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APOLOGIE POUR IMPOSER SILENCE À M. PIERRE DE RONSARD


Apologie, ou Deffense d'un homme chrestien pour imposer silence aus sottes reprehensions de M. Pierre Ronsard, soy disant non seulement Poëte, mais aussi maistre des Poëtastres. Par laquelle l'Aucteur respond à une Epistre secretement mise au devant du Recueil de ses nouvelles Poësies. 1564.

Depuis deus jours en çà, j'ay veu un Recueil de nouvelles Poësies d'un homme fort cognu, qui se dit Prince des Poëtes de nostre temps. Et de prime face je me resjouyssois que un tel personnage avoit ainsi subitement changé de nouveaus tiltres & arguments en ses œuvres, c'est-à-dire, moins seditieus que ceus du paravant. Car combien que le suget ne soit que frivole, comme remply d'un tas de fables poëtiques & amoureuses, qui allechent le lecteur sans l'aviander de chose profitable, toutesfois je commençois à louer Dieu de ce que par le moyen de quelques uns de mes amis, cet homme avoit esté reduit à quelque voye de repentance. Ansi de premiere veuë je m'esjouissois. Mais voyla, à peine avois je tourné le premier fuillet, que je trouve que ce chien enragé n'a point laissé son vomissement. Je voy une longue Epistre pleine de calomnies & de mesdisances, & voulu bien prendre la patience de perdre une petite heure à la lire de bout en bout avec quelques-uns de mes amys. Premierement il s'efforce de prouver que tous ses adversaires ne sont que petits novices & apprentis. Puis il veut monstrer palinodiquement qu'il est serviteur treshumble des Princes, & des Seigneurs, dont il a deschiré l'honneur. A la fin il se prend à moy, feignant toutesfois ne tenir conte de me respondre, & comme un Ajax Telamonien, il pense massacrer un Ulysse ou un Agamemnon, se prenant à l'innocence d'une brebis. Et toutesfois je ne sçay en quoy je l'ay peu avoir offensé. Il y a bien trois ou quatre mois qu'on à fait une Seconde Response contre luy accompagnee d'un Temple, en laquelle le nom de l'Aucteur estoit expres. Quant à moy je ne l'ay point avouee, comme il sçait, & pense qu'on fait tort à l'aucteur de me l'attribuer. Toutesfois puisque ledict aucteur est mon amy, & que mon amy est un autre moy-mesme, je suis content de l'avouer comme mon ouvrage, & n'en jureray point autrement, mais je diray plustost avec Martial,

Nil in te scripsi Bithynice, credere non vis,
Et jurare jubes, malo satis facere.

Je suis bien fasché qu'en cet endroit il faut que je force mon naturel qui est du tout enclin à la louange & nom au blasme. Mais quoy ? c'est force, estant assailli il se faut deffendre pour le moins, principalement de celuy duquel on ne se doute point, comme de luy qui se dit mon amy, & que je pensois à la verité estre tel. Car les maus non pueus, & les coups inopinez & non promis font plus de douleur beaucoup que ceux qu'on voit venir & dont on nous aura menassé. Ainsi est-il de la langue d'un amy dissimulé, lequel à bon droit peut estre comparé aus rochers cachez dans les flots de la mer, qui brisent le navire sans que lon apperçoive l'apparence du danger. Or c'est tout un, Dieu me garde une autre fois de ces rochers allechants, & de ces amitiez ennemies. Certainement il cognoistra qu'il a grand tort de s'estre pris à moy qui luy avois fait desja une Apotheose & un Hymne en sa louange qu'il pourra voir bien tost. Au reste, Lecteur, je te puis asseurer que ce qui m'a fait maintenant mettre la main à la plume, n'est point tant pour les calomnies dont il me charge faussement, que pour l'horreur que j'ay eu des sottes reprehensions dont il a voulu commenter un Sonet qu'il a pris par les cheveus &par la teste : en quoy il a monstré une grande destitution de jugement, une parfaite ignorance, & une meschante envie de reprendre impudemment les choses qu'il n'entend pas. Et afin que la verité en soit cougneue, je commenceray ma deffense par le Sonet qu'il a ainsi massacré. Quant aus autres points qu'il traite au commencement de son Epistre, j'y respondray puis apres. Mais premierement voyons ce Sonet, & les censures de ce bel Aristarque François.

Voyla comment se commence nostre Sonet.

Bien que jamais je n'ay beu dedans l'eau
De la fontaine au cheval consacree,
Ou, imitant le citoyen d'Ascree,
Fermé les yeus sur un double couppeau.

Il dit que je luy ay desrobé l'invention de ce Sonet, & ne veut pas que je l'attribue à Perse. Pensez que Perse la prise de luy, car il est le Prince des Poëtes, & s'il est ainsi, je veus bien estre larron avecques Perse. Mais je te proteste, beau vanteur, que je ne perdis jamais tant de temps à lire tes escrits, que d'avoir diligemment observé tes inventions, qui toutesfois ne sont pas tiennes si tu le veus confesser, & que tu as desrobee si tu le veus nier. Tu n'as rien fait dont tu te puisses attribuer l'invention prise non seulement d'Homere, Hesiode, Theocrite, Arat, Lycophron, ou de quelque autre dont tu as le texte bien glosé & les mots bien interpretez, & dont tu rappetasses ton ouvrage à demi masché : mais (dont je m'estonne) tu desrobes tes inventions des aucteurs mesmes ridicules. Et quoy, les quatre saisons de l'an, dont tu as fait quatre hymnes, d'où sont elles puisees ? à qui en est l'invention ? On sçait bien que tu as escorché tout le povre Latin des Macaronnees de Merlin, pour faire l'ouvrage plus long. Quant à tes Eclogues, ce n'est que Theocrite de mot à mot, ce n'est que larcin, non seulement de luy (car je ne voudrois blasmer ceus qui imitent librement un si excellent aucteur) mais aussi de tes compagnons desquels je te monstreray Plagiaire. Quelques uns de tes amis qui sont aussi les miens, le sçavent & ne le nient pas. L'un des plus excellents d'entre eux, docte & sçavant en l'une & l'autre langue, m'a montré quelquesfois de ses Eclogues dont tu avois desrobé la plus grande partie que tu as mis en tes œuvres, & pour toute recompense tu fais parler quelque fois l'aucteur en ses ecloques, desguisant son nom en personnage pastoral, afin que tu peusses excuser ton larcin s'il venoit à estre descouvert. Tu sçais si je dis vray, je ne te dis rien que tu ne saches toy-mesme, & que tu ne confesses dans la face de ta conscience qui en rougist de honte. Passons plus outre.

DEDANS D'EAU.) Tu dis que c'est mal parlé de dire boire dedans l'eau, & que c'est mieus dit boire de l'eau. Ô que tu es subtil ! Comme si l'un & l'autre ne se disoit pas ordinairement, & non seulement en poësie. Personne n'ignore, au moins qui soit mediocrement versé aus lettres, que l'eau se prend bien souvent pour le sein du fleuve ou du lieu qui la contient. Et pource quelques uns ont appelé l'eau, corps du fleuve, comme tesmoigne Athenee au 2. livre des Dipnosophiste, alleguant ce vers de Chæremon poëte Tragique,

Υδωρ τε ποταμού σώμα διεπεράσαμεν

Mais il ne faut point s'esbahir si ceste distinction n'a peu entrer dans ses oreilles à demi- bouchees. J'entens donc par l'eau de la fontaine, le sein & le creus de la fontaine, & n'est ja besoin que j'accumule ici une infinité d'autres tesmoignages des bons aucteurs, dont le moindre confondroit assez son asnerie, si le commun usage ne la monstroit suffisamment. Tout homme de bon jugement cougnoist bien qu'en usant de cette manière de lourdes castigations, il n'y a œuvre si bien limé, qui ne se trouve rabotteus. Il eust donc bien trouvé plus estrange si j'eusse dit, Je n'ay jamais beu de la fontaine, abusant du lieu contenant pour la chose contenue. Toutesfois je ne l'eusse pas fait sans aucteur : mais je me contenteray de la raison que j'ay donnee.

DE LA FONTAINE AU CHEVAL CONSACRÉE.) Il vient dire maintenant que j'ay failli à la fable, & que sa fontaine est consacree aus Muses & non au cheval. Et pour faire semblant que j'ay commis une grande faute, il s'esbahit comment un si sçavant homme que moy & qui s'estime (comme il dit) l'honneur des lettres, a ainsi lourdement failli. Quant à moy, encores que je cognoisse le peu de graces que Dieu m'a departies, je suis bien aise toutesfois de monstrer son inconstance, quand maintenant il m'appelle jeune apprenty, ignorant, novice, maintenant sçavant homme. Tout cela s'accorde bien mal. Mais voyons comment j'ay failli. Je pourrois bien deffendre icy cette manière de parler, referant le mot de « consacrée » à l'eau, en sorte que la fontaine au cheval ce seroit à dire la fontaine du cheval, comme un chacun sçait bien que cette phrase est assez usitee. Mais sans cela je le voudrois prier de me monstrer en quel aucteur il a trouvé qu'Hippocrene est plustost consacree aux Muses qu'au cheval. Il ne sçauroit, & les vers d'Arat qu'il amene ne disent rien moins. Aussi a-il accoustumé de cracher le Grec en son corps deffendant, à tort & à travers. Qui est davantage, l'aucteur qu'il allegue fait plustost pour moy, Car Arat appelle le Cheval ίερòν ίωπον de sorte qu'il n'y a rien d'absurde, de consacrer la fontaine à l'inventeur qui est mesme sacré. D'autre costé la fontaine a pris son nom du cheval & non des Muses, en sorte que non seulement les Poëtes (à qui beaucoup de choses sont licentieusement concedees) mais aussi le commun langage peut ainsi parler, attribuant l'invention à celuy qui en est vrayement l'inventeur. Mais ce n'est point de merveille si son cerveau n'a peu comprendre cela, la colere l'empeschoit, de sorte que le povre Pegase se peut à bon droit plaindre de luy comme estant deshonoré.

LE CITOYEN D'ASCRÉE.) Il dit que je devois dire villageois & non citoyen, & qu'Ascree n'est qu'un petit village au pied d'Helicon. Je suis fort aise d'avoir maintenant occasion de monstrer la grande bestise de ce sçavant prestre, afin qu'il ait une autre fois plus de crainte de reprendre de plus grands personnages que moy, voyant qu'un petit novice, un apprenty (comme il dit) un barbouilleur de papier luy monstre evidemment sa leçon. Je luy demande premierement que c'est à dire bourgeois, & si à la rigueur de l'etymologie, ce mot ne devroit pas signifier un villageois & non un citoyen, comme il signifie ordinairement. Voila le commun usage qui le refute (comme on dit) a contrario. Or si j'ameine tesmoignage & exemples des bons aucteurs qui ont escrit qu'Ascree estoit ville, ne sera-il pas à bon droit condamné de bestise & d'ignorance ? voyons donc sa condamnation. Voila Stephanus qui dit nommément, Аσxρα, πόλις βοιωτίας, ὅθεν άσxραῐος ήσίοδος. Et puis Theocrite en l'epitaphe de Bion, racontant les villes & citez qui le pleuroyent, dit ainsi,

Πάσα, Βίων, θρήνασε χλυτἡ πόλις, ὔστεα πάντα.
Ασχρα μὲν γοάει αὲ πολὺ πλέον ήσιόδοιο.

En sorte qu'Ascree n'est pas seulement ville, mais aussi noble cité. Et quand encore je n'eusse ces bons tesmoignages de ces aucteurs, si est-ce toutesfois que son envieuse censure sera tousjours refutee de tout homme qui aura mis le nez dans les bons aucteurs. Voicy mesme le Prince des Poëtes Latins qui appelle les rustiques, citoyens : car ainsi parle Tityre dans l'Ecloge,

En quo discordia cives / Perduxit miseros ?

Et ne faut point qu'il ameine les vers d'Hesiode pour prouver qu'Ascree estoit un meschant village. Aussi n'estoit-il besoin d'ostenter icy son peu de Grec dont il s'escrime comme un clerc d'armes sans raison & sans propos. Car en citant ces beaux vers, il fait un argument le plus ridicule du monde, en ceste sorte, Ascree est mauvaise en hyver, fascheuse en esté, meschante en tout temps. Ergo, c'est un village. Je luy conseille de s'aller enfermer en quelque college, & ronger encores un peu la natte quelque temps, pour apprendre un peu de Dialectique. Car il n'y a si belle ville qui ne soit deshonoree par un tel argument. Voyla comment (gentil correcteur de novices, ou plustost corrupteur) ta reprehension ne vaut rien qui taxe les choses bien dites, & tu as monstré vrayement que ton esprit estoit rude & villageois. Ou bien à cause que tu desprises tous les poëtes du monde tant anciens que modernes, au pris de toy, tu as voulu icy injurier occultement les œuvres du bon Hesiode, voulant ratifier l'injurieuse opinion de son commentateur qui l'appelle quelque fois bouvier & villageois, & indigne d'estre comparé à Homere. D'autre part tu as mal entendu le mot de xώμη dans Hesiode, qui est à dire rue & non village. Mais j'ay honte de te declarer si grande beste.

FERMÉ LES YEUS.) Quand j'ay dit, fermé les yeus j'ay suivy pour ma guide le vers de Perse, qui dit

Nec in bicipiti somniasse Parnasso,

Suivant les songes du bon Ennius. Et pource il faut que ce grand docteur qui veut icy pedantiser, me monstre qu'Hesiode n'ait jamais dormi sur la montaigne, ce qu'il ne sçauroit faire. Et si je n'ay point d'aucteur certain (dont il me souviene) qui die qu'Hesiode y ait dormi, si est-ce pourtant qu'il est aisé de croire que là où quelcun demeure il est necessaire qu'il y dorme. Ce que j'eusse estimé ridicule d'alleguer, n'estoit que sa reprehension est encores moins recevable.

Voyons maintenant les abboys qu'il fait à l'autre coupplet.

Bien qu'esloigné de ton sentier nouveau,
Suivant la Loy que tu as massacree,
Je n'ay suivy, la Pleiade enyvree,
Du dous poison de ton brave cerveau.

DE TON SENTIER NOUVEAU.) J'ay appellé son sentier nouveau, à cause des monstres de mots dont il a voulu estonner le peuple ignorant, qui estime ordinairement ce qu'il n'entend pas. Je croy bien qu'il dira qu'il en à pris l'origine du Grec, mais ce ne sont (selon le precepte d'Horace) verba Græco fonte parce detorta. Car il en a fait de si estranges & ridicules (pensant imiter les Dithyrambiques qui sont pleins de meslanges & de hardiesse) que tous ceus qui les voyent, s'emerveillent non de sa hardiesse, mais de son impudence. Il y en a d'autres qu'il a tiré du Toscan, lesquels il affecte autant que les vices qui y regnent aujourdhuy en grande abondance. Et pource il en retient volontiers les mots. Mais c'est peu de chose que tout cela. Au reste je suis bien aise de ce qu'il approuvé ce que j'ay dit touchant son sentir nouveau, par le tesmoignage de ce poëte Epicurien dont il prend les vers. Car il ne pouvoit mieus monstrer l'estat de sa religion, qu'en usurpant les sentences de cet Atheiste qu'il a apris tout par cœur en depit de Jesus Christ & de sa parolle. Que si au contraire il se fust fasché d'estre appellé nouveau, je me fusse desdit volontiers, & en lieu de nouveau je l'eusse appellé vieus en usant du mot Grec ἀρχαïxòν, ainsi que Horace a appellé lectos archaicas, des lits rudes & mal-polis.

LA LOY QUE TU AS MASSACRÉE.) Les affaires de la Religion & la vraye pieté, ne dependent point des mots, non plus que les affaires de la Republique, comme disoit Demosthene contre Æschine qui luy reprochoit les monstrueuses parolles dont il avoit usé. Quant au mot de massacrer dont j'ay usé, il n'est point si mal propre n'y si estrange. On dit ordinairement & disertement blesser ou massacrer l'honneur d'un homme, & bien souvent tels mots s'appliquent aus choses qui n'ont point d'ame. Quand à ce que tu aymes mieus (gentil remarqueur de fautes) dire, forcer, violer, ou corrompre, que massacrer, je ne m'en estonne point, veu que les violements te plaisent, les forcements te sont familiers, & les corruptions ordinaires. Et pourtant il me plaist de te desplaire en cela. Quant a estre massacreur je ne t'en mescroy pas bien fort, car tu nes pas fort hardi assaillant, si ce n'est en la personne de tes valets, quand tu as trop beu. Voy le Temple qui est apres la Response de F. de la Baronie.

LA PLEIADE ENYVRÉE.) Quand j'ay parlé de Pleiade, tout homme de jugement scait bien que j'ay voulu entendre une quantité d'esprit follastre qui ont admiré sans discretion le nouveau sentier de ce lourdaut vanteur, sans que j'aye pensé ny voulu blesser les doctes qui ont adjousté l'excellence de bien faire des vers, aus belles sciences dont ils sont ennoblis. Car affin que tu entendes (beau faiseur d'aprentis) les doctes qui sont mes amis, n'ont point suivy ta loy. Plustost tu as apris d'eux, & aprens encores tous les jours. Tant s'en faut que je les veuille despriser, qu'au contraire je les prefererois volontiers à toy, si je pensois que ceste preference leur fust reputee à louange : mais ce n'est pas louer un homme que de le preferer à toy. Et davantage leurs œuvres tesmoignent assez quels ils sont, de sorte que s'ils estoyent gens fort addonnez à l'ambition & cupides de louange, tu perdrois ton credit, & tu ne ferois que naqueter apres eus. Il y en a en ceste compagnie de doctes & gentils esprits à merveilles, s'il en fut onc : & j'ay esperance que leurs œuvres jetteront bien tost la poussiere aus yeus de ta Franciade pour la reculer plus loin que du bord de Troye dont jamais ne partit. Or quant à ce que tu me reprens de ce que, nommant la Pleiade, j'ay appellé les estoilles enyvrees, tu te demens toy-mesmes, confessant que j'en use pour une trouppe d'hommes qui ont esté trop enyvrez du vin versé entre les cornes du bouc sacrifié. Mais tu ne voulois pas laisser passer ce petit brocard de dire que je les accuse de mon propre peché. Je ne sçay en quel lieu tu m'as cougnu tel : car ceus qui nous cougnoissent tous deus, t'ont desmenti depuis peu de temps. Il me souvient bien qu'autresfois tu estois en une compagnie avec nous aus champs, là où en ta presence je beus de l'eau d'une fontaine jusques à sentir du mal, mais je n'ay point de souvenance que cete eau eut la force de la Lyncestienne. Mais tu es de peu d'esprit de reprocher ce que je t'ay reproché le premier, quelque jour apres que tu avois assoupi le vin de ton yvrongnerie, & ce que les autres t'ont reproché en leurs escrits. Quant à ce que tu dis que tu n'as jamais veu les estoilles yvres, je le croy, & davantage : car je pense à la verité que tu n'en vis jamais une sobre, non pas mesme le Soleil, non pas la Lune. C'est à dire que quand les estoilles apparoissent la nuict, ou que le Soleil se leve, tu es tousjours yvre. Et tu peus bien te vanter comme ce philosophe ancien, que tu ne vis jamais le Soleil couchant ni levant. Mais les causes sont diverses, car luy estudioit, & toy tu bois. Ainsi tant s'en faut que tu ayes jamais veu estoille enyvree, que mesmes tu n'en vis jamais estant sobre. Quant à moy, je dis bien au contraire : car pour onstrer ton asnerie & pour deffendre ce que j'ay dit, je te prouveray que le Soleil qui vaut bien une estoille, boit aucunesfois trop, & par consequent s'enyvre. N'as-tu jamais leu dans l'Amphitruo de Plaute ces vers que dit Sofias,

Credo equidem dormire solem atque appotum probe :
Mira sunt nisi invitavit sese in cœna plusculum.

Je laisse à dire que tu ignores que ce que les Latins appelle madidum, ou, vuidum, les Grecs βεϐρεγμένον, est ce que nous appelons enyvré. Ainsi Homere, ainsi Euripide, ainsi Sophocle, ainsi Horace, & d'autres dont il seroit trop long de reciter les tesmoignages. Et s'il est ainsi que le Soleil se levant du sein de la mer est humide, pourquoy le mot d'enyvrer ne se pourra-il accommoder en son endroit, principalement en parlant poëtiquement ? Et si au Soleil, pourquoy non aus estoilles ? Ne vois-tu pas, povre homme, que tu es pris ? Je rougis de honte en relisant ce que tu as escrit. Et m'esmerveille qu'un homme si enflé de vanterie soit si maigre de sçavoir.

DU DOUS POISON.) Tu dis donc que poison est plus usité au feminin qu'au masculin. O que tu es fin, Messire Pierre ! tu dis cela contre ta conscience pour eviter le soubçon d'un plus grand vice, ayant trop souvent accoustumé d'abuser du genre masculin en lieu du feminin. Je te reprens donc d'un Laconisme en lieu de l'Atticisme, c'est à dire d'une elegance que tu m'as reprochee. Tu verras cecy plus amplement descrit en ton Apotheose & en l'hymne que nous te traçons en ton honneur.

BRAVE CERVEAU.) Brave, dis-tu, ce refere plustost aus habillemens qu'à l'esprit. Je le croy. Mais puis que tu te vantes d'estre nostre maistre, nostre docteur, nostre regent, nostre pedant, feray-je mal si j'use de ton tesmoignage ? Et pource, repren toy toy-mesme qui as ainsi parlé contre les grans Seigneurs en ta Response.

Et s'ils sont grands Seigneurs, j'ay le cœur haut & brave.

Et puis n'a-gueres en une Elegie tu as dit,

Et bien tu me seras ou gracieuse ou brave.

Ceus qui ont leu tes autres escrits un plus diligemment que moy, disent que tu en as usé en ceste manière plus de cinquante fois. Mais je te veus confondre par un grand personnage, puis que tu nous estimes tous jeunes apprentis. Car je croy que tu ne refuseras point l'exemple de celuy que tu demandes si souvent pour antagoniste. Il dit donc ainsi devant les Psalmes.

Qui te fait donc (dira quelcun) si brave
Que d'entreprendre un ouvrage si grave ?

Et si tu ne te contentes pas encores de luy, je t'ameneray un plus grand homme que toy en poësie, que tu as mesmes appelé divin. C'est ce grand du Bellay (je dis grand en esprit, afin que par une nouvelle cavillation tu ne le reprenes aussi bien que le mot de brave) qui a dit ainsi à la fin d'un vers,

Et le brave Escossois, referant le mot à l'esprit.
Vois-tu comment tu es rendu confus de tous costez.

Achevons le reste de nostre Sonet.

J'ay toutesfois une autre recompense,
Car l'Eternel qui benist l'impuissance,
Mesme aus enfans qui sont dans le berceau.
Veut par mes vers, peut estre, rendre egale
Ta grand' misere à celle de Bupale
Qui d'un licol a basti son tombeau.

CAR L'ETERNEL.) Je ne doute point que tu ne trouves estrange que je parle de l'Eternel, car ce mot te deplaist & à tes compaignons qui comme toy ne croyent point de Resurrection, & qui n'estiment rien eternel que ses œuvres.

TA GRAND' MISERE.) J'ay accomodé le mot de misere à Bupale qui fut si miserable que de se pendre, lisant les vers d'Hipponax, comme je croy que personne ne voudroit estimer un homme heureus pour un tel acte. Quand à ce que tu veux y remettre colere & oster misere, tu monstres bien que tu es une beste. Ce ne fut pas Bupale qui fut colere, ce fut Hipponax, qui de sa colere engendra la misere de son ennemy. Mais je me doute de la cause de ta reprehension. C'est que tu ne veus pas, que s'il advient qu'un jour tu sois pendu, le monde t'estime miserable. Car tu veus estre martyr du pape. Aussi ne seras-tu pendu que par colere. Les Reistres que tu as appellez mutins te le feroyent volontiers cougnoistre. Car ils sont vindicatifs envers telles gens que toy, & se vantent, s'ils te tiennent, de t'enlever en l'er aussi haut qu'un sapin.

QUI D'UN LICOL.) Je n'ouy jamais parler de filler où d'ourdir, ou tramer un tombeau. Mais bien, comme j'ay dit, bastir ou enlever ou eriger, comme mesmes quelque Epigrammatiste a dit ώxοδόμησε τάφον. Si j'eusse voulu parler de faire un licol, jeusse bien usé de l'un de ces autres mots, mais je parlois du tombeau & quand au licol de Bupale tu dois penser qu'il estoit desja ourdy & fillé. Car comment s'acorderoit la colere d'un homme avec la patience de filler. Cela est hors de raison. La colere est une fureur briefve, & qui n'attend point qu'un licol soit tramé pour se pendre. Mais tu as songé au licol que l'on t'appreste, & que l'on te fille s'il n'est desja fillé : car a la verité on ne te sera pas cet honneur de te bastir un tombeau, si la France nostre commune mere a quelque jour le loisir de recougnoistre l'ingratitude & la desobeissance de tels enfans que toy.

Quand a ce que tu m'admonestes de regarder une autresfois de plus pres a mes parolles, & que l'on peut dire à bon droit de mon œuvre mal-digeré, ce qui est compris au vers que tu recites, le comparant a celuy que Callimache reprend en ses vers, je te remercie de ton admonition & principalement de ce que sans y penser tu mas comparé à Appoloïne a qui on dit que Callimache estoit ennemy. Mais je te responds pour la grandeur de l'œuvre que la grandeur de tes vices m'avoit imposé cette necessité. Car de mon naturel j'ay tousjours haï les longs ouvrages & les long livres selon le conseil de Callimache le poëte & du Grammaticien qui appelle un grand livre un grand mal. Aussi ne suis-je point de ces envieus comme toy, qui disent.

Οὺχ ἄγαμαι τòν άοιδòν ὅς οὺδ' ὅσα πόντος ὰείδει.

Je ne suis pas si grand devin ou prophete. Quand a ce que tu dis que tu me reprendras de mille fautes en la Response, & que je n'entens pas les rimes. J'eusse bien voulu que tu me l'eusse monstre sans le dire, mais tu es trop fin calomniateur. Pour le moins (comme je sçay que quelques gentilhommes t'ont dit quant tu disois qu'il n'y avoit point de rime) il y a de la raison. Quand aus rimes je n'en fis jamais de telles que tu as fait dernierement encores, quand tu as rimé sus chose, espouse : & sus ventre, cancre : mais quand à ce dernier, il te souvenoit de la ou il te demangeoit, & puis les fautes en ton endroit ne sont qu'elegances.

Or voyla ce que j'avois à dire pour la deffense de mon Sonet contre tes reprehensions, & suis trompé, si tout homme de bon jugement ne te juge l'un des plus outrecuidez ignorans qui sortit onc de ton pays du Mans. Au reste tu dois penser que tant s'en faut que j'aye esté offensé de la lecture de ton Epistre, qu'au contraire je me sens bien fort honoré a jamais, d'avoir eu un tel Commentateur ou Scholiaste de mes œuvres, que toy. Je n'avois jamais tant esperé d'honneur que de voir celuy qui s'estime le Prince des Poëtes se venir assugetir à expliquer les barbouillements d'un novice & aprenty. Tu as bien monstré en cela que je suis quelque grand personnage plus que tu ne dis. Aussi cougnoistras-tu quelque jour, s'il plaist à Dieu, que les novices en sçavent bien autant que les maistres. Toutesfois que je ne prendray jamais à injure d'estre appellé novice ou aprenty. Je confesse voirement que je suis tel, & si tu nas point d'autre rival ou antagoniste que moy, tu peus bien usurper la principauté de la Poësie. Il y a bien d'autres plus beaus & plus profitables exercices es bonnes disciplines, ou j'aymerois mieus posseder quelque lieu. Et pourtant ne pense point que moy ou mes compaignons affectent le nom de Poëte, ou qu'ils se faschent d'estre appelez poëtastres. Que si l'on à veu que nous-nous sommes amusez a deschifrer un peu ta vie en vers, ce n'as esté que pour te monstrer que tu n'es pas seul versificateur. Et Dieu mercy nous nous y sommes tellement portez quelques novices que nous soyons, que jamais Scipion aagé a peine de vint & trois ans ne s'opposa jamais plus vertueusement à Annibal, que tu nous a senty rigoureus à la lice. Quelque mine que tu faces tu scais bien à quoy t'en tenir, tellement que tu as esté contraint de dire depuis peu de temps que tu te ramentevois de tes œuvres seditieuses, le diable y ait part. Mais c'est le fait d'un hardy homme de ne confesser jamais d'estre vaincu. Je ne parle point de moy qui suis le moindre des novices, aussi ne seroit-il pas seant, combien que par une fort honorable lettre tu m'ayes fait quelquesfois cet honneur de te recommander à ma divine Muse, (car ainsi tu escrivois) comme tesmoigneront beaucoup de gens de bien qui l'ont veuë : ce que je di, afin que l'on entende que ce n'est que par colere & envie que tu m'appelles apprenti & novice. Seulement j'appelle ta conscience à tesmoing, & tes paroles mesmes que tu ne sentis jamais de plus griefs adversaires que nous. Et pource si tu es sage tu les dois redouter. Le beau style de l'aucteur du Contrediscours n'est pas rebouché, le divin chant de Zamariel n'est pas enroué, & le grave vers de Montdieu n'est pas si extenué, que si tu t'y adresses de rechef tu pourras estre encore plus colere (je dis plus miserable) que le malheureus Bupale. Encores y en a-t-il d'autres aussi gentils esprits qui sont frais, & n'ayants point encor entré en lice, au bruit du nom desquels il faudra necessairement que tu trembles. Je les voy desja s'apprester puisants de l'eau d'une sainctes fontaine, & l'eau sans plus, non le vin (comme aus anciens Poëtes profanes) leur servira d'un grand cheval pour courir mieus contre toy. Quant à moy je dedaigneray doresnavant de travailler ma plume, comme ayant encore pitié de moy-mesme, de perdre le peu de temps que je pers à t'escrire. Et regrette de bon cœur le temps que j'y ay perdu, & à la verité je l'eusse un peu mieus employé à estudier dans un Aristote ou dans un Platon, sans m'amuser ainsi à esplucher ta vie & tes vices, comme si je voulois espuiser toute l'eau de la mer : car l'un est aussi impossible que l'autre. Mais j'ay voulu suivre le conseil de Salomon en respondant au fol de peur qu'il ne se glorifie en sa folie. Il est vray que l'apprentissage d'un novice comme moy n'est pas grand' chose, mais aussi qu'eusses-tu fait (miserable) si un plus grand maistre t'eust resisté, quand un petit compagnon t'a fait perdre patience ? Tant s'en faut donc que je me fasche d'estre novice, qu'au contraire pour me vanter bien fort, je veus qu'un chascun entende que je suis tel, en sorte que tu as maintenant ce qui est fort souhaitable à un accusateur, assavoir l'accusé qui confesse le crime qui luy est objecté. Aussi je t'asseure que je ne desireray jamais à estre si grand maistre que toy, ainsi que tu as esté monstré grand maistre par l'imitation des plus excellents Poëtes qui ont esté alleguez au commencement de la Seconde Response. Que si quelque fois je me sers de la poësie, je le fais, comme tu dis, prenant les Muses pour esbat, autrement non, j'ay, Dieu merci, d'autres meilleurs, plus nobles & plus industrieuses vacations que de la seule poësie, de laquelle je n'use que pour desservir les autres viandes principales, m'en servant rarement comme de dragees à la seconde table de quelque noce, (comme disent les Grecs)  ἐπιτραγηματίζων. [1]

Je veus maintenant parler touchant l'Atheisme que tu m'objectes, dont tu dis que j'ay fait certaines preuves, sans les nommer toutesfois. Mais je ne te respondray autre chose sinon ce que quelques uns de tes amis t'ont remonstré, assavoir que tu as tant accoustumé de mentir que mesmes quand tu dirois la verité tu ne seras jamais creu non plus que ta Cassandre, selon le loyer que donne Aristote. Au reste tu es aussi mauvais Orateur que Dialecticien, d'accuser ton adversaire de son accusation. Tu devois, ce me semble, refuter devant toutes mes objections, & puis apres commencer à mentir tout ton saoul. Et pource tu as fait grand tort à ton renom d'avoir escrit ton epistre en prose, & d'avoir changé ta poësie au stile d'un frere Antoine Catelan, pour te faire declarer sans jugement en matiere d'oraison. Or voici le bel argument que tu ameines de mon Atheisme qui de soy est si leger que j'ay honte de le refuter. Car tu m'imposes qu'ayant demeuré quelque temps à Geneve & à Lozane, je me suis tant oublié que de blasmer la doctrine de Dieu, & pour preuve de cela tu n'ameines qu'un Sonet, lequel bien entendu confondra assez toutes tes autres mensonges. Je suis contraint d'en dire la verité malgré moy pour le regard de quelcun, & volontiers pour l'amour de moy & de toy. Le Sonet que tu as amené, tu n'es pas ignorant que je n'en suis pas l'aucteur, & quand je le serois, je n'en serois moins à estimer. Mais je ne fus jamais disciple de Plagiaire, pour m'avouër l'ouvrage d'autruy. Or pour monstrer ta meschanceté, il est besoin qu'on sache que tu as desguisé ce Sonet par le bout, & qu'au lieu qu'à la fin du treziesme & quatorziesme vers il y avoit (afin que je le die) humaine & Charles de Lorraine, tu as changé malicieusement mauvaise, & Theodore de Beze. Et je te prouveray bien que quand il te fut monstré au naturel, & que quelcun me l'attribuoit sans cause, tu dis incontinent que cela se devoit changer comme tu l'as changé. Aussi voit-on bien la ruze & la deception par le dernier vers qui est trop long d'une syllabe, dont je me suis estonné de ton asnerie, d'avoir fait un vers trop long d'un pied. Mais tu voulois qu'il courust plus viste pour me mettre en mauvaise grace sans que je l'apperceusse. Davantage, à qui penses-tu persuader qu'un homme de nostre religion ait escrit qu'un Ministre presche les cinq canons, cela est aussi ridicule que ce qu'un autre avoit dit de gaigner Paradis. Mais, ou tu voulois du mal (car tu es ennemi parfait de tes amis) à celuy que tu as osté du Sonet, nous contraignant de le faire venir en jeu, ou tu avois envie d'irriter encores davantage contre nous à son retour du Concile. Voila ta finesse que plus de mille personnes qui ont veu le Sonet il y a un an, cognoistront bien sans la lire icy. Quant à l'aucteur du Sonet, je croy, quiconques il soit, qu'il est de si bon esprit & si homme de bien, qu'il se sçaura bien resentir de ce desguisement. Et afin que tu voyes comme il est aisé de renverser ainsi les choses, je me suis advisé de le renverser à ton usage, ou plustost de t'accommoder d'un semblable, lequel sera trouvé, peut estre, d'aussi bonne grace à cause de ta personne : pour le moins je m'asseure qu'il est sans faute de mesure, & qu'il n'a point trop de pieds, comme celuy que tu as desguisé. Escoute donc mon Sonet.

Parler souvent de Dieu sans croire à l'Evangile :
L'appeler Tout-puissant, & nier son pouvoir :
Lire les Testaments sans faire leur vouloir :
Autoriser sur Christ le pape & le Concile :
Prier le sainct Esprit, & le rendre inutile :
Blasmer les Assassins, & chacun decevoir :
Desirer une paix, & tascher d'esmouvoir
A mille cruautez la commune civile :
Se dire obeissant des Seigneurs & des Roys,
Et rompre cependant de nature les loix,
Et despiter de Dieu la foudre & le tonnerre,
Au reste contrefaire un peu l'homme de bien,
Et de son Atheisme accuser le Chrestien,
C'est la religion que tient Messire Pierre.

Voila maintenant le Sonet de ton Chrestien reformé que j'avouëray tousjours tant que tu seras un difforme Atheiste. Diras-tu maintenant que je suis Atheiste pour ce Sonet ? je croy qu'ouy, s'il est ainsi (comme tu dis) que je ne jure en ma conscience que par la foy que je te dois, de sorte que tu confesseras volontiers ton Atheisme, pourveu que je sois prouvé tel. Mais tu te rompras cent fois le cerveau pour inventer quelque preuve contre moy qui ait apparence de verité. Au reste, il me suffit (comme tu dis aussi) que les gens de bien me cognoissent assez, assavoir un vray Chrestien tel que je suis. Car quant aus raisons generales que tu ameines, tu ne sçais ce que tu veus dire, & si (povre beste) tu ne consideres pas que tu te coupes la gorge en me pensant piquer. Tu dis que tu m'as aimé, festié & chery, & que cependant tu cougnoissois mon Atheisme. Tu faisons donc honneur à l'Atheisme, tu caressois ma meschanceté. Certainement je n'ignore point, & davantage je confesse que du temps que je t'ay hanté, j'ay veu de grandes meschancetez, & ne me puis exempter d'estre meschant de les avoir endurees sans les reprendre plus fort que je n'ay fait. Mais aussi je ne sache point avoir commis en ma vie une plus grande meschanceté que de t'avoir quelques fois hanté, dont je demande encore tous les jours pardon à Dieu, & luy rend graces de m'en avoir delivré. Car pour avoir ouy tes blasphemes contre la mort de Jesus Christ, & tes derisions plus que Judaiques, je ne craindray jamais de mentir en t'appelant vray Athee, comme je suis asseuré que ta conscience le confesse, tes escrits le monstrent, & ta vie le descouvre. Toutesfois pour te monstrer zelateur de l'eglise Catholique tout se nie, tout se cache, & tout se couvre, qui ne demeureroit impuni si l'Eglise de Dieu estoit bien reünie. Voyla la vertu de la sacree Messe (je l'appelle sacree comme on dit morbus sacer) qui sert, comme disoit quelqu'un, d'emplastre à tous maus. Car il n'y a peché qu'elle ne cache. Et voyla aussi la cause qui t'a fait ainsi jetter les foudres de tes vers (je sçay bien qu'il te plaist que je parle ainsi) sur la pacification de ce Royaume, c'est ce qui t'a fait mesdire ainsi de nos Princes & de nos Seigneurs, d'autant que tu n'estimes pas qu'il y ait un Dieu vangeur des meschancetez des hommes, c'est, di-je, ce qui t'a fait les blasmer, les injurier, les pinser, les cuider mettre en la haine d'un chacun. Tu le scais bien, & peut estre que tu n'es pas à t'en repentir, & que la souvenance t'en deplaist. Si l'entendras-tu encore, tu cougnoistras ta faute, tu te mordras les ongles, tu battras ta poitrine, tu jetteras au feu tes rimes : & ne pense point pallier ta faute desmentant la verité, feignant estre leur obeissant, leur offrant ton service, les louant. Car il m'est advis que quand je t'oy ainsi parler, que j'oy la menteuse lyre d'Horace ou de Catulle qui dit, Tu pudica tu proba. Mais puis que je suis tombé en cet endroit, & que menteusement tu t'esforces de prouver que tu es leur obeissant serviteur, je suis content de te desmentir par ta parolle mesme, affin qu'ils entendent que tu es un serviteur dissimulé. Quel service as-tu fait a ce noble & vaillant Seigneur quand tu as dit de luy,

Et ces Reistres mutins qu'un François accompaigne.

Quelle obeissance as-tu portee a son frere quand tu l'as appellé Tygre & barbare ? Je voy bien que je te prens de trop pres, je te lairray encore guerir ta playe par un remors de conscience, & par un million de Megeres qui de leur aiguillons te rongent incessamment le cœur, & de leur fouets te tourmentent l'esprit, d'avoir osé commettre un tel crime de perduellion blessant la majesté du Roy en ses loyaus serviteurs. Mais je te prie de ne t'excuser plus sur ton papier & sur ton ancre : le papier & lancre sont tiens voirement quant tu les as acheptez & payez, mais ce n'est pas pour barbouiller ainsi l'honneur des Seigneurs tes maistres. Autant vaudroit que tu disses, J'ay achepté une espee, il faut donc que j'en face ce que je vouldray, il faut que j'en tue tout le monde. Voyla les arguments de ta Dialectique.
Or je te prie pour conclusion, de cesser à la fin, ne te mesle plus des choses qui passent ton esprit. Je t'en admoneste en amy, te priant au reste de m'excuser si j'ay esté un peu vigoureus a me deffendre : ton plus cruel assaut m'y a contraint, en sorte qu'ayant mal parlé tu merites bien de mal ouyr : veu encores que tu ne m'as pas repris pour faute que j'aye faite, mais seulement d'une envie que tu avois de mal parler. Et maintenant qu'il est en ta puissance de ne sonner mot, & de ne rien repliquer, monstre tel que tu dis, assavoir contempteur des escrit d'un tel babouin que moy. Tu scais bien que tu n'as jamais esté provoqué, seulement on t'a respondu, & plus doucement encores que tes calomnies ne meritoyent. Si tu repliques de rechef, tu monstras bien un manifeste desir d'estre tousjours en guerre :& si outre cela nous avons encores Dieu merci dequoy respondre. La fontaine de nostre poësie n'est pas tarie, & quand a la prose, il n'y a si petit entre nous qui n'ait dans son cerveau deus ou trois magazins de responses, & de repliques, d'oraisons & d'espistres, de sermons & d'invectives, assez pour te faire courber sous le faix.

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[1] Servir comme un dessert de luxe, superflu.


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