FLORENT CHRESTIEN
(1541-1596)
Florent Chrestien était le fils de Guillaume Chrestien, né à Olivet, qui fut « médecin lisant à Orléans » pendant une dizaine d'années, puis médecin du duc de Bouillon, de François Ier et de Henri II, auteur de traités de médecine et traducteur d'œuvres d'Hippocrate, de Galien et de Jacques Dubois (Jacobus Sylvius).
Florent Chrestien est né à Orléans le 25 janvier 1541. Plus tard, il se donna le nom latin de Quintus Septiminus Florens Christianus, imitant de nom de Tertullien « Quintus Septimius Florens Tertullianus », ce qu'il justifia par le fait qu'il était le septième enfant de la famille et que sa mère Marie Bourdonnays l'avait mis au monde à sept mois (« Ne quis miretur praenomina nostra : nempe Quintum est / Enixa mater septimoque mense. »
Parti en Suisse parfaire son éducation, il fréquente Henri Estienne, imprimeur de la ville de Genève depuis 1559. Il acquiert vite une reélle compétence en latin et en grec. Il se rallie alors au calvinisme.
De retour à Paris en 1561, il fréquente l'imprimeur et helléniste Fédéric Morel (qui éditera plusieurs de ses œuvres).
Un Orléanais contre Ronsard
Lorsqu'une « guerres des pamplets » oppose des poètes catholiques et des poètes protestants, Florent Chrestien s'en prend à Ronsard, défenseur du catholicisme.
*- Sous le pseudonyme de « La Baronie », en 1563, Florent Chrestien publie une Seconde response de F. de la Baronie a messire Pierre de Ronsard Prestre Gentilhomme Vandomois, Evesque futur. Il prétend que Ronsard était prêtre, et qu'il avait l'ambition de devenir évêque. Il critique aussi ses prétentions poétiques :
D'aurat t'a expliqué quelques livres d'Homère,
Quelques hymnes d'Orphée, ou bien de Callimach,
Et pour c(e) incontinent tu fais de l'Antimach,
Tu enfles ton gosier, pensant estre en la France
Seul à qui Apollon a vendu sa science. (vers 66-70)
En même temps, le médecin Jacques Grévin publie Le Temple de Ronsard où la légende de sa vie est briesvement descrite, satire acerbe faisant de Ronsard un athée épicurien avide de richesse.
* Ronsard, qui n'a jamais été que clerc tonsuré (depuis 1543), répond dans Réponse de Pierre de Ronsard aux injures et calomnies de je ne sais quels prédicantereaux et ministreaux de Genève (1563) :
Or sus, mon frère en Christ, tu dis que je suis Prêtre :
J'atteste l'Éternel que je le voudrais être,
Et avoir tout le chef et le dos empêché
Dessous la pesanteur d'une bonne évêché.
(vers 63-66 - éd. Pléiade II, 1045)
Il répond également dans une Epistre au lecteur par laquelle succinctement l'autheur respond à ses calomniateurs (publiée en 1564 en tête du Recueil des Nouvelles Poésies, elle sera supprimée dans l'édition de 1578 lorsqu'ils se seront réconciliés). « Puisque ce correcteur de livres (Fl. Chrestien) et ce jeune drogueur (le médecin Jacques Grévin) l'ont voulu autrement, je suis fort aise de leur servir d'aiguillon et de taon pour les mettre en furie, car ce m'est un fort grand plaisir de voir ces petits galants agités et débordés contre moi, qui s'en ébranle aussi peu qu'un rocher des tempêtes de la mer. […] Gentil barbouilleur de papier, qui m'as pris à partie, tu ne sais rien de cet art que tu n'aies appris dedans les oeuvres de mes compagnons ou dedans les miennes, comme vrai singe de nos écrits.[…] Afin de te faire connaître que tu es du tout novice en ce métier […] et pour montrer ton ânerie, je prendrai le Sonnet que tu as mis au devant de ta Réponse. » (Pléiade II, 1092-1093) Et Ronsard se livre à une critique détaillée d'un sonnet de Florent Chrestien « Bien que jamais je n'ai bu dedans l'eau… »
*– Florent Chrestien lui répond dans : Apologie ou Deffense d'un homme Chrestien pour imposer silence aus sottes reprehensions de M. Pierre Ronsard, soit-disant nonseulement Poète, mais aussi maître des Poétastes, par laquelle l'Auteur répond à une Épistre secretement mise au devant du Recueil de ses nouvelles Poésies, 1564. Rivalisant d'érudition, il répond à toutes les critiques de Ronsard, dont il reprend les arguments pour les retourner contre lui.
Le sonnet de Florent Chrestien :
Bien que jamais je n'ay beu dedans l'eau
De la fontaine au cheval consacree, 1
Ou, imitant le citoyen d'Ascree, 2
Fermé les yeus sur un double couppeau. 3
Bien qu'esloigné de ton sentier nouveau,
Suivant la Loy que tu as massacree,
Je n'ay suivy la Pleiade enyvree 4
Du dous poison de ton brave cerveau.
J'ay toutesfois une autre recompense,
Car l'Eternel qui benist l'impuissance,
Mesme aus enfans qui sont dans le berceau.
Veut par mes vers, peut estre, rendre egale
Ta grand' misere à celle de Bupale 5
Qui d'un licol a basti son tombeau.
Paraphrase du sonnet :
Certes je n'ai jamais bu de l'eau de la fontaine Hippocrène,
certes ne n'ai jamais dormi, comme Hésiode, près du mont Parnasse au double sommet (coupeau),
certes je ne t'ai pas suivi dans les nouveautés que tu as imposées à la langue poétique (ton sentier nouveau) ni dans les atteintes que tu as portées contre la religion (la loi),
certes je n'ai jamais été compté parmi les poètes que tu as contaminés (enivrés d'un doux poison) et que tu désignes par le terme de « Pléiade »,
Toutefois n'oublie pas que Dieu favorise les faibles : peut-être mes pauvres vers agiront-ils sur toi comme les vers d'Hippomax qui ont poussé Bupalus à se pendre.
Notes :
1- La fontaine Hippocrene, sur le mont Hélicon, que Pégase fit jaillir d'un coup de sabot.
2- Ascra, village au pied de l'Hélicon, était la patrie d'Hésiode, qui y fut berger.
3- « La montagne au double coupeau » : le Parnasse
4- Le nom de « Pléiade » est emprunté par Ronsard en 1553 à un groupe de sept poètes d'Alexandrie qui avaient choisi, au -IIIe siècle, le nom de cet amas astronomique pour se distinguer. Outre le « meneur » Pierre de Ronsard, la Pléiade regroupait Joachim du Bellay, Jacques Peletier du Mans, Rémy Belleau, Antoine de Baïf, Pontus de Tyard et Étienne Jodelle.
5- Pline l'Ancien, XXXVI, 12 – Dans l'île Chios, Bupalus et son frère Athenis étaient sculpteurs, Hipponax était poète. Hipponacti notabilis foeditas uoltus erat; quam ob rem imaginem eius lasciuia iocosam hi proposuere ridentium circulis, quod Hipponax indignatus destrinxit amaritudinem carminum in tantum ut credatur aliquis ad laqueum eos compulisse; quod falsum est.
Hipponax était remarquablement laid. Les deux artistes, par forme de plaisanterie, exposèrent son portrait à la risée du public; Hipponax, indigné, distilla contre eux l'amertume de ses poèmes, si bien que, selon quelques-uns, il les amena à se pendre: mais cela est faux.
Suite de la vie de Florent Chrestien
Le 4 août 1565, il épouse à Orléans Anne Duboys, fille de Jean Duboys, contrôleur des deniers communaux de la Ville d'Orléans. Le contrat de mariage est passé en présence de François Bérault, « professeur publicq es lectres grecques en cette ville d'Orléans ».
En 1566 il devient précepteur d'Henri de Navarre, futur Henri IV, à qui il restera fidèle. Il lui fait traduire la Guerre des Gaules, mais il écrit sur cette expérience : « Vray est que mes paroles lui ont peu servy. »
En 1568, il a un fils, Claude Chrestien, qui, adolescent, acquit de bonnes connaissances en grec. Il ne publia rien, mais sut prendre soin des notes savantes laissées par son père.
En 1569-1570, il suit l'armée dans le camp du roi de Navarre.
En 1574 il est établi à Vendôme, en tant qu'auditeur des comptes et secrétaire ordinaire des finances du Roy de Navarre. Il exerce la fonction de Bibliothécaire du Roy, ayant la garde de la bibliothèque du château de Vendôme.
De Vendôme, il se rend souvent à Paris où il fréquente Jean Dorat et Fédéric Morel, Nicolas Goulu, les poètes de la Pléiade, Salomon Certon, Jacques Grévin, Rapin, Buchanan, Scaliger. C'est alors qu'il compose ses traductions latines d'oeuvres grecques et de nombreux commentaires.
En 1589, après l'assassinat d'Henri de Valois, un conflit oppose catholiques et protestants à Vendôme. La ville est prise par les Ligueurs, avec qui Florent Chrestien, quoique protestant, parvient à s'entendre. Quand la ville est reprise par les partisans d'Henri IV, il est fait prisonnier et le roi doit payer une rançon de mille écus pour qu'il soit libéré. Ses biens confisqués, il connaîtra désormais la disgrâce et la pauvreté,
Il meurt à Vendôme le 3 octobre 1596.
Les œuvres de Florent Chrestien
Tout au long de sa vie, il manifesta son goût pour la polémique (dès 1559, son ami De Thou lui reprocha son penchant pour la satire) :
– contre Ronsard (textes signés « La Baronie »),
– contre les ordres religieux catholiques (traduction du poème satirique de George Buchanan Franciscanus),
– contre la Ligue : pour la Satire Ménippée il écrit une Harangue attribuée au cardinal Nicolas de Pellevé, partisan de la Ligue, qui était venu à Paris en 1592 pour soutenir l'élection d'un nouveau roi de France.
Mais son domaine de prédilection, c'est l'étude des œuvres grecques. Selon l'abbé de Saint-Léger, Florent Chrétien, grand-oncle de l'abbé de Canaye, avait rempli un tonneau de corrections et de remarques sur les auteurs grecs, écrites sur de petites bandes de papier ; Canaye, enfant et fort espiègle, ayant découvert le tonneau dans le coin d'un cabinet, s'amusa, avec ses frères, à brûler, déchiqueter, faire voler ces morceaux de papier, de sorte que le tonneau fut bientôt vide. Canaye, à quatre-vingts ans, riait encore aux éclats de cette espièglerie, qui avait pourtant causé une perte irréparable. (Biographie Universelle Michaud, t. VI, p. 529, article Étienne de Canay)
Sa grande maîtrise du latin et du grec lui permit de faire de nombreuses traductions :
–
Il n'avait pas vingt ans qu'il mit en vers latins et grecs des textes de Jacques Grévin et de Rémi Belleau (La Vérité fugitive).
–
Puis il traduisit en grec les églogues de Virgile, en latin des idylles de Thécrite, en vers grecs l'Epithalamum de Catulle, en latin le premier chant de l'Iliade.
– Il s'intéressa surtout au théâtre grec et traduisit Eschyle (Prométhée, Les sept chefs devant Thèbes), Sophocle (Les Trachiniennes, Philoctète), Euripide (Les Bacchantes, Andromaque, Iphigénie en Tauride, Le Cyclope). Il s'essaya aussi à des traduction en vers latins de pièces d'Aristophane (Les Guêpes, Lysistrata, La Paix).
– Il traduisit en vers grecs l'évangile de Saint Luc, les Actes de Apôtres, le livre de Daniel.
– Ses traductions d'Andromaque d'Euripide, de la Paix d'Aristophane, du Cyclope d'Euripide sont suivies de commentaires aux textes. Il est l'auteur d'un commentaire des Phéniciennes de Sénèque, et commente également les poètes élégiaques latins, Apollonios de Rhodes, et édite une partie des épigrammes de l'Anthologie grecque. Les commentaires qui accompagnent ses traductions latines mêlent des réflexions politiques aux conjectures philologiques sur les textes.
–
Il traduisit en français Jephté et Le Cordelier de George Buchanan.
L'argument de cette tragédie : « Jephté, fils de Galaad, ayant perdu son père, fut chassé de la maison par ses autres frères, qui disaient n'être raisonnable qu'un bâtard fût égalé aux enfants légitimes au partage de la succession paternelle, Or, ayant ramassé quelque nombre de gens, avec lesquels, selon sa pauvreté, il ne vivait que de brigandage et de conquêtes, il donna assez grande preuve de sa vaillance, dont soudain, par ses cousins premièrement et après par tous les Hébreux, il fut élu Capitaine à l'encontre des Ammonites, qui les avaient tenus, presque par l'espace de vingt ans, en cruelle servitude. Jephté donc, prêt à s'en aller en cette expédition, fit un voeu, à savoir que, s'il revenait victorieux, qu'il sacrifierait à Dieu ce qui premier sortirait de sa maison à son retour. Lui étant de retour, sa fille unique se présente la première, laquelle puis après il sacrifie à Dieu. »
Enfin Florent Chrestien est l'auteur de plusieurs poèmes latins :
– on les
trouve dans la première partie des Deliciae poetarum gallorum.
– les Mémoires Journaux de Pierre de l'Estoille (tome XI) ont recueilli le texte manuscrit d'un poème où il déplore la situation dans laquelle se trouve Orléans, la ville qui l'a vu naître : Patriae desiderium, cujus status nunc deterrimus.