tableau à la main.

ALBERT, à son père. — C'est toi ? Tu vas bien depuis avant-hier ?

M. BOUTIN. — Oui, je venais montrer à ta sœur un petit Corot que je me suis payé. Je ne pensais pas te trouver là.

JEANNE, qui regarde le tableau.  — Charmant !

ALBERT, qui jette un œil distrait. — Pas laid.

M. BOUTIN, à son fils. — Tu n'es pas enthousiaste.

ALBERT.— Oh ! tu sais, moi, la toile peinte, ça ne m'a jamais affolé.

M. BOUTIN. — Qu'est-ce qui t'affole ?

ALBERT. — Je ne sais pas. Je le cherche.

M. BOUTIN. — Tu n'es pas près de le trouver. Et vous causiez là, gentiment, tous les deux, le petit frère et la petite sœur.

ALBERT. — Oui. On secouait deux ou trois idées, on bavardait.

JEANNE. — Même très sérieusement.

M. BOUTIN. — Ah bah ! De quoi ?

JEANNE. — De notre avenir.

M. BOUTIN. — Bravo, mes enfants. J'en suis. Rien ne peut davantage m'intéresser. Vous faisiez, je parie… des projets de mariage ?

JEANNE. — Dieu non !

ALBERT. — Oh là là !

M. BOUTIN. — Vous vous marierez cependant.

JEANNE. — Jamais de la vie.

ALBERT. — Plutôt mourir. Potius.

M. BOUTIN. — Vous plaisantez ?

ALBERT. — Mais non, papa.

JEANNE. — Je suis très sérieuse.

M. BOUTIN. — Vous ne voulez pas vous marier ? Ni l'un ni l'autre ? Pourquoi ça ?

JEANNE. — Oh pour bien des raisons !

ALBERT. — Et d'excellentes !

M. BOUTIN. — Lesquelles ?

ALBERT. — Pas maintenant.

JEANNE. — Ça serait trop long.

M. BOUTIN. — J'exige que vous me les donniez. On n'a jamais vu des gamins pareils ! D'abord tout le monde se marie.

ALBERT. — Mais non. Qui est-ce qui t'a raconté ce potin ?

JEANNE. — Ça ne se fait plus guère, va. C'est très poncif.

M. BOUTIN. — Ne parlez pas tous les deux à la fois, surtout pour dire des insanités. Toi d'abord, Albert, à quel propos cette répugnance du mariage ?

ALBERT. — À propos de rien et de tout. J'estime que c'est inutile et dangereux, et je me trouve bien tel quel. Tu as devant toi le Mac-Mahon du célibat. J'y suis, j'y reste.

JEANNE. — Moi aussi.

M. BOUTIN, à sa fille. — Ça n'est pas ton tour. Tu parleras après (À Albert.) Poursuis. Je ne comprends rien à ce que tu me chantes. Tu es très choyé dans le monde, tu n'as pourtant pas la réputation de détester les femmes ?

ALBERT. — Tant qu'il ne s'agit pas d'épouser ! Mais, autrement, il n'y a plus personne. Dès qu'on me parle de la mairie, je prends l'autre trottoir.

M. BOUTIN, choqué. — Quel langage ! Quelles expressions !

ALBERT. — Ce n'est pas académique, je le sais bien. Mais c'est imagé. Ça rend mieux ma pensée. Laisse-moi donc m'exprimer comme ça me vient. C'est ta faute, par parenthèses, si ma tenue est un peu molle.

M. BOUTIN. — Ma faute ?

ALBERT. — Mais oui. Depuis notre naissance, tu nous as sans cesse répété à Jeanne et à moi : « Mes enfants, moi je suis un père moderne. Aimez-moi bien, c'est tout ce que je vous demande. Pas de grand respect ni de déférence inutile. Ainsi tutoyez-moi, je suis votre camarade, rien que votre camarade. » Est-ce vrai ?

M. BOUTIN. — Oui. Mais cependant il y a des limites…

ALBERT. — Non, il n'y en a pas. Alors, tu comprends ? nous, ça nous a mis bien à l'aise avec toi, et nous avons été de l'avant. Reste donc bon et gentil comme tu n'as cessé de l'être depuis les temps les plus reculés, et ne te mets pas à faire le grand d'Espagne.

M. BOUTIN. — Soit. Mais je m'aperçois que j'ai peut-être eu tort, aussi j'en suis puni. Par instants vous me manquez d'égards.

JEANNE, l'embrassant. — Tu dis des bêtises, papa. On t'adore.

ALBERT, affectueux. — Mais oui, il déraille. Revenons à ces brebis. Le mariage ? Ah ! ah ! La bonne fumisterie ! C'est pas à moi qu'on la fera jamais. Interroge tous les maris, jeunes ou vieux, et demande-leur – si c'était à recommencer– le parti qu'ils prendraient ? Je l'entends d'ici, leur réponse. Elle me casse le tympan. Non, papa, il n'y a pas de milieu. Si votre femme est honnête, vous la trompez ; si elle ne l'est pas, c'est elle qui vous trompe. Quelquefois tout se produit en même temps.

M. BOUTIN. — Tu déraisonnes. Il y a d'excellents ménages, de très heureux.

ALBERT. — Cite m'en cinq et je vais le dire au pape sur les mains !

M. BOUTIN. — Je ne me les rappelle plus, mais j'en ai vu bien souvent. Et puis, tu affirmes, tu tranches… À ton âge ! Qu'est-ce que tu connais de la vie, veux-tu me le dire ?

ALBERT. — Ce que tu m'en as appris. J'ai été élevé à ton école. Moi et ma petite sœur.

JEANNE. — Oui, papa.

M. BOUTIN. — Ne confondons pas. J'ai tâché de vous donner l'amour de la vérité, de ne pas faire de vous des naïfs, des gobeurs qu'on roule.

JEANNE. — Et tu as réussi.

ALBERT. — Sois fier, va. Celui qui nous roulera n'est pas encore fondu.

M. BOUTIN. — Mais jamais je ne vous ai déprécié le mariage… institution éternelle et sacrée… pour laquelle j'ai toujours eu le plus grand… Vous en êtes la preuve, mes enfants. Je suis marié : votre mère était une âme exceptionnelle, et vous l'avez trop peu connue, la pauvre femme ! Si elle avait vécu, qui sait ? elle vous aurait peut-être mieux élevés que moi ! En tout cas, autrement. N'y pensons plus. Seulement vous me faites beaucoup de peine.

ALBERT. — Quel enfant ! Mais sois de ton époque, au lieu de larmoyer. Regarde, observe et réfléchis. Je me marierais peut-être, encore quoique ça soit rudement province ! si je trouvais une jeune fille qui fût la jeune fille potable, celle-là même en question, qui fait dire : « La voilà en plein. C'est elle. Qu'on me l'apporte, je n'en veux pas d'autre ! »

M. BOUTIN. — Eh bien, il n'en manque pas ?

ALBERT. — Je n'en connais pas le quart d'une. Déjà tu me trouves scandaleux ! Eh bien, les jeunes filles, dans leur genre, elles sont pires que nous.

M. BOUTIN. — Rappelle-toi que tu parles devant ta sœur.

JEANNE, à son père. — Ça m'est bien égal. (À son frère.) Va donc.

ALBERT. — Pires. Elles sont effrayantes les jeunes filles du jour !

M. BOUTIN. — Tu ne les connais pas ! Ou mal !

ALBERT. — Je les connais mieux que toi. Elles me racontent tout. Je suis leur abbé.

M. BOUTIN. — Qu'est-ce qu'elles te racontent ?

ALBERT. — Ça ne te regarde pas.

JEANNE. — C'est très bien, Albert.

ALBERT. —Dame ! Le secret professionnel ! Sache seulement que la plupart des jeunes filles, des intelligentes, ont à présent sur le mariage et sur tout des idées plus arrêtées, parfois plus avancées encore que les miennes.

M. BOUTIN. — Nom d'un petit bonhomme ! Ça me paraît difficile.

ALBERT. — La jeune fille d'aujourd'hui, elle voit la vie de bien loin !

M. BOUTIN. — Pas de très haut !

ALBERT. — Elle se fera moins de mal en tombant.

M. BOUTIN. — Monstrueux !

ALBERT. — Tu auras beau te fâcher, ça ne changera rien à la vérité des choses. Résumons-nous et classons : Il y a les jeunes filles popotes et bêtasses, bonnes tout au plus à faire plus tard de banales et bourgeoises mamans, quelque chose comme des nourrices sans bonnet. Celles-là, nous n'en parlons pas ; c'est de la graine de grands'mères et nous les laisserons au vulgum pecus.

M. BOUTIN. — Pourquoi donc ? Je ne les trouve pas si négligeables.

ALBERT. —Sois sérieux. Il y a les éminentes, diplômées, brevetées, agrégées, doctoresses, les grandes cérébrales, enfin, qui ne sont plus des femmes, mais des garçons. Or, on n'épouse pas des garçons quand on l'est soi-même. Après ça, il y a quatre groupes : les belles, les laides, les sentimentales et les tumultueuses.

M. BOUTIN. — Tu m'amuses bien avec tes groupes.

ALBERT. — Tant mieux. C'est déjà un succès.

M. BOUTIN. — Ça n'a pas le sens commun. Ta sœur, dans quel groupe la mets-tu ?

ALBERT. — Jeanne ? Elle est dans un sous-groupe. Les sentimentalo-tumultueuses.

M. BOUTIN. —Parfaitement. Eh bien, voyons, je vais t'embarrasser…

ALBERT. — Tu m'étonnes.

M. BOUTIN. — …En te posant une question. Tu aimes ta sœur ?

ALBERT. — Comme du pain.

M. BOUTIN. — Tu l'estimes ?

ALBERT. — Certes.

M. BOUTIN. — Tu la crois une brave et loyale et honnête petite créature ?

ALBERT. — Ah ! oui !

M. BOUTIN. — Voilà tout ce que je voulais te faire avouer. Tu vois bien qu'elle existe la jeune fille potable ?

ALBERT. — Attends… ne triomphe pas !

M. BOUTIN. — Et, la preuve, c'est toi-même qui vas me la fournir par ta réponse. Si tu n'étais pas son frère, mais un jeune homme quelconque, et qu'on te proposât Jeanne, la refuserais-tu ? Évidemment non ?

ALBERT. — Moi ? Mais dans les grands prix je la refuserais ! Mais je prendrais le train !

M. BOUTIN. — Tu n'épouserais pas ta soeur ?

ALBERT. — Pas pour un boulet de canon.

M. BOUTIN. — Mais tu es abominable !

ALBERT. — Elle encore moins qu'une autre ! Elle est intelligente, mignonne, jolie, charmante ! Toutes les qualités ! Soit ! Mais pour femme ? Ah non ! je la connais trop ! Elle est trop mal élevée !

M. BOUTIN. — Albert ! Tu t'oublies !

JEANNE. — Mais laisse-le donc dire, papa. Ça ne me fâche pas. Il a raison.

M. BOUTIN, à Jeanne. —Tu l'approuves ? C'est ta condamnation, malheureuse enfant !

JEANNE, à son père. — Mais non. D'ailleurs j'en ai autant à lui servir. Albert sait si je l'aime, si je le trouve bon et beau garçon, c'est mon frère, mon seul et vrai ami, quand j'ai dit : Albert ! j'ai presque tout dit.

M. BOUTIN, mélancolique. — Il ne m'en reste guère, à moi, après ça !

JEANNE. — Eh bien, ça n'empêche pas que, le connaissant comme je le connais, j'aimerais mieux je ne sais quoi – si j'étais une autre jeune fille – plutôt que de l'épouser.

M. BOUTIN. — Parce que ?

JEANNE. — Parce que je suis sûre et certaine qu'il ferait un mari… effroyable !

ALBERT, à son père. — Tu l'entends ? Avais-je raison ? Et elle, ça serait… la dernière des femmes.

JEANNE, à son père. — Il n'a peut-être pas tort.

M. BOUTIN, ahuri, à sa fille. — Ainsi… comment… par instants, je me demande si je ne rêve pas ? Toi aussi, ma pauvre petite fillette, tu nages dans ces mêmes folies ? Toi aussi, tu ne veux pas te marier ? Toi aussi tu as sur les jeunes gens d'aujourd'hui les mêmes idées que ton frère sur les jeunes filles ?

JEANNE. — À peu près, papa.

M. BOUTIN. — Ah ! comme je te plains ! Comme je vous plains tous les deux !

ALBERT. — Ça te passera.

M. BOUTIN, à ses enfants. — Et à vous aussi, je l'espère.

JEANNE. — Non. Je ne crois pas.

M. BOUTIN, à sa fille. — Mais, au bal, tu n'as donc pas rencontré quelqu'un pour qui ton coeur…

JEANNE. — Oh ! mon coeur ne va jamais au bal. Il reste à la maison.

M. BOUTIN.— Pour qui ?

JEANNE, gentille, lui sautant au cou. — Pour toi (Prenant la main de son frère), pour lui (Elle les embrasse tous deux) ; je vous aime bien, vous savez ?

M. BOUTIN. — Sans doute, mais… (Se montrant lui et Albert.) les uns n'empêchent pas… l'autre.

JEANNE. — L'autre n'existe pas encore pour moi.

M. BOUTIN. — Tant pis. C'est égal, ça me confond, que parmi tant de jeunes gens qui te font valser, tu n'en aies pas au moins trouvé…

JEANNE. — Tous, danseurs ; pas un, mari. Mais qu'est-ce que ça peut te faire au fond, que nous nous mariions, ou pas ? Tu nous as toujours dit que tu nous laisserais libres, que tu ne forcerais jamais ni nos inclinations, ni nos répugnances… que, même si je voulais me faire religieuse, tu ne t'y opposerais pas.

M. BOUTIN. — C'est vrai, j'ai dit tout ça. J'en conviens.

JEANNE. — Eh bien, alors ?

M. BOUTIN. — C'est que je vieillis tous les jours, mes enfants…

ALBERT. — Nous aussi. J'ai déjà un cheveu gris.

M. BOUTIN. — Et que je voudrais vous voir casés, avant de m'en aller.

JEANNE. —D'abord, tu ne t'en iras pas. On ne s'en va pas ainsi, à sa guise, comme ça vous fait plaisir.

ALBERT. — Tu vivras vieux, archivieux.

M. BOUTIN. — Dans une petite voiture, alors ?

ALBERT. — Parfaitement. Et c'est nous qui la traînerons.

JEANNE, à son père. — Tu vois bien qu'il ne faut pas que je me marie.

M. BOUTIN. — Au contraire. Mon gendre se relayerait avec toi. Car enfin, si tu ne te maries pas, qu'est-ce que tu feras seule, dans la vie, une fois que je n'y serai plus ?

JEANNE. — Ne t'inquiète pas. Je saurai m'arranger.

M. BOUTIN. — On s'ennuie à rester oisif.

JEANNE. — Tu es la preuve du contraire. Je ferai comme toi, j'achèterai des tableaux. Et puis bien d'autres choses. Je serai une vieille fille, tout à fait dans le mouvement. Les hommes ne seront pas amoureux de moi ni les femmes, jalouses. Je serai ma maîtresse, libre, indépendante. Ça sera le paradis sur terre, ou du moins à Paris. Et je m'en contente.

M. BOUTIN.— Qui te protégera ?

ALBERT. — Moi.

M. BOUTIN, à sa fille. — Et si ton frère disparaît ? S'il meurt jeune ?

ALBERT. — Merci, petit père. Tu m'embaumes un peu tôt.

JEANNE. — La loi me protègera. L'État, mon notaire, mon avoué, le commissaire de police…

M. BOUTIN. — Qui auras-tu à aimer ? Personne ?

JEANNE.—Les pauvres. C'est ma façon d'être socialiste.

M. BOUTIN. — Qui t'aimera ?

JEANNE. — Les bêtes. Mes chiens.

M. BOUTIN. — Et tu crois que tu seras heureuse ?

JEANNE. — Je ne sais pas. En tout cas je ne serai pas malheureuse, trahie, abandonnée, outragée, soumise à cette alternative des pires humiliations, ou des pires complaisances, condamnée à souffrir dans mon mari, dans mes enfants, dans mon honneur, dans tout et à propos de tout. Quand on est seul on n'a que soi : c'est déjà une belle petite source de misères, de quoi vous occuper tous les instants de la vie… Mais enfin, avec de l'estomac, ça peut encore se supporter. Je ne me marierai pas.

M. BOUTIN. — Quel pessimisme ! Où vois-tu tant d'abominations ?

JEANNE. — Partout. On marche dessus. Je n'entends parler que de séparations, de flagrants délits, de divorces, d'adultères, de procès ; chaque jour c'est un nouveau scandale. Est-ce vrai ? Veux-tu des exemples et des noms ?

M. BOUTIN. —Inutile. Mais ça ne prouve rien. Il y a encore, malgré tout, des maris honnêtes et d'honnêtes femmes. Tu n'en sais rien, parce qu'on n'en parle pas. Voyons ? Est-ce que ta mère et moi…

JEANNE, vivement. — Oh ! laissons ça, veux-tu ? Prenons tout le monde, excepté vous. Oui, parbleu, vous avez été irréprochables tous deux ; mais quand même vous auriez mené une vie repréhensible, nous serions, mon frère et moi, persuadés du contraire, parce que c'est toujours ainsi, que vous êtes nos parents et qu'on voit, invariablement, par une touchante et heureuse loi d'optique morale, ses père et mère blancs comme neige, même quand ce sont les derniers des sacripants. J'en appelle à Albert. Ça n'est pas un noceur à tous crins, mais enfin il s'amuse tout de même un petit peu entre ses repas, eh bien, quand je pense, par instants, que toi, papa, tu as eu son âge et que tu as peut-être dû faire comme lui… que c'est même probable… ça me coupe bras et jambes et je ne peux pas le croire. Ça me paraît inadmissible ! Je ne te conçois toute ta vie que comme un petit saint.

M. BOUTIN, gêné. — Et tu as raison.

JEANNE. — Je ne te demande rien. Ne réponds rien.

M. BOUTIN. — En ce cas, puisque tu as une si bonne opinion de ton pauvre vieux papa, tu dois avoir un peu confiance en lui ?

JEANNE. — Ça dépend.

M. BOUTIN. — Fais ce qu'il te dit. Mariez-vous tous les deux, allez. Un jour ou l'autre…

ALBERT. — Plutôt l'autre.

M. BOUTIN. — Vous m'en remercierez. Et puis, si vous ne voulez pas le faire pour moi, faites-le au moins pour notre nom… qu'il ne périsse pas.

JEANNE. — Alors, ça cesse de me regarder. À toi, Albert ! Comme, moi, je perdrais mon nom en me mariant…

ALBERT, à son père. — C'est drôle, papa, que tu tiennes tant que ça à te perpétrer ? Voilà une considération qui me laisse glacé ! Nous n'avons rien de commun avec les Croisades, nous ne descendons pas de la cuisse de Pierre l'Ermite ? Alors, laissons trépasser ce beau nom de Boutin !

M. BOUTIN. — Plus tard, tu changeras d'idée, tu penseras comme moi.

ALBERT. — C'est possible. Avec l'âge, le cerveau s'affaiblit.

M. BOUTIN. — Mais pas le cœur. Il s'améliore. On se raccroche à tout. On veut aimer double pour ce qui vous reste à vivre. Et on souhaite autour de soi des petits-enfants…

JEANNE. — Ah ! Seigneur !

M. BOUTIN. — Beaucoup de petits-enfants !

ALBERT. — Tu es gai !

M. BOUTIN. — Non, je suis triste. Alors il faut que je renonce à cet espoir ? Pas de petits-enfants ?

ALBERT. — Tu en as des grands.

JEANNE. — Contente-toi de ça.

M. BOUTIN, ému plus qu'il ne le laisse paraître. — Vous n'êtes pas gentils… Je m'en vais… Vous n'avez pas de cœur.

JEANNE, avec élan. — Papa.

ALBERT, le prenant par le bras. — Voyons, petit père.

M. BOUTIN, se dégageant, bourru. — Non. Laissez-moi.

ALBERT, le rappelant. — Eh ! Tu oublies ton Corot ?

M. BOUTIN, sans se retourner. — Je m'en fiche. ! (Il sort en tapant la porte.)

……

JEANNE, les mains jointes. — Pauvre petit père ! Il faut lui pardonner, Albert !

ALBERT, mélancolique. — Oui. Pas de sa faute. Il est sincère. Il croit qu'il est dans le vrai.


LES LIVRES DE CLASSE

 

M. BAUVIN, quarante-six ans.
MADAME BAUVIN, trente ans.
MADAME SAVOLLET, trente-trois ans.
ANDRÉ BAUVIN , onze ans.
JEANNE SAVOLLET, neuf ans.
UN CÉLIBATAIRE ami des Bauvin, cinquante-trois ans.

À Paris chez les Bauvin, un dimanche de juillet, après le dîner, au salon.

L'AMI, désignant les enfants qui regardent ensemble des images. — Et voilà ces chers petits, bien heureux de ne plus être en pension !

JEANNE. — Oh oui !

MADAME SAVOLLET. — Ne m'en parlez pas. C'est une joie pour Jeanne.

MADAME BAUVIN. — Elle se plaît pourtant bien à son couvent ?

MADAME SAVOLLET. — Beaucoup. Ces dames sont parfaites.

L'AMI, à madame Savollet. — Elle est à Bethléem, n'est-ce pas ?

MADAME SAVOLLET. — Oui, rue d'Assas. Oh ! les enfants y sont admirablement, sous tous les rapports.

L'À

MI. — Vous teniez beaucoup au couvent, aux religieuses ?

MADAME SAVOLLET. — Mon Dieu, j'y tenais sans y tenir. Mais, en somme, pour une jeune fille, c'est encore là qu'on trouve les meilleures garanties de solide et sérieuse éducalion.

L'AMI. — M. Savollet pense là-dessus comme vous ?

MADAME SAVOLLET. — Oh ! mon mari, ça lui est égal ; il a dans ce moment-ci un projet de tramway à Lourdes… Des petits tramways à vapeur pour les pèlerinages, les processions… Au point de vue des malades et des impotents… ce serait très précieux… Vous comprenez qu'il n'a pas le temps de s'occuper de ces questions terre-à-terre de pensionnat ? Aussi il me laisse libre.

M. BAUVIN. — Nous, voilà deux ans que André est au Lycée Renan, et nous sommes enchantés de l'y avoir mis.

MADAME BAUVIN . — L'enseignement y est très large et très digne.

BAUVIN. — Et sans aucun parti pris.

L'AMI, en regardant les enfants. — Enfin, ils vont se reposer et bien jouer pendant deux mois ; c'est le principal.

MADAME BAUVIN. — Et puis travailler aussi un peu. Nous avons des petits devoirs de vacances.

MADAME SAVOLLET. — Sans ça, on s'ennuierait, n'est-ce pas, Jeannette ?

JEANNE. — Mais non, maman. Je saurais bien passer le temps à ne rien faire, va.

L'AMI. — Elle a raison. Moi, je suis pour qu'on ne fasse rien de ses dix doigts pendant les vacances.

ANDRÉ, à l'ami. — Vrai ? Oh ! pourquoi que papa et maman ne sont pas comme vous ?

MADAME BAUVIN . — Monsieur n'a pas de petits enfants, mon chéri, sans quoi il changerait d'avis.

L'AMI. — Je ne crois pas. J'ai là-dessus des idées très arrêtées.

BAUVIN. — Comme en tout, cher ami.

MADAME BAUVIN. — Vous êtes ce qu'on appelle un type.

BAUVIN. — Un bon type.

MADAME SAVOLLET. — C'est bien heureux, allez, cher monsieur, que vous n'ayez pas d'enfants , parce que vous les élèveriez drôlement.

L'AMI. — Plus drôlement qu'on ne les élève, à coup sûr.

MADAME BAUVIN. — Vous allez remonter sur vos dadas ? L'éducation personnelle, chez soi, dans la famille ?

BAUVIN. — L'éducation familière, faite en causant ?

MADAME BAUVIN. — Jamais d'internat, ni d'externat ?

MADAME SAVOLLET. — Jamais de livres de classe ?

L'AMI.— Surtout ! Oh ! les livres de classe ! Quels fléaux ! Quels ramas d'idioties !

ANDRÉ, à Jeanne. — Oh ! tu as entendu ce qu'il dit ?

MADAME SAVOLLET, à l'ami. — Voulez-vous bien vous taire, et ne pas parler ainsi devant eux. D'ailleurs, Jeanne sait que ça n'est pas vrai et que ses livres de classe sont très bien faits. N'est-ce pas, ma chérie ? JEANNE. — Oh ! oui, alors ! D'abord, c'est rien que des prêtres qui les ont écrits. Ainsi…

L'AMI. — Jésus !

JEANNE. — Et même, il y en a que l'archevêque de Bordeaux a imprimé sur la couverture qu'il les approuvait.

L'AMI, les yeux au ciel. — Oh ! je vois ça d'ici.

BAUVIN. — Moi, je dois dire que j'ai feuilleté bien souvent les livres de classe d'André. Quand sa mère n'a pas le temps, c'est moi, pendant les vacances, qui lui fais réciter ses leçons et qui corrige ses devoirs ; j'ai toujours trouvé ses livres très clairs, très intéressants, et le programme de ses études très intelligemment conçu.

ANDRÉ. — Bien embêtant des fois, petit père.

BAUVIN. — Silence. Je ne te parle pas.

L'AMI. — Je vous entends. Vous êtes tous convaincus. Mais ça ne m'empêche pas d'avoir raison, surtout au sujet des livres de classe. Je n'en connais pas un, pas un seul, qui soit à peu près proprement fait, qui soit adapté au sexe, à l'âge, à la qualité sociale, intellectuelle et morale de l'enfant.

MADAME BAUVIN. — Allons donc I allons donc !

BAUVIN. — Vous exagérez aussi, à la fin ! Vous ne me ferez pas croire que des gens dont c'est le métier de s'occuper d'éducation sont des ânes et que vous êtes plus fort qu'eux ?

L'AMI.— Si, cher ami. Si, je finirai par vous le faire croire. Ça sera long, j'y mettrai des mois, des années, jusqu'à ma mort. Mais j'y arriverai, j'en ai l'espoir intime.

BAUVIN. — Vous perdrez votre temps.

L'AMI. — Ça m'amuse, je n'ai que ça à faire. Et tenez, voulez-vous me causer tout de suite un grand plaisir ? Mais là un vrai plaisir ? À la minute ?

BAUVIN. — Oui. Qu'est-ce que vous allez encore nous inventer ?

MADAME BAUVIN. — Je ne suis pas tranquille. Avec vous on ne sait jamais où l'on va.

L'AMI. — N'ayez pas peur. Laissez-moi tout bonnement, pendant quelques instants, interroger André et Jeanne.

MADAME SAVOLLET. — Ah parbleu ! vous allez les interroger à votre façon ?

L'AMI. — Sans doute.

MADAME BAUVIN. — Et puis quoi ! qu'est-ce que ça prouvera ?

BAUVIN. — Où voulez-vous en venir ?

L'AMI. — Vous allez voir. Ne soyez pas impatients. Je commence par André. Viens ici, mon petit homme. Tu t'appelles André Bauvin ?

ANDRÉ. — Oui, monsieur.

L'AMI. — Qu'est-ce que fait ton papa ?

BAUVIN. — C'est ridicule, mon cher, votre interrogatoire.

L'AMI, à Bauvin. — Non, ne croyez pas ça. Ne m'interrompez pas.

ANDRÉ. — Il est sous-directeur de la compagnie d'assurances L'Albatros.

L'AMI. — Parfaitement répondu. Quel âge as-tu ?

ANDRÉ. — Onze ans.

L'AMI. — Qu'est-ce que tu veux être plus tard ?

ANDRÉ. — Je veux être peintre, dessiner des tableaux, pour faire le portrait de tous mes parents et de mes amis.

BAUVIN. — Jamais !

L'AMI, à André. —Tes parents savent que tu aimes la peinture et les tableaux ?

ANDRÉ. — Oh ! oui !

L'AMI. — Est-ce que tu dessines ? T'apprend-on le dessin ?

ANDRÉ. — Oh ! non !

L'AMI. — As-tu été dans un musée ?

ANDRÉ. — Qu'est-ce que c'est que ça ? Il y a des tableaux ?

L'AMI. — Oui. Réponds-moi encore. Tes professeurs, tes maîtres, à ta pension… est-ce qu'ils savent ton goût pour le dessin et la peinture ?

ANDRÉ. — Je leur ai dit, mais ça leur est bien égal.

L'AMI. — Parfait.

BAUVIN, à son ami. — Vraiment, mon cher, cette conversation… De quoi avons-nous l'air, ses parents ?

MADAME BAUVIN. — Nous ne pouvons pas plus longtemps…

L'AMI. — Ça va finir. Une seconde. (À André.) Ce mois dernier, qu'est-ce qu'on t'a appris ?

ANDRÉ. —Ce qu'on m'a appris ?

L'AMI. — Oui.

ANDRÉ. — Tout. L'histoire, la littérature, la géographie, la cosmog…

L'AMI.— Par exemple, en géographie, quoi ?

ANDRÉ. — Tout.

L'AMI. — Eh bien, peux-tu me parler de la Loire ?

ANDRÉ. — La Loire. Ah ! je sais que c'est un grand fleuve, en France…

L'AMI. — C'est déjà quelque chose. Bravo.

ANDRÉ. — Mais nous n'avons pas appris la Loire.

L'AMI. — Tu m'étonnes ?

ANDRÉ. —Non. Ça n'est pas dans mon livre.

L'AMI. — Qu'est-ce que vous avez appris alors ?

ANDRÉ, cherchant. — La Suède.

L'AMI. — Parle-moi de la Suède ?

ANDRÉ, récitant. — La Suède avait acquis durant cette période l'Esthonie, l'Ingrie, la Carélie…

 L'AMI. — Hein ? Qu'est-ce que tu me racontes là ?

ANDRÉ. — La Suède, monsieur. Ça me revient. C'est la géographie politique de l'Europe en 1648.

L'AMi. — Et tu ne sais pas la Loire ?

ANDRÉ. — Non, monsieur. Plus tard, quand je serai grand.

L'AMI. —Et la Seine où prend-elle sa source ?

ANDRÉ, fier. — À Paris, tiens !

BAUVIN, furieux. — André, voyons ?

MADAME BAUVIN, à son fils.— C'est pas possible ! Tu le fais exprès, pour nous taquiner ?

L'AMI, aux parents. — Ne le bousculez pas. Je vous assure qu'il ne le fait pas exprès.

BAUVIN, à son ami. — Enfin, cessez de votre côté ; vous nous contrariez.

L'AMI. — Un dernier mot ; la littérature ! Si vous saviez ce que je suis heureux en ce moment-ci ! (À André.) Qu'est-ce que tu sais en littérature ?

ANDRÉ. — Je sais Balzac, là !

L'AMI, surpris. — Balzac ! Tiens ! tiens ! On vous fait commencer par Balzac ? Soit : Voilà au moins qui est moderne ! À la bonne heure !

BAUVIN, à son fils. — Allons donc ! tu rêves, André ?

MADAME BAUVIN. — Mais c'est de la folie ? Je suis sûre qu'il se trompe. On leur aura parlé de Balzac comme ça, en l'air !

ANDRÉ. — Non, maman, j'ai appris Balzac sur mon pupitre, dans mon livre.

L'AMI, à André. — Dis Balzac comme dans ton livre, mon cher petit, dis vite.

ANDRÉ, récitant. — Balzac, célèbre écrivain. On a dit de lui avec justesse qu'il était le Malherbe de la prose…

L'AMI . —Ah ! on a dit ça ? Drôle de jugement. Continue.

ANDRÉ, récitant toujours. — Né à Angoulême en 1594, Guez de Balzac…

L'AMI, éclatant. — Ah ! ah ! c'est l'autre ! l'autre Balzac ! Oh ! que c'est drôle !

MADAME BAUVIN, à qui ça échappe. — Comment ? il y en a donc deux ?

BAUVIN, humilié. — Cécile ! Mais oui, tu te rappelles bien ?

MADAME BAUVIN, qui se raccroche. — Ah ! oui… oui… l'autre !…

L'AMi, joyeux. — Eh bien ! c'est complet. C'est tout ce que je voulais savoir. En voilà assez pour aujourd'hui, mon petit André. Viens m'embrasser.

BAUVIN, agacé. — Naturellement, il va triompher maintenant !

MADAME BAUVJN. —Le beau mérite ! André n'a dit que des bêtises. (À André.) Je suis très mécontente de toi.

L'AMI. — Pas du tout. Il n'y est pour rien, le pauvre petit diable, et il a, au contraire, répondu comme un ange. (Sortant de sa poche une pièce de cent sous.) Tiens, voilà pour ta peine. Ainsi, mon gros, récapitulons ; tu as onze ans, tu veux être peintre…

BAUVIN. — Et moi, je ne veux pas.

L'AMI. — Ne dites donc pas de choses pareilles. S'il le veut, il le sera tout de même. (À André.) Tu ne sais pas tenir un crayon, tu n'es jamais entré dans un musée… mais, en revanche, tu es au lycée Renan depuis plusieurs années, et tu sais que Guez de Balzac est né à Angoulême… que la Seine prend sa source à Paris, et que la Suède a acquis l'Ingrie et la Carélie… Eh bien, voilà ce que j'appelle une éducation comprise et bien dirigée… Ton papa eL ta maman ne doivent pas regretter l'argent que tu leur coûtes… Mais, par exemple, si, au milieu de tout ça, tu arrives un jour à être peintre malgré tout, et à faire parler de toi comme de Raphaël, vrai, tu seras un monsieur, tu pourras dire que tu as eu du mérite et que tu reviens de loin !

MADAME BAUVIN, sévère.  Oui. Et en attendant il va aller se coucher.

MADAME SAVOLLET. — Tout à l'heure. Pas avant que Jeanne soit partie. Je m'en vais moi-même à l'instant.

L'AMI, à M. Bauvin.— Vous n'avez pas l'air content. Vous me regardez avec des yeux terribles !

BAUVIN. — Il y a de quoi, mon cher. Vous prenez sans cesse le contrepied de tout. À la longue, c'est agaçant.

L'AMI. — Je me justifierai dans cinq minutes, quand j'aurai interrogé Jeanne.

MADAME BAUVIN. — Encore ? Elle aussi ?

BAUVIN, avec dépit à sa femme. — Mais oui. Qu'il interroge Jeanne. Ça va être exactement la même chose que pour André : il va encore trouver ses réponses insuffisantes ou ridicules. Je le parierais. Il n'est jamais satisfait.

L'AMI. — Nous allons voir. Attendons. Ne me donnez pas de fausses joies !

MADAME SAVOLLET, pincée. — Oh ! mon cher monsieur, moi, je ne suis pas inquiète. Avec l'éducation que Jeanne reçoit chez ces dames !… je ne crains rien… Vous pouvez la questionner, tant qu'il vous fera plaisir. Vous en serez pour vos frais de taquinerie.

L'AMI. — Je ne suis pas taquin. (À Jeanne.) Vous avez des livres de classe, ma petite Jeanne ?

JEANNE. — Oui, monsieur, beaucoup. Une géographie par l'abbé Saladin.

L'AMI. — Ah ! Et un livre d'histoire, aussi, sans doute ?

JEANNE.—Par l'abbé Briochon. Un livre de mathématiques par l'abbé de Bonnemort, et un précis de style par le père Canada.

L'AMI. —Bon. Vous êtes bien nantie. Qu'est-ce que vous savez le mieux en histoire ?

JEANNE. — Tout. Je sais surtout bien : Que se passait-il en Neustrie après Clovis II ?

L'AMI. — Hein ? quoi ?

JEANNE. — C'est une des questions de mon livre.

L'AMI. — Celui de l'abbé Briochon ?

JEANNE.— Oui. C'est un livre fait par questionnaires. Alors je sais cette question-là. (Elle récite.) Que se passait-il en Neustrie après Clovis II ? Clotaire III prit le pouvoir à cinq ans, le maire Erchinoald associa au gouvernement la reine Bathilde, mère de ce jeune prince, qui alliait la douceur à la sagesse. Mais Erchinoald étant mort, Ebroïn, homme ambitieux, se démasqua, et, fatigué de la tyrannie des leudes…

L'AMI. — Assez. C'est très bien ! (À madame Savollet.) Eh bien, madame, qu'est-ce que vous dites de ça, pour une fillette de neuf ans ?

BAUVIN. — Le fait est que c'est excessif de leur apprendre des choses pareilles.

MADAME BAUVIN, à son mari. — Que veux-tu, mon ami ! C'est l'esprit un peu étroit des bonnes Sœurs.

L'AMI, à part. — Ils sont admirables !… (À madame Savollet.) Mais vous, que dites-vous ?

MADAME SAVOLLET, gênée. — Je dis… je dis… qu'il faut pourtant bien que cette enfant sache ses Maires du Palais !

L'AMI, à madame Savollet. — Vous croyez que ça l'empêcherait de se marier ?

MADAME SAVOLLET. — Et puis, d'ailleurs, elle sait d'autres choses… Je suis sûre que, même en histoire, ces dames leur apprennent d'autres choses.

L'AMI. —Je l'espère ! (À Jeanne.) Savez-vous autre chose en histoire ?

JEANNE, avec assurance. — Je sais Philippe VI (Récitant.) Philippe, comte de Valois, fils de Charles, frère puîné de Philippe le Bel, avait, ainsi que Philippe le Long, gouverné d'abord comme régent, en attendant les couches de la reine…

MADAME BAUVIN, révoltée, bas, à son mari.— Les couches ! As-tu remarqué ?

BAUVIN, même jeu, bas. — Oui… sous la signature d'un abbé. C'est monstrueux !

JEANNE, qui hésite et ânonne. — … Les couches de la reine… Je ne sais plus.

L'AMI. — Déjà ?

JEANNE, avec volubilité. — Mais je me rappelle bien Charles VII. (Récitant.) S'arrachant aux douceurs du repos, le roi Charles VII, stimulé, dit-on, par la belle Agnès Sorel…

MADAME BAUVIN, à son mari.— Agnès Sorel !… pour un couvent !

L'AMI.— Ça suffit, ma petite Jeanne.

JEANNE, lancée, avec exaltation. — Non. Oh ! maintenant, tout me revient à la fois. J'en sais des tas. Je sais : Abaissement de la maison d'Autriche… Traité de Ratisbonne… je sais Jean Knox de Genève, 1554, vint y établir un calvinisme ennemi du pouvoir temporel comme du pouvoir spirituel… Je sais…

L'AMI. — Assez… assez !…

JEANNE. — Et puis, je sais les Réformes.

L'AMi. — Quelles réformes ?

JEANNE. — Les réformes, dame !

L'AMI, pour en finir. — Soit. Que savez-vous là-dessus ?

JEANNE, très fière. — Les réformes ? Eh bien elles ont été abolies. Voilà.

L'AMI. — N'allons pas plus loin. Ma petite Jeanne, je vous remercie. Vous m'avez rendu bien heureux.

BAUVIN, à sa femme. — Quand je te disais qu'il triompherait encore et qu'il ne serait jamais content !

MADAME BAUVIN, à son mari. — Pour Jeanne, écoute, il n'a pas tout à fait tort.

L'AMI. — Moi ! mais je suis enchanté ! Je n'ai pas perdu ma soirée. (À Jeanne.) Ma fillette, pour votre peine, je vous enverrai demain une poupée, une poupée ignorante, bête comme un pot, et si vous voulez me faire un grand plaisir, promettez-moi que vous ne lui apprendrez pas tout ce que vous savez. (Aux parents.) Maintenant, je me sauve, je vous ai assez tourmentés, je vous laisse à vos réflexions et à votre abattement.

MADAME SAVOLLET. — Nous ne sommes pas abattus

L'AMI. — Mettons battus. Y pensez-vous bien, voyons ? Une petite fille de neuf ans, un petit garçon de onze ! et ce qu'ils nous ont raconté ! Toutes les Ingrie, les Carélie, Jean Knox, Jéroboad, Erchinoald, les leudes… Tout le bazar ! Ah ! Seigneur ! Mais c'est à faire jaillir des cheveux de la tête d'un chauve ! Eh bien, le voilà le programme des études intelligemment conçu ! Les voilà les livres de classe, les sacrés livres de classe ! Aussi bien ceux des abbés que ceux des anciens proviseurs ! Ils se valent ! Non. Je ne vous comprends pas et je ne peux pas m'empêcher de bouillonner ! Ça n'est pas ainsi qu'on apprend quoi que ce soit à des enfants, et surtout à ses enfants. L'histoire, si c'est d'elle qu'il s'agit, demande à être enseignée d'une façon toute spéciale et toute simple à un bonhomme de dix ans. Les personnages doivent lui être présentés en deux mots, en deux coups de pouce et de crayon, de manière à le frapper, à l'amuser, et à lui rester à jamais gravés, comme des souvenirs vécus. Il faut lui parler de l'Histoire en lui contant des histoires, lui faire une espèce d'imagerie du passé, de lanterne magique d'autrefois, tourner ça au pittoresque et aux contes de fées… Il apprendra les traités plus tard. Il y a un moment de la vie et de l'enfance d'un être où il faut se borner à lui dire que François Ier était un homme magnifique, avec un grand nez, belle fourchette, beau rieur, superbement vêtu de soie et de velours, et qu'il habitait dans des châteaux merveilleux dont quelques-uns en Touraine sont encore intacts. — « Si tu es sage et si tu travailles bien, je t'y mènerai. » Là-dessus, en attendant, vous le conduisez au Louvre, et vous lui faites voir son portrait par un peintre qui s'appelle Le Titien : — « Alors, c'est lui, c'est ça François Ier ? » vous dit l'enfant avec de grands yeux.—« Oui, mon petit, tu as devant toi un de nos plus grands rois. » Et puis ça suffit pour l'instant. Après, vous lui raconterez le camp du Drap d'Or, après, les batailles… et, seulement quand il aura l'âge d'en saisir la belle et noble portée, le cachet de hauteur nationale, vous lui révélerez le Tout est perdu qui rendra pour une seconde sa petite figure rêveuse et grave. Voilà. Et ça vaudra cent mille fois mieux pour lui que de savoir à huit ans des tas de machines qui prouvent qu'il ne sait rien. J'aurais encore des paquets de choses à vous sortir sur mon système d'éducation affectueuse et personnelle par les parents, telle que je la conçois. Mais je m'arrête. C'est un monde, et ça tiendrait des volumes, nécessairement, puisque, pour moi, ça doit tenir tout le temps et toute la vie des père et mère. BAUVIN, solennel. — Les parents n'ont pas que ça à faire, mon cher ami : ils ont à travailler.

L'AMI, à Bauvin. — L'Albatros ?

MADAME SAVOLLET. — Mais oui. M. Savollet a aussi son Albatros.

MADAME BAUVIN. — Tout le monde l'a.

L'AMI. —Mon Dieu, les hommes, passe pour eux, quoique les mieux occupés aient encore plus de temps libre qu'il n'en faut pour se conformer, par ci par là, à mon programme. Mais les femmes ? les mamans ?

MADAME BAUVIN. — Nous avons la maison, monsieur.

MADAME SAVOLLET. — Et ce n'est pas une petite affaire.

L'AMI. — D'autant que vous n'avez pas seulement votre maison, mais vous avez aussi celle des autres. Surtout celle-là.

MADAME BAUVIN.—C'est possible, cher ami. Mais j'admire votre virtuosité en ces matières, et l'aplomb féroce avec lequel vous nous accablez, car enfin il y a je ne sais quoi de comique à voir traiter ces questions de paternité, de maternité, d'enseignement, par un vieux garçon aussi égoïste et personnel que vous.

L'AMI, résigné. — Bon, Voilà que j'écope, à présent.

BAUVIN, à son ami. — Il fallait vous marier puisque vous aviez de si belles idées à appliquer.

MADAME SAVOLLET. — Avoir un ménage, vous aussi.

BAUVIN. — Des enfants !

MADAME BAUVIN.— Alors vous auriez le droit de parler.

BAUVIN, à sa femme. — Laisse donc. Il ne ferait pas mieux que les autres.

L'AMI. — Calmez-vous un peu. J'ai pensé à me marier, croyez-le, et depuis longtemps, bien longtemps. BAUVIN. — Et qui vous en a empêché ?

L'AMI. — Ah ! ah ! Vous connaissez la fameuse phrase judiciaire : « Cherchez la femme ! »

MADAME BAUVIN. — Oui ; phrase stupide.

L'AMI. —Eh bien, elle est encore plus vraie, cette phrase, pour la conquête du bonheur que pour la découverte du crime, et je vous avoue que voilà trente-trois ans que je cherche la femme, sans la trouver. Je n'aurai donc jamais d'enfants à élever à ma guise, et j'en serai éternellement réduit à m'occuper, hélas ! des enfants des autres, à faire leur joie à eux, et la calamité de leurs parents. Pardonnez-moi, mais plaignez-moi. (Il a attiré les deux enfants qu'il embrasse.) (À André.) Bonsoir, mon petit Balzac. Malherbe de la prose ». (À Jeanne.) Bonsoir ma petite Bathilde, « mère de ce prince qui alliait la douceur à la sagesse ». Allez faire dodo.


LEUR CARÊME

 

COMTESSE THÉRÈSE DE MARTINOY, vingt-neuf ans, une jolie jeune femme ; le comble du sérieux dans la frivolité.
SOPHIE DUPRESLE, trente-deux ans, une belle veuve élégante à bandeaux noirs ; un Murillo de la rue de la Paix.
BARON DÉRIVE, père de Thérèse de Martinoy, cinquante-neuf ans, la peau rouge et le cheveu blanc ; une praline dans de la ouate. Un peu de goutte.
COMTE DE MARTINOY, quarante ans, un homme chic et myope, à grandes moustaches ; l'air insolent, de naissance. 

Avant le dîner, chez Thérèse de Martinoy, au salon. Thérèse et son amie Madame Dupresle sont en train de causer avec animation, quand le baron Dérive entre, le nez au frais, l'air très heureux de vivre et d'être baron.

 

LE BARON, à sa fille. — Bonjour, petite enfant. (À Madame Dupresle.) Comme chez Nicolet : de plus en plus belle !

MADAME DUPRESLE.—Vous êtes un flatteur.

LE BARON. — Bigre non ! Si j'avais seulement, mettons… trois ans de moins, je vous ferais une de ces cours… sur les talons, serrée, bouclée… de jour et de nuit, je ne vous dis que ça ! Je serais à la fois pressant… et pressé !

THÉRÈSE. — Allons, papa, ne commence pas à être scandaleux.

LE BARON. — Je suis scandaleux, moi ? Tu me l'apprends. Et depuis quand ?

THÉRÈSE. — Depuis que je te connais. Et il y a longtemps ! Tâche au moins d'être un peu sérieux – si ça t'est possible – à cette époque-ci de l'année !

LE BARON. — À cette époque-ci ? Quoi ? quelle époque ?

 THÉRÈSE. — Nous sommes en carême, papa. Tu l'ignores ?

LE BARON. — Ça m'avait fui.

MADAME DUPRESLE, au baron. — Ça ne vous empêche pas de dormir ?

LE BARON. — Non. Je l'avoue.

THÉRÈSE. — Heureusement que je suis là pour te le rappeler.

LE BARON. — Je t'en remercie. Mais tu pouvais t'en dispenser.

THÉRÈSE. — Tu n'as jamais eu de religion, tout le monde le sait bien, seulement tu ne devrais pas t'en vanter.

LE BARON. — Je ne m'en vante pas, j'en suis inconsolable ! Mais, c'est un fait ; je n'y peux rien, et je le subis.

THÉRÈSE. — D'une drôle de manière ! En te signalant de la façon la plus compromettante.

LE BARON. — Moi ?

THÉRÈSE. — Oui, toi.

LE BARON. — Qu'est-ce que j'ai fait ?

THÉRÈSE. — Tu as été au Nouveau-Cirque, l'autre soir ?

LE BARON. — Eh bien ? Est-ce que l'Église me le défend ? 

THÉRÈSE. — Ne plaisante pas. Dans les entr'actes on t'a vu parler à une écuyère.

LE BARON. — C'est encore vrai.

MADAMEDUPRESLE.—Quelle horreur, baron !

THÉRÈSE. — Une femme qui crève des cerceaux en papier ! Toi, baron Dérive ! dans ta situation ! Un de tes oncles qui a été archevêque de Salamine !… Et cela au moment où nous allons entrer en semaine sainte !

LE BARON. — Permets, permets… D'abord, mademoiselle Trouskaïa…

MADAME DUPRESLE, au baron. — C'est son nom ?

LE BARON. — Propre.

THÉRÈSE. — Charmant !

LE BARON. — … ne saute pas dans des cerceaux en papier. C'est une écuyère de haute école qui monte comme toi, quand tu montes, beaucoup mieux que toi, même !…

THÉRÈSE.—La belle affaire !

LE BARON. — C'est une femme de grand mérite !

THÉRÈSE. — Dis tout de suite que c'est une sainte ?

LE BARON. — Je ne crois pas. Je le lui  demanderai. Mais elle fait son pas espagnol et ses changements de pied mieux que ne ferait n'importe qui du calendrier. Pour le cirque, c'est tout ce qu'on exige d'elle.

THÉRÈSE. — Papa, tu es révoltant, tais-toi.

LE BARON. — Je me tais. Si on ne peut plus rire en France ? Mais tu me reçois vraiment mal. Et maintenant que tu as bien déblatéré, je te ferai observer que tu ne m'as ni dit bonjour, ni embrassé.

THÉRÈSE, s'avançant de mauvaise grâce. — Voilà. (Le baron l'embrasse.)

LE BARON, se tournant vers madame Dupresle. — Vous non plus ?

THÉRÈSE, choquée. — Papa !

MADAME DU PRESLE, en riant, tendant la main au baron. — Tenez, mon cher père.

LE BARON, la lui baisant. — Merci, ma chère fille. (À Thérèse.) — Peut-on en carême baiser la main d'une jeune personne d'un sexe différent ? Est-ce un péché ?

THÉRÈSE. — Quelle tenue ! Quelles façons !

LE BARON, bon enfant. — Je suis de mon temps, je suis de tous les temps ! D'aimable humeur. Rien des anachorètes. 

THÉRÈSE. — Heureusement qu'il n'y a plus ici que nous deux, et que tu n'es pas venu tantôt, quand mon salon était plein de monde !

LE BARON. — C'est vrai, c'était ton jour ?

THÉRÈSE. — Mais oui. Où as-tu la tête ?

LE BARON. — Ailleurs.

THÉRÈSE. — Je m'en aperçois.

LE BARON. — Veux-tu que je te dise où ?

THÉRÈSE. — Non, non !

LE BARON. — Comment ! Tu consens à garder ton jour en carême ? Sais-tu que je trouve ça joliment frivole, pour une femme aussi raide que toi ?

MADAME DUPRESLE. — Il faut bien se voir tout de même.

LE BARON. — Est-ce que vous ne pouvez pas vous voir aux offices, à l'église ?

THÉRÈSE, à son père. — À l'église ? C'est bien toi, ça !

MADAME DUPRESLE, au baron. — À l'église, mon cher monsieur, nous avons bien autre chose à faire ?

LE BARON. — Quoi ?

THÉRÈSE. — Nous prions.

MADAME DUPRESLE, au baron. — Pour vous. 

LE BARON. — C'est donc pour ça que je ne m'améliore pas, et que j'empire plutôt. (Il pousse un petit cri.) Aïe !

MADAME DUPRESLE. — Qu'avez-vous ?

LE BARON. — Rien. L'estomac. Il n'est pas gentil pour moi.

THÉRÈSE. — C'est bien fait. C'est une leçon. Voilà le résultat de ta cuisine de restaurant et de toutes tes orgies !

LE BARON. — Mes orgies ! Hélas ! non.

THÉRÈSE. — Hélas ! Si on t'entendait ? 

LE BARON. — On me comprendrait. 

MADAME DUPRESLE, au baron. — Je suis sûre que vous faites gras, vous, en carême ? 

THÉRÈSE, à son amie. — Lui ? Ah ! ma chère ! En carême et toute l'année. Et de toutes les façons ! 

LE BARON. — Sans démarrer. Vous faites maigre, vous ? 

MADAME DUPRESLE.— Le maigre de rigueur. 

THÉRÈSE. — D'abord, au point de vue hygiénique, c'est excellent. 

MADAME DUPRESLE. — Et puis, quoi ? Sommes-nous des chiens ? Nous avons une âme. Je plains ceux qui n'ont pas de croyances. Le  jeûne… l'abstinence… tout ça, ce sont des petites choses qui paraissent mesquines quand on ne pratique pas, mais qui deviennent méritoires et touchantes dès qu'on s'y astreint, en y mêlant la pensée d'un devoir. 

THÉRÈSE. — Très bien, chère amie. Je n'aurais pas dit mieux. 

MADAME DUPRESLE. — Oui, baron, toute ma vie j'ai fait maigre aux dates prescrites… 

LE BARON. — Jamais eu recours aux dispenses ? 

MADAME DUPRESLE. — Jamais. C'est trop facile. Et je m'en suis toujours bien trouvé. Et puis, c'est un si léger sacrifice, dès qu'on réfléchit aux milliers de pauvres gens qui sont sans pain, sans gîte… 

THÉRÈSE. — Certainement ! 

MADAME DUPRESLE. — D'ailleurs, j'en souffre à peine. Je ne m'en aperçois même pas. J'ai un chef extraordinaire. Pas plus tard que ce matin, après un hachis de truffes étonnant, il m'a servi des canapés de sarcelle aux ananas ; je vous donne ma parole que ça avait le goût de la viande. On aurait juré du perdreau… du vrai perdreau !  

LE BARON, qui se contient. — Oui. 

MADAME DUPRESLE, au baron. — Qu'est-ce que vous avez mangé, vous, ce matin ? Avouez-le. 

LE BARON. — Un œuf à la coque, une côtelette et des pommes frites. 

MADAME DUPRESLE, qui triomphe. — Voilà ! De la viande de boucherie ! Quel païen vous faites ! 

LE BARON. — J'ai besoin de me soutenir. Si je ne faisais pas gras, je tomberais malade, 

MADAME DUPRESLE. — Est-ce que nous sommes malades, nous ? 

LE BARON. — Vous, vous êtes des natures à part. (Malicieux.) Et puis vous avez la foi, qui vous nourrit ; c'est le meilleur des liebigs, tandis que moi je ne l'ai pas. 

THÉRÈSE.— Et tu n'es pas près de l'avoir, va !

LE BARON. — En effet, j'ai peur qu'il soit bien tard. (À sa fille.) C'est pourtant moi, mon enfant, qui t'ai fait donner une éducation religieuse, et sévère ? Ne l'oublie pas, sache m'en gré au moins. 

MADAME DUPRESLE, au baron. — Alors, à votre idée, la religion est uniquement bonne pour nous ?  

THÉRÈSE, à son père. —Quelque chose comme un art d'agrément plus élevé ? 

LE BARON. — Je ne dis pas cela. Tout ce que je prétends c'est qu'il faut une religion pour les femmes. 

MADAME DUPRESLE. —Comme une tragédie pour le peuple ? 

LE BARON. — À peu près, oui. Je vous choque ? 

MADAME DUPRESLE. — Vous nous indignez, tout simplement. 

LE BARON, à madame Dupresle. — Parlons d'autre chose, et ne me regardez pas avec des yeux aussi pistolets. Voulez-vous venir demain avec moi à Auteuil ? 

MADAME DUPRESLE. — Où ça ? Au sermon ? 

LE BARON. — Non. Aux courses. Vous adorez ça, je le sais ? 

MADAME DUPRESLE. — Pas en carême. 

THÉRÈSE. — Elle a raison. 

LE BARON, à madame Dupresle, tentateur. — Vous jouerez, vous gagnerez… 

MADAME DUPRESLE. — Fi ! 

LE BARON. — Et ça sera pour les pauvres ! Ah ! vous ne pouvez plus refuser ?  

MADAME DUPRESLE. — Jamais de la vie ! De l'argent acquis comme ça d'abord, ça ne leur serait pas agréable. 

THÉRÈSE.— Pire. Ça leur porterait malheur. 

MADAME DUPRESLE. — Et puis, j'ai quelque chose d'autrement sérieux demain. Je vais à la bénédiction des Pères Lazaristes. 

THÉRÈSE. — Moi à celle des Prémontrés. 

MADAME DUPRESLE. — C'est le père Saint-Boniface qui doit parler. 

THÉRÈSE. — À ma chapelle, c'est dom Sebastiani. 

MADAME DUPRESLE. — Le père Boniface a une éloquence d'une énergie, d'une colère !… 

THÉRÈSE. — Le mien parle avec une douceur… On n'a pas idée. 

MADAME DUPRESLE. — C'est un volcan !

THÉRÈSE. — Du miel ! 

LE BARON. — Vous me donnez envie. 

THÉRÈSE. — Moque-toi. Il est séraphique, tout simplement. 

MADAME DUPRESLE. — Je vous garantis que si le mien vous apostrophait sur vos vices, en vous regardant bien dans le blanc des yeux, comme il fait quelquefois quand il devine dans  son auditoire un pécheur endurci… eh bien ! vous n'en mèneriez pas large ! Moi, je vais tous les dimanches à ses sermons. Il me secoue, cet homme-là ! Il me ramone l'âme ! C'est un moine d'envergure. 

THÉRÈSE. — C'est comme moi ; je ne manquerais pas le mien pour tout l'or du monde. 

LE BARON, à madame Dupresle. — De quoi a-t-il parlé la dernière fois, le père… comment l'appelez-vous ? Saint-Pancrace ? 

MADAME DUPRESLE. — Saint-Boniface. Mais d'un tas de choses… de la piété. 

LE BARON, à sa fille. — Et le lien… qui a un nom de ténor… dom Sebastiani ? 

THÉRÈSE. — Aussi… d'un tas de choses… 

LE BARON. — Mais encore ? De quel sujet en particulier ? Quelles matières a-t-il traitées ? 

MADAME DUPRESLE . — Est-ce que je sais, moi ! Je ne me rappelle plus. Et puis, peu importe ! Quand le père Boniface parle, on l'entend, mais on ne l'écoute pas. On le regarde, on subit son éloquence, on boit sa mimique, on admire ses gestes. Et il en a surtout deux ou trois…  

LE BARON. — Un jeu. 

MADAME DUPRESLE. — … D'une beauté ! d'une ampleur !… Des attitudes d'un drapé ! 

THÉRÈSE. — Hiératiques ! 

LE BARON. — J'allais le dire. 

MADAME DUPRESLE. — Des poses à la Sarah. Oh ! il est sublime ! 

LE BARON. — Elle lui a peut-être donné des leçons ? Qui sait ? 

THÉRÈSE, à son père. — Tu as l'air de rire ? Mais ça se fait couramment, mon pauvre petit père. Tous les jours, des ecclésiastiques, des prédicateurs vont demander à des comédiens en vogue de leur apprendre à parler, à diriger leur voix, à la conduire en scène. 

LE BARON. — Non, en chaire. 

THÉRÈSE. — Tu me comprends. Ils s'adressent de préférence à ces messieurs de la Comédie-Française. 

LE BARON. — Parbleu ! Je suppose bien que ce n'est pas à ceux du Palais-Royal. 

THÉRÈSE. — Tu ne me laisses pas finir. Et tout dernièrement encore, on m'affirmait que, plusieurs fois dans sa carrière, M. Febvre avait donné des leçons de maintien à des évêques.  

LE BARON. — Cristi ! C'était pour se faire offrir une crosse ! (À madame Dupresle.) Alors, une dernière fois, vous ne venez pas demain avec moi à Auteuil ponter deux ou trois kopecks sur les petits dadas ? 

MADAME DUPRESLE. — Péché mortel. 

LE BARON. — À votre aise. Je repasserai. Adieu, jeunes femmes. Comme disait Malherbe mourant : « Je m'en vas ou je m'en vais. » 

THÉRÈSE. — Déjà ? Où dînes-tu ? 

LE BARON. — En ville. 

THÉRÈSE. — En ville-maison ? Ou en ville-restaurant ? 

LE BARON. —Restaurant. 

THÉRÈSE. — Je n'insiste pas. 

MADAME DUPRESLE. — Aujourd'hui vendredi ? Vous le faites exprès. Ça n'est pas possible ? 

LE BARON. — Mais non, je vous assure. (À sa fille.) Là, je t'embrasse vite parce que… mon ami n'aime pas attendre. 

MADAME DUPRESLE, provocante. — Quel est cet ami-là, qui n'aime pas attendre ? 

LE BARON, pince-sans-rire. — Louis XIV. (À Thérèse.) Et toi, fillette, que fais-tu ce soir ? Rien ? Tu te couches de bonne heure ?  

THÉRÈSE. — Me coucher ! Ah ! il s'agit bien de ça ! 

MADAME DUPRESLE, au baron. — Je dîne avec elle. 

THÉRÈSE. — Et après, nous courons chez la duchesse Powlonia, où nous sommes convoquées une vingtaine de dames. 

MADAME DUPRESLE. — Pour une œuvre.

LE BARON. — Quelle œuvre ? 

THÉRÈSE. — Qu'est-ce que ça te fait ? Tu étais pressé. 

LE BARON, tirant sa montre. — J'ai encore quatre minutes. Dis-moi ça avant que je m'en aille ? 

THÉRÈSE. — Tu ne lis donc pas les échos mondains des journaux ? L'œuvre qui s'est constituée avant-hier ? 

MADAME DUPRESLE, au baron. — Sous la présidence de la duchesse. 

THÉRÈSE.—L'œuvre des Tableaux vivants… 

LE BARON, saisi. — Hé ? 

THÉRÈSE. — Attends. (À son amie.) Du premier coup, le voilà émoustillé. 

MADAME DUPRESLE. —Tout de suite supposer le mal !  

THÉRÈSE. — Des tableaux vivants… religieux ! ! Comprends-tu ? Les principales scènes de la Passion. 

LE BARON. — Pas toutes ? 

THÉRÈSE. — Non, bien entendu. Les scènes possibles. La Passion est très à la mode depuis trois ans, as-tu remarqué ? Partout.. les cirques, les marionnettes… au théâtre… Le Vaudeville l'année dernière… Tu y as été ? Rappelle-toi ? 

LE BARON. — Oui… Il y avait même là un petit ange Gabriel à qui Montrejeau a meublé un hôtel épatant… Eh bien ! continue, tu m'intéresses beaucoup. 

MADAME DUPRESLE. — Vous allez être en retard ? 

LE BARON. — Mais non. 

THÉRÈSE. — Eh bien ! la duchesse a eu l'idée d'organiser chez elle, par invitations, et au profit des pauvres, des soirées de tableaux vivants religieux… des groupes pour élever l'âme. 

MADAME DUPRESLE. — Ce sera très amusant. 

LE BARON. — Oui. J'irai. (À sa fille.) Tâche donc de m'avoir un petit rôle ? Quelque chose de bien pharisien !  

THÉRÈSE, sèche. — Ne plaisante pas sur ces sujets-là, je t'en prie. 

MADAME DUPRESLE. — Il y aura de la musique à la cantonade. 

LE BARON, à sa fille. — Comme dans les tableaux de Tonkacsy ? 

THÉRÈSE. — Oui. Et pendant les entr'actes on quêtera. 

LE BARON. — Mais qui est-ce qui va représenter tous ces personnages ? 

MADAME DUPRESLE. — Nous toutes. 

THÉRÈSE. — Tous ces messieurs. 

MADAME DUPRESLE. — Rien que des gens du monde. 

LE BARON. — Qu'est-ce que vous faites toutes les deux ? 

THÉRÈSE. — Nous sommes dans les saintes femmes. 

MADAME DUPRESLE. — Doucet m'a dessiné un costume adorable ! À moitié transparent. 

LE BARON, à sa fille. — Et ton mari ? Est-ce qu'il en est ? Qu'est-ce qu'il fait ? 

THÉRÈSE. — Je ne sais pas. Quelque centurion sans importance.  

LE BARON. — Bravo ! Mes compliments. Ah ! je ne suis pas inquiet de vous pour l'éternité. Vous irez en paradis, tout droit ! 

MADAME DUPRESLE. — Par exemple, on n'a pu trouver personne pour la femme adultère. 

LE BARON. — Allons donc ? 

THÉRÈSE. — Aucune n'a voulu. 

LE BARON. — Pauvres chéries ! Et toutes pouvaient. 

MADAME DUPRESLE, au baron. — Insolent ! 

LE BARON. — Vous n'êtes pas en cause ! Mais non… là… vraiment, laissez-moi me tordre un peu à mon aise. Vous avez une façon de comprendre le carême et d'observer certaines pratiques religieuses qui me coupe tous mes bras et toutes mes jambes, à moi, sceptique vieillard qui ai vu de près la corruption impériale ! Et plus je vous écoute, plus je vous observe, plus je m'estime. 

THÉRÈSE. — Tu es indulgent. 

LE BARON. — Oui, je me trouve plus digne, plus sérieux et honnête dans ma vie franchement futile et légère… 

THÉRÈSE, à son père. — Tu seras très en retard. Va-t'en.  

LE BARON, qui se lance. — …que vous dans vos divertissements d'église et dans l'espèce de sport dévot auquel vous vous livrez ! Qu'est-ce que c'est que toutes ces machines de tableaux vivants et de paillasseries ? 

THÉRÈSE, choquée. — Des reconstitutions, mon père. 

MADAME DUPRESLE. — Des reconstitutions sacrées. 

LE BARON, qui s'échauffe. — Laissez-moi donc tranquille. C'est du cabotinage, de l'hystérie. Il faut s'amuser à tout prix, coûte que coûte, avec tout. On est en carême… alors on s'amusera avec la semaine sainte et la Passion, absolument comme on s'amuse, en carnaval, avec les bals costumés et les mascarades et, à Noël, avec les réveillons ! Vous jouez à la piété, mes bonnes dames, mais vous n'êtes pas pieuses pour un liard de beurre ! 

THÉRÈSE, en colère. — Je ne suis pas pieuse, moi ? 

LE BARON. — Non, ma petite. 

THÉRÈSE.— Tu calomnies maman qui m'a élevée, qui me faisait réciter mon catéch… 

LE BARON, la prenant par le bras et avec  gravité. — Ah ! laisse là ta mère, n'est-ce pas ? Celle-là était pieuse, oui… une vraie chrétienne, et si elle vivait encore elle souffrirait plus de ta manière de pratiquer que de ma façon de m'abstenir. Elle allait aux messes basses de sept heures, ta mère, jamais à celle de midi et demi où vous ne vous mettez en grand taritata que pour vous rendre visite les unes aux autres. La sortie de la messe de midi et demi, à présent, c'est la petite Bourse des femmes ! Tout chez vous est prétexte à spectacle. Vous faites la tournée des Tombeaux dans vos petits coupés parce que les Tombeaux sont bien portés, – aux instants seulement où vous vous y rencontrez ! Vous avez des bénédictions de cinq heures, comme des thés, et le salut c'est un five-o'clock où dom Sebastiani remplace le flirt ! 

THÉRÈSE. — Continue, papa. Tu es très beau dans ce rôle. 

LE BARON. — Je sens que je nage dans le vrai. En fait de prédicateurs, vous n'aimez que ceux qui sont à effet… des grandes manches de flanelle blanche, avec des bras nus. Il vous faut des dominicains à voix de trompettes. Alors, vous vous pâmez ! Ah ! c'est pour vous  que l'habit fait le moine, oui ! Enfin, il y a des choses qui dépassent tout ce qu'on peut rêver dans l'inconvenant et le grotesque ! Et si je racontais que j'ai vu, l'autre jour, chez une grande modiste de la rue de la Paix, un chapeau qu'on m'a montré… un chapeau de semaine sainte, noir, avec des grands clous en jais, comme ceux de la croix… 

MADAME DUPRESLE.— Ce n'est pas possible ! 

THÉRÈSE. — Tu inventes ! 

LE BARON. — Je l'ai vu. De mes yeux. 

THÉRÈSE. — D'abord, qu'est-ce que tu allais faire chez cette modiste ? 

LE BARON, interloqué. — Ce que j'all… Oh ! c'est bien simple… je… 

THÉRÈSE. — Ah ! tu ne dis rien ? 

MADAME DUPRESLE. — Vous êtes pincé, baron. Vous cherchiez sans doute une petite capote pour Louis XIV ? 

THÉRÈSE. — Va-t'en donc, tiens… au lieu de prêcher. Tu dois être plus qu'en retard, à présent ? 

MADAME DUPRESLE.— Et vous serez grondé par monsieur votre ami. Lâché peut-être ? 

LE BARON.—Je me sauve. Vous m'en voulez ?  

MADAME DUPRESLE. — Certes. Beaucoup. 

THÉRÈSE. — Il y a de quoi ! 

LE BARON. — Dame ! Vous dites que vous aimez les vérités ? Je vous en ai servi. 

MADAME DUPRESLE. — Nous les aimons, mais ça dépend dans quelles bouches. 

THÉRÈSE. — Pas dans la tienne.

LE COMTE DE MARTINOY, entrant.— Bonjour. 

LE BARON. — Tiens, voilà ton mari. Adieu !

MARTINOY, à son beau-père et à sa femme. — Vous vous chamaillez donc encore ? 

THÉRÈSE. — Oui. Il nous reproche notre manière d'être pieuses, et nous lui reprochons sa façon d'être… 

MADAME DUPRESLE. — Polichinelle. 

LE BARON, blessé. —Madame ! 

THÉRÈSE, en riant. — Ah ! tant pis, elle a dit le vrai mot, papa. (À son mari.) Toi, qu'est-ce que tu préfères ?

MARTINOY. — Ça se vaut.


LE 42e FAUTEUIL.

 

PIERRE LEVARROY, soixante ans. Le célèbre auteur dramatique, de l'Académie française, ancien critique, commandeur de la Légion d'honneur.
MÉDÉRIC POMMIER, soixante-six ans. Ex-sociétaire de la Comédie-Française. Chevalier de la Légion d'honneur.

Levarroy est dans son cabinet, en train de chercher dans le Littré l'orthographe du mot  dictionnaire (Il ne se rappelle plus bien s'il faut deux n), quand son domestique lui apporte une carte  Médéric Pommier, ex-sociétaire de  la Comédie-Française.– « Faites-le entrer », dit Levarroy.

 

POMMIER. – Mon cher maître… (Il s'avance comme dans Britannicus.)

LEVARROY. – Charmé de vous voir, mon cher Pommier. Prenez un siège.

POMMIER. – Merci. Devinez-vous ce qui m'amène ?

LEVARROY. – Pas le moins du monde.

POMMIER. – Voici. J'aspire à un grand honneur.

LEVARROY. – Encore ! Mais lequel ? Il me semble bien que vous les avez eu tous.

POMMIER. – Pas tous. Il m'en manque un.

LEVARROY. – Vous les collectionnez donc ?

POMMIER. – Ne raillez point.

LEVARROY. – Je cesse de sourire. Dites de quoi il est question.

POMMIER. – Je pose ma candidature.

LEVARROY. – À la députation ?

POMMIER. – Non. C'est trop discrédité.

LEVARROY. – Au Conseil municipal ?

POMMIER. – À l'Académie.

LEVARROY. – Vous ?

POMMIER. – Moi, dis-je…

LEVARROY. – Et c'est assez.

POMMIER. – Cela vous étonne, maître ?

LEVARROY. – Nullement.

POMMIER. – Dites-moi votre pensée, tout net, à ce sujet ?

LEVARROY. – Bien franchement ?

POMMIER. – Je vous en prie.

LEVARROY.– Eh bien, mais… je trouve ça très… Comment dirais-je ?… Très curieux, très intéressant.

POMMIER. – Vous ne vous moquez pas ?

LEVARROY. – Non. J'ai une certaine réputation d'ironie, je le sais, – bien imméritée ! – qui m'a jusqu'à présent assez desservi dans le monde, mais je vous certifie qu'à cette minute je vous parle en toute candeur et simplicité. Je trouve cette candidature… inattendue. Cela, je dois vous le confesser… Mais somme toute, elle m'apparaît aussi… naturelle, bien moderne, et même courageuse.

POMMIER. – Le fait est qu'il ne m'a pas peu fallu d'énergie pour brûler mes vaisseaux.

LEVARROY, aimable. – Après les planches…

POMMIER. – Mille grâces ! D'autres auraient reculé, moi je n'ai pas hésité. J'ai vu là un joli rôle à jouer…

LEVARROY. – Je vous reconnais à ce trait. Et à quel fauteuil vous présentez-vous ? Nous avons deux vacances  celle de Rambonneau, l'humaniste, le philologue, l'homme qui était le plus fort en langue araméenne et en langue copte.

POMMIER, avec une moue. – Non, celui-là, je le laisse à d'autres… à des personnalités politiques. Moi, je me présenterai tout bêtement au fauteuil de Fulbert de Nogence, notre seul grand poète depuis Hugo, Leconte de Liste et Sully…

LEVARROY. – Qui ça dites-vous ?

POMMIER. – Prudhomme.

LEVARROY.– Ah ! je croyais que vous parliez de Mounet.

POMMIER. – Non, Sully Prudhomme… Je dis Sully par abréviation familière, comme nous disons  On ne badine pas, Le gendre, Il ne faut jurer.

LEVARROY.– Très bien ! Mais sait-on cela déjà à Paris ?

POMMIER. – Pas encore. C'est ce soir seulement que je communiquerai le bulletin à la presse. Je vous prie même, cher maître, d'ici là, de n'ouvrir la bouche à personne… à cause des journaux qui pourraient être furieux de n'avoir pas eu la primeur… Et dame ! la presse, à notre époque…

LEVARROY. – Oui… c'est comme l'amour. On ne badine pas.

POMMIER, grave. – Diable ! Moi je l'ai toujours respectée. Je ne recherchais pas ses réclames… non…

LEVARROY. – Mais vous les subissiez avec égards.

POMMIER. – Et même avec reconnaissance. On ne peut rien sans la presse.

LEVARROY. – Si.

POMMIER. – Quoi ?

LEVARROY. – Échouer.

POMMIER. – Le mot est charmant. Je dîne ce soir avec un ambassadeur, il le saura.

LEVARROY. – Vous me protégez. Vous êtes trop gentil. Mais cela ne suffit pas, la note aux journaux, il faut aussi que vous écriviez une lettre au secrétaire perpétuel…

POMMIER, étourdiment. – À Monval ?

LEVARROY. – Non. À Camille Doucet.

POMMIER. – Ah ! pardon… J'étais distrait.

LEVARROY. – Une lettre dans laquelle vous prenez position officiellement, pour le fauteuil de Nogence.

POMMIER. – Elle est faite, Doucet l'aura demain matin.

LEVARROY. – Très précieux, Doucet, vous savez ? Très gros personnage ! Si vous avez Doucet…

POMMIER. – Quelque chose me dit  Tu l'auras, je l'aurai ! Il ne peut pas faire autrement que de voter pour moi.

LEVARROY. – Parce que ?

POMMIER. – J'ai joué le Baron Lafleur.

LEVARROY. – Évidemment c'est un titre.

POMMIER. – Et pour lui ce n'est pas le moindre.

LEVARROY. – Vous êtes un fin politique, Pommier. Je vois cela.

POMMIER. – Gambetta me le disait souvent. (Il rit comme dans l'Aventurière.)

LEVARROY. – Mais, quand et comment vous est venue cette idée de vous présenter ?

POMMIER. – Il y a déjà longtemps. Après  nos désastres. En soixante et onze. Un soir que j'étais seul avec mes pensées, un soir de relâche…

LEVARROY. – Ah ! ah. C'est attachant cela, il ne faut pas le laisser perdre.

POMMIER. – C'est écrit. Je le raconte dans mes Mémoires.

LEVARROY. – Vous avez rédigé vos Mémoires ?

POMMIER. – Trois gros volumes qui paraîtront prochainement.

LEVARROY. – Quand cela ?

POMMIER. – Ils verront la rampe en février.

LEVARROY. – Nous attendons ce régal avec impatience. Vous devenez un confrère, il n'y a pas à dire.

POMMIER. – Oh, cher maître ! Eh bien, ce soir-là donc où j'étais seul…

LEVARROY. – Avec vos pensées. Fructueuse solitude !

POMMIER. – Oui. Je songeais à vous, à l'Académie, à tous ces grands talents si divers qui en font une troupe unique au monde, une phalange étincelante, mieux qu'une troupe même, « un salon ».

LEVARROY. – Un salon. Vous avez su trouver le mot. La scène représente un salon.

POMMIER. – …Et je me dis, tout à coup, mais l'acteur, le comédien, j'entends le grand comédien, celui de la Maison de Molière, le comédien à la fois artiste et homme du monde, homme considérable et considéré, celui qui prête – mieux encore – qui donne à l'auteur, et pour rien, son corps, son cœur, sa chair, et qui pétrit tout cela pour réaliser le type conçu, pourquoi n'entrerait-il pas, celui-là aussi, dans le temple ? Il y a, dans cette salle illustre, une place vide, un fauteuil qui manque…

LEVARROY. – Disons au moins… un strapontin…

POMMIER, avec force. – Non, cher maître, un fauteuil, le vrai quarante-deuxième fauteuil, celui du comédien, celui qu'aurait dû avoir TaIrna, qui ne l'a pas eu… Amère injustice du passé !

LEVARROY. – Molière non plus.

POMMIER. – Ce sont deux injustices du passé. On a réparé depuis, par la nomination de nombreuses gloires, l'offense faite à l'art dramatique en la personne du grand Poquelin.  Quand réparera-t-on celle faite en la personne de Talma à l'art du comédien ?

LEVARROY. – On vous attendait.

POMMIER. – Quand le sociétaire retraité aura-t-il son fauteuil, au foyer de l'Institut ?

LEVARROY. – Bientôt, je vous le répète. Surtout si vous vous en mêlez.

POMMIER. – Je ne désespère pas. Je compte, à l'Académie, en vous nommant en première ligne, cher maître, sept auteurs qui sont mes obligés, pour lesquels j'ai bien voulu, maintes fois, m'exposer et risquer ma réputation dans des parties qui, disons-le entre nous, n'étaient presque jamais gagnables.

LEVARROY. –  Elles le devenaient avec vous.

POMMIER. – En tout cas, je les ai rarement perdues. Ou du moins si cela m'est arrivé…

LEVARROY. – C'était leur faute.

POMMIER. – Hélas ! oui. Du reste, il y a belle heure que vous-même, cher maître, avez reconnu cette vieille vérité que, au théâtre, vous ne pouvez rien sans nous.

LEVARROY. – Rien. C'est un fait brutal.

POMMIER. –Vous êtes capables d'écrire une fable, une action…

LEVARROY. – Parbleu ! Nous ne pouvons pas non plus tout vous mettre sur le corps !

POMMIER. – Mais c'est nous qui la faisons en réalité, l'œuvre, dont vous avez à peine indiqué les lignes, c'est nous qui l'animons, qui lui donnons la parole, le geste, et l'âme ! C'est nous qui faisons une pièce, vous ne faites qu'un froid scénario.

LEVARROY. – Et encore ! Oh ! Pommier, allez ! Je sais ce que je vous dois.

POMMIER. – Oui, vous êtes gentil, vous, charmant ! Vous n'êtes pas aveuglé… Mais les autres !

LEVARROY. – Qu'est-ce que ça peut vous faire ? Laissez-les s'imaginer qu'ils sont les auteurs des pièces qu'ils signent, puisque ça les amuse, et que vous savez que c'est vous. À votre place, en ce moment, je ne m'occuperais que d'une chose, moi  mon élection. Avez-vous déjà quelque idée des voix que vous pouvez récolter ?

POMMIER. – Guère.

LEVARROY. – Que souhaiteriez-vous faire au premier tour ?

POMMIER. – Le maximum.

LEVARROY. – C'est impossible. Parlons sérieusement. Je veux vous conseiller, vous m'avez toujours été très sympathique.

POMMIER. – Oh ! cher maître. Je suis confus.

LEVARROY. – Si, si, je le dis comme je le pense. Cette sympathie s'est surtout accrue à dater du 27 mars d'il y a quinze ans.

POMMIER .– Pardon ! Le 27 mars d'il y a… ?

LEVARROY. – Cela ne vous rappelle rien ?

POMMIER. – Non.

LEVARROY. – Faut-il donc que je vous souffle ? Ma mémoire est meilleure que la vôtre, et je n'ai pas grand effort à faire, moi, pour me souvenir de ce 27 mars en question.

POMMIER. – J'ai beau chercher.

LEVARROY, très doux, très miel. – Petit oublieux ! C'est le jour où, vous et le comité, m'avez refusé les Grotesques, ma comédie en cinq actes, qui depuis a été jouée et reprise un nombre incalculable de fois, qui en est aujourd'hui à sa six cent dix-huitième représentation ?…

POMMIER, gêné. – Ah oui !… Comment ! J'étais là, ce jour-là ?… Je faisais partie du comité ?… Ce n'est pas possible ?

LEVARROY, qui savoure. –Mais si… Cela va vous revenir… Après la séance, j'étais tout seul dans un coin, en haut de l'escalier, près d'un portrait de mademoiselle Champmeslé. Oh ! un bien beau portrait ! et vous êtes accouru, vous m'avez pris les mains avec effusion, vous m'avez expliqué que vous aviez été forcé de voter non, comme vos camarades, mais que c'était dans mon intérêt, que d'ailleurs la pièce ne valait pas grand'chose, et puis trop violente ! que ce titre des Grotesques avait eu l'air, vis-à-vis de quelques-uns de vos collègues, d'une bravade personnelle, et que M. Febvre avait pensé un instant, bien à tort, se retrouver dans le principal personnage.

POMMIER. – Je me rappelle vaguement, mais…

LEVARROY. – Vous m'avez dit tout cela et bien d'autres choses… enfin, vous avez été excellent, très paternel. Aussi je me suis bien promis qu'un jour ou l'autre je vous revaudrais ça, et que, si jamais il se présentait plus tard pour moi l'occasion de vous jouer un bon service, je ne la raterais pas. Elle se présente maintenant, je suis tout à vous.

POMMIER, tout à fait troublé. – Comme vous me dites cela ! On dirait que vous m'en voulez… que vous avez de la rancune ?

LEVARROY, rayonnant. – Moi ? Mais non ! Je me divertis un peu. Ma vieille habitude… Toujours cette ironie ! Mais au fond je vous aime bien, je vous assure. De tout mon cœur. Allez, continuez.

POMMIER. – À présent, je suis tout désarçonné. (Il se trouble comme dans le Roi s'amuse. )

LEVARROY. – Remontez en selle, Pommier. N'ayez pas peur. Voyons, qui avez-vous de sûr à l'Académie ?

POMMIER. – D'abord, j'ai les ducs. C'est énorme !

LEVARROY. – C'est estimable, en effet. Mais qui vous dit que vous les avez ?

POMMIER.– Un secret instinct. J'ai toujours joué de préférence et avec un spécial bonheur les personnages titrés. Dans toute pièce mondaine je refusais un rôle au-dessous de marquis. Je laissais les comtes à ma doublure. Dans ces conditions, le moins que me doivent les ducs…

LEVARROY. – Oui. Vos raisons sont excellentes. Passons à d'autres. Connaissez-vous tous ces messieurs ?

POMMIER. – La plupart. Mais eux me connaissent tous.

LEVARROY. – Bien entendu.

POMMIER. – C'est le principal, n'est-ce pas ? Puisque c'est moi qui me présente ?

LEVARROY. – Oui, du premier coup, ils sauront à qui ils ont affaire. Cependant, tous ne vont pas au théâtre…

POMMIER. – Allons donc ?

LEVARROY. – Il peut s'en trouver… Oh ! pas beaucoup, mais un ou deux, peut-être, qui vous ignorent ?

POMMIER. – C'est impossible !

LEVARROY. – Pourtant… Monsieur l'évêque d'Autun, par exemple.

POMMIER. – Ah dame ! le fait est que celui-là… Mais je trouverai tout de même un terrain de conversation… un terrain religieux… J'aurai sa voix, je l'aurai !

LEVARROY. – Comment cela ?

POMMIER. – J'ai joué Polyeucte à l'Odéon ? Ça a même été ma scène de concours.

LEVARROY. – Il n'y a rien à répliquer. Aurez-vous la voix de l'amiral Contreflot-Desbrises ?

POMMIER. – Aussi. Grâce à mes traversées. Les océans, je ne connais que ça ! Je lui raconterai mes principaux trajets, quand j'allais jouer en Amérique ou en Océanie. On me demandait chaque soir, après la prière en commun, de dire quelque chose sur le pont. Je me souviens avoir récité le monologue de Charles-Quint dans la salle à manger de la Normandie, par un gros temps. Personne ne pouvait tenir en place, la vaisselle dansait, mais ça n'empêche pas que tout le monde pleurait à chaudes larmes, jusqu'aux vieux loups de mer.

LEVARROY. – Aurez-vous la voix de Jules Simon ?

POMMIER. – J'ai joué les Ouvriers, de Manuel.

LEVARROY. – Aurez-vous la voix de Bornier ?

POMMIER. –  J'ai joué Mahomet à Constantinople, en tournée. Je l'ai imposé à la Porte. J'ai fait ce tour de force.

LEVARROY. – Aurez-vous la voix d'Halévy ?

POMMIER. – J'ai été deux mois dans les meilleurs termes avec la plus jeune des Cardinal.

LEVARROY. – Aurez-vous la voix de Ducolson, l'historien de la Ligue ?

POMMIER. – J'ai joué Henri III.

LEVARROY. – Celle du duc d'Aumale ?

POMMIER. – J'ai passé ma vie à interpréter les vieux généraux, j'ai commandé en chef devant des milliers de spectateurs.

LEVARROY. – Celle de Léon Say ?

POMMIER. – J'ai joué les financiers.

LEVARROY. – Celle de Loti ?

POMMIER. – Oh ! celui-là, j'ai un truc, une ficelle  je lui ferai ma visite en burnous.

LEVARROY. – Allons ! Vous les aurez toutes ! et je commence à croire que vous pourriez bien être nommé.

POMMIER.– Ah ! ce sera un beau jour pour moi.

LEVARROY. – Pour l'Académie aussi. Et votre réception !

POMMIER. – Quelle première ! Mais aussi quel trac ! Quelle pâleur ! Je serai forcé de me faire un demi-maquillage.

LEVARROY. – Vous saurez dompter ce trouble. Les applaudissements les plus chaleureux…

POMMIER. – Avez-vous une claque ?

LEVARROY. – Non. Mais elle est inutile chez nous. Et quel discours ! Il sera pensé d'abord, mais surtout il sera dit ! Oh ! la diction !

POMMIER. – C'est vrai. C'est ce qui vous manque à tous. Pas d'articulation, vous ne vibrez pas ! En cela, je peux vous rendre un réel service pour lire dans vos assemblées les pièces admises, les poésies de concours.

LEVARROY. – Nous avons cependant Legouvé qui est un lecteur de premier ordre !

POMMIER. – Oui. C'est un artiste. Mais vieux jeu, démodé. Il lit pour les familles, il lit comme on lisait autrefois ! Moi je lirais bien mieux… vous verrez ? Et puis, en dehors du retentissement qu'aurait ma nomination, dans le monde…

LEVARROY. –  Elle en aurait, croyez-le !

POMMIER. – …de la joie qu'elle me causerait, il y a une autre raison pour laquelle j'y attache une grande importance  c'est pour ma rosette d'officier. Voilà encore un préjugé dont les comédiens sont victimes. On a fini par leur donner le ruban – et encore de bien mauvaise grâce ! – mais on s'en tient là… Pourquoi ? Quand nous voyons tous les jours des quincaillers, des boursiers, des chemisiers qui sont officiers et commandeurs ? C'est scandaleux ! Quels sont donc les gens qui nous gouvernent ?

LEVARROY. – Vous avez raison. Mais, décidément, vous êtes un grand ambitieux, mon cher Pommier ?

POMMIER. – Je le suis, je veux l'être. Toute ma vie je n'ai tendu qu'à une chose,  à m'élever.

LEVARROY. – N'avez-vous pas peur ? L'Évangile a dit  « Celui qui s'élève sera abaissé. »

POMMIER. – L'Évangile n'avait pas prévu les comédiens.

LEVARROY. – Qui sait ?

pommier. – Et toute ma vie j'ai été récompensé d'avoir écouté cette voix…

LEVARROY. – Encore une voix que vous avez !

POMMIER. – …Qui me pousse à monter toujours ! C'est ainsi que j'ai conquis, dans les plus  hautes sphères de la société, des amitiés qui m'ont attiré bien des haines, qui m'ont fait beaucoup de jaloux. J'ai dîné des paquets de fois chez les grands-ducs.

LEVARROY. – De Russie ?

POMMIER. – Non. D'autres. J'ai été aux fameux bals costumés de la marquise de Chambersac, j'ai chassé chez la duchesse d'Ouchy, et chez les ducs ses fils. J'avais le bouton.

LEVARROY. – Bravo !

POMMIER. – Enfin, je suis en relations personnelles d'amitié avec plusieurs princes héritiers qui espèrent régner. Je possède même un titre, je suis baron. Baron bulgare. J'avais été à Sofia dire deux ou trois monologues à la Cour ; alors le prince, dans sa grande bonté, a bien voulu…

LEVARROY. – Mes compliments. C'est charmant !

POMMIER. – Quant aux décorations étrangères, aux éléphants… à tous les aigles, blancs, noirs, jaunes… je ne les compte plus. Je ne les porte même pas. Tout ça est au fond d'un tiroir, ça ne servira que pour mes obsèques, sur un coussin. Après… le marteau des enchères dispersera tous ces hochets ! Mais de mon vivant… Ah ! Dieu, non ! Je n'aime pas l'ostentation. Je suis un simple.

LEVARROY. – En attendant, pour un simple, vous avez là un objet merveilleux.

POMMIER. – Quoi donc ? ma canne.

LEVARROY.– Oui. Elle est superbe.

POMMIER.– Elle est gentillette. (Il coupe l'air avec, comme dans l'Étrangère.) C'est le prince de Galles qui me l'a donnée, un soir que je lui avais fait plaisir dans le Barbier. Mais j'en ai une plus belle encore chez moi, à mon hôtel.

LEVARROY. – Ah !

POMMIER. – Un cadeau du rajah de Djodpour, dans ma grande tournée triomphale aux Indes. Et puis j'en ai une aussi du duc de Berdford… Vous souriez, cher maître. Pourquoi ?

LEVARROY. – Oh ! rien, Pommier… Je souris en songeant à la curieuse époque à laquelle nous vivons, et combien les temps ont changé ! Je souris en pensant qu'aujourd'hui les princes et les grands de la terre sont heureux de vous offrir eux-mêmes, en mains propres, les cannes qu'il y a cent ans ils vous auraient cassées sur le dos.

POMMIER. – C'est vrai. Tout change.

LEVARROY. – C'est le progrès, mon ami.

POMMIER. – Avec tout cela, cher maître, voilà bien longtemps que je vous tiens. (Il se lève comme dans le Testament de César Girodot.)

LEVARROY. – Je ne m'en plains pas, Pommier, je vous jure que je ne me suis pas ennuyé une seconde.

POMMIER. – Il faut pourtant que je vous quitte. Mais je ne voudrais pas le faire avant d'être sûr, d'abord, que vous ne me gardez pas rancune pour…

LEVARROY.– Pourquoi ?

POMMIER. – Pour… les Grotesques ?

LEVARROY. – Ah ! Je n'y songeais même plus. Mais non. Je n'ai pas si petit esprit.

POMMIER. – Et puis, que je peux compter sur votre voix. Puis-je y compter tout à fait ?

LEVARROY, se défendant. – Ah ! ah !

POMMIER, pressant. – Cher maître ! Vous êtes déjà grand !… Soyez bon…

LEVARROY. – Eh bien, oui… là…

POMMIER. – Merci ! oh merci !

LEVARROY. – Attendez. Je vous donnerai ma voix… à corrections. Bien le bonjour, Pommier.

POMMIER, un peu déconfit. – Enfin, au revoir, cher maître, et merci quand même ! (Il sort comme dans Mademoiselle de Belle-Isle.)

LEVARROY, seul. – Sans doute, il y a des cabotins partout. Mais, c'est égal ! Il n'y a encore que certains comédiens pour bien tenir l'emploi.


FIANÇAILLES NOUVEAU JEU

 

ANDRÉ, vingt-six ans.
ALICE, dix-neuf ans.

Dans les bois, en septembre. André, sur sa bicyclette, débouchait d'une petite allée quand il aperçoit, à cent mètres devant lui, Alice montée, elle aussi, et pédalant au pas, à tête reposée. Il la rejoint.

 

ALICE, qui est saisie et qui rougit. — C'est vous, monsieur ? Dans ces lointains parages ?

ANDRÉ. — Moi-même et pas un autre. Vous avez suivi mon exemple, vous avez semé le groupe des parents ?

ALICE. — Non, je ne l'ai pas semé, mais perdu, tout bonnement. J'avais d'abord commencé à entraîner un peu maman, qui s'est beaucoup rouillée, par parenthèse, depuis les vacances dernières, et petit à petit j'ai pris de l'avance, tant et si bien que… elle, papa, mon frère et mon oncle… adieu ! disparus ! Plus personne ! Où sont-ils ?

ANDRÉ. — Bah ! on les retrouvera bien un jour ou l'autre.

ALICE. — Mais vous, presque aussitôt après notre départ de la maison, vous avez forcé et on ne vous a plus vu. Par où avez-vous passé ?

ANDRÉ. — Par le chemin des Barbotteaux.

ALICE. — Pourquoi nous avez-vous abandonnés si vite ?

ANDRÉ. — Parce que.

ALICE. — Et encore ? Dites la raison.

ANDRÉ. — Parce qu'il y a des choses… Prenez garde à la grosse pierre qui est là.

ALICE. —Merci. Parce qu'il y a des choses..

ANDRÉ. — Qui m'attristent.

ALICE. — Vous ? si gai ? si pinson ?

ANDRÉ. — Oui, moi si pinson ! Il y a des choses qui me font de la peine et me donnent l'air serin.

ALICE. — Je ne m'en suis jamais aperçue.

ANDRÉ. — Vous êtes bien gentille.

ALICE . — Et quelles sont ces choses terribles ?

ANDRÉ. — Rien. Vous avez une jolie machine. C'est une Clément ?

ALICE. — Oui. La vôtre aussi ?

ANDRÉ. — Non. C'est une Elswick… Perfide Albion.

ALICE. — Moi, je suis chauvine, je suis pour qu'on monte une machine française. Alors vous ne voulez pas me dire…

ANDRÉ. — Quoi ?

ALICE. — Ce qui vous chiffonne.

ANDRÉ. — Chagrine.

ALICE. — Mettons chagrine. Je ne suis pas entêtée. Eh bien ? J'attends.

ANDRÉ. — Eh bien ! c'est de voir, de constater chaque jour…

ALICE. — Allez donc. Graissez.

ANDRÉ.— … Que vous ne faites presque pas attention à moi.

ALICE. — Oh ! Mais quand ce serait.

ANDRÉ. — Ça est.

ALICE. — … Est-ce que je vous demande de me rendre la pareille ?

ANDRÉ. — Vous n'avez pas besoin de me le demander, hélas ! J'y fais assez attention à vous !

ALICE. — Peut-être trop.

ANDRÉ. — Par instants j'ai peur que oui. Trouvez-vous que j'aie tort ? Me blâmez-vous ?

ALICE. — Je ne vous approuve ni ne vous blâme. L'homme est maître de ses actes et de ses pensées. Il a pris la Bastille, il est libre.

ANDRÉ. — Et s'il profitait de sa liberté, l'homme ?

ALICE. — Le jeune homme des bois ?

ANDRÉ. — Oui, qui se trouve ici, parlant à votre personne. S'il profitait de sa liberté pour en faire… oh ! un irréprochable et excellent usage…

ALICE. — Ne crispez donc pas comme ça vos mains sur votre guidon ! Voilà deux fois que vous manquez de m'aborder.

ANDRÉ. — C'est le trouble… pour vous dire tout ce qu'il a sur le cœur, et depuis si longtemps !

ALICE. — Si longtemps que ça ?

ANDRÉ. — Plusieurs mois, mademoiselle !

ALICE. — Allons donc !

ANDRÉ.— Ma parole. Ça date du Vélodrome. Je vous connaissais déjà un peu, mais je ne vous avais jamais remarquée.

ALICE. — Charmant !

ANDRÉ. — Comprenez-moi. Je ne vous avais pas remarquée… à ce point de vue-là. Tandis que ce jour du Vélodrome, sur la piste, ah dame ! j'ai reçu un grand renfoncement… Un renfoncement pour la vie. Est-ce que je vous froisse ?

ALICE. — Pas jusqu'à présent.

ANDRÉ. — Je n'ai pas été trop loin en m'ouvrant à vous ?

ALICE. — Non. Et puis, tant que vous ne me voyez pas cesser de comprendre, c'est que vous restez à peu près convenable.

ANDRÉ. — Alors, vous ne m'en voulez pas ? Oh ! comme vous êtes bonne ! Et… pardonnez-moi encore pour cette question. Mais… est-ce que je vous déplais ?

ALICE. — Pédalons.

ANDRÉ. — Répondez-moi. Soyez franche, brutale. Mais une réponse.

ALICE. — Vous perdez la tête.

ANDRÉ. — Prenez-la.

ALICE. — Je ne sais pas moi. En quoi pourriez-vous me déplaire ?

ANDRÉ. — C'est très juste ce que vous dites.

ALICE. — Je cherche.

ANDRÉ. — Ne cherchez pas trop.

ALICE. — Oui. Laissons reposer tout ça, nous y reviendrons plus tard. Plus tard ou jamais.

ANDRÉ. — Oh, si !

ALICE. — Pour le moment, activons un peu. La route est belle. Mes jarrets me démangent. C'est le cas de rouler.

ANDRÉ. — Non, ne roulons pas. Je ne suis pas en train. Je vous en supplie, mademoiselle. Donnez-moi un peu d'encouragement, d'espoir. Une seule bonne parole. Et après… oh ! après je suis à vos ordres. Où vous volerez je vole, en attendant que ce soit au bonheur.

ALICE, grave. — Alors si j'entends bien… vous m'aimez ? Pour de bon ?

ANDRÉ. — Oui.

ALICE. — Et vous désirez que je sois votre femme ?

ANDRÉ. — Je le désire de toutes mes forces. Et vous l'avez bien compris à la minute, mademoiselle, rien qu'à la façon tendre, émue, et je crois pouvoir dire délicate, avec laquelle j'ai tenté de vous déclarer mes sentiments. Voici que vous venez la première au devant de mes vœux les plus chers. Sans savoir encore ce qui résultera de cet entretien, je suis déjà largement traité, croyez-le, bien récompensé !… Aussi je… je n'oublierai jamais cet après-midi si pur… si tiède… où seuls à l'ombre des grands chênes séculaires…

ALICE, troublée. — Pédalons, monsieur.

ANDRÉ. — Non, le moins possible. Pressons, au contraire, mollement, la roue qui nous berce, et oublions l'heure. Vous vous rappellerez cette journée ?

ALICE. — Il le faudra bien.

ANDRÉ. — Moi toute ma vie. Nous ne pouvons plus y échapper. Elle est déjà pour nous, quoi qu'il advienne, un souvenir achevé, un souvenir heureux. Du moins pour moi. Et pour vous ?

ALICE . — Pédal…

ANDRÉ. — Vous êtes bien cruelle.

ALICE. — Non. Prudente.

ANDRÉ. — Enfin, vous ne m'avez pas repoussé. C'est le principal. Ce soir, aussitôt descendu de machine, je parlerai à mes parents.

ALICE. — Cela ne vous semble-t-il pas bien précipité ?

ANDRÉ. — Non, mademoiselle. Je suis heureux. Et vous ?

ALICE. — Je ne suis pas malheureuse.

ANDRÉ. — Merci. On dirait que vous vous dégonflez… ? La roue de devant ?

ALICE. — À peine. Elle ira encore jusqu'à la fin de la promenade. Avec quelle sollicitude vous veillez sur moi !

ANDRÉ. — Je serais si désolé qu'il vous arrivât la moindre des choses ! J'ai charge d'âme. Ah ! je puis vous le dire à présent. Depuis plusieurs semaines je tremblais de vous voir vous marier avec un autre.

ALICE. — Avec qui ?

ANDRÉ. — Je ne sais pas. Le premier venu.

ALICE. — Vous êtes galant.

ANDRÉ. — Excusez-moi. Mais quand on aime, on se tourmente. Et puis un rival, quel qu'il soit, c'est toujours un « premier venu ».

ALICE. — Vous aurais-je donné lieu d'être jaloux de quelqu'un ?

ANDRÉ. — Ce jeune homme brun que j'ai vu plusieurs fois chez vous, pour lequel votre père semblait avoir un grand faible ?

ALICE. — M. Pierre d'Ortigues ?

ANDRÉ. — Oui. Je le redoutais.

ALICE. — Pas sérieux. Enfantin.

ANDRÉ. — Il est élégant, beau garçon.

ALICE. — Pas mal. Mais rien de moderne. Un jeune vieillard avec des goûts arriérés, antédiluviens. Il en est resté à la république de Mac-Mahon.

ANDRÉ. — Ah ! Seigneur ! Mais c'est un fossile. Un petit quaternaire !

ALICE. — Oui. Et figurez-vous qu'il ne mettra jamais le pied sur une pédale de bicyclette… savez-vous pourquoi ? Il me l'a dit.

ANDRÉ. — Non. Pourquoi ?

ALICE. — Ne riez pas. Parce qu'il préfère le cheval.

ANDRÉ. — Allons donc ! Il monte à cheval ? Mais ça ne se fait pourtant plus. C'est horriblement démodé. Il n'y a plus que les officiers d'infanterie qui montent à cheval, et le dimanche. Comment, ce monsieur croit encore au dada ! Il faut l'envoyer aux eaux.

ALICE. — Vous comprenez si j'étais tentée d'être madame d'Ortigues !

ANDRÉ. — À-t-il vraiment eu ce toupet de se poser en prétendant ? .

ALICE. — Pas longtemps. Parce que j'ai serré mon frein, et il a compris.

ANDRÉ. — Vous avez bien fait. Vous auriez été malheureuse comme les pierres.

ALICE. — Êtes-vous plus tranquille à cette minute ?

ANDRÉ. — Un peu. Mais je ne le serai jamais complètement que…

ALICE. — Quand ?

ANDRÉ. — Le lendemain.

ALICE. — Pour aujourd'hui je vous donne la veille. Contentez-vous de ça. Il y a des masses de gens dans la vie qui n'ont jamais des choses que la veille, et qui s'en trouvent encore assez bien.

ANDRÉ. — Moi, je préfère les deux.

ALICE. — Quand vous aurez la seconde, vous regretterez la première.

ANDRÉ. — Je ne crois pas.

ALICE. — Par exemple, si nous nous marions.

ANDRÉ.— Oh ! mademoiselle !

ALICE. — Ne m'interrompez pas. Si, par hasard, cela arrivait, je voudrais voyager souvent, beaucoup.

ANDRÉ.— Oui, oh ! oui !

ALICE. — Comme ça, comme en ce moment ;

ANDRÉ.— Comme ça, en effet.

ALICE. — Chacun sur sa machine.

ANDRÉ, tendre. — Non, un tandem.

ALICE. — On ne se voit pas.

ANDRÉ. — Mais on est plus près. Il semble qu'on ne fasse qu'un. C'est l'image absolue et poétique du mariage moderne. Ah ! la modernité parfaite ! Être de son temps ! Tout est là. C'est parce que vous êtes gentiment, pittoresquement moderne que vous m'avez plu.

ALICE. — Oui. Ainsi c'est entendu ? Quand nous serons mari et femme, nous voyagerons ?

ANDRÉ. — Tout ce que vous voudrez.

ALICE. — Avez-vous été déjà en pays étranger ?

ANDRÉ. — Quelquefois.

ALICE. — À bicyclette ?

ANDRÉ. — Naturellement.

ALICE. — Où ?

ANDRÉ. — En Hollande ?

ALICE. — À cause de l'art, des musées ?

ANDRÉ. — Non, parce que le pays est plat et que les routes sont admirables.

ALICE. — Sans doute. Où avais-je l'esprit ? Et vos impressions sur cette Hollande ?

ANDRÉ. — Très vagues, très effacées. On va si vite, on ne fait que traverser, on n'a pas le temps. Et puis, il faut vous dire que, deux lieues avant Rotterdam, à la suite d'un chaud et froid, j'ai pincé une fluxion de poitrine qui m'a tenu six semaines à l'hôtel, dans une chambre de douleur. Alors, nécessairement, j'ai très mal vu Rotterdam et les environs.

ALICE. — Comme l'exercice de la bicyclette est dangereux, tout de même !

ANDRÉ. — Oui, mais ça ne fait rien. Malgré tout, c'est bien sain et bien hygiénique. Mes parents en font. Tous les miens. Les vôtres aussi ?

ALICE. — Aussi. Sauf bon-papa qui n'a pas pu continuer, à cause de son grand âge. Il avait commencé.

ANDRÉ. — Pourquoi s'est-il arrêté ?

ALICE. — Il s'est cassé la jambe droite à la troisième leçon.

ANDRÉ. — Ah ! Mais il est guéri, j'espère ?

ALICE. —Complètement.

ANDRÉ. — Alors. Il faut qu'il s'y remette.

ALICE. — C'est ce que nous lui avons tous dit : « Ça te fera beaucoup de bien. » Mais il se tâte, il n'ose pas.

ANDRÉ. — À cause ?

ALICE. — Il a peur de se casser l'autre.

ANDRÉ. — Jambe ?

ALICE. — Oui.

ANDRÉ. — C'est de la poltronnerie. Quel âge a-t-il ?

ALICE. — Soixante-dix-sept ans.

ANDRÉ. — C'est le bel âge pour pédaler. Un beau vieillard en cheveux blancs, bien d'aplomb sur ses deux pneu… je ne connais rien de plus joli à l'oeil.

ALICE. — Vous n'êtes pas sérieux !

ANDRÉ. — Dites que je suis gai, que je suis fou. Excès de joie. Ah ! l'amour, mademoiselle, il est en nous et avec nous, cet après-midi. C'est lui qui chante en nos cœurs et nous rend poètes.

ALICE. — C'est vrai. Je l'entends.

ANDRÉ. — Croyez-vous que vos parents consentiront à notre union ? Moi, je réponds des miens. Ils m'ont toujours obéi.

ALICE. — Je pense qu'ils ne feront aucune difficulté. Nos fortunes sont à peu près égales, gagnées toutes deux honorablement, par mon père dans les démolitions.

ANDRÉ. — Par le mien dans les denrées.

ALICE. — Tout nous sourit. Et puis, je suis très instruite, vous savez ? J'ai fait mes classes au lycée Renan. J'ai eu mes diplômes, un prix de gymnastique, et je parle le norvégien. Je voulais faire un peu de médecine ; maman, qui a encore de vieux préjugés, n'a pas trouvé que ce fût convenable, et elle s'est mise en travers ; alors, par respect, je me suis inclinée. Mais j'en ferai quand nous serons mariés. Et puis de la chirurgie.

ANDRÉ. — Non. J'aime autant pas.

ALICE. — Avec vous ? Ensemble ?

ANDRÉ. — Non plus. Je préfère autre chose. Un autre passe-temps.

ALICE. — Soit. Mais alors nous irons à toutes les premières de l'Opéra-Libre, la nouvelle machine que vient de lancer Antoine ?

ANDRÉ. — Ça, nous irons, je vous le promets ! Et j'ai idée que ça ne sera pas embêtant. Vous aimez la musique ?

ALICE. — Beaucoup. J'aime tout ce qui demande un effort d'esprit. Parce que je suis avant tout une cérébrale.

ANDRÉ. — Et moi, un sentimental, un tendre. Nous nous complèterons bien. Ah ! mademoiselle, chère madem…

ALICE. — Chut ! Pédalons. Cette fois-ci, je ne ris plus. Mon compteur marque vingt-huit kilomètres. Nous en avons encore quatorze à couvrir avant de rentrer dîner. Chauffons.

ANDRÉ. — Chauffons ! Mais, que de chemin parcouru, mademoiselle. Surtout dans nos coeurs.

ALICE. — Je ne vous écoute plus. Temps pour tout. L'heure des roucoulades est passée. C'est convenu ; je serai votre femme. Pour le moment, voilà une jolie petite descente, au sortir du bois.. J'emballe. Qui m'aime me suive !

ANDRÉ. — J'en suis. (Ils volent, s'éloignent, et on ne les voit déjà plus.)


LIRE

 

PONT-ORANGIS, trente-huit ans.
FEUILLARDET, trente-cinq ans.
MAROUILLE, vingt-un ans.
LE LIBRAIRE HECTOR, cinquante-cinq ans.
JOSEPH, un commis.

L'après-midi, dans le magasin d'Hector, pas loin du boulevard, Pont-Orangis et Feuillardet entrent ensemble.

 

FEUILLARDET. — Bonjour, Hector.

PONT-ORANGIS. — Salut, Hector.

HECTOR, à Pont-Orangis. — Bonjour, monsieur le comte. (À Feuillardet.) Bonjour, monsieur Feuillardet.

PONT-ORANGIS. — Hector, nous venons officier dans votre sanctuaire.

HECTOR. — Vous êtes chez vous, monsieur le comte.

FEUILLARDET. — Oui, nous venons nous approvisionner, nous meubler le cerveau.

HECTOR. — À la bonne heure !

FEUILLARDET. — Vous savez que nous sommes des bons, nous ?

HECTOR. — Certes.

PONT-ORANGIS. — On prétend que nous autres, les classes élevées, les classes instruites, nous menons une vie d'ignorants, et ne nous tenons au courant de rien ! Ce sont les journalistes qui font exprès de répandre ce bruit-là.

HECTOR. — En voilà une bêtise ! Il n'y a qu'à regarder les notes que vous faites chez moi.

PONT-ORANGIS. — En effet, ça nous coûte assez cher les bouquins !

HECTOR. — Seulement ça n'est pas de l'argent perdu.

FEUILLARDET. — Surtout pour vous, Hector.

HECTOR. — Oh moi ! Ne parlons pas de moi, allez. Parce que, au point où en sont les affaires, ce n'est pas bien brillant !

PONT-ORANGIS. — Taisez-vous donc. Vous arrondissez votre petite pelote.

HECTOR. — Oh ! elle est jolie, ma pelote. Sapristi !

FEUILLARDET. — Mais oui. On vous connaît. Les éditeurs, les libraires, tout ce monde-là, vous geignez toujours, vous passez votre temps à pleurnicher. Et en attendant, la boutique…

HECTOR, rectifiant. — Le magasin, si ça vous est égal.

FEUILLARDET. — Oui, là, le magasin ne désemplit pas de la journée, et vous faites des affaires d'or.

HECTOR. — Pas tant que cela. D'abord, les trois quarts des gens qui entrent ici, c'est pour causer, tout simplement, pour me demander mon avis sur les événements, la politique, le théâtre.

PONT-ORANGIS, pince-sans-rire.— Et j'espère que vous le leur donnez, Hector ?

HECTOR. — Il faut bien. Mais je préférerais qu'ils achètent.

PONT-ORANGIS. — … tassent… qu'ils achetassent.

HECTOR. — Oh !

PONT-ORANGIS. — Ah ! je suis un puriste. Je tiens à ce qu'on parle français, Hector. Et puis, je vous le répète, cessez de vous lamenter ; Feuillardet et moi, ça ne nous émeut pas.

FEUILLARDET. — Pas l'ombre.

PONT-ORANGIS. — D'ailleurs, assez jasé. Travaillons.

FEUILLARDET. — Pardon. Qui est-ce qui commence, de nous deux ?

PONT-ORANGIS. — Je ne comprends pas.

FEUILLARDET. — Lequel de nous deux accapare Hector, le premier ?

PONT-ORANGIS. — Mais… je ne sais pas. Moi, si tu le permets ?

FEUILLARDET, bougon. — Bon, bon.

PONT-ORANGIS. — Ça t'ennuie ? Tu es pressé ? Pressé de quoi ?

FEUILLARDET. — Mais, non. Seulement, ne sois pas trop long. Ça dure toujours des éternités. Tu ne peux pas te décider en cinq minutes.

PONT-ORANGIS. — Tant pis. Je suis comme ça. Et puis, les livres, mon cher ami, ça ne s'achète pas proust-proust, comme du beurre. Non, c'est une chose grave, il faut réfléchir, peser.

FEUILLARDET. — Eh bien ! pèse donc vite, pour que ça soit fini plus tôt.

HECTOR, à Pont-Orangis. — Monsieur le comte, je suis tout à vous.

PONT-ORANGIS, qui s'assoit. — Qu'est-ce que vous avez à m'offrir ?.

HECTOR. — D'abord, une très belle chose, que je crois de nature à vous intéresser.

PONT-ORANGIS. — C'est ?

HECTOR. — Un joli Arétin.

FEUILLARDET, distraitement, du bout du magasin où il furette. — Le peintre ?

PONT-ORANGIS.— Pauvre ami ! Tu en es là.

FEUILLARDET. — Ah ! oui ! Pardon. Je confondais avec un autre. L'Arétin est un philosophe. Je ne connais que lui. Parbleu !

PONT-ORANGIS. — C'est même un philosophe aimable. Oh ! mais il faut prendre garde, Feuillardet. (À Hector.) Et qu'est-ce que c'est que votre Arétin ?

HECTOR. — Une très belle édition italienne.

FEUILLARDET, à Pont-Orangis. — Tu sais donc l'italien ?

PONT-ORANGIS. — Non. Mais, qu'est-ce que ça fait ?

FEUILLARDET. — Ah ! oui. T'as déjà lu l'Arétin en français.

PONT-ORANGIS. — Jamais.

FEUILLARDET. — Alors ?

PONT-ORANGIS. — Alors, c'est pour la reliure, imbécile.

HECTOR, à Feuillardet. — Monsieur le comte prise avant tout la reliure.

FEUILLARDET, à Pont-Orangis. — Tu m'en diras tant !

HECTOR, montrant le livre à Pont-Orangis. — Tenez, le voici. (Lisant auparavant le titre écrit sur un papier introduit dans le volume et qui dépasse.) CAPRICCIOSI E PIACEVOLI RAGIONAMENTI DI PIETRI ARETINO…

PONT-ORANGIS, arrêtant Hector. — Assez ! (À Feuillardet.) Et tu voudrais me faire avaler ça ! Ah non ! Prêtez-moi, que je regarde la reliure ?… (Il la regarde.) Gentille.

HECTOR. — Derome.

PONT-ORANGIS. — Je vois bien. Je l'avais reconnu. Je le prends. Et puis ? C'est tout ?

HECTOR. — Non. Voilà du nanan. (Il va chercher dans un coin un petit livre.)

PONT-ORANGIS. — Quès aco ?

HECTOR. — Vous ne croyez pas si bien dire. (Il lit.) CRONICA DEL MUY ESFORZADO CABALLERO EL CID RUY DIAZ CAMPEADOR.

FEUILLARDET, à Pont-Orangis. — Tu sais donc l'espagnol ?

PONT-ORANGIS. — Non.

FEUILLARDET. — Parfait. Ça continue.

PONT-ORANGIS. — Ah ! cesse de m'embêter, hein ! C'est assommant, avec toi. On ne peut pas lire et étudier un peu sérieusement, sans que tu viennes nous troubler.

FEUILLARDET, à Hector. — Faites-moi voir ce Campeador.

PONT-ORANGIS, s'opposant, à Hector. — Non, je vous défends de le lui donner. (À Feuillardet.) Ça n'est pas ton genre, pas ton époque, ce n'est pas pour toi. (Il le prend et l'inspecte avec amour.) Beau rouge de maroquin, fers charmants…

HECTOR. — Et l'intérieur ? Vous n'avez pas vu la doublure, les compartiments ?

PONT-ORANGIS. — Aïe, c'est embêtant, ça. Il faut que je l'ouvre, alors ?

FEUILLARDET. — Mais, dame ! Tu es malade.

PONT-ORANGIS. — Tais-toi donc un peu. Tu ne comprends goutte à tout ça. Je ne suis pas malade, mais je sais ce que c'est qu'un livre, peut-être ? J'en ai quatorze mille chez moi. Eh bien, j'ai pour principe qu'un livre, une fois habillé, relié, ne doit pas s'ouvrir, ou le moins possible.

FEUILLARDET. — Et avant d'être habillé, relié ?

PONT-ORANGIS. — Oh ! avant, ça m'est égal, je ne m'en occupe même pas. Un livre broché, ça n'est pas un livre, c'est un tas de papier, ça n'est rien.

HECTOR. — Cependant, monsieur le comte…

PONT-ORANGIS. — Non.

HECTOR. — J'en vends pourtant beaucoup.

PONT-ORANGIS. — Sans doute. Aux passants, aux premiers venus ! Les livres brochés, c'est bon pour les oisifs, les inutiles, les gens qui n'ont rien de mieux à faire, ceux qui n'ont que du temps à perdre. Ils entrent ici comme des sots, ils donnent leurs trois francs, ils prennent n'importe quoi, au hasard, ils coupent ça avec leur doigt, ils le parcourent au galop, en fiacre, en wagon, au lit, sans en comprendre un iota, et puis adieu, il n'en est plus question. — Eh bien ! vous ne me ferez jamais admettre que c'est ça qu'on appelle lire, que c'est ça les livres, nos amis les livres, les vrais livres…

FEUILLARDET. — Ceux qu'on ne lit pas.

PONT-ORANGIS. — Qu'en sais-tu ?

FEUILLARDET. — C'est toi-même qui l'avoues.

PONT-ORANGIS, agacé. — On les lit ou on ne les lit pas. La question n'est pas là. Elle est beaucoup plus haut. En tout cas, on pourrait les lire. Je reprends. Les livres, les vrais livres, ce sont les beaux ouvrages reliés, intacts, sans une faute, tous purs, maroquin plein. J'en ai quatorze mille. Tous signés. Voilà ce qu'on appelle une bibliothèque. J'ai les Oraisons funèbres de Bauzonnet, les Fables de Cuzin, les Provinciales de Lortic, et la Henriade

FEUILLARDET, l'interrompant. — Écrite par Chambolle, reliée par Voltaire ?

PONT-ORANGIS. — Fais de l'esprit si tu veux ; c'est perdu. En attendant, je sens bien que je suis dans le vrai. Rien n'est beau…

FEUILLARDET . — Que le vrai, le vrai seul est aimable.

PONT-ORANGIS. — Non. Ce n'est pas ça que je voulais dire. Rien n'est beau comme un assemblage d'exemplaires uniques, habillés par les grands artistes, et absolument vierges de toute atteinte. Toutes les œuvres contemporaines les plus fameuses, je les ai sur grand papier, et non coupées ; je vais plus loin, j'ai des quantités de petits bijoux qui n'ont jamais été ouverts… ni même entre-bâillés…

HECTOR. — Jamais ?

PONT-ORANGIS. — Je ne crois pas !

FEUILLARDET. — Tu n'en jouis pas ?

PONT-ORANGIS. — Allons donc ! À quoi bon les ouvrir ? Je sais ce que c'est. Je sais que c'est un Commines, ou un Télémaque, ça me suffit. Et ma grande jouissance, justement, c'est de me dire que chacun de ces petits trésors a sa fleur, son mystère, qu'il n'a jamais été feuilleté, tripoté, froissé. Non, c'est comme s'ils étaient scellés, cadenassés… Quel charme !

FEUILLARDET. — As-tu fini ?

PONT-ORANGIS. — Pas encore. Pourquoi ?

FEUILLARDET.— Parce que je ne serais pas fâché, à mon tour, de faire mes achats.

PONT-ORANGIS. — Une minute.

FEUILLARDET. — En voilà vingt que tu chambres Hector et que tu le gardes pour toi tout seul.

PONT-ORANGIS.— Deux secondes, et je te le repasse. (À Hector.) Vous n'avez plus rien pour moi, Hector ?

HECTOR. — Non, et oui. C'est-à-dire qu'on m'a parlé d'une édition originale des Contes de Perrault. Rarissime. De 1697, chez Barbin, « sur le second perron de la Sainte-Chapelle, au Palais ». C'est un amateur qui voudrait s'en défaire.

PONT-ORANGIS. — Qui ça ?

HECTOR. — Je ne peux pas vous nommer la personne. C'est un négociant retiré, fortune faite – il était dans la chemiserie – qui a voulu avoir des livres, et qui s'est un peu emballé. Aujourd'hui, il est forcé de se calmer, et alors… il lave, au fur et à mesure, à petites eaux.

PONT-ORANGIS. — J'entends. Et ils sont bien ces contes ?

HECTOR. — Superbes. Je les ai vus.

PONT-ORANGIS. — Vous êtes sûr qu'il ne les a pas trop ouverts ?

HECTOR. — Je pourrais presque vous le garantir.

PONT-ORANGIS. — De qui sont-ils ?

FEUILLARDET. — De Perrault. Il te l'a dit.

PONT-ORANGIS. — Mais non. Je demande de qui…

HECTOR. — Bauzonnet.

PONT-ORANGIS. — Et qu'est-ce qu'il en veut, le monsieur ?

HECTOR. — Quatre mille.

PONT-ORANGIS. — C'est cher.

HECTOR. — Oui. Mais vous aurez là un beau livre.

FEUILLARDET. — Ça t'en fera quatorze mille un. T'auras un livre de plus et quatre mille francs de moins, tu n'as pas à hésiter.

PONT-ORANGIS. — Mais certainement, aussi je n'hésite pas. Si tu crois que tes railleries me feront reculer, tu te trompes bien, mon pauvre garçon ! Hector, nous disons donc : le Perrault, le Campeador et l'Arétin.

FEUILLARDET. — En voilà une salade.

PONT-ORANGIS, à Hector.— Ça nous fait ?

HECTOR. — Quatre mille neuf.

PONT-ORANGIS. — Quand pouvez-vous m'envoyez ça ?

HECTOR. — Demain.

PONT-ORANGIS. — Voilà une affaire arrangée. Hector, je n'ai plus besoin de vous, maintenant, vous pouvez vous occuper de la basse librairie de monsieur.

FEUILLARDET. — Ça n'est pas dommage. (À Pont-Orangis.) Oui, mon vieux, comme tu dis, ma basse librairie, mes livres brochés, à deux francs soixante-quinze. Et j'en suis fier.

PONT-ORANGIS. — Il n'y a pas de quoi, cher ami.

FEUILLARDET. — Fier, parce que j'ai encore la faiblesse d'aimer les livres pour le contenu, plutôt que pour le contenant. Moi ce que je recherche, ce sont des idées, des connaissances, des grandes vues générales, de l'esprit, de la science.

PONT-ORANGIS. — Tout ça pour toi tout seul ?

FEUILLARDET. — Tandis que toi, tu n'es qu'un amateur de peaux et de cartonnages.

PONT-ORANGIS. — Va donc, va donc ! Tu serais encore joliment heureux de pouvoir changer ta bibliothèque pour la mienne. Ça a l'air d'un cabinet de lecture chez toi. Tous culottés comme des pipes, tes bouquins ! Quand on a le malheur d'en prendre un, il vous échappe dans la main, et il s'ouvre de tous les côtés comme un vieil éventail.

FEUILLARDET. — Oui. Mais je sais ce qu'il y a dedans.

PONT-ORANGIS.— Tu crois ça ? Tu ne sais rien du tout.

FEUILLARDET. — Je te dis que je le sais.

PONT-ORANGIS. — Pas longtemps, alors. Un jour ou l'autre tu finis par l'oublier, et il ne te reste plus rien de ta lecture. Alors, à quoi bon ? Tu en es au même point que moi et tu n'as même pas le beau livre. Fais tes emplettes, va, fais-les vite !

FEUILLARDET. — Qu'y a-t-il comme nouveautés, Hector ?

HECTOR. — Depuis quand ?

FEUILLARDET. — Depuis ma dernière visite, depuis avant-hier.

HECTOR. — Vous n'avez pas lu tout ce que je vous avais donné ?

FEUILLARDET. — Jusqu'à la dernière bouchée.

HECTOR. — Onze volumes ?

FEUILLARDET. — Lu tous les onze.

HECTOR. — Mâtin !

PONT-ORANGIS. — Comme ça doit être digéré !

FEUILLARDET, à son ami. — Oui, monsieur. J'ai le cerveau aussi bon que l'estomac.

PONT-ORANGIS. — C'est-à-dire que tu ne digères pas. Ça passe, ça coule, mais rien ne reste. Ça t'entre par une case, et ça sort par l'autre, pour s'en aller… Dieu sait où ?

FEUILLARDET. — Toujours pas chez toi.

HECTOR, conciliant. — Allons, messieurs ! deux hommes distingués, deux natures d'élite comme les vôtres, ne vous chamaillez pas ! (À Feuillardet.) Finalement, que désirez-vous ?

FEUILLARDET. — Tout ce qui a paru depuis avant-hier ?

HECTOR. — Dans quel genre ?

FEUILLARDET. — Dans tous les genres.

PONT-ORANGIS. —Histoire, voyages, romans, économie… tu lis tout ? Quel cerveau d'autruche !

FEUILLARDET. — Oui. Je lis tout. Pour toi qui ne lis rien. Ça compense.

HECTOR. — Vous exagérez peut-être tous les deux. (À Feuillardet.) Il y a dix-neuf volumes de nouvellement parus.

FEUILLARDET. — Vous me les enverrez.

PONT-ORANGIS. — T'en as pour une soirée. Mon pauvre homme, que je te plains donc !

FEUILLARDET . — Tu es trop bon. Que veux-tu ! j'ai de la culture, je suis un cultivé. Tout le monde ne peut pas être un collectionneur. Maintenant je me sauve. Viens-tu ? Restes-tu ?

PONT-ORAN GIS. — Je t'accompagne. Tu me portes sur les nerfs, mais tu es tout de même mon ami. Et puis tu m'intéresses, comme type, comme cas.

MAROUILLE, entrant. — Bonjour, messieurs.

PONT-ORANGIS. — Tiens ! le petit Marouille !

FEUILLARDET. — Ici ? Vous lisez donc, jeune homme ?

PONT-ORANGIS. — À votre âge ?

FEUILLARDET. — Au lieu d'aimer ?

MAROUILLE. — On peut tout mener de front. Je lis un peu, c'est vrai.

FEUILLARDET. — N'en rougissez pas.

MAROUILLE, à Hector. — Vous avez ce que ie vous ai demandé ?

HECTOR, lui remettant un paquet. — Voilà.

MAROUILLE. — Merci. Vous me porterez ça en compte.

FEUILLARDET, tâtant le paquet. — Quid ?

MAROUILLE. — Rien du grand art. Des machines raides qu'Hector me fait venir de Belgique.

PONT-ORANGIS. — À merveille ! Je me doutais bien aussi que ça n'était pas le Génie du christianisme.

MAROUILLE. — Au revoir, mes bons messieurs.

FEUILLARDET. — Bonsoir, polisson. Nous sortons aussi. À bientôt, Hector.

HECTOR. — Messieurs. (Pont-Orangis et Feuillardet s'en vont.)

LE COMMIS. — Eh bien, patron, vous n'avez tout de même pas fait une trop mauvaise après-midi ?

HECTOR. — Non. Parce que j'ai la chance d'avoir une clientèle de lettrés.  


L'ABONNEMENT

 

M. DE CERNIÈRES, soixante ans.
MADAME DE CERNIÈRES, quarante-cinq ans.
M. PIERRE DE REUIL, vingt-cinq ans.
MADAME DOMINY, vingt-neuf ans.
M. DOMINY, quarante ans.

À l'Opéra, un lundi. Une première loge. On joue Faust. Acte du jardin. Monsieur et madame Dominy sont déjà dans la loge quand arrivent monsieur et madame de Cernières.

MADAME DE CERNIÈRES. — Vous étiez déjà là ?

M. DOMINY. — Oui, madame.

MADAME DE CERNIÈRES. — Depuis longtemps ?

M. DOMINY. — Cinq minutes.

MADAME DOMIN.Y. — Comme c'est aimable de nous avoir offert une place dans votre loge.

MADAME DE CERNIÈRES. — Et vous, bien plus aimable d'être venus !

MADAME DOMINY. — Nous n'aurions pas manqué pour un empire. D'abord, mon mari et moi nous adorons la musique.

M. DOMINY, aux Cernières. — Et nous l'aimons encore davantage avec vous.

M. DE CERNIÈRES, qui est resté debout. — Vous m'excusez, je vais faire un tour.

MADAME DE CERNIÈRES. — Allez donc, mon ami. (Il sort.)

MADAME DOMINY, qui lorgne. — Belle salle.

MADAME DE CERNIÈRES. — Assez jolie, en effet. Tiens madame d'Huberton est brune ?

MADAME DOMINY. — Oui. Depuis jeudi dernier. Depuis que son mari ne se teint plus. Regardez-le, dans le fond. Vous allez voir, il est tout blanc.

MADAME DE CERNIÈRES. — C'est vrai, ça lui va bien mieux, ça lui donne l'air d'un honnête homme.

MADAME DOMINY. — Il en avait un peu besoin.

MADAME DE CERNIÈRES. — Tout le monde est là. Les Angélou, les Saint-Rodomont, les Précignac.

MADAME DOMINY. — Est-ce que ce n'est pas la baronne de Précignac qui a eu cette histoire, le mois dernier ?

MADAME DE CERNIÈRES. — Quoi donc ?

MADAME DOMINY. — Vous savez bien ?… On a raconté qu'elle avait eu la main caressante au Bon Marché.

MADAME DE CERNIÈRES.- Ah oui, des dentelles, un gros paquet de dentelles à mille francs le mètre. Non, il n'y a rien de vrai… Elle les avait bien prises, mais c'était par distraction. Pure étourderie.

MADAME DOMINY. — Comme il faut faire attention !

MADAME DE CERNIÈRES. — C'est un peu vieux tout de même, avouez-le ?

M. DOMINY. — Quoi ?

MADAME DE CERNIÈRES. — Ce qu'on nous joue-là… Ne brisez pas le cœur de Marguerite…

M. DOMINY. — Ah dame ! Ça n'a pas quatre ans. Ça date. Ça me fait l'effet d'être de la musique de Walter Scott !

MADAME DOMINY. — Entre nous, dites-moi, bien entre nous… est-ce que vous ne trouvez pas que cette souscription Gounod a été une chose bien exorbitante ? C'est un génie, Gounod, certainement. Qu'il ait sa statue, rien de plus naturel. Mais, tant d'argent, à une époque si troublée, si souffrante, où chaque jour la misère…

MADAME DE CERNIÈRES. — Oui, il est certain qu'il y a eu un peu d'emballement.

MADAME DOMINY. — Pourtant, il ne faut pas le regretter. Gounod est Gounod. L'homme qui a fait Faust, vous savez !

MADAME DE CERNIÈRES. — Oh ! moi je préfère Roméo.

M. DOMINY. — Moi, Philémon.

MADAME DE CERNIÈRES. — En somme, ce que j'appréciais peut-être surtout en lui, c'était le causeur, le poète, qui était charmant. Enfin j'ai donc donné de très grand cœur, j'ai donné cinq cents francs. Et puis, comme abonnée, je ne pouvais pas faire autrement. Ah ! ça n'est pas toujours une sinécure que d'être abonnée !

MADAME DOMINY. — Cependant c'est bien agréable.

MADAME DE CERNIÈRES. — Sans doute. Une fois par semaine, une heure de bonne musique, c'est excellent ! C'est de l'hygiène morale.(Elle lorgne.) Madame de Siclerieu a son beau collier.

MADAME DOMINY. — C'est un faux.

MADAME DE CERNIÈRES. — Allons donc !

MADAME DOMINY. — Le vrai est vendu. Je le sais par mon frère qui est en assez bonnes relations avec une jeune personne à qui le bijoutier l'a repassé.

MADAME DE CERNIÈRES. — J'imagine que ce n'est pas votre frère qui a fait ce cadeau à la jeune personne ?

MADAME DOMINY. — Vous êtes folle. Il n'en aurait pas les moyens. Et puis, d'ailleurs, mon frère est très raisonnable ; il n'est et ne sera jamais, pour les femmes honnêtes ou autres, que le caprice d'un jour.

MADAME DE CERNIÈRES.— Charmant garçon. Il fera un mari parfait.

MADAME DOMINY. — Je le crois. Et pas gênant.

M. DOMINY, à sa femme. — Est-ce que vous me trouvez gênant ?

MADAME DOMINY.— Non. Mais parfois, dans les explications que vous me donnez sur vos absences, je vous trouve gêné.

M. DOMINY. — Oh ! ma chère amie ! Pouvez-vous dire ? Vous me connaissez pourtant bien !

MADAME DOMINY. — C'est justement pour ça ! Et puis, dans le fond, ça m'est tout à fait égal ! Conduisez-vous bien ou mal, ça vous regarde. Pourvu que je n'en sache rien. Et je vous garantis que je ne chercherai jamais à savoir.

M. DOMINY. — Vous êtes inconvenante.

MADAME DOMINY. — Non, je suis philosophe. Est-ce que ça n'est pas M. Turpin-Ducharroy qui est à l'orchestre, au troisième rang ?

MADAME DE CERNIÈRES. — Le conseiller à la Cour de cassation. Oui, c'est lui.

MADAME DOMINY.— Voilà deux ou trois fois que je le remarque.

MADAME DE CERNIÈRES. — Il vient pour une dame des chœurs, une dame blonde qui est à gauche, à l'acte des soldats.

MADAME DOMINY. — C'est incroyable ! Il n'y a plus d'enfants !

MADAME DE CERNIÈRES. — Qu'est-ce que vous voulez, ma chère amie ? Cette scène et tout ce personnel de l'Opéra exercent sur les générations qui se suivent sans se ressembler une fascination unique et supérieure. Ni vous ni moi n'y pouvons rien, et tant qu'il y aura une Académie nationale de la musique et de la danse, il en sera de même. Ici, le vice est sacré, l'inconduite honorable et bien portée. Les amours d'opéra sont une institution toute française, nationale. Un monsieur marié, père de famille, ou célibataire, magistrat, sénateur, général en activité ou en retraite, banquier, médecin, gentilhomme ou bourgeois, fût-il un gros personnage entouré de l'estime publique et commandeur de la Légion d'honneur, peut impunément venir ici folâtrer de neuf heures à minuit avec des créatures de quatorze à cinquante ans sans être le moins du monde atteint ni déconsidéré. Bien au contraire ! Avoir des rapports suivis avec une personne de la danse est un de ces bonheurs et de ces honneurs qui, à Paris, classent et redressent un homme. Ailleurs, au théâtre d'en face, oh ! c'est affreux ! Mais ici ça devient méritoire et pain bénit !

M. DOMINY. — Cela vous révolte ? et vous n'avez pas tort.

MADAME DE CERNIÈRES. — Oh Dieu non, ça ne me révolte pas. Ça me confond tout au plus, et c'est pour moi un perpétuel sujet d'amusement et de surprise. Mon mari en est là, tenez.

MADAME DOMINY. — C'est vrai. M. de Cernières nous avait quittés pour un petit tour, et il ne revient pas.

MADAME DE CERNIÈRES. — Nous ne le reverrons que pour le ballet. Je le connais son petit tour. Voilà dix ans qu'il me le joue. Tenez, je vais vous dire ce qu'il fait en ce moment, mon mari. Je vois ça comme si j'y étais. Il est sur la scène dans quelque recoin, adossé à une pile de décors, et il écoute gravement mademoiselle Boston IIIe, qui lui parle de son prochain examen, tout en croquant des berlingots. Car ces petites filles mangent presque autant de bonbons que de bijoux.

M. DOMINY. — Vraiment, vous croyez que ce bon Cernières ?…

MADAME DE CERNIÈRES. — Ne faites donc pas l'innocent. Je le sais. Tout Paris le sait. Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ! Quand je me fâcherais, quand je me lamenterais ? Après ? Et puis quoi ? Il a soixante ans, c'est bien de son âge ce genre de plaisir ? Enfin, heureusement que nous n'avons pas d'enfants, parce que, dans ce cas, il ne leur donnerait pas un exemple joli, joli !

M. DOMINY, à madame de Cernières. — Vous prenez la chose gaiement.

MADAME DOMINY. — Il le faut bien. Nous sommes des quantités dans ce cas-là !

M. DOMINY. — Vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites.

MADAME DOMINY. — Et vous, vous ne dites pas un mot de ce que vous pensez.

MADAME DE CERNIÈRES. — Aujourd'hui, à l'exquise époque où nous vivons, les femmes convenables n'ont plus qu'à subir. On les a tellement écœurées qu'on leur a ôté le moyen d'être jalouses. On ne sait même plus nous outrager proprement. (Elle lorgne.) C'est Pierre de Reuil qui est en face dans la loge de madame d'Estourbissage ?

M. DOMINY. — Oui. Naturellement.

MADAME DE CERNIÈRES. — Ah ! ah ! je ne savais pas. Depuis quand ?

M. DOMINY. — Je ne pourrais pas vous dire la minute précise… Mais moi, on m'a dit une chose curieuse, on m'a dit que son manège avec madame d'Estourbissage n'était que pour donner le change à l'opinion publique et que la vraie Egérie était une autre femme, mariée. Je n'ai pas pu encore arriver à savoir qui, mais je le saurai.

MADAME DE CERNIÈRES. — Il a du talent, de Reuil.

M. DOMINY. — Beaucoup.

MADAME DE CERNIÈRES. — Vous avez lu son dernier roman ?

MADAME DOMINY. — Névrosette ?

MADAME DE CERNIÈRES. — Oui. C'est adorable. Et d'une immoralité prudente, respectueuse ! Ah ! c'est horrible et charmant ! Il s'appelait autrefois Dereuil en un seul mot, n'est-ce pas ?

M. DOMINY. — Il paraît.

MADAME DE CERNIÈRES. — Oui. C'est une particule qu'il ne doit qu'à lui-même. Elle est la fille de ses oeuvres. (À madame Dominy.) Il vous a fait un instant la cour, de Reuil ?

MADAME DOlUINY. — À moi ?

M. DOMINY, à sa femme. — Mais oui, ma chère amie. Très fort et très longtemps. Je suis trop fin pour ne pas l'avoir remarqué.

MADAME DOMINY. — Oh ! à peine un flirt.

M. DOMINY. —Beaucoup plus.

MADAME DOMINY. — Je ne veux pas vous contredire. Du moment que vous y mettez une telle assurance, c'est que vous devez être sûr de votre fait. Mettons que c'est moi la femme mariée en question.

M. DOMINY. — Je ne suis sûr de rien, je réponds seulement de ses desseins qui étaient mauvais.

MADAME DOMINY. — Qu'importe ! Il me déplaît d'ailleurs.

M. DOMINY. — Il vous plairait que vous n'oseriez pas l'avouer.

MADAME DOMINY.— Au contraire, ce serait bien plus malin.

M. DOMINY. — Et voilà les roueries avec lesquelles il nous faut lutter !

MADAME DOMINY. — Voulez-vous dire que vous n'êtes pas de force ?

M. DOMINY. — Non.

MADAME DOMINY. — À la bonne heure.

MADAME DE CERNIÈRES. — Et en quoi vous déplaît-il, de Reuil ?

MADAME DOMINY. — Il a un air dévot, confesseur et soutane que je trouve déplacé, ridicule. À part un ou deux, ils ont tous cet air-là, d'ailleurs, les jeunes romanciers de cette génération. Voyez-les dans le monde. Tous taillés sur le même patron, le même rideau de cheveux plats collés sur le front, les mêmes gestes onctueux, la main droite qui absout les poitrines décolletées, et, par-dessus tout cela, le visage triste et l'œil peiné d'un berger spirituel qui a égaré ses brebis, et qui se voit dans le cas de rentrer bredouille au bercail. Et puis ils sont devenus aussi docteurs, ces messieurs, ils donnent des consultations, ils sont médecins d'âmes, chirurgiens de cœur, sceptiques et anti-septiques. Au lieu de vous amuser ils vous opèrent. Amusez-nous, messieurs, sapristi ! Nous voulons rire.

M. DOMINY. — Précisément, il amuse madame d'Estourbissage.

(L'acte est fini. Le rideau tombe, se relève. Les artistes viennent saluer.)

MADAME DOMINY. — Vous aimez madame Caron dans Marguerite ?

MADAME DE CERNIÈRES. — Beaucoup. Je l'aime dans tout. Je ne viens que pour elle. Tout en parlant, pendant l'acte, je ne perdais pas un de ses jeux de physionomie.

(La porte de la loge s'ouvre. De Reuil entre.)

M. DOMINY. — Monsieur de Reuil !

MADAME DOMINY. — Nous parlions de vous.

DE REUIL. — J'ai peur. Timeo.

MADAME DOMINY. — Vous êtes un faux modeste. Vous savez bien que nous n'avons pour vous que des louanges.

DE REUIL. — C'est précisément cela qui m'effraye.

MADAME DE CERNIÈRES. — Névrosette est mon livre de chevet.

DE REUIL. — C'est la place que j'aurais choisie, la meilleure.

MADAME DE CERNIÈRES. — On ne parle que de ce roman. À quelle édition en êtes-vous ?

DE REUIL. — La trente-neuvième.

MADAME DE CERNIÈRES. — Seulement ?

DE REUIL.— Oh ! ça ira beaucoup plus loin. Je n'ai pas encore eu le temps de beaucoup pousser le bouquin…

MADAME DOMINY. — Il se pousse tout seul.

DE REUIL. — …occupé que je suis, débordé par ma correspondance littéraire et morale.

MADAME DE CERNIÈRES. — On vous écrit beaucoup ? Les femmes ?

DE REUIL. — Énormément, madame. Des quatre points du monde. Et sur toutes choses.

MADAME DE CERNIÈRES. — Combien avez-vous d'inconnues ?

DE REUIL. — Je ne les compte plus. Je les brouille même un peu. Il m'arrive de les confondre entre elles. Ah ! cela est bien fatigant, et parfois aussi d'une très douloureuse angoisse. Des jeunes filles, trop tôt préoccupées de la vie, m'écrivent chaque jour : « Dois-je rester sage ? Dois-je me laisser enlever par l'homme qui m'aime ? » Des femmes, des épouses, des mères troublées me demandent, le coeur tordu : « Que faut-il faire ? Où est l'honneur ? Où le devoir ? Dois-je abandonner mon mari, mes enfants ? » D'autres, les sombres, les dévastées, attendent pour se jeter dans le suicide que je leur aie dit un dernier mot d'encouragement, l'ultime parole qui enflamme, ou qui apaise.

MADAME DOMINY. — Comment diable pouvez-vous faire au milieu de tout ça ?

DE REUIL. — De mon mieux.

MADAME DE CERNIÈRES. — Ça n'est pas énorme. Êtes-vous sûr que ce soit suffisant ?

DE REUIL. — Pas toujours, je le crains.

MADAME DE CERNIÈRES. — En tout cas, vous êtes bien récompensé par le succès.

DE REUIL. — Je vous assure que je ne le cherche pas.

MADAME DOMINY. — C'est pourquoi il vient à vous.

MADAME DE CERNIÈRES. — Quand vous présentez- vous à l'Académie ?

DE REUIL. — Oh ! madame vous vous moquez, ce n'est pas généreux.

MADAME DE CERNIÈRES. — Allons, vous savez bien que vous en serez ?

DE REUIL. — Plus tard. Je ne dis pas non. Mais à présent… ce serait folie. Je suis trop jeune. Et puis, ce fauteuil me ferait trop d'ennemis pour l'instant ! Je connais mes bons camarades.

MADAME DOMINY.— Quelle méchante langue vous êtes !

DE REUIL. — Moi, madame ? La gentillesse même. Je blague un peu, mais c'est pure attitude, simple malice et cayenne de conversation. Assaisonnons nos entretiens. Si j'ai l'esprit parfois acerbe, c'est comme on a mauvais estomac. Au fond, je n'en estime pas moins mes confrères, surtout ceux qui me sont inférieurs.

MADAME DOMINY. —Bravo. Et je vois que vous venez souvent à l'Opéra ?

DE REUIL. — Assez souvent.

MADAME DOMINY. — Pourquoi ?

DE REUIL. — J'aime la musique.

(À ce moment madame Dominy, qui s'était reculée dans le fond de la loge, laisse tomber son éventail, de Reuil se précipite, se baisse, le ramasse, en disant tout bas : Demain, même heure, et le lui remet avec un sourire, sans que personne ait rien remarqué.)

MADAME DOMINY. — Merci, monsieur. (La porte s'ouvre et M. de Cernières entre, tout guilleret, avec une lorgnette énorme). Ah ! voici enfin M. de Cernières !

MADAME DE CERNIÈRES. — Avec son télescope de ballet.

CERNIÈRES. — Oui. J'aime les grosses lorgnettes. Elles rapprochent mieux les distances.

MADAME DOMINY. — Vous venez de la scène ?

CERNIÈRES. — Oui. Oh ! cinq minutes à peine.

MADAME DE CERNIÈRES. — Mettons cinq quarts d'heure et n'en parlons plus.

CERNIÈRES. — J'ai parlé tout le temps aux directeurs, à de vieux abonnés…

MADAME DOMINY. — De quoi ?

CERNIÈRES. — Politique, un tas de choses… La question sociale.

MADAME DE CERNIÈRES. — Je m'en doute.

CERNIÈRES. —Et puis cette musique ! Est-ce étonnant tout de même ce Faust ! On ne s'en lasse pas. Ce n'est pas encore les jeunes qui nous feront l'équivalent. Moi, je ne pourrais pas renoncer à mon jour d'abonnement.

MADAME DE CERNIÈRES. — Moi non plus.

DE REUIL. — Moi, je ne suis pas abonné. Mais c'est tout comme.

MADAME DE CERNIÈRES. — Maintenant taisons-nous, parce que voici le ballet, et mon mari n'aime pas qu'on parle pendant la nuit de Valpurgis.

(Tout le monde se tait. De Reuil rapproche doucement sa chaise. Et Cernières, l'œil à ses hublots, guette, debout, le moment où la petite Boston entrera ; la troisième à gauche, seconde rangée.)


LE CHOIX D'UNE CARRIÈRE

 

M. SALMON, quarante-huit ans.
MADAME SALMON, quarante ans.
PAUL, leur fils, vingt ans.

Le soir, dans la chambre de madame Salmon. Ils viennent, à la minute, de sortir de table.

LE PÈRE, à son fils. — Oui, mon bonhomme. Aujourd'hui, tu as tes vingt ans.

LA MÈRE. — Le 17 mai, à midi douze.

PAUL. — Comment ! je suis venu au monde à l'heure des repas ?

LE PÈRE. — Oui mon garçon. C'est à midi douze que ta mère a été servie ! Et nous étions bien heureux.

LA MÈRE. — Si tu avais vu la joie de ton père !

PAUL. — Je l'ai vue. Mais, dame !

LE PÈRE. — Tes souvenirs sont vagues ?

PAUL. — Un peu voilés, oui.

LA MÈRE. — Je me rappelle. Le soir de ta naissance, on t'avait couché à côté de moi, sur le traversin, pour que je t'aie plus près de ma tête et que je te voie mieux.

PAUL. — J'étais gentil ?

LA MÈRE. — Affreux. Mais bien mignon tout de même ! Ton père, avant d'aller se mettre au lit…

LE PÈRE. — Oh ! que j'étais fatigué ce soir-là, mes enfants ! Moulu !

LA MÈRE. — Moi aussi. Ton père est venu nous embrasser tous les deux. Il était penché sur toi, il te tapait la joue avec son doigt, il voulait te faire rire, et toi tu ne bronchais pas. C'était trop tôt.

PAUL. — On ne rit jamais le premier jour, dans la vie.

LA MÈRE. — Et alors nous causions d'un tas de choses, nous faisions des projets en l'air, sur ce que tu serais plus tard… ta carrière… Ton père disait : « Je ne sais pas pourquoi, j'ai idée qu'il ira loin, ce petit, qu'il sera quelqu'un ! » Moi, je n'en demandais pas tant, je pensais : « Le voilà, il est venu, il est bien vivant. Pourvu qu'il grandisse et qu'il soit heureux, c'est tout ce qu'il me faut ! »

LE PÈRE, à sa femme, en belle humeur. — Et aujourd'hui, ça a vingt ans. Regarde-moi cette perche. Quel malheur !

LA MÈRE. — Ah ! le temps passe !

LE PÈRE, à son fils. —Es-tu content au moins de les avoir, ces fameux vingt ans ?

PAUL. — Oui. Mais modérément. Je n'ai pas envie de pousser des cris.

LE PÈRE. — Pourtant, tout enfant, tu ne rêvais que de ça ?

PAUL. — Oui. Mais, au fond, d'avoir vingt ans, ça ne m'a jamais fait un vrai plaisir que quand je ne les avais pas. À présent que j'y suis, j'y tiens moins.

LE PÈRE. — J'entends. Mais enfin tu les as, tu es bien forcé de les prendre.

PAUL. —Et je les prends avec plaisir. Croyez-le, ça ne m'ennuie pas.

LA MÈRE. — Tu sens que tu es un homme. Ah dame ! vingt ans, c'est une étape ! C'est une date. Une date morale surtout. Tu t'en rends bien compte, n'est-ce pas ?

PAUL, d'un ton détaché. — Oui, oui.

LE PÈRE. — À la bonne heure. Eh bien, ta mère et moi, il y a déjà quelque temps que nous voulions te parler de ton avenir, te poser deux ou trois questions…

PAUL, faisant la grimace. — Ce soir ?

LE PÈRE. — Sans doute ce soir. Le moment me paraît très bien choisi. L'anniversaire de ta naissance.

PAUL, câlin. — Oh non ! pas ce soir. Ce soir on est gai, on fait la petite soirée de famille, on boit un petit verre de liqueur à la santé… mais on ne parle pas des machines ennuyeuses sur les carrières, les professions, tout le diable et son train ! Plus tard. Ça sera pour un autre jour. Un jour où l'on sera de mauvaise humeur.

LA MÈRE. — Tu n'es pas raisonnable. Pour un grand garçon de vingt ans !

LE PÈRE. — Tu trouves que c'est ennuyeux de parler de toi, de ton avenir, de ce que tu seras dans la vie ?

PAUL. — Ça n'est pas amusant.

LE PÈRE. — Il faut en parler cependant. Tu as été bachelier très tard, à dix-neuf ans.

LA MÈRE.— Et encore tu n'as été reçu qu'à la troisième fois !

PAUL. — La guigne. On avait été me questionner sur des guerres impossibles, des batailles que personne ne connaît ! Et puis j'ai une nature à part. Je sais très bien les choses ; seulement, dès qu'on me les demande sur un ton de menace et avec un air de vouloir me fourrer dedans, alors je me trouble, je perds la boussole et je ne trouve plus rien à répondre. Je sais les choses, mais en dedans, comprenez-vous ? rien que pour moi. C'est le principal, n'est-ce pas ?

LA MÈRE. — C'est insuffisant. Comment feras-tu plus tard, dans le monde, si on te demande un renseignement historique, une date, un détail de géographie ?

PAUL. — Je m'arrangerai. Et puis d'ailleurs dans le monde, on ne vous fait pas subir d'examen, ni de questionnaire. Quand on vous invite à dîner, ça n'est pas pour vous demander les affluents du Danube.

LE PÈRE. — Détrompe-toi, mon enfant. Il y a des maisons où l'on vous pose souvent des questions beaucoup plus difficiles que ça. Et sur tout, sur la politique, la religion, la morale.

PAUL. — Bah ! bah !

LA MÈRE. — Comment t'en tireras-tu si tu es un ignorant ?

PAUL.—On sourit, on tourne une galanterie à sa voisine, et ça fait le compte.

LE PÈRE.— Mais laissons tout ça pour revenir à la vraie question. Depuis que tu as eu ton diplôme on t'a laissé te reposer et t'amuser pendant près d'un an. Il me semble que c'est bien large. Te voilà dans ta vingt et unième année. Qu'est-ce que tu penses faire ?

PAUL. — Ce que je pense faire ?

LE PÈRE.—Oui. Tu dois avoir une idée, une inclination pour telle carrière, plutôt que telle autre ?

PAUL. — Non.

LA MÈRE. — Tant pis.

LE PÈRE. — Ou tant mieux. Puisque tu n'as pas de préférence, c'est que tout te plaît à peu près. Tu peux donc plus aisément choisir. Allons, dis-nous ce que tu veux être.

PAUL. — Dame !… à vous dire vrai… Je ne sais pas.

LA MÈRE. — Cherche.

LE PÈRE. —Tu y as pensé quelquefois, pourtant ?

PAUL. — Jamais.

LE PÈRE. —Qu'est-ce que tu as donc cru que tu ferais ?

PAUL. — Rien.

LE PÈRE. — Rien !

LA MÈRE. — Ah ! mon pauvre enfant !

LE PÈRE. — Tu sais bien que nous n'avons pas de fortune ?

PAUL. — Si, un peu.

LA MÈRE. — Ça ne vaut pas la peine d'en parler.

PAUL.—Permettez. Parlons-en au contraire. Qu'est-ce que vous me laisserez ?

LA MÈRE. — Une misère !

PAUL. — Une misère de douze mille francs de rente. Je le sais parce que vous me l'avez dit ! Eh bien, je m'en contente.

LE PÈRE. — Et tu vivras avec ça ?

PAUL. —Largement. Avec douze mille balles, votre fils regorge de richesses. Abundat divitiis.

LE PÈRE. — Mais nous dépensons trois fois ça, malheureux enfant !

PAUL. — Parce que ça vous fait plaisir.

LE PÈRE. — Et puis que nous t'avons.

LA MÈRE. — Soit dit sans reproche : tu nous as coûté très cher, depuis ta naissance.

PAUL. —Justement. Mais comme, moi, je suis décidé à ne pas me marier, je n'aurai donc ni femme ni enfants, et ma petite fortune suffira à mes goûts modestes. Avec mille francs par mois, ah ! j'attendrai paisiblement le déluge.

LE PÈRE. — Voyons, parlons sérieusement, au lieu de nous attarder aux sottises.

PAUL. —Je t'assure que je suis très sérieux, papa.

LE PÈRE. — Non. Veux-tu être soldat ?

PAUL. — Tout le monde l'est en temps de guerre. Par conséquent, le jour où il faudra se faire démolir, j'irai comme les camarades. Mais soldat en temps de paix ? Traîner mes bottes à travers les garnisons et m'abrutir en province ? Non.

LA MÈRE. — Cependant, un joli uniforme, une épée au côté…

PAUL. —Ça me gênerait beaucoup. D'ailleurs, c'est fini, l'uniforme. Ça ne se porte plus. Les officiers le mettent encore une ou deux fois par an, pour aller à un mariage ou chez le photographe, mais le reste du temps ils sont toujours en bourgeois. Et fichus ! il faut voir ! Comme l'as de pique. Avec des chapeaux melons et des vêtements passés de mode. Et nous ne sommes pas au bout, va. Dans un demisiècle, les simples soldats seront aussi en bourgeois, excepté les jours d'inspection et de revue. Ça sera l'armée nouvelle. Ça sera très flatteur à l'œil. Et alors ce sont les civils qui auront des uniformes et qui seront chamarrés jusqu'au bout des ongles !

LE PÈRE. — Tu ne sais pas ce que tu dis. Mais il n'y a pas que l'armée. Veux-tu porter la robe ? Magistrat ?

PAUL. — À aucun prix. Assise, debout, à plat ventre, dans n'importe quel sens, la magistrature me dégoûte.

LE PÈRE. — Avocat ?

PAUL. — Pouah !

LA MÈRE.— Parler. C'est pourtant ton affaire. Quand tu t'y mets, tu ne t'en acquittes pas si mal ?

PAUL. — Je parle quand ça me fait plaisir ; mais pas sur commande. Et puis l'assassin m'est complètement équilatéral. Il ne m'intéresse pas plus à défendre qu'à condamner. Enfin, cet esprit de Palais, ces chicanes, cette petite morgue de Pas-Perdus, cette éloquence artificielle en peignoir d'enterrement et en bonnet de pope, jamais je ne pourrai prendre tout ça au sérieux.Demandez-moi autre chose.

LA MÈRE. — Marin ?

PAUL. — Il est trop tard, maman. Il faut s'y atteler dès l'âge de neuf à dix ans pour entrer au Borda à peine au sortir de l'enfance. C'est encore bien compris cette machine-là ! Et puis des mois entiers sur le même bateau sans pouvoir sortir et aller faire un tour ! Pas drôle. Je crèverais d'ennui sous le vingt-septième degré de longitude nord. Non, pour faire vraiment un bon marin, il faut être comme Loti, il faut s'occuper de tout autre chose.

LE PÈRE. — Alors, sois ingénieur.

PAUL. — Polytechnique !

LE PÈRE. — Oui.

PAUL. — Ah ! Dieu de Dieu ! Autant mourir à la fleur de l'âge ! Des chiffres ! de l'algèbre ! des formules ! Des histoires à se trépaner la cervelle. Et tout ça pourquoi ? Pour faire des ponts qui fichent le camp comme du beurre à la première inondation, ou bien établir des chemins de fer qui abîment les beaux paysages. Passer sa vie dans des usines, dans des manufactures, au milieu d'un potin assourdissant ! Tiens, à la grande Exposition de 1889, eh bien, je n'ai jamais pu rester plus de cinq minutes dans la galerie des machines. Toutes ces sacrées courroies, ces roues, ces marteaux-pilons… ça me broyait, j'en avais ma claque.

LA MÈRE. — Je ne veux pas te contrarier. Mais tu as tort. Les ingénieurs font de si riches mariages !

PAUL. — Tu oublies que je tiens à rester garçon.

LE PÈRE. — On dit ça !

PAUL. — Et on le fait.

LE PÈRE, ironique. — Entre dans les Ordres, alors, puisque tu as une telle horreur de la femme.

PAUL. — Je n'ai pas dit ça. Et puis la vocation me manque. Je le regrette sincèrement par exemple ! Car être prêtre comme je l'entends, c'est bien l'existence la plus suave qu'il y ait sous la grande calotte. Oui, curé dans quelque joli village de Touraine, ou bien chanoine dans le Midi, ou encore évêque in partibus invité dans les châteaux… ça ne doit pas du tout être embêtant !

LE PÈRE, avec élan. — J'ai trouvé ! Médecin ?

PAUL. — Horreur ! Les maladies, les saletés humaines, la vue des souffrances et de la mort.

LE PÈRE. — Les gros honoraires !

PAUL. — Je m'en moque un peu. Ni pour or, ni pour argent ! Mais, mon pauvre papa, on me payerait deux cent mille francs pour que je te fasse une opération, même légère, que je ne voudrais pas !

LE PÈRE. — Bigre ! Ni moi.

LA MÈRE. —Alors, je ne vois plus guère que les arts. Ça n'était pourtant pas mon rêve…

PAUL, qui réfléchit. — Les arts !

LE PÈRE. — Oui. C'est un champ très vaste. Au moins, là, tu peux choisir.

LA MÈRE. — Que choisis-tu ?

PAUL. — Rien. Je ne veux pas en priver les autres.

LE PÈRE. — La peinture ? Murillo… Cabanel…

PAUL. — Ça m'ennuie. Je ne m'y connais pas.

LA MÈRE. — J'aurais bien aimé avoir mon fils prix de Rome. La sculpture, alors ? Les bustes ?

PAUL. —Les statues me portent sur les nerfs. Ça a un côté perpétuellement immobile qui m'agace.

LE PÈRE. — Tu les voudrais mécaniques ?

PAUL. — Non, je ne veux rien. Je ne m'en occupe pas. Il n'y a encore que la musique pour laquelle j'aurais eu du goût. Mais, voilà, c'est trop difficile. Et puis, cette question des écoles, on n'est jamais d'accord. Moi, si j'en faisais, je sens que je serais wagnérien, archi-wagnérien. J'irais encore plus loin que Bruneau. Ah ! je serais terrible !

LA MÈRE. — Tu as peut-être raison. En ce cas, il vaut mieux ne pas en faire. Moi, je ne comprends que la mélodie. Si tu avais entendu la Favorite, chantée par madame…

LE PÈRE, à son fils.—Finalement, petit mâtin, que comptes-tu faire ? Rien ? Ce n'est pas une plaisanterie ? Tu veux rester dans la vie à te tourner les pouces ?

PAUL. — Oh, que non ! Je ne veux d'aucune position. Mais je saurai m'occuper tout seul.

LE PÈRE. — À quoi ?

PAUL. — À des quantités de choses, papa. Je lirai les journaux du matin, de l'après-midi , de six heures, et ceux du soir. Je suivrai les publications intéressantes, j'irai voir les pièces qui en valent la peine. Tout ça ne me ruinera pas. Et puis je suivrai les distractions à la mode, au fur et à mesure. Je visiterai les expositions de fleurs et d'orchidées, j'irai au Palais de glace voir patiner ; sans compter la marche, les promenades, la bicyclette, beaucoup de grand air et d'hygiène.

LE PÈRE.—Ça fait bien des affaires pour tes douze mille francs de rente !

PAUL. — Je m'en tirerai. Le grand air ne coûte rien.

LE PÈRE. — Tu n'es donc pas comme moi ? Tu me confonds avec ta tranquillité. Si tu n'apprécies pas le travail, tu n'aimes donc pas au moins tes aises ? Tu ne tiens donc pas à gagner un peu d'argent pour te procurer avec un tas de douceurs ?

PAUL, à son père. —Non. J'admire ton amour du travail…

LA MÈRE. — C'est vrai. Il a trop travaillé, dans sa vie !

PAUL. — Ainsi, tu as dans l'administration un poste unique, une sinécure admirable : conservateur des ruines de la Cour des comptes. Moi, si j'étais à ta place je me bornerais à ça. Non, tu fais un tas d'autres besognes en dehors, tu t'éreintes, tu t'abîmes la santé. Pourquoi ? Pour gagner quelques billets de mille francs de plus ?

LE PÈRE, lui prenant l'oreille. — Parce que je ne suis pas tout seul, monsieur. Parce qu'il y a ta mère et toi. Parce qu'il y a eu ton éducation pendant douze ans, les leçons de toutes sortes, les répétiteurs, les langues vivantes, les arts d'agrément. Voilà pourquoi ce pauvre père, cette vieille ganache, s'esquinte à un tas d'autres besognes en dehors pour gagner quelques billets bleus en plus !

LA MÈRE, à son fils. — Embrasse ton père. Tu n'es pas gentil et tu nous fais de la peine. Le soir de tes vingt ans !

PAUL. — Voilà ce que c'est aussi que d'avoir abordé ce sujet-là ce soir ! Je vous avais prévenu. J'étais sûr que ça finirait mal ! Les jours d'anniversaire, les jours de fête, il ne faut jamais me parler des grands problèmes de la vie. Je n'y ai pas l'esprit.

LA MÈRE. — Ah ! Ces soirs-là seulement ?

LE PÈRE. — Alors nous pourrons t'en reparler un autre jour ? Tu seras mieux disposé ?

LA MÈRE. — Plus raisonnable ?

PAUL, avec peu de bonne grâce. — Oui.

LE PÈRE, mélancolique, lui tapant sur la joue. — Nous verrons ça. C'est égal. Il y a aujourd'hui vingt ans je fondais sur toi plus d'espérances que ça, mon pauvre petit ! Mais oui. Seulement voilà… C'est trop beau les rêves des pères… Avec le temps, les années, et les cheveux gris… on est forcé d'en rabattre. Et beaucoup. (Changeant de ton.) Mais un jour comme celui-ci je ne veux pas t'attrister. (Il regarde la pendule.) Il n'est que neuf heures. Va t'amuser, va sur le boulevard, avec tes amis. Va !

PAUL, se levant, gêné. — Bonsoir, papa. (Il embrasse son père, qui l'embrasse à son tour.) Bonsoir, maman. (Il embrasse sa mère.)

LA MÈRE, bas, à son oreille.— Pas trop tard ? Et puis, en rentrant, tu passeras par ma chambre, n'est-ce pas ?

(Il sort. Et, la porte une fois refermée, les parents restent longtemps encore à causer et à se faire un peu de mauvais sang sous la lampe.)


LE CHEVAL

 

BARON D' INGRÉ, quarante-cinq ans.
PIERRE BERTHELIN, cinquante ans.
JACQUES DE SAINT-CHAMARRE, vingt-neuf ans.

Chez d'Ingré. Ils viennent de déjeuner tous trois. Ils prennent le café.

D'INGRÉ. — Eh bien ! mes bons amis, maintenant que le repas est terminé, j'aime mieux ne pas vous le cacher : c'est un repas d'adieux que je viens de vous offrir.

BERTHELIN. — Comment ça ?

SAINT-CHAMARRE. — Tu vas t'en aller ?

BERTHELIN. — Tu quittes Paris ?

D'INGRÉ. — Oui, demain.

BERTHELIN. — La veille de l'Hippique !

SAINT-CHAMARRE. — Ah çà ! tu deviens fou ?

D'INGRÉ. — Non. Et même, l'Hippique, si vous voulez le savoir, c'est une des raisons qui me font déraper.

SAINT-CHAMARRE. — En voilà une autre affaire ! Mais je croyais que tu adorais les chevaux ?

BERTHELIN. — Tu as été un fanatique, dans le temps ?

D'INGRÉ. — J'ai changé.

SAINT-CHAMARRE. — Tant pis pour toi.

D'INGRÉ. — Ou plutôt, ce n'est pas moi qui ai changé, ce sont les chevaux, et tout le monde. À présent, non seulement ça ne m'amuse plus, mais ça m'énerve, ça me rend malade.

BERTHELIN. — Pourquoi ?

D'INGRÉ. — Ah ! Pourquoi ? Ça serait trop long à dire. Et puis, n'abordons pas ce sujet de conversation, parce que, rien que d'en parler, je suis à l'envers.

SAINT-CHAMARRE. — Parlons-en.

BERTHELIN. — Nous voulons connaître ce que tu as contre le cheval, pourquoi tu le renies.

D'INGRÉ. — Je ne renie rien du tout.

SAINT-CHAMARRE. — Si. Puisque tu t'en vas au moment de l'Hippique.

BERTHELIN. — Et où vas-tu ?

D'INGRÉ. — Faire un tour du côté de Saint-Malo. Voir le mont Saint-Michel, que je ne connais pas.

SAINT-CHAMARRE. — Voir le mont Saint-Michel au mois d'avril ! Sacrée distraction !

BERTHELIN. — Il n'y a pas un chat.

D'INGRÉ. — Je l'espère bien. D'abord c'est mon principe à moi, je ne vais pas aux bains de mer quand la mer est parisienne. J'aime la mer quand c'est la mer, pour de bon, et qu'il n'y a que des marins et des femmes en bonnet. Et les chevaux, c'est la même chose, je les aime eux tout seuls, à la campagne, dans certaines conditions. Mais tout ce qui les entoure, leur personnel, la façon dont depuis des années on me les accommode et on me les garnit… le public qui en vit… tout ça… ah non ! Ça me dégoûte un peu !

SAINT-CHAMARRE. — Je ne te comprends pas.

BERTHELIN. — Ni moi. Nous te serions obligés de mieux t'expliquer.

D'INGRÉ. — Je me comprends, moi. C'est le principal. Personne n'a aimé, n'aime et n'aimera le cheval plus que moi.

BERTHELIN. — Il y paraît !

D'INGRÉ. — Mais je l'aime pour lui.

SAINT-CHAMARRE. — Et pour toi aussi ?

D'INGRÉ. — Bien entendu. Je l'aime honnêtement, dignement ; je le respecte et je l'apprécie, mais je le laisse tout de même à sa place de cheval. Qu'est-ce que vous voulez ? Je ne suis pas plus fier que ça d'être homme, sans doute ? Mais enfin, malgré tout, je m'estime plus qu'un animal, aussi je ne veux pas qu'on m'embête avec les bêtes. Eh bien, voilà déjà longtemps qu'on m'embête avec les chevaux.

BERTHELIN. — En quoi ?

D'INGRÉ. — Comment en quoi ? Mais en tout. Ça a fini par prendre une place et une importance ridicules. Ça déborde.

SAINT-CHAMARRE. — C'est si beau !

D'INGRÉ. — Oui, convenu. La plus noble conquête… Ah ! il s'est rattrapé le dada, depuis Buffon ! C'est lui qui a fait la conquête de l'homme, et il le tient bien ! L'homme est son esclave. C'est l'homme qui est dressé en haute école !

BERTHELIN. — C'est drôle. Moi je me sens libre, tout ce qu'il y a de plus libre.

D'INGRÉ. — Pas moi. Si je veux me promener le matin aux Champs-Élysées ou au Bois, je ne rencontre que des palefreniers et des marchands de chevaux.

SAINT-CHAMARRE . — Va te promener ailleurs.

D'INGRÉ. — Où ça ? Place Clichy ? Si j'ouvre un journal, n'importe lequel, je tombe sur des articles de sports assommants, écrits dans un espèce de volapück anglo-français incompréhensible. En première page, on m'indique à l'avance les gagnants de la prochaine course. En dernière page, on me raconte comment les chevaux ont couru, et avec une abondance de détails, et sur un ton dramatique à faire crever de rire un homme sensé.

BERTHELIN. — Crève.

D'INGRÉ. — C'est ce que je fais. Ah ! ces comptes rendus des compétences du sport ! C'est tellement beau que ça a l'air inventé. Et la gravité avec laquelle sont relatées les péripéties haletantes d'un parcours… l'air et la chanson de tout cela, les grands mots pour de si pauvres petites choses… comme si c'était là l'unique raison d'être sur la terre : « À ce moment Cataplasme, avec un courage admirable… etc. » On croirait le récit de la bataille de Rocroi ! Et les longueurs de tête !… et la foule en délire, et le jockey acclamé, le cheval réclamé, toute la balançoire ! Et les choses qui ne sont admises à présent et reconnues bon chic que si elles ont rapport aux courses ! Les cannes de courses, les lorgnettes de courses, les chapeaux de courses, les toilettes de courses ! Pourquoi pas une cervelle de courses pendant que nous y sommes ? Non, tout ça c'est du dernier grotesque, et vous avez beau me regarder tous les deux avec des yeux ronds…

SAINT-CHAMARRE. — Ami, tu nous affliges.

BERTHELIN. — Et beaucoup.

D'INGRÉ. — Oh ! je sais que je vous fais l'effet d'un monsieur très vieux jeu, très arche de Noé. Ça m'est égal. J'ai le courage de mes opinions.

SAINT-CHAMARRE. — Nous te le laissons.

BERTHELIN. — Tu es très bêta, beaucoup moins intelligent que je ne croyais.

D'INGRÉ. — Tu méconnais depuis dix ans, tu as mis le temps à t'en apercevoir.

BERTHELIN. — Parce que tu t'étais toujours bien tenu. Mais à présent tu te lâches, tu te montres à nu. Mon pauvre garçon, tu n'as rien compris aux courses. Les chevaux n'ont pas un poil à voir là dedans. C'est une loterie, tout bêtement. C'est la loterie, telle qu'elle existait autrefois, mais sous une forme différente.

D'INGRÉ. — Peu importe, ce sont les chevaux qui en ont été la cause, le point de départ. Et puis, ce que tu dis là, est-ce qu'on l'avoue, est-ce qu'on le reconnaît tout haut ? Allons donc ! Non, tout cela est hypocritement voilé sous de grandes considérations. Encouragement ! Amélioration de la race chevaline ! Les gens qui ont voué leur vie à ce sacerdoce n'obéissent qu'aux devoirs les plus élevés ; c'est du grand art. Ils planent. D'ailleurs, il faudrait être bouché et aveugle pour ne pas s'en rendre compte soi-même. Pourquoi est-ce que tout le monde, le dimanche et trois fois au moins la semaine, depuis mon coiffeur jusqu'à mon propriétaire, se précipite sur les hippodromes ? C'est par intérêt pour la perfection de la race, pour que les formes soient plus pures, plus affinées. Uniquement ! Ils ne pensent qu'à ça. Et chaque soir, les milliers de gens que trimballent les voitures des Cook rentrent chez eux en se disant : « Qu'est-ce que je pourrais donc bien faire pour améliorer davantage le cheval, pour obtenir une plus belle encolure, un paturon plus heureux ? »

SAINT-CHAMARRE. — Tu as beaucoup d'ironie.

D'INGRÉ. — C'est de l'arriéré qui m'étouffait. Puisque c'est une loterie, une affaire d'argent, une bonne roulette en plein air, eh bien, je voudrais qu'on fût plus modéré dans la considération et l'enthousiasme pour tout ce qui touche à cet ordre de choses. Un propriétaire d'écurie de courses peut être un très galant homme parce qu'il possède telle jument saillie en Angleterre qui lui a donné un poulain plein d'espoir ; mais tout ce que je demande, c'est qu'on célèbre, à leur juste valeur seulement, ses victoires, quand il en remporte. Pour moi, un monsieur qui a gagné le Grand Prix n'est pas, le lendemain, un personnage plus considérable que la veille. Il est ce qu'il est, il a eu de la veine, il a soulevé un gros sac, tant mieux pour lui. Mais rien de plus. Ne mêlons pas les lauriers à l'avoine.

BERTHELIN. — Peste ! comme tu y vas !

D'INGRÉ. — Ah dame ! je suis en colère. Est-ce que vous croyez que c'est agréable, par exemple, le dimanche, de ne pouvoir, en quelque endroit de Paris que ce soit, mettre le pied dehors sans se heurter aux courses, à ces sempiternelles courses ? Les cochers de fiacre ne vous prennent que si vous y allez, ou si vous en revenez… sans ça… bernique ! Car, eux aussi, ils ont leurs tuyaux ! Et ces chars à bancs, ces tapissières infâmes, ces wagons à deux étages et à six chevaux qui déballent avec un vacarme effroyable, en écrasant tout sur leur passage. Et ces hurleurs de cote qui courent comme s'il y avait le feu ! Mon Dieu ! Seigneur ! que j'en ai donc assez de tout ça !

SAINT-CHAMARRE. — Si des milliers de gens y prennent plaisir, tu ne peux pourtant pas prétendre… D'iNGRÉ. — Et les milliers d'autres que ça n'amuse pas ? Ils existent pourtant aussi, ceux-là ! Pourquoi faut-il que ça soit eux qui pâtissent ? Moi, est-ce que je gêne les gens qui vont aux courses ? Je demande que, de leur côté, ils ne me gâtent pas Paris et l'existence. C'est comme pour le tabac. Ça n'incommode jamais les fumeurs qu'on ne fume pas, tandis que ceux qui ne fument pas, ça les rend malades qu'on fume. Je voudrais au moins qu'on fût à armes égales !

BERTHELIN. — Tu auras beau crier, tu ne réformeras rien.

D'INGRÉ. — Je le sais. Mais au moins ; je crierai.

SAINT-CHAMARRE. — À quoi ça te sert ?

D'INGRÉ. — Ça me soulage.

BERTHELIN. — Qu'est-ce que tu souhaiterais finalement ? Qu'il n'y eût plus de courses ?

SAINT-CHAMARRE. — Plus de concours hippique ?

D'INGRÉ. — Je ne sais pas. Je souhaiterais que le cheval – que j'aime, je le répète – ne fût pas mêlé à tout ce cabotinage bruyant et agité dans lequel nous versons de plus en plus d'année en année.

BERTHELIN. — Oh mais ! tu deviens moraliste.

SAINT-CHAMARRE. — Tu devrais prêcher à la Madeleine. Les chaises feraient de l'argent.

D'INGRÉ. — Moquez-vous. Au fond, vous sentez que j'ai raison. Nous vivons à une triste époque, il n'y a pas à dire. Personne ne fait ce qu'il devrait faire et ce qu'il a à faire. Personne ne consent à être ce qu'il est, l'homme de sa fonction et de son métier. Quand je fais venir mon médecin, parce que je me sens souffrant, il me parle invariablement des élections ; quand je suis avec un peintre, il m'expose ses idées en littérature, et mon tailleur ne vit que pour la photographie. En bien, prenez le concours hippique : sur mille personnes qui se croiraient déshonorées de manquer une seule séance, il n'y en a pas dix qui sachent vraiment ce que c'est qu'un cheval. Non, il y a de tout, des dames, des petites et des grandes, des messieurs pour dames, et des dames pour messieurs. Il y a des sonneurs de trompe, des tribunes d'honneur où l'on voit des enfants riches avec des abbés, des soldats armés de rateaux, un homme qui sonne une cloche, quelques vieux messieurs qui perpétuent la silhouette Mackensie, et puis alors, par ci par là, une bonne bique de chasse montée par un gars de l'Ouest en habit rouge qui vient rater sa haie, trois petits tours et puis s'en va. Est-ce sérieux ?

SAINT-CHAMARRE. — Tu exagères.

D'INGRÉ. — Non, vous le savez bien que ça se passe ainsi. Et encore, je ne dis pas tout, il y a des choses bien plus ridicules. Sans compter la belle routine avec laquelle on refait chaque année la même petite affaire que l'année précédente. Est-ce qu'on essaye au moins de les varier, de les rendre un peu nouveaux, pittoresques et amusants ces concours hippiques ? Allons donc ! Toujours tout pareil. Toujours le même programme, le même rasoir, le même bon petit cheval de bronze devant la porte. C'est à pleurer ! Ah ! oui je pars demain. Et tant que ça ne changera pas, mes enfants, vous ne m'aurez pas à vos fêtes sportives et mondaines.

BERTHELIN. — On tâchera de se consoler.

SAINT-CHAMARRE. — Va donc voir les flots salés, cher ami.

BERTHELIN. — Quand pars-tu ?

D'INGRÉ. — Demain.

BERTHELIN. — Matin ? soir ?

D'INGRÉ. — À midi.

BERTHELIN. — Par quel train ?

D'INGRÉ . — Aucun.

SAINT-CHAMARRE. — Tu vas à pied à Saint-Malo ?

BERTHELIN. — C'est un record ?

D'INGRÉ. — Non. Je fais ça à cheval !

BERTHELIN. — Ah ! ah ! voilà comment tu comprends l'équitation, toi ?

D'INGRÉ. — Oui. Ça me paraît plus intelligent que de renverser la barre devant un public choisi.

BERTHELIN. — Chacun son goût. Et combien de temps mettras-tu ?

D'INGRÉ . — Je ne sais pas au juste. Je vous le dirai au retour.

SAINT-CHAMARRE. — Avec qui fais-tu ça ? Ce n'est pas avec ton vieux Lansquenet ?

D'INGRÉ. — Toujours.

BERTHELIN. — Mais quel âge a-t-il ? Il a trente ans ?

D'INGRÉ. — Non. Neuf seulement. C'est un fameux camarade. Nous n'allons pas nous embêter, je vous en réponds.

SAINT-CHAMARRE. — Lui surtout. Tu pèses combien.

D'INGRÉ. — Cent quarante.

SAINT-CHAMARRE. — Ce n'est pas encore une plume !

D'INGRÉ. — Ne t'inquiète pas de son sort. Nous ferons encore d'autres excursions après celle-là, va. Ce n'est pas notre dernière chevauchée. Vous ne voulez pas venir avec moi ? Non ?

SAINT-CHAMARRE. — Merci. J'ai mieux.

D'INGRÉ. — Ça ne vous tente pas ?

BERTHELIN. — Peu. À mon âge, tu sais, moi, je suis surtout un cavalier de wagon,

D'INGRÉ, à Saint-Chamarre. — Mais toi ?

SAINT-CHAMARRE. — Moi, je monte jeudi, après demain. Je cours pour la Coupe.

BERTHELIN. — Et il est capable d'avoir le prix ! Il a une bête étonnante, qui saute comme une puce.

D'INGRÉ, à Saint-Chamarre.— Bonne chance alors !

SAINT-CHAMARRE, ému. — Merci. D'autant que, si j'ai le prix… je peux vous dire ça, à vous qui êtes des amis discrets…

BERTHELIN. — Va donc.

SAINT-CHAMARRE. — …eh bien ! mon bonheur est à jamais assuré.

D'INGRÉ. — Explique-toi.

SAINT-CHAMARRE. — Je me marierai, comprenez-vous ? Voilà la chose en deux mots J'aime depuis longtemps une jeune fille, et colossalement riche. Seulement son père, un ancien fabricant de caoutchouc, est un homme sérieux, qui ne veut pas pour gendre d'un oisif et d'un inutile. Alors, il m'a dit : « Écoutez, je ne donnerai ma fille qu'à un homme qui fera quelque chose. Il paraît que vous montez bien sur les chevaux. Ayez le prix de la Coupe, et je lâche mon consentement. » Avouez que c'est gentil ?

BERTHELIN. — Charmant ! Voilà un vrai père !

D'INGRÉ. — Oui. Et je sens que ça réussira. Tu auras la petite Caoutchouc.

SAINT-CHAMARRE. — Dieu t'entende ! Mais minute… Si ça réussit, tu seras de retour pour mon mariage ?

D'INGRÉ. — Comptes-y. J'y viendrai à cheval. Sur Lansquenet. Bonsoir, vieux !


NOËL PARISIEN

I

PAUL RAMBURE, trente-six ans, bourgeoisie plus que cossue, famille d'agents de change.
MADAME PAUL RAMBURE, vingt-cinq ans.
PRINCESSE TSARITZIN, vingt-cinq ans, 6 ou 7…, quartier de l'Arc-de-Triomphe.

Chez les Rambure. Onze heures du soir. Monsieur et Madame sont au petit salon. Monsieur parcourt le Temps. Madame a interrompu la lecture de son roman.

MADAME.— Qu'est-ce que tu fais, ce soir ?

MONSIEUR, tout en continuant de lire. — Rien.

MADAME. — Tu ne vas nulle part ?

MONSIEUR. — Pourquoi me demandes-tu ça ?

MADAME. — Pour savoir.

MONSIEUR. — Il doit y avoir une autre raison !

MADAME. — Peut-être.

MONSIEUR. — Dis-la.

MADAME. — J'aurais voulu… Mais non, j'ai trop peur que tu me refuses.

MONSIEUR. — Si c'est raisonnable ?

MADAME. — Oh ! tout ce qu'il y a de plus raisonnable !

MONSIEUR.— Eh bien alors !

MADAME. — J'aurais voulu que tu m'emmènes réveillonner.

MONSIEUR. — C'est tout ça ?

MADAME. — Oui. Tu veux bien ? Oh ! quel bonheur ! (Tête contrariée de monsieur.) Non. Je vois à ta figure que ça t'ennuie.

MONSIEUR, froid.—Pas le moins du monde. Seulement…

MADAME. — Seulement ?

MONSIEUR. — Seulement ce soir… Voilà… Ça tombe mal !

MADAME. — Le jour de Noël ? Il me semble pourtant que c'est le cas où jamais.

MONSIEUR. — Sans doute… Mais un autre Noël…

MADAME. — Ah ! très bien. L'année prochaine.

MONSIEUR, avec élan.— Oui, c'est ça. L'année prochaine. Ah ! par exemple, je te promets l'année prochaine…

MADAME, ironique. — Ou en dix-neuf cent, l'année de l'Exposition universelle ! Tu te dis : « D'ici là j'ai de la marge ! » Et pourquoi pas ce soir ?

MONSIEUR. — Parce que… je suis un peu fatigué… pas en train. Et puis je ne comptais pas que l'envie t'en prendrait comme ça une demi-heure avant. Un réveillon, ça ne s'improvise pas ainsi, à la six-quatre-deux. Il faut y réfléchir, bien agencer ça, sans quoi c'est très triste.

MADAME.— Pourquoi n'y as-tu pas songé, toi ?

MONSIEUR. — Je ne devinais pas que tu y attachais une telle importance ?

MADAME. — Tu sais très bien que j'en ai la plus grande envie, au contraire ?

MONSIEUR. — C'est la première nouvelle !

MADAME. — Menteur ! Voilà trois ans que je te le demande. Depuis que nous sommes mariés. La première fois…

MONSIEUR. — Ah ! pardon I nous avons réveillonné l'année de notre mariage ?

MADAME. — Dans notre chambre.

MONSIEUR. —Eh bien, c'est tout de même un réveillon ! (Aimable.) Je me souviens que ç'a été très gentil !

MADAME. — Non. Ça ne compte pas, dans notre chambre. C'est de l'à peu près. Je veux le vrai réveillon, au restaurant, avec des vrais garçons…

MONSIEUR, maussade. — En cabinet particulier !

MADAME. — Mais oui. Enfin, passe pour la première année. La seconde…

MONSIEUR. — Ah ! l'année suivante. Ça n'est pas de ma faute. C'est la faute de ta mère.

MADAME. — De maman ?

MONSIEUR. — Oui, elle a eu une fluxion de poitrine.

MADAME. — Eh bien ! cette pauvre femme ? Est-ce que nous pouvions décemment nous amuser et courir Paris la nuit, pendant qu'elle était dans un état aussi grave ?

MONSIEUR, incrédule. — Aussi grave ! aussi grave !…

MADAME. — Mais certainement. Elle a été à deux doigts d'une catastrophe !

MONSIEUR. — Mettons une main, les deux mains même.

MADAME.— Enfin, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Et la troisième fois, l'an dernier, c'est toi qui t'es trouvé absent de Paris à ce moment-là.

MONSIEUR. — Pour mes affaires, ma chère enfant ! D'abord les choses sérieuses. Après… les amusettes.

MADAME. —Je ne te dis pas. Mais j'ai tout de même passé un Noël et un premier de l'An assez tristes l'an dernier, toute seule à Paris.

MONSIEUR. — Tu n'étais pas seule.

MADAME. — Mais si, puisque tu…

MONSIEUR.— Et ta mère ? Elle était guérie ; donc…

MADAME. — Tais-toi, ne plaisante pas avec maman. Enfin, je t'avoue que, cette fois, par exemple, je comptais tout à fait sur toi pour le réveillon.

MONSIEUR. — Tu ne m'en as pas dit un mot. Est-ce vrai ?

MADAME. — Exprès. Je croyais naïvement que tu y songeais, et je voulais te laisser le plaisir de me faire la surprise.

MONSIEUR. — Tu n'as pas cessé de répéter depuis huit jours que tu irais à la messe de minuit.

MADAME. — Exprès encore. Cette insistance même à te parler de la messe de minuit aurait dû te faire comprendre, si tu n'avais pas le cœur bouché…

MONSIEUR. — Cœur bouché est dur !

MADAME. — …que je désirais tout autre chose. Je suis très pieuse, évidemment. J'adore aller à l'église. J'y puise d'abord la résignation nécessaire pour supporter…

MONSIEUR. — Quoi ?

MADAME.—Bien des petites tristesses ! Mais, enfin, il y a des limites. Et, ce soir, je ne crois pas offenser le bon Dieu en disant carrément que j'aurais préféré souper avec toi.

MONSIEUR. — Je suis très flatté de voir qu'entre nous deux tu n'hésites pas, mais…

MADAME. — Oh ! cesse ton ironie !

MONSIEUR. —Mais je t'affirme que tu te fais de ce réveillon, et des folies qu'il comporte, une idée absolument fausse !

MADAME. — Tant pis pour moi. Je serai désillusionnée. Et après, ce sera fini, je ne te le demanderai plus jamais.

MONSIEUR. — Je suis sûr que tu t'imagines des choses abracadabrantes ! Mais ça n'a aucun charme, le réveillon, ma pauvre enfant. C'est rebattu, vieux comme Hérode ! Si tu en avais tâté comme moi, pendant des années, tu trouverais…

MADAME. — Tiens ! parbleu ! Parce que toi tu n'as plus d'appétit, il faut que moi je ne goûte à rien ! Voilà tout le mariage !

MONSIEUR, la faisant à la gravité triste. —Le mariage n'est pas que cela, ma chère. C'est, bien avant les plaisirs pris en commun, l'union de deux âmes, la tendre et solide…

MADAME. — Oh ! je t'en prie ! pas de Petit Carême. Quand tu prêches, ça me donne envie de rire. Finalement tu ne veux pas m'accorder ce plaisir que je te demande ?

MONSIEUR. — Je ne trouve pas que ce soit bien utile, ni raisonnable… Non, en conscience.

MADAME. — Bien.

MONSIEUR. — Et puis, d'ailleurs, je le voudrais que je ne le pourrais pas.

MADAME. — Parce que ?

MONSIEUR. — Parce que je n'ai pas ma soirée libre.

MADAME. — Tu sors ce soir ?

MONSIEUR. — Oui.

MADAME, vivement. — Où ? Quoi ? Qu'est-ce que c'est ?

MONSIEUR. — Je réveillonne.

MADAME. — Tu rév… Ah ! par exemple ? Ça, c'est complet !

MONSIEUR. — Oui, je réveillonne. Plains-moi, va !

MADAME. — Comment donc ! Avec qui réveillonnes-tu ?

MONSIEUR. — Avec des amis.

MADAME. — Naturellement. Je pense bien que, si c'était avec des femmes, tu ne me le dirais pas.

MONSIEUR. — Oh ! ma mignonne ! Peux-tu supposer ?…

MADAME. — Non. Je ne t'en crois pas encore arrivé là. Je te le dis sincèrement. Je crois en effet que c'est avec des amis que tu vas.

MONSIEUR. — Et tu as raison parce que c'est la vérité ! Et puis d'abord, à supposer, ce qui n'est grand Dieu pas, tu le sais bien !… à supposer que je voudrais te tromper, tu me connais ? je suis resté enfant par un tas de croyances… tu sais que j'ai certains petits côtés délicats de ma nature… jamais je ne ferais ça le jour de Noël. Non.

MADAME. — Je te remercie. Ça serait pour les Rois ! Et, avec quels amis vas-tu ?

MONSIEUR. — Des amis que tu ne connais pas. Des amis du Cercle. Paul Meauson, René Chaville, Pierre…

MADAME. — C'est la première fois que j'entends parler de ces gens-là.

MONSIEUR. — Tu vois bien.

MADAME. — Et où soupez-vous ?

MONSIEUR. — Nous ne savons pas encore. On va décider ça tout à l'heure, au cercle précisément, où nous avons rendez-vous pour minuit. Il faut même que je m'habille au galop.

MADAME. — Vous êtes nombreux ?

MONSIEUR. — Sept.

MADAME. — Et pas de femme du tout ?

MONSIEUR.— Ah, Dieu non ! C'est déjà assez dur entre hommes ? S'il avait dû y avoir des femmes ! Ah non ! pour le coup, je m'en serais privé !

MADAME. — Tu aurais bien dû le faire tout de même. Avoue que j'ai lieu d'être chagrine.

MONSIEUR. — Chagrine ? toi ? Comment, mon petit chou, tu es chagrine ? Pourquoi ?

MADAME . — Non seulement tu me refuses un plaisir, mais tu vas le partager avec d'autres.

MONSIEUR. — Prends garde. Tu deviens égoïste ? Et puis, peux-tu dire un plaisir ! Mais ça m'assomme d'y aller ! À fond !

MADAME. — Pourquoi as-tu accepté ?

MONSIEUR. — Pas moyen de dire non. Des vieux amis de cercle… tous garçons. Tu sais ce que c'est ? Il suffit qu'on soit marié, on ne veut pas avoir l'air… (Tendre.) Il y a comme ça nous autres, les hommes casés, qui avons décroché le bonheur, il y a un tas de petites concessions qu'il est de bon goût de faire à ces pauvres célibataires qui n'ont rien, eux, qui nous envient, qui voudraient bien être à notre place ! Là. Je vais m'habiller. Sais-tu si on a apporté mes nouvelles cravates blanches ?

MADAME. — Tu rentreras tard ?

MONSIEUR. — Je ne peux rien te préciser. Le plus tôt que je pourrai. Ça ne va pas être si drôle. (Avec courage.) Enfin !

MADAME. — Si, au moins, même sans me mener réveillonner, tu étais resté ici avec moi, je me serais un peu consolée…

MONSIEUR. — Je le voudrais bien aussi, va ! Près de toi, au coin du feu ! Au lieu de passer un habit, courir dans la boue, sous le froid… Manger des machines qui vous démolissent l'estomac, risquer d'attraper du mal ! Et toi, qu'est-ce que tu vas faire, mon pauvre petit minet, pendant ce temps-là ?

MADAME. — Rien. Je vais me coucher.

MONSIEUR. — Va donc à la messe de minuit.

MADAME. — Non.

MONSIEUR. —Mais si. On prêchera peut-être ; ça te distraira toujours un peu. Et puis, la crèche… les lumières, les beaux chants ! On chante très bien à notre paroisse, as-tu remarqué ? Oh ! la maîtrise est excellente ! Vas-y donc. (Il l'embrasse.) Là, cette fois-ci, bijou, je me sauve. Je serais en retard. (Il envoie un baiser et, sur le pas de la porte, il se retourne : Quelle scie ! Madame reste assise à rêver. Pas gaie.)

II

Après avoir, en montant en voiture, donné à haute voix au cocher l'adresse du cercle, M. Rambure, au tournant de la rue, s'est penché hors de la portière et a dit : « Non, allez 19, rue de Tilsitt. » Et il pense par petits cahots, par petits membres de pensée, comme quand on parle par petits membres de phrases.

Ça n'a pas été aussi facilement que je l'aurais cru. Pauvre petite ! J'agis très mal avec elle, ce soir. Très mal ! Je sens que je vais faire une bêtise. Je suis en train de la faire. Je ne la tromperai pas. Oh ! non ! Du moins, je l'espère ! Et d'ailleurs, si je la trompais, ça serait la première fois depuis notre mariage. Trois ans !… Eh ! eh ! beaucoup de gens mariés que je connais ne pourraient certainement pas… Enfin, je vais toujours passer une soirée amusante avec cette princesse. Je la mènerai réveillonner, comme elle me l'a demandé… Flirt au dessert, après quoi je la reconduirai bien poliment jusqu'à sa porte : « Princesse, enchanté… » Et puis voilà tout. Pas envie de m'embarquer, moi, dans des drames… Non, non !… Ma belle tranquillité ! Est-ce bien une princesse ? Euh ! Je n'en mettrais pas mon pied au feu. Et une Russe ? Elle n'en a ni les airs, ni les façons, ni l'accent. Ça n'est pas une Russe de haut parage. Petite-Russie en ce cas… toute petite. C'est égal… Elle est bigre-bigrement jolie. Ah ! petit père, mon pigeon… que cette barina est donc (19, rue de Tilsitt) jolie ! Déjà rendu ? Oui. Allons-y. (Il descend.)

III

Un boudoir exquis, invraisemblable, comme dans les tableaux. — Paul Rambure attend, tout en classant par ordre dans sa tête les différents ordres d'idées, galants, spirituels ou attendris, qu'il effleurera. Soudain une bouffée d'air frais et parfumé ; la porte s'ouvre ; un visage rose avec des cheveux blonds, des yeux noirs, au bord d'un corsage décolleté une agrafe de brillants qui a l'air d'être partout à la fois, tant elle scintille, tout cela c'est la princesse Tsaritzin.

RAMBURE. — Princesse…

LA PRINCESSE. — Vous êtes presque en retard, monsieur.

RAMBURE. — Je n'avais pas la fatuité de croire que vous désiriez mon exactitude.

LA PRINCESSE. —Je ne la désirais pas. Enfin vous voilà, c'est le principal.

RAMBURE. — Et tout à vos ordres. Je ne vous connais encore que fort peu. Le hasard nous a fait nous rencontrer il y a huit jours dans le salon du même photographe. Nous étions seuls… Nous attendions tous les deux…

LA PRINCESSE. — Nous avons tué le temps en causant.

RAMBURE. — Oui. Et très agréablement. Moi du moins.

LA PRINCESSE. — Vous m'avez fait la cour, tout de suite, instantanément… Vous m'avez servi tous les clichés.

RAMBURE. — Oh !

LA PRINCESSE. — Vous m'avez offert de me mener réveillonner, sans me connaître ?

RAMBURE. — Pardon. Je croyais que c'était vous qui me l'aviez demandé ?

LA PRINCESSE. — Vous êtes sûr ? C'est possible, après tout.

RAMBURE. —D'ailleurs, je savais bien à qui je m'adressais. Vous vous étiez nommée, et moi aussi.

LA PRINCESSE.— Oui, nous nous étions présentés nous-mêmes l'un à l'autre. Mais ça ne prouvait rien.

RAMBURE. — Comment ça ?

LA PRINCESSE. — Nous pouvions mentir chacun de notre côté.

RAMBURE.— Oh ! princesse ! Moi peut-être… mais vous…

LA PRINCESSE. — C'est une malice ?

RAMBURE. — Non. En tout cas, nous avions la ressource de nous renseigner auprès du photographe.

LA PRINCESSE. — Monstrueux ! C'est ce que vous avez fait, je parie ?

RAMBURE. — Oui.

LA PRINCESSE. — Oh ! Moi aussi.

RAMBURE. — Ah ! ah !

LA PRINCESSE. — Et qu'est-ce qu'il vous a dit sur moi le photographe ?

RAMBURE. — Peu de chose. J'ai été volé.

LA PRINCESSE. — C'est bien fait. Mais encore ? Précisez.

RAMBURE.— Il m'a dit : « Je ne connais pas cette dame, c'est la première fois qu'elle vient. Elle s'appelle la princesse Tsaritzin, et elle demeure 19, rue de Tilsitt. Je compte bien faire avec elle des dégradés merveilleux. »

LA PRINCESSE. — Ah ! il a dit ça !

RAMBURE. — Textuellement.

LA PRINCESSE. — Et puis, c'est tout ?

RAMBURE. — Tout.

LA PRINCESSE. — Eh bien, moi, il m'en a dit plus long qu'à vous !

RAMBURE. — Il a parlé ?

LA PRINCESSE. — Je crois bien ! Ah ! j'en sais de belles ! Vous m'aviez raconté que vous étiez garçon. Ce n'est pas vrai. Vous êtes marié !

RAMBURE. — Oui… Oh ! mais il y a si peu de temps !

LA PRINCESSE. — Trois ans. Votre femme est charmante, jolie, et vous passez pour un mari exemplaire.

RAMBURE. — Oh ! là, c'est trop ! Il vous a dit tout ça, le photographe ?

LA PRINCESSE. — Mot pour mot.

RAMBURE. — Eh bien il a eu tort. C'est un photographe de famille qui nous a vus naître, qui m'a tiré à cinq mois, qui nous développe de père en fils depuis vingt ans… je le veux bien ! Mais ça n'est pas une raison pour… aller crier sur les toits que je suis un mari exemplaire. Qu'est-ce qu'il en sait ? Il a été très maladroit. Je le lâcherai. Et je vous conseille d'en faire autant.

LA PRINCESSE. — Mes dégradés ? ?

RAMBURE. — Il vous les ratera. Il baisse beaucoup depuis quelque temps. Il n'est pas en progrès. Enfin, laissons tout ça, et partons.

LA PRINCESSE. — Je suis à vous. Mais auparavant, j'ai une petite faveur à vous demander.

RAMBURE. — Elle est accordée d'avance.

LA PRINCESSE. — Tant mieux. Parce que je craignais que vous ne fissiez quelques difficultés.

RAMBURE. — Pourquoi ? Si c'est raisonnable ?

LA PRINCESSE. — Oh ! tout ce qu'il y a de plus raisonnable.

RAMBURE. — Eh bien, alors !

LA PRINCESSE. — Je voudrais que vous me conduisiez à la messe de minuit.

RAMBURE. — C'est tout ça.

LA PRINCESSE. — Oui. Vous voulez bien ? Oh ! quel bonheur ! (Tête contrariée de Rambure.) Non. Je vois à votre figure que ça vous ennuie ?

RAMBURE. — Pas le moins du monde. Seulement…

LA PRINCESSE. — Seulement ?

RAMBURE. — Seulement, ce soir… voilà… Ça tombe mal.

LA PRINCESSE. — Le jour de Noël ! Il me semble pourtant que c'est le cas ou jamais !

RAMBURE. — Sans doute… Mais je ne comptais pas là-dessus, moi !

LA PRINCESSE. — Sur quoi comptiez-vous ? Peut-être sur trop de choses ?

RAMBURE. — Je comptais d'abord réveillonner.

LA PRINCESSE. — D'abord.

RAMBURE. — Avec vous. J'y tenais.

LA PRINCESSE.— Vous trouvez donc ça bien amusant ? Ah ! Seigneur, si vous aviez réveillonné comme moi pendant des années…

RAMBURE, intrigué. — Vous avez réveillonné tant que ça, vraiment ?

LA PRINCESSE. — Oui, tenez, je vais être gentille et faire quelque chose pour vous. Je vais compléter les vagues renseignements du photographe. Vous avez l'air d'un bon garçon, vous ne me trahirez pas. Princesse Tsaritzin, blague. Russe pour la galerie. Louise Lombard, voilà la vérité. Louise Lombard, qui toute jeune a hérité d'un vieux prince russe la très grosse fortune et qui est un peu fatiguée d'autrefois, qui voudrait à présent d'une vie tranquille, rangée, presque honnête.

RAMBURE. — Ah bah ! C'est très drôle. Je vous fais mes compliments.

LA PRINCESSE. — Il n'y a pas de quoi. Alors c'est entendu, nous allons à la messe de minuit ?

RAMBURE. — Non.

LA PRINCESSE. — Vous ne voulez pas ? Oh ! mais pourquoi ?

RAMBURE. — Parce que. J'ai refusé à ma femme d'y aller avec elle, ça n'est pas pour y aller avec vous, voyons ?

LA PRINCESSE. — C'est tout différent. Elle peut y aller seule, elle.

RAMBURE. — Vous aussi ?

LA PRINCESSE. — Non. Et puis c'est un caprice. Justement parce que vous êtes un homme marié. Nous ne ferions rien de mal, et cependant… il y aurait quelque chose d'un peu vif, mais de gentil tout de même ! Ça ne serait peut-être pas absolument convenable au point de vue austère, mais au fond la morale serait sauve. Alors ?

RAMBURE. — Non. N'insistez pas.

LA PRINCESSE. — Et puis ce soir, ça m'aurait fait un plaisir particulier. La crèche… les lumières… les beaux chants… Je ne suis pas une athée, vous savez ? Il y a si longtemps que je n'ai été à la messe de minuit, si longtemps !

RAMBURE. — Eh bien ! vous auriez une désillusion. Ça n'est plus comme autrefois, allez. Tout s'en va. C'est devenu un spectacle. On se presse, on se bouscule… Une cohue et une chaleur étouffante ! Et les pick-pockets vous font le porte-monnaie à l'Élévation. Non, non. Il n'y a qu'une vraie messe de minuit, c'est à la campagne.

LA PRINCESSE, saisie. — Taisez-vous.

RAMBURE. — Ah dame ! si nous étions à la campagne, je ne me ferais pas prier, je vous dirais : « Courons-y tout de suite. »

LA PRINCESSE, à mi-voix. — Oh ! quand j'étais petite, mes noëls à la campagne, mon fichu de laine, les sabots de maman. C'est moi qui portais la lanterne et, quelquefois, je la laissais tomber dans la neige, tellement j'avais froid aux doigts ! La petite cloche dans les ténèbres… Je l'entends. Est-ce loin, tout ça, mon Dieu ! Dire pourtant que c'est arrivé ! que ç'a été moi !

RAMBURE, gêné. — Oui… ah ! évidemment… ces petites choses là restent… Ça se grave… Les cerveaux d'enfants…

LA PRINCESSE. — Je vous parais bête ?

RAMBURE. — Non. C'est moi qui dois avoir l'air stupide en ce moment ?

LA PRINCESSE. — Pas du tout. Je ne fais pas attention à vous.

RAMBURE. — Merci. Eh bien, je vais vous laisser, n'est-ce pas ?

LA PRINCESSE. — Vous partez ?

RAMBURE. — Oui. C'est une idée qui vient de me venir, et je crois que c'est la bonne.

LA PRINCESSE. — Vous ne voulez pas décidément me mener ?

RAMBURE. — À la messe de minuit ? Non. Il vaut mieux que nous y allions séparément.

LA PRINCESSE. — Allons. Je ne vous retiens pas. Au revoir, ou adieu !

RAMBURE. — Ça m'a plutôt l'air d'être adieu, hein ?

LA PRINCESSE. — Adieu en ce cas.

RAMBURE. — Adieu !

LA PRINCESSE. — Nous nous retrouverons peut-être tout de même… Est-ce qu'on sait, à Paris ? Chez un autre photographe ?

RAMBURE. — Pas probable. Je ne me ferai pas refaire d'ici quelque temps.

(Il sort. – En descendant l'escalier, il retrouve sa voiture ; il se dit tout à coup qu'il a des chances que sa femme ne soit pas encore couchée. En ce cas, ils iront réveillonner tous deux. Voilà la vraie affaire ! Et c'est par là qu'il aurait dû commencer. Il arrive chez lui comme une trombe. Son premier mot au domestique :) — Madame ? Elle est là ?

— Madame est à la messe de minuit, monsieur.  

— C'est parfait ! (Il se jette dans un fauteuil et il pense.) Ça t'apprendra ! Ah ! j'ai de la veine, moi, pour la fin de mon année ! 


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