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FRANÇOIS BERTHRAND, PRIAM ROI DE TROIE


Les quelques bibliographies qui citent la « tragédie de Pryam » disent, à juste titre, que c'est une mauvaise pièce. Effectivement, le style est très embarrassé, lourd, incorrect, souvent peu clair. De plus, la typographie est très négligée, les coquilles sont nombreuses et la ponctuation fantaisiste.

Présentée en 5 actes, la pièce est maladroitement construite, et Priam n'apparaît que dans la dernière scène.
– Acte I :
a- En Troade, Pâris, invité à désigner la plus belle des déesses, repousse les offres de Junon et Pallas.
b- Pâris choisit Vénus, parce qu'elle lui promet l'amour d'Hélène, la plus belle des mortelles..
– Acte II :
a- Pâris est décidé à aller à Sparte afin de prendre possession de la reine.
b- Malgré les craintes de son compagnon Achate, Pâris va s'embarquer pour la Grèce.
– Acte III :
a- À Sparte, Hélène, rendue amoureuse par Vénus, rencontre Pâris pour la première fois, avant de s'embarquer avec lui.
b- À Troie, Cassandre prévoit que cela va entraîner la ruine de la ville.
– Acte IV :
a- À Aulis, Ménélas et Agamemnon sont décidés à aller se venger.
b- Intervient Calchas, qui leur dit que, pour traverser la mer, ils devront sacrifier Iphigénie.
– Acte V :
a- Déclaration d'Agamemnon qui se résigne à sacrifier sa fille Iphigénie.
b- Résumé rapide (par Agamemnon ?) des évènements entre le sacrifice à Aulis et l'arrivée des Grecs devant Troie.
c- Apparition sur le théâtre du fantôme d'Hector, qui a été tué par Achille lors du siège.
d- Meurtre de Priam par Pyrrhus.

Le chœur intervient à la fin des actes 1, 2, 3, et 4.


LA TRAGÉDIE DE PRIAM, ROI DE TROIE
dédiée à Madame de la Loue
par le sieur de BERTHRAND d'Orléans
à Rouen, de l'imprimerie De Raphaël du Petit Val,
Libraire et Imprimeur du Roy, devant la grand porte du Palais, à l'Ange Raphaël,
1611 *

À Madame de la Loue
Madame, ayant appris par votre propre bouche que vous preniez un extrême contentement à la lecture des tragédies pour y voir les déplaisirs d'autrui et y prendre les moyens de constamment supporter les vôtres, je n'ai voulu manquer à ce que mon devoir me demandait et votre mérite me commandait, puisque le temps m'a ouvert le pas pour franchir la barrière du service que je vous dois et vous faire voir par ce petit présent (au front duquel comme pour un sauf-conduit j'ai ciselé les caractères de votre nom) que je ne me suis pas soucié d'encourir la réputation d'un ignorant audacieux, pourvu que vous ayez mon offre pour agréable et me fassiez l'honneur de me tenir, Madame, pour votre très humble et très fidèle serviteur.
De Bertrand

Anagramme du sieur de Berthrand **
François Bertrand
Ronsard bien franc

Quatrain à l'auteur
Ronsard mort on te voit de sa cendre renaître
Comme un Poenix nouveau, honneur des bons esprits,
Reconnaissant aussi ton nom et tes écrits
Pour un Ronsard bien franc je te veux reconnaître.
F. Galland, Lyonnais.

 

 

 

* Médiathèque d'Orléans H6467.

 

 

 

 

 

 

 

** A condition de remplacer le T de Bertrand par un N.

 

1 a- PÂRIS EST INVITÉ À CHOISIR LA PLUS BELLE ENTRE JUNON, PALLAS ET VÉNUS.

JUNON, PALLAS et VÉNUS sont descendues sur terre jusqu'en Troade; elles veulent que PÂRIS, le fils du roi de Troie Priam donne à la plus belle des trois déesses la pomme d'or que Jupiter lui a fait parvenir par Mercure. D'abord Junon lui dit que, s'il la choisit, elle fera de lui un homme riche et puissant; mais Pâris répond qu'il se contente d'une vie simple. À son tour Pallas fait son propre éloge et dit qu'elle lui donnera sagesse et puissance, qu'elle fera de lui un dieu. Pâris répond que, simple berger, il n'a que faire de la sagesse et de la puissance.

JUNON

De ce grand ciel brillant, où les foudres se forgent
Et d'où cent mille éclairs ici-bas se dégorgent,
Nous débarrons la porte, enfant de ce grand Roi **
Qui fait trembler l'Asie et ployer sous sa loi.

C'est un brave sujet qui vers toi nous amène, **
Car les Dieux pour un peu ne prennent tant de peine ;
C'est un brave sujet qui nous hausse le cœur.
Doncques que l'équité surmonte la faveur,
Et, non séduit des biens qui séduisent un juge **
Mais selon tes beaux yeux, juge nous, et adjuge 10
La Pomme à celle-là qui l'aura mérité ****
Et qui aura passé sa compagne en beauté.

Jupiter t'envoya – par son enfant Mercure,
Fils de lui et de Marie atlantide la cure – **
Un petit globe d'or afin d'en honorer
Celle dont les beaux yeux te feront admirer
Et qui seule, pour être à nulle autre seconde,
Parangonne en beauté les plus belles du monde. **

Si tu veux de bien près contempler les portraits
De mon visage uni, les attraits et les traits 20
Qui volent de mes yeux comme une flamme vive,
Qui rendent l'âme morte et puis la rendent vive,
Les grâces de ma grâce et ficher les rayons **
De la jeune clarté sur mon front sans sillons,
Poli comme la mer que le vent ne tourmente,
Ains qui dort dans son lit comme une languissante,
Je crois que, plein d'amour et rempli d'équité,
Te me don(ne)ras ce don, égal à ma beauté. **

 

 

03. Enfant de ce grand roi : Pâris est le fils de Priam.

05. Brave : Même sens que dans "Il avoit donné preuve de sa suffizance en quelque brave et docte sujet" (Des Accords, Bigarrures, Avis au lecteur, p. 1).

09. Séduisent : en réalité chacune des trois déesse va tenter de « séduire » leur juge par de belles promesses.

11. La pomme : la pomme d'or que Mercure avait confiée à Pâris.

13. Mercure est le fils de Jupiter et de la nymphe Maïa (et non Marie), fille du Titan Atlas. « La cure de… » : l'objet de l'amour de sa mère Maia (latinisme : cura).

18. Parangonne : est comparable en beauté aux plus belles.

 

 

23. Ficher (les yeux) : arrêter ses regards sur qqch (cf Malherbe : « il y fiche ses yeux »)

28. Égal à… : tout à fait adapté à…

Regarde de Pallas le regard ordinaire ;
Contemple de Vénus la lubrique lumière : 30
L'un est vert, et le vert est plein de cruauté,
L'autre est noir, et le noir plein de lubricité.
Mais mon œil n'est pas vert, ni noir ; ains il assemble
Divinement en soi ces deux couleurs ensemble.

Puis considère encore la beauté de l'éclair
Et la beauté des corps qui se forment en l'air,
Contemple la comète, admire la couronne
Qui bien souvent la lune en un cercle environne,
Quelquefois le soleil, quand sa lente chaleur
Ne brûle la grossière et terrestre vapeur. 40
Hausse les yeux au ciel et là contemple encore,
Parmi le feu léger, parmi les météores,
Iris, ma messagère, arc-en-ciel qui de pleurs
Tire au ciel sans couleurs mille belles couleurs,
Beautés qui sont, Pâris, seulement les parcelles
Des beautés que tu vois en mes yeux, éternelles.

Donne-moi donc la Pomme, et juge moi ainsi
Plus belle qu'Artémis et que Cypris aussi. **
Tu seras le plus riche et le plus grand du monde ;
Le ciel te chérira ; les airs, le vent et l'onde 50
Fléchiront sous ta voix et, malgré Phlégéton, **
Tu jouiras heureux des trésors de Pluton.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

48. Artémis : Diane. Cypris : Vénus.

51. Phlégéton : dieu du fleuve de feu qui coule dans les enfers, royaume de Pluton.

PÂRIS

Les avaricieux ont soin de l'avarice,
Les vicieux aussi se plaisent en leur vice ;
Mais moi, qui suis berger gentil et gracieux,
Je ne suis ni vicieux, ni avaricieux.
Je ne me soucie pas des grandeurs de ce monde ;
J'aime mieux les forêts, où le souci n'abonde,
Et, franc de passion, puiser l'eau dans la main
Que d'avoir à souhait tout le trésor humain, 60
Plus content d'embrasser ma doucement félonne **
Qu'es combats courtiser la guerrière Bellone.

Misérable est celui en qui l'ambition,
La grandeur et le cœur fait renaître Ixion, **
Et qui, sur ces désirs comme sur une roue,
Ores bas ores haut douteusement se roue.

Garde, Junon, ces biens pour ceux qui les voudront,
Désireux de porter leurs ennuis sur leur front ;
Je n'en suis envieux, car toute mon envie
Est d'aimer le soleil qui reluit à ma vie. 70

 

 

 

 

 

61. Félonne : adjectif à intention hypocoristique.

 

64. Zeus condamna Ixion à un châtiment éternel : il fut précipité dans le Tartare où Hermès l'attacha avec des serpents à une roue enflammée.

PALLAS

Pâris, prince des bois aussi bien que d'honneur,
Âme gentille et belle et digne d'un bonheur,
Écoute ma parole et nourris ta poitrine
D'une si ambrosine et céleste doctrine
Qui te rendra divin ; et, pour Dieu, n'entends pas
Ces discours pleins d'appas et remplis de trépas.
Fuis-les, si tu es sage, ainsi que fit Ulysse
Qui trompa par l'oreille et le trépas et Circe **
Méchante enchanteresse, hôtesse de la mer,
Qui n'avait le souci que d'aimer et charmer. 80

Vois, race de Priam, des yeux de la prudence,
Contemple de l'esprit et de l'œil l'excellence
Du beau qui brille en moi, et combien sont heureux
Ceux qui de mes vertus se rendent amoureux.
Mon œil est de l'honneur l'honorable lumière,
La chasteté s'enferme en ma chaste paupière,
Et, comme clairs flambeaux de mon essence, sont
Le vert dans mon cœur, la honte sur mon front, **
Honte qui doit garder, aux champs et à la ville,
L'honneur inestimable et sacré d'une fille. 90

Puis j'ai dedans la tête un bien qui ne craint pas
Ni les foudres d'en haut, ni les fureurs d'en bas,
Fort contre les saisons, les temps et les années,
Qui despite du Ciel les fortes destinées, ***
J'ai un entendement qui montre comme il faut
Enfermer dans du bois les sphères de là-haut,
Celle du premier ciel, celles des sept planètes, **
Celle du ciel huitième et leurs causes secrètes.
Il sait de la nature enseigner les effets,
Les causes de l'éclipse, il connaît d'où se* fait 100
Tant de jours et de nuits et, bien que créature,
Il discourt par raison de toute la nature.

J'ai une volonté qui ne désire rien
Que les arts, les vertus, la sagesse et le bien,
Serve de la raison qui ne suit point la terre,
Mais qui tend vers le ciel afin de le conquerre, **
Fuyant, sage et divin, tout ce qui est mortel,
Suivant, sage et divin, ce qui est immortel.

 

 

 

78. Circe : la magicienne Circé aux enchantements de laquelle Ulysse put échapper, d'abord en la trompant en buvant du "moly", puis en ayant la sagesse de la quitter.

 

 

88. Honte : retenue, pudeur.

 

 

94. Dépiter : braver, mépriser.

 

 

97. Sept planètes : Dans l'Antiquité, les planètes étaient les astres errant dans un ciel composé d'étoiles fixes les unes par rapport aux autres. Il y avait 7 planètes entre le centre du Monde, où se trouvait la Terre et la sphère céleste. Ces planètes étaient le Soleil, la Lune et les 5 planètes visibles à l'oeil nu, Mercure, Vénus, Mars, Jupiter et Saturne. Neptune est la huitième planète, découverte au XIXe siècle. – Le « premier ciel » est celui de la lune, considérée comme une planète.

 

106. Conquerre : forme en occitan du latin conquirere > conquerer, conquerre, conquérir.

Près du petit cerveau réside la mémoire
Qui procède des deux, qui donne de la gloire 110
À celui qui l'honore et qui est anobli
Par sa propre vertu qui ne tombe en oubli.

Outre ces trois trésors, admirable richesse,
Mon père m'a donné la force et la sagesse,
Lorsque Vulcain, ouvrant son front d'un grand couteau,
Me fit comme un gendarme issir de son cerveau. **

Juge donc bien, Pâris, comme juge équitable,
Des yeux du jugement ma beauté perdurable,
Beauté trésor de fait et non trésor de nom,
Non sujette au destin comme celle à Junon, 120
Qui enfume ta vue ainsi qu'une fumée,
Ou comme une vapeur en un rien consumée.
Et si mes yeux sont verts, juge par équité
Que c'est la chasteté et non la cruauté.

Or si en ma faveur tu donnes ta sentence,
Tu seras docte et fort et plein de sapience,
Favori de Python et traînant après toi **
Les rochers sous ta voix, les hommes sous ta loi,
Admirant ton esprit. Donne-moi donc la Pomme :
Un dieu je te ferai, au lieu que tu es homme. 130

 

 

 

116. Athéna est la fille de Zeus et de Métis (une Océanide), déesse de la raison, de la prudence, de la stratégie militaire et de la sagesse. Ouranos, le Ciel étoilé, prévient Zeus qu'un fils, né de Métis, lui prendrait son trône. Par conséquent, dès qu'il apprend que Métis est enceinte, Zeus prend le parti de l'avaler. Quelques mois plus tard, il ressent de terribles maux de tête. Il demande alors à Héphaïstos de lui ouvrir le crâne d'un coup de hache, pour le libérer de ce mal : c'est ainsi qu'Athéna put sortir (« issir ») de la tête de Zeus en poussant un puissant cri de guerre, brandissant sa lance et son bouclier (« comme un gendarme »).

 

127. Python : dragon qui rendait des oracles près de Delphes et qu'Apollon tua d'un coup de flèche.

PÂRIS
Le savoir est pour ceux qui veulent sans ramer
Ni le monde courir, lustrer toute la mer **
Par leurs doctes écrits et sans bouger de terre,
Cheminer parmi l'air en dépit du tonnerre,
Ou qui craignent la faim. Et la force est pour ceux
Qui suivent d'un Mavors le drapeau trop douteux. **

Moi qui suis un berger n'ai pas beaucoup de cure
D'apprendre les métiers où préside Mercure,
Ni d'être si puissant, si je suis assez fort
Pour combattre l'amour et surmonter la mort. 140

 

132. Lustrer : latin lustrare, parcourir.

 

136. Mavors : forme archaïque puis poétique de Mars (le dieu de la guerre).

 

I b- EN PRÉSENCE DE JUNON ET PALLAS, PÂRIS CHOISIT VÉNUS COMME LA PLUS BELLE, CAR ELLE LUI PROMET L'AMOUR D'HÉLÈNE.

VÉNUS invite PÂRIS à mépriser les promesses que viennent de lui faire JUNON et PALLAS ; quand à elle, elle lui offre sa beauté et l'amour d'Hélène, l'épouse de Ménélas. Convaincu, c'est à elle qu'il donne la pomme.

VÉNUS
Mon mignon, mon Pâris, mon tout et ma parcelle,
Vois, image d'amour, combien ma face est belle
Et contemple des yeux de tes affections
Que tes affections sont mes perfections.
Vois sur mon front brunet tout le ciel qui s'assemble,
Vois dans mon œil Vesper et les astres ensemble, **
Ciel dont l'éclair est brun, rempli d'humilité,
Non, comme ment Junon, plein d'impudicité.
Ce grand flambeau du ciel, qui des choses dispose,
À mon œil est semblable en une seule chose : 150
L'un desside les yeux des hommes par les jours,
Et l'autre ouvre les cœurs des mortels par amours.
Contemple mon poil d'or où les amours se nouent,
Mon beau sein où les yeux folâtrement se jouent,
Deux fortes déités qui domptent tout sous eux,
Blessant celui qui n'aime et tuant l'amoureux.
Vois, Berger, les beautés s'égayer sur ma face,
Vois, Pâris, s'embellir les grâces sur ma grâce :
Ma face peut dompter le plus audacieux,
Et ma grâce peut rendre un hautain gracieux. 160
Mars en soit le témoin qui, dévêtant ses armes,
Vêtit son cœur d'amours, son visage de larmes. **

Que te servent ces biens que te promet Junon ?
Ce sont maux en effet que ces grands biens de nom.
Que te sert le savoir, toi qui sais toute chose ?
Que te sert la sagesse, et puis qu'amour dispose
De tes sages conseils, et si dans* peu de temps
Tu verras en Hiver se changer ton Printemps
Et se réduire en rien ta sagesse et ta vie
Et ces fils de la terre, avortons de l'ennui. 170
Quitte-moi tout cela et consume tes jours
À fuir tant de malheurs et suivre tant d'amours.

 

 

 

146. Vesper : la planète Vénus lorsqu'elle paraît le soir.

 

 

 

 

 

 

161. Vénus, épouse de Vulcain, l'a trompé avec Mars, son amant.

Si – après avoir bien regardé mon visage,
Vu dedans ton amour, tes sens et ton image,
Admiré les vertus qui te font admirer,
Adoré les beautés qui te font adorer
Les beauté de ta Nymphe et vu dedans ma vue
La force seulement aux amoureux connue –
Tu veux bien, enseigné par ton sage Démon,
Préférer ma beauté à celle de Junon, 180
À celle de Pallas, superbe en son égide,
Et m'adjuger aussi le présent hespéride, **
Je ne te ferai pas ni riche ni savant
Je ne te repaîtrai de baye ni de vent, **
De grandeurs, de trésors, d'honneur ni de fumée,
Mais bien d'une beauté des anges estimée,
Beauté l'heur de la terre et l'ornement des cieux
Que le mortel révère et désirent les dieux,
Beauté race du ciel que l'on appelle Hélène. **
Tu auras de l'amour et non pas de la peine, 190
Car, malgré les efforts, nous jouirons un jour
Moi de ce petit monde et toi de ton amour.

Prends, Pâris, mon ceston dont la puissance est forte : **
Tu pourras des Enfers briser, froisser la porte,
Ouvrir le ciel bâclé et par lui allumer **
Ou le cœur d'une roche ou le sein de la mer.
Junon s'est est servie pour décevoir son frère, **
Arrêtant ses désirs et son âme légère.

 

182. Les Hespérides, les trois filles d'Atlas et Hespéris résidaient dans un verger fabuleux à la limite occidentale du monde; Héra leur avait confié la garde de pommes d'or. Le onzième des travaux d'Hercule consista à rapporter trois de ces pommes.

184. Baye ou baille : eau.

189. Hélène : fille de Zeus, épouse de Ménélas, la femme la plus belle du monde.

193. Ceston ou ceste : ceinture de Vénus, qui donnait la grâce, les attraits séducteurs à celles qui la portaient.

195. Bâcler une porte : fermer une porte (ou une fenêtre) en l'assujettissant par derrière au moyen d'une bâcle.

197. Junon s'en est servie : Dans Iliade XIV, Junon (Hèra) demande sa ceinture à Aphrodite pour raviver l'amour de son frère et époux Jupiter. Pour justifier cet emprunt elle argue de sa volonté de reconquérir le cœur de son époux. En réalité, elle use de la ceinture comme d'une ruse pour manipuler Zeus et parvenir à ses fins : donner la victoire aux Achéens durant la Guerre de Troie.

PÂRIS
Bons dieux, que j'ai d'amours, amours, que j'ai de dieux
Dans le cœur, dans les os, dans le sein, dans les yeux, 200
Dieux, j'appelle une force à mes sens inconnue
Qui, sans m'ôter les yeux, me dérobe la vue,
Qui, sans chasser mon âme hors sa frêle prison,
Chasse de moi mon cœur, mon âme et ma raison
Et qui a sans violence à i'à* déjà ravie **
Par un effort sans force et mes sens et ma vie.
Bons dieux, que j'ai d'amour, au moins si c'est aimer
Que de goûter du miel entremêlé d'amer.

Junon, du grand Jupin et la sœur et la femme,
Tu es si belle au Ciel que ta beauté enflamme 210
Le cœur de ton mari, et par ses vifs éclairs
Allume mille feux aux régions des airs.
Tu es fort belle aussi, Artémis, et te jure **
Que j'aime mieux mourir que de te faire injure,
Toi qu'aux bois je révère et honore et, pour moi,
Je suivrais bien ton train si j'aimais bien ta loi.

Mais une folle erreur, qui va jusqu'à l'extrême,
Qui, sans sortir de moi, me rend hors de moi-même,
Égare ma raison, et je ne sais plus rien
Tant je suis éperdu, soit de mal ou de bien. 220
Tu produis ces effets, amoureuse déesse,
Ou soit qu'il soit ainsi, ou soit une traîtresse
Imagination séduise mon penser,
Tu produis ces effets afin de m'offenser.
Prends donc, mère d'amour, cette fatale Pomme :
Un amant te la donne, et non pas un vrai homme.

 

 

 

 

205. à i'à desia ravie : sic.

 

 

 

213. Artémis : on attendrait plutôt que Pâris s'adresse à Pallas-Athéna. Erreur de l'auteur ?

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LE CHOEUR

Que j'aperçois de maux, de morts et de tuerie
Qu'amour brasse aux Troyens, un Troyen aux amours. **
Si mon cœur se submerge au sang de leur furie
Mes yeux dedans leurs pleurs offusque leurs beaux jours. 230
Dix ans de cruautés seront les récompenses
Que le destin promet à ces ravissements.
Le ciel pleure pour nous, connaissant nos souffrances,
Pâris se rit de nous, ignorant nos tourments.

N'étais-tu pas content d'une seule maîtresse, **
Sans te montrer perfide et voleur en un jour ?
As-tu le front si feint et l'âme si traîtresse
De nous laisser la haine et recevoir l'amour ?
Aimes-tu tant, Pâris, cette amoureuse haine,
Sujet de nos travaux, objet de ton souci, 240
Que tu nous veuilles faire un océan de peine
Pour y plonger ta flamme et tes désirs aussi ?
Malheur sur notre chef, troupe trop misérable,
Malheur puiqu'un enfant nous ourdit ce malheur.
Il faut pour le pleurer une voix déplorable,
Et pour le supporter un cœur rempli de cœur.
Hélas ! pauvre Ilion et pauvre Roi infâme,
Pauvre peuple savant aux beaux métiers de Mars,
Vois ton fils qui te brûle au milieu de sa flamme
Et amour qui se tue au milieu de ses dards. 250

 

 

228. Brasser : tramer en secret une trahison, une perfidie.

 

 

235. Une seule maîtresse : Avant de rencontrer Hélène, Pâris avait pour maîtresse la naïade Pégasis.

 

II a- PÂRIS EST DÉCIDÉ À ALLER EN GRÈCE PRENDRE POSSESSION DE CETTE HÉLÈNE QU'ON LUI A PROMISE

Pâris, resté seul, est prêt à s'embarquer pour la Grèce afin d'aller trouver cette Hélène qu'on lui a promise. Il s'estime plus heureux que ne le furent Jason et Thésée et a confiance dans la promesse de Vénus qui l'a assuré que ses désirs seraient satisfaits. Il est prêt à affronter les dangers de la mer pour aller jouir des plaisirs de l'amour.

PÂRIS

Amours, venez à moi et quittez votre mère.
Quittez les jeux mignards inventés dans Cythère.
Abandonnez ce lieu et vous venez loger,
Petits enfants ailés, en un monde étranger,
En mon cœur, en mes os, en ma plaie profonde,
Car, ainsi que l'on dit, l'homme est un petit monde. **
Venez, volez, hachez avec vos avirons
Les régions de l'air, et puis nous volerons,
Vous de nature isnels, moi léger par ma flamme, **
Où* mon espoir s'avive ou trépasse mon âme, 260
Où* mon penser m'emporte et le cœur et les yeux,
Comme l'Aigle emporte le Troyen dans les cieux, **
Car l'Aigle et le penser ont cela de nature
D'être prompts et légers sur toute créature.
Ne suis-je pas heureux d'avoir, en même jour,
Dépouillé la fortune en me vêtant d'amour **
Dieu, qui me favorise et me donne assurance
D'un bien dont je mourais pour la seule espérance,
Ne suis-je pas heureux d'avoir, en un matin,
Perdu si peu de chose et fait un tel butin ? 270

Le bonheur de Jason, le bonheur de Thésée **
Dont la fille de Crète à tort fut abusée **
Ne sont que vrais malheurs au prix de mon bonheur,
Leur bonheur malheureux, bienheureux mon malheur.

Jason dedans Argos accompagné de princes **
Traversa mille mers, passa mille provinces,
Assujettit sa vie aux ravines des eaux, **
Endura des douleurs, des langueurs, des travaux,
Supporta du grand ciel l'injure et l'inconstance
Souffrit* de ses flambeaux la fatale influence, 280
Courut mille trépas, courut mille dangers
Où tombent ceux qui vont aux pays étrangers
Et arrive au Phase* où brûlait son envie. **
Par l'amour, par la mort cuida perdre la vie ;
Mais sa dame amoureuse, entraînant son malheur, **
Et se tuant d'amour fit naître le bonheur
De cet amant perfide, à qui elle se fie,
Pour qui elle se trompe et si ne s'en défie,
Qui pour être offensée en sa virginité
S'arma d'un fier dédain, lui d'une lâcheté. 290

Ce grand guerrier Thésée qui fit trembler la terre
Un Mavors au combat, un foudre de la guerre, **
N'avait de sa marâtre échappé les appas **
Que le sort, qui semblait courir à son trépas,
L'emporta pour le perdre au monstre de Dédale.
Lui qui suit de ses jours la carrière fatale
Court à sa propre perte, aveugle de valeurs,
Et malheureux qu'il est ne voit pas ses malheurs
Ni l'extrême danger où le sort le convie.
Que si l'amour vainqueur n'eût arraché sa vie 300
Des mains de la mort même, il eût en même jour
Honteux perdu sa vie en perdant son amour. **

 

 

256. Petit monde : Pythogore a dit que l'homme était un microcosme.

 

259. Isnel : léger, agile, rapide.

 

262. Le Troyen : Ganymède, fils du roi Tros, faisait paître le troupeau familial près de Troie, sur le mont Ida ; Zeus l'aperçut et se métamorphosa en aigle afin de l'enlever et l'installer dans l'Olympe ; Ganymède devint ainsi l'échanson des dieux et l'amant de Zeus.

266. Dépouillé la fortune : Priam avait donné à son fils Pâris la place qui lui appartenait dans la maison royale. Pâris y renonçait en allant à la quête d'Hélène.

271. Le bonheur de Jason : Jason a épousé Médée, puis il l'a abandonnée par Glaucé.

272. La fille de Crète : Thésée, en Crète, a été aimé par Ariane ; il s'est d'abord servi d'elle, puis il l'a abandonnée.

275. Princes : les cinquante Argonautes.

277. Ravines : torrents.

 

283. Phase : fleuve et localité de Colchide (actuellement la ville de Poti en Géorgie, sur le fleuve Rioni).

285. Sa dame : Médée.

 

 

292. Mavors : Mars.

293. Sa marâtre: Médée a tenté en vain de tuer Thésée (en l'envoyant affronter le taureau de Marathon et en tentant de l'empoisonner). Celui-ci va alors en Crète pour tuer le monstre qui est tapi dans le labyrinthe de Dédale.

 

302. Il eût perdu sa vie : Thésée a été sauvé par Ariane.

Mais moi – sans encourir tant de mortelles peines
Qui courent par les os, qui glissent par les veines
De ceux qui, égarés dans une folle erreur,
Vont cherchant leur amour et trouvent leur malheur –
J'aurai de mes désirs parfaite jouissance.
Les Dieux ne mentent pas, j'en ai bonne assurance
De leur divinité : Vénus me l'a juré
Par le chef de son fils et par son arc doré. 310
Et pour mettre à son point cette belle entreprise,
Cypris de ses attraits mes appas favorise.
Amour loge en mes yeux les traits de ses amours,
Python forme en ma bouche un fleuve de discours.

Que si, pour conquérir une si riche proie
Qui vaut cent fois ma vie et cent trépas de Troie,
Il faut abandonner mon pays et ramer
Et cingler bravement, sur le dos de la mer,
D'Ilion en la Grèce où l'on adore Hélène,
Faut pour beaucoup de chose avoir un peu de peine 320
Et ne craindre du mal pour recevoir du bien,
Car l'amoureux craintif ne reçoit jamais rien.
Si pour ce cher butin qui vaut bien tout le monde
Je mets m'amour, ma vie et ma nef dessus l'onde,
Le hasard n'est qu'honnête et le mourir que beau
Lorsque l'homme et l'amour ont un même tombeau.
Mais mes discours sont vains, l'amour qui me transporte
Me porte à ces discours que le vent nous emporte,
Je ne crains point les vents, ni la mort, ni la mer
Si je les puis moi-même en mes feux allumer. 330

Mais quoi, que tardes-tu, amoureuse pensée,
D'amour et d'un bel œil si doucement blessée ?
Que tardes-tu, Pâris, si longuement ici
De désir et d'absence outragé sans merci ?
Que fais-tu, paresseux, éloigné de ta Dame
Ainçois que fais-tu mort éloigné de ton âme
Que tu ne montes en mer afin de la ravoir
Voir ce que l'âme voit et le corps ne peut voir,
Voir ce sujet divin, miracle de nature,
Voir la beauté changée en cette créature, 340
Voir la terre en son corps, voir les cieux en ses yeux
Et le fâcheux objet de mon mal gracieux
Que je porte dans l'œil, que je porte en la tête.
Quoi, craindrai-je les bancs, les vents et la tempête
Et, de peur de mourir dans les flots de la mer,
Mourrai-je malheureux dans les flammes d'aimer ?

 

 

II b- PÂRIS, MALGRÉ LES CRAINTES DE SON COMPAGNON ACHATE, VA S'EMBARQUER POUR LA GRÈCE.

ACHATE intervient et essaie en vain de dissuader PÂRIS. Celui-ci veut que l'on construise un navire qui le conduira en Grèce. En fait, Achate reconnaît qu'un navire est prêt, sur lequel Pâris va pouvoir s'embarquer. Pâris, comptant sur la protection de Vénus, sacrifie un taureau pour se concilier les divinités de la mer.

ACHATE
Quelle rage vous point, quelle fureur vous blesse,
Quelle étrange manie étrangement vous presse,
Vous poursuit, vous talonne, et vous fait sans raison
Errer dans tant d'erreurs, privé de la raison ? 350
Êtes-vous insensé, est-ce point quelque image
Qui vous imprime tant de fureur et de rage ?
Êtes-vous éperdu ou ne l'êtes-vous point ?
Qui est-ce qui vous pique ? Est-ce un mal qui vous point ?
Est-ce une déité qui vous rend si maussade,
Agité de furie ainsi qu'une Ménade
Qui sent les aiguillons de son dieu qu'elle fuit ?
Poursuivez-vous un rien ? Est-ce un rien qui vous suit ?
Quoi ? Ne parlez-vous plus ? Le mal qui vous affole
Vous remplit-il la bouche au lieu de la parole. 360
Pour savoir votre mal, Pâris, parlez à moi.
Au lieu de sentiment, êtes-vous plein d'émoi,
Plein d'ennui, plein d'amour, sans voix ni sans haleine ?
Reprenez votre haleine et quittez votre Hélène.
Fuyez d'un tel sujet l'esclandreux souvenir.
Prenez le temps présent, prévoyez l'avenir.

PÂRIS
Quoi ? Que je quitte ainsi la beauté la plus belle
Que jamais la nature ourdit sur le modèle
De sa perfection, modèle qu'en dépit
De la terre et du ciel la nature rompit 370
Pour faire son ouvrage unique en ses merveilles,
Émerveiller nos yeux, étonner nos oreilles ?
C'est cette beauté-là qui me ruine d'émoi,
Qui sans ravissement me dérobe de moi,
Qui se rue en mon cœur plus vite que la foudre,
Plus vite qu'un éclair qui se réduit en poudre.
Que te dirai-je plus ? C'est la perfection,
C'est la divinité de mon affection.
C'est moi, ce n'est pas moi. C'est une belle image
Qui essencie en soi mon âme et mon courage, 380 **
Tout ainsi que le feu en brûlant peu à peu
Transforme ce qu'il brûle en son être de feu.
Cette* image est le vent qui respire à ma vie,
Elle n'a point d'envie et si c'est mon envie,
C'est mon contentement et si ce ne l'est pas,
Elle est pleine de vie et pleine de trépas
Elle est mon bien, mon mal, et si je ne désire
Pour être bienheureux qu'un malheureux martyre.
C'est ce martyre-là qui me rend éperdu
Et pensant le trouver las ! je me suis perdu, 390
Égaré de fureur, égaré de pensée
Pensée de désirs et d'absence offensée.
Quoi ! que je quitte, Achate, un si doux souvenir.
Le présent est certain, hasardons l'avenir.

ACHATE
Ô extrême fureur qui les cœurs ensorcelle !
Ô mortelle douleur, ô douleur immortelle !
Ô un peu de douceur avec beaucoup d'amer !
Ô souci des soucis que l'on appelle aimer !
Ô fier contentement entremêlé d'envie !
Ô mort que l'on surnomme une seconde vie ! 400
Mais las ! par quels moyens vous pourrait-on guérir ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

380. Essencier : erreur de l'auteur pour essencifier (transformer en essence).

PÂRIS
Amour me peut guérir, ou me faire mourir

ACHATE
Votre amour c'est Hélène.

PÂRIS
                                        Il faut courir fortune
Sur la mer de l'amour, sur la mer de Neptune
Pour voir cette Déesse où gît tout mon confort
Et, préférant, hardi, mon amour à la mort,
Doucement la ravir par une douce prise :
Vénus, mère d'Amour, conduit notre entreprise.

ACHATE
Il faut donc, amoureux et valeureux Pâris,
Surmonté d'un bel œil surmonter les périls. 410

PÂRIS
J'ai le cœur assez brave, Achate, je t'en jure,
Pour forcer les dangers, le ciel, la nature,
Et me promets cela qu'un amant se promet
Quand Amour jusqu'à l'os sa sagette lui met.
Il faut bâtir des naufs pour l'œuvre que j'attente **
Et tourmenter les flots comme amour me tourmente.
Va, vole, cours, Achate ; arrache des sapins
Et d'une grand cognée atterre-moi des pins.
Que le coup fasse bruit, comme on voit en automne
L'éclair gronder en l'air : tout le ciel en résonne. 420
Tourne les pins en naufs et qu'on voie ramer,
Sauter, bondir, voguer les pins dessus la mer
Pour ravir et me* rendre, ainsi que fit Thésée,
Cette beauté céleste en mon âme embrasée.
Calfeutre les vaisseaux et n'y épargne rien : **
Ne faut rien épargner pour recevoir du bien.

ACHATE
Gentil soldat, d'amour la navire est glissée
Pour démarrer du port, dedans l'onde persée*.
Voyez l'air noir de poudre et regardez la mer
Sous la nef bouillonner et la rive fumer. 430
Dégainez votre épée et, d'une force grande,
Coupez sans plus tarder d'un revers la commande. **
Le temps se peut changer, et la femme est toujours
Légère en toute chose et surtout en amours.

PÂRIS
Déités de la mer, soyez-moi favorables.
Si Dieu est favorable aux hommes misérables,
Ne tourmentez ma nef de flots impétueux.
Et vous, syrtes aussi, aux recours fluctueux **
Sous un écueil marin où l'on se revire
Ne froissez en cent parts les flancs de mon navire. 440
J'immole en votre honneur, à la rive de l'eau,
Pour seconder mes vœux, le grand corps d'un taureau.
Et toi, grande Vénus, déesse gracieuse,
Guide ma nef qui flotte et mon âme amoureuse.
Tu vois bien mon dessein, bravement avancé :
Prévois à l'avenir, connaissant le passé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

415. Nauf : navire, vaisseau.

 

 

 

425. Calfeutrer est pris ici au sens de calfater (garnir d'étoupe les interstices de la coque d'un navire pour la rendre étanche).

 

 

432. Commande au sens de corde d'amarrage, qui retient le navire.

 

 

438. Syrtes : sables mouvants, très dangereux pour les navires (cf Boileau, Art Poétique, III : « Que Neptune […] délivre les vaisseaux, des syrtes les arrache »).

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LE CHOEUR

Qu'amour est une douleur vive,
Faisant mourir la chose vive
Pour puis après la ranimer.
Qu'amour est une chose étrange, 450
Faisant d'un chaos de mélange
Une beauté qu'on nomme aimer.
Qu'amour a sur nous de puissance,
Nous assurant d'une inconstance
Et nous guidant dans des erreurs
Il trompe comme de coutume
Présentant beaucoup d'amertume
Et donnant bien peu de douceurs.
Depuis que cette folle rage
Se rend maîtresse du courage 460
Elle l'esclave en sa prison
Et, pour mieux séduire notre âme,
Elle remplit notre œil de flamme
Et obscurcit notre raison.
La pauvre femme de Sichée **
En amour toute desséchée
Était ce qu'elle n'était pas,
Car après qu'icelle eut perdu
Par l'amour l'esprit et la vue
Perdit l'âme par le trépas. 470
N'allons chercher notre misère
Dedans une cendre étrangère.
Pâris nous fournit d'argument :
Il va tramant notre détresse
Et pour un comble de tristesse
Nous fait voir son aveuglement.
Hélas ! me semble que j'augure
Sa faute et notre mort future,
Dure et triste prédiction.
D'horreur j'ai l'âme toute pleine 480
Nous voyant avoir tant de peine
D'avoir si peu d'affection.
Quelle humeur cruelle et sévère
Te fait ourdir contre ton père
Tant de maux, enfant sans pitié,
Que si tu as dedans ton âme
Pour toi une amoureuse flamme,
Ayez pour lui de l'amitié.
Ô destin doux et pitoyable,
Secourez ce roi misérable 490
Qu'amour veut rendre malheureux
Et détournez votre colère
Et comblez le fils de misère,
Rendant le père bien heureux.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

465. La femme de Sichée : Didon, qui, à Carthage, fut amoureuse d'Énée, au point de se jeter dans un grand bûcher lorsque son amant, obéissant à Jupiter, l'abandonna.

 

III a- RENCONTRE DE PÂRIS ET D'HÈLÈNE QUI SE DÉCLARENT LEUR AMOUR AVANT DE PRENDRE LA MER.

En Grèce, sur la côte près de Sparte, PÂRIS a recontré HÉLÈNE. Il lui raconte comment s'est faite la traversée, rendue difficile par une Junon furieuse de ne pas avoir été choisie. Hélène se sent follement amoureuse du jeune inconnu ; elle ne sait qui il est, mais elle comprend que ce n'est pas Thésée. Il se présente à elle comme Pâris-Alexandre, né à Troie. Ils se déclarent leur amour. Mais ACHATE vient les presser de gagner le port et de s'embarquer.

PÂRIS

J'ai vogué sur les eaux d'amour et de Neptune,
Tourmenté de Junon, battu de la fortune.
J'ai couru les dangers des cieux et de la mer
Et j'ai, cherchant l'aimer, trouvé beaucoup d'amer.
Forcé de ta beauté, j'ai forcé la Nature.
Mon Dieu, que peut sur nous la belle créature ! 500
Car l'ire de la mer et la fureur des Cieux
N'ont pu fléchir mon cœur amoureux de tes yeux.

Neptune, bouffant en l'âme, orageait mon navire : **
L'onde, flot dessus flot, se roule et se revire,
Rompt les ais de ma nef, comme un canon planté **
Brêche de grand fureur les murs d'une cité.
Junon, par un dépit de la pomme perdue,
Pour me* perdre en la mer pendait dessus la nue,
Forgeait des traits de feu, les lançait de ses mains
Mes naufs brûlaient de feu et elle de dédains. 510
Les vents d'autre côté, d'une gorge béante
Sifflant et mugissant, augmentaient la tourmente,
Brouillaient tout l'Océan et les flots irrités
Se guidaient pêle-mêle aux astres dépités.

Mais moi, brave de cœur, je raidis la poitrine
Contre les cruautés de l'ondeuse marine,
Demeurant roide et ferme, ainsi que fait souvent
Un rocher au rivage, aux orages du vent.
Mais moi, dis-je, je suis invincible en courage :
Surgi au port d'amour où reluit ton image, 520
Phare de ma fortune, je* suis venu ici
Vivre sous la beauté où je meurs de souci,
Beauté des Dieux aimée et des Rois estimée,
Plus belle par mes yeux que par la renommée.

HÉLÈNE
Amour, qu'ai-je dans l'âme ? ô Dieu, que j'ai d'amour
Qui me bat l'estomac, aveugle mon beau jour,
Bouleverse ma raison, me rend la face blême !
Comment, en un moment, ne suis-je plus moi-même ?
Quelle poison secrète entre dedans mes os ? **
Quel soin doux et cuisant me vole le repos 530
Et quel éclair si prompt éclaire dans mon âme
Et quel extrême froid si chaudement m'enflamme ?
Quel destin m'accompagne et, las ! d'où vient ce sort
Que je vois dans tes yeux les Démons de ma mort ?

PÂRIS
Tu ne vois dans mes yeux, objet de mon envie,
Les Démons de ta mort, mais ceux-là de ta vie,
Démons remplis d'amour qui, pour nous rendre heureux,
En l'avril de nos jours nous rendent amoureux.
Si tu es éperdue en ta propre pensée,
Si tu es de mes yeux doucement offensée, 540
Hélas, crois-moi, Tyndaride Hélène, que pour toi **
Amour ravit mon âme et m'anime d'émoi.
Et tant je sens de mal de ton œil qui m'affole
Qu'il faut verser des pleurs, et finir la parole.

HÉLÈNE
Mais qui es-tu qui parles, et d'où es-tu venu ?
De quels parents es-tu, car tu m'es inconnu ?
Quel pays t'a nourri en ta première enfance ?
Et quel nom te donna le Ciel à ta naissance ?
Je ne te connais point et mon cœur est lié.
Je ne sais qui tu es, ou je t'ai oublié. 550
Serais-tu bien Thésée, ou quelqu'un de sa race,
Lequel, étant ravi des appas de ma grâce,
Me ravit par amour, puis après me rendit **
Et par armes jamais, sot, ne me défendit,
Sot qui ne devait pas cette audace entreprendre
S'il ne voulait aussi par armes me défendre.
Non, tu n'es pas Thésée ou j'ai le sens perdu.
Quoi, voudrais-tu ravoir ce que tu as rendu ?
Dis-moi donc qui tu es et ne me laisse en peine.
Pour moi, je suis Déesse, et je m'appelle Hélène. 560

 

 

 

 

 

503. Bouffer : témoigner par un certain gonflement de la face qu'on est en mauvaise humeur ; être dans une colère qui n'éclate pas. (Littré).

505. Les ais : les planches de la coque.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

529. Poison était, jusqu'au XVIe siècle, un mot féminin.

 

 

 

 

 

541. Tyndaride Hélène : Hélène était la fille de Zeus et de Léda, la femme de Tyndare, roi de Sparte.

 

 

 

 

 

553. Hélène fut enlevée par Thésée, qui avait lui 50 ans ; comme elle n'était pas encore nubile, il la confia à la garde de sa mère Aethra, en Attique, avant de descendre aux Enfers. Pendant son absence, les frères d'Hélène vinrent la récupérer par la force (on ne peut pas dire qu'ils l'a « rendue » à ses frères). De retour à Athènes, Thésée ne fit rien pour la « ravoir ».

PÂRIS
Princesse de mérite et de perfection,
Ne pense que je sois Grégeois de nation,
Natif comme Thésée de Corinthe ou d'Athènes. **
Mais crois que ta beauté, le gouffre de mes peines,
M'a fait courir la mer, ardant de voir tes yeux,
Furieux à blesser, à guérir gracieux.

Je ne suis pas ce Grec, et ne voudrais pas l'être,
Qui pour te faire, amant, sa flamme reconnaître
Ourdit un beau dessein et ne l'acheva pas,
Soit qu'il manquât d'amour ou craignît le trépas, 570
Ou bien s'il eut pour toi quelque amour au visage,
Il n'eut jamais pour toi d'honneur ni de courage.
Je ne suis pas ce Grec, ni ne le fus jamais
Qui fit guerre à l'amour afin d'avoir la paix
Avec les frères tiens, âme par trop craintive, **
Qui s'allumait le cœur d'une flamme trop vive.
Ô amoureux Thésée, ô Prince sans amours,
Tu commis en amour deux erreurs en deux jours,
Erreurs qu'on ne pourrait te pardonner sans craindre
De violer d'amour les lois et les enfreindre : 580
Après avoir ravi une telle beauté,
Tu la rends, ô courage ami de lâcheté,
Craignant la mort que donne une lame pointue
Et ne craignant la mort que nous donne la vue
D'un œil cruel et doux, œil doux qui fait périr
Les cœurs des amoureux et ne les fait mourir.

Ne te souvient-il pas, brave amoureux Thésée,
Qu'Ariane en ses beaux yeux t'avait l'âme embrasée
Et que t'ayant donné le beau fil de tes jours **
Et rendu ton voyage heureux par ses amours, 590
Que toi pour récompense, atteint de perfidie,
L'abandonnas seulette au rivage de Die. **
Que je sois ce couard, ce pipeur, ce moqueur ?
Plutôt mille trépas se logent en mon cœur !

Je suis, rare Déesse, issu de noble race.
Un grand roi m'a fait naître : on le voit en ma face,
En ma garbe de prince ; et je suis frère encor **
Du prophète Hélénin et du vaillant Hector. **
Ilion est le lieu où j'ai pris ma naissance
Et Vénus a sur moi versé son influence. 600
Je me nomme Pâris-Alexandre, et Amour
M'a fait perdre la vue aux rayons de ton jour.

HÉLÈNE
Ô ! tout le cœur me bat. Une telle merveille
Étourdit ma raison, essourdit mon oreille,
Me rend toute amoureuse et, brave fils de Roi,
Me fait trembler de joie et de crainte pour toi.
Et, si tu as souffert tant de maux sur les ondes,
Mon cœur souffre pour toi mille douleurs profondes.
Hélas, qu'un brave Prince a sur nous de pouvoir
De nous pouvoir lier aussitôt que nous voir. 610
Hélas ! gentil Pâris, que j'ai pour toi de flamme !

PÂRIS
Hélas, que j'ai pour vous d'amour, ma belle Dame !

HÉLÈNE
Ami, que j'ai pour toi de vie et de trépas
Qui pressent mes désirs et talonnent mes pas.

ACHATE
Ne tardons plus ici, amoureuse brigade :
Le séjour n'y vaut rien, la nef est à la rade.
Amour vous y attend : sus, sus, gagnons le port
Et suivons nos plaisirs et fuyons notre mort.
La fortune est muable, inconstante et légère,
Tournant le bien en mal, le bonheur en misère. 620
Montons donc sur la mer et, loin de ce séjour,
Je serai loin de peur, vous près de votre amour.

 

 

563. Pâris est né en Troade et a été élevé près du mont Ida.

 

 

 

 

575. Profitant de l'absence de Thésée, Castor et Pollux s'emparèrent d'Aphidna (la ville où leur sœur était cachée), prirent en otage Aethra, la mère de Thésée, installèrent un nouveau roi à Athènes. A son retour, Thésée ne fit rien pour établir la situation et s'exila à Scyros.

 

 

 

589. Lorsque Thésée vint en Crète pour lutter contre le Minotaure, Ariane, la fille de Minos et de Pasiphaé, conçut pour lui un violent amour ; pour lui permettre de trouver son chemin dans le Labyrinthe, elle lui donna un peloton de fil, qu'il n'eut qu'à dérouler.

592. Die : Ariane, s'étant enfuie avec Thésée, fut abandonnée par lui sur l'île de Dia (selon Homère, XI, 324 et selon Ovide VIII, 175) et non celle de Naxos, comme il est dit souvent.

597. Garbe ou galbe : apparence, figure (cf Ronsard : « Et montrait à son port quel sang le concevait / Tant la garbe de prince au visage il avait ».

598. Hélénin : Hélénos, fils de Priam et d'Hécube, frère d'Hector et frère jumeau de Cassandre. Ayant reçu d'Apollon le don de divination, il a prédit que le voyage de son frère Pâris en Grèce serait néfaste.

 

III b- À TROIE, CASSANDRE PRESSENT QUE DE GRANDS MALHEURS SE PRÉPARENT

À Troie, Cassandre, la fille de Priam et d'Hécube, qui a reçu le don de prophétie, voit les malheurs vont s'abattre sur Troie par la faute de Pâris. Elle sait qu'il n'a servi à rien qu'elle ait souhaité que le navire de Pâris fasse naufrage en quittant la Grèce. Elle sait qu'elle-même sera violée par Ajax dans une Troie en flammes. Elle sait aussi qu'elle ne sera pas crue si elle annonce aux Troyens tout ce qui les attend.

CASSANDRE

Quel présage m'assaut, quelle étrange aventure
Me fait grossir le cœur par dessus ma nature.
Quel signe redoutable et quel destin trompeur
Me ravit l'assurance et me donne la peur ?
Quel changement soudain, quelle métamorphose
Qui, me montrant du bien, me promet autre chose.
Qu'ai-je à frémir ainsi ? D'où vient ce tremblement
Qui m'ôte la parole avec le jugement 630
Et me fait augurer, en moi-même confuse,
Mille malheurs couverts sous une sotte ruse ?

Qu'ai-je plus à douter ? Contemplez bien, mes yeux,
Briller en pleine mer ce feu présagieux,
Feu grégeois qui ne peut s'éteindre dedans l'onde, **
Mais qui doit embraser le plus grand Roi du monde.
Voyez, voyez, mes yeux, comme il va prendre port
Et planter sur les murs l'arrêt de notre mort.
Que je prévois de morts, de douleurs et d'esclandre,
Que je vois de malheurs et de destins descendre 640
Sur la tête de Troie et que je vois par toi,
Misérable Pâris, tomber de maux sur moi. **
Mais qu'as-tu fait, Pâris, amoureux misérable ?
Qu'as-tu fait contre nous, Amour impitoyable,
Contre nous qui sans cesse honorons tes autels,
T'estimant le plus grand de tous les immortels,
Toi et ce fol Pâris, égaré de pensée,
Pour rendre la nature à bon droit offensée ?

Avez tué Priam, Polyxène et Hector, **
Massacré l'innocent et jeune Polydor, 650 **
Offensant Jupiter, qui aux hôtes préside
Et les hôtes punit qui, en lâchant la bride
À leur désir avare et au soin d'amasser,
Vont les dieux offenser et les lois renverser,
Comme Polymnestor, ce traître roi de Thrace **
Qui en perdra l'honneur et les yeux de la face,
Car Dieu, dont le pouvoir est partout infini,
Ne délaisse sur terre un forfait impuni.

 

 

 

635. Feu grégeois : Berthrand confond feu grégeois et feux de  Saint-Elme dont Pline l'Ancien (II, 37-39) disait que, s'ils entouraient la tête d'un homme, c'était un présage de grandes choses. Le "feu grégeois" était un mélange inflammable (composé de soufre, salpêtre et autres substances) qui pouvait brûler sur l'eau ; il était employé dans l'Antiquité et au Moyen Âge pour fabriquer des engins incendiaires utilisés dans les sièges et les combats navals.

642. De maux sur moi :Cassandre sera violée par Ajax et assassinée par Clytemnestre.

649. Avez tué : Priam sera tué par Néoptolème (Pyrrhus). Polyxène, fille de Priam et d'Hécube, sera sacrifiée par les Grecs sur la tombe d'Achille. Hector sera tué par Achille.

650. Polydor, fils de Priam, sera tué par Achille d'un coup de lance.

655. Polymnestor était roi de Thrace durant la guerre de Troie. Il s'était vu remettre la tâche de garder le fils de Priam, Polydore, ainsi qu'un grand nombre de trésors, mais il fit mettre à mort l'enfant pour garder les trésors et jeta sa dépouille sur le rivage. Quand Hécube, mère de l'enfant, vit la dépouille, elle l'invita à Troie sous prétexte de lui révéler la cachette d'un trésor, puis le mit à mort, lui et ses deux fils, pour venger la mort de son fils. Dans sa rage féroce, Hécube arracha les yeux du traître pour assouvir sa vengeance. C'est tout le sujet de l'Hécube d'Euripide. Voir aussi Ovide, Métamorphoses, XIII, et Hygin, Fables, 109).

Malheur sur Ilion, puisque le malheur même
Se bande contre nous d'une rigueur extrême. 660
Mais qu'il serait heureux si, démarrant du port,
Pâris eût eu la mort pour l'étoile du nord, **
Englouti dans un gouffre aux voies tortueuses
Pour éteindre en la mer ses flammes amoureuses
Et le feu que songeait notre mère enfanter **
Et vaincre les destins qui nous veulent dompter.

Enfants de l'air ému, vous postillons d'Aeole, **
De Cassandre éplorée écoutez la parole.
Que n'avez-vous éteint et rué dans la mer
Ce grand flambeau d'amour qui nous vient consumer, 670
Donnant au flot battu d'une ondeuse tempête
Et au destin fatal, pour beaucoup, une fête. **
Junon vous a séduit de quelque mot moqueur,
En la langue rusée aussi bien comme au cœur,
Jurant à votre maître, en serment de Déesse,
De lui donner à femme une belle maîtresse, **
S'il permet que Pâris, sans mal ni sans danger,
Voise la mort dans Troie et sa flamme loger.

Ô pauvre roi Priam, ô malheureux Empire,
Ô Phrygiens captifs sous la loi du martyre, 680
Mal est votre partage et le désir d'autrui
Fait mourir votre joie et naître votre ennui.
Un jour le Ciel perdit, des ravines de l'onde, **
Le monde trop enclin aux délices du monde ;
Et nous verrons sortis des gouffres de l'enfer
Amour pour perdre Troie en la flamme et au fer.
Le regret que j'en ai me fait naître l'envie
De perdre avant l'honneur mon esprit et ma vie, **
Honneur qu'en violant Ajax me volera
Quand la fureur du feu les corps dévorera. 690

Incrédules Troyens – qui ne vouliez pas croire **
Qu'avec vos propres yeux votre propre misère –
Contemplez notre perte et comme en vérité
Jadis je vous prédis votre calamité,
Croyez-le maintenant et, selon l'apparence,
Condamnez vos erreurs pleurant votre souffrance.

662. L'étoile du nord : En fait, l'utilisation de l'étoile polaire pour se diriger sur mer a été mise au point en Europe par les Portugais seulement au XVIe siècle.

665. Le feu : Peu avant de mettre au monde Pâris-Alexandre, Hécube avait eu un rêve étrange : elle avait vu sortir de son sein une torche qui mettait le feu à la ville de Troie et à la Troade jusu'au mont Ida. Les devins l'avaient prévenue que l'enfant à naître serait la cause de la ruine de la ville.

667. Postillons d'Aeole : les vents. Cf. Du Bartas, La Semaine, I : « Toi qui guides le cours du ciel porte-flambeaux, / Qui, vray Neptune, tiens le moite sein des eaux, / Qui fais trembler la terre, et de qui la parole / Serre et lasche la bride aux postillons d'Æole… ».

672. Donnant… une fête : leur donnant une occasion de se divertir aux dépens de Thésée.

676. Une belle maîtresse: Dans l'Énéide (I, 23 sq), Junon se souvient de la tempête soulevée par Pallas-Athéna contre les Argiens et Ajax. Alors, voulant déchaîner une tempête contre les Troyens, elle va trouver Éole pour qu'il déchaîne une tempête, lui promettant la Naïade Déiopée pour épouse en guise de récompense.

683. Le Ciel perdit le monde des ravines : L'Antiquité imagina qu'un déluge (ravines) vint faire périr toute l'humanité : soit le déluge auquel survécut le roi Ogygès, soit le déluge provoqué par Zeus qui laissa deux survivants, Deucalion et Pyrrha, qui repeuplèrent la terre.

688. Perdre ma vie: Cassandre songe à mourir, car elle sait qu'elle est destinée à être violée par Ajax.

691. Qui ne vouliez pas croire : Apollon avait donné à Cassandre le don de prophétie, mais lui avait retiré le don de persuasion : ceux à qui elle annonçait l'avenir ne la croyaient pas.

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LE CHOEUR

Tout cela qui prend vie au-dessous de la Lune
Souvent change et rechange au gré de la fortune ;
Le Soleil en son cours change bien de maisons. **
De ces effets divers s'entretient la Nature 700
Et, comme la mort vit de notre pourriture,
Le Soleil se nourrit de diverses saisons.
Le ciel est éternel, le monde ne demeure
Et si l'homme ne meurt, il faut que Platon meure.
Pour avoir une fin ayant commencement
Et en ce monde ici toute chose a un terme,
Car, si le ciel se plaît en son essence ferme,
Le monde en sa nature aime le changement.

Pauvre race affligée, objet de toute peine,
Humaine créature en la terre inhumaine, 710
Le but de tout souci, le blanc de tout émoi, **
En pleurant mes travaux je pleure votre essence
Et puis, considérant notre frêle naissance,
Je lamente pour vous en me plaignant pour moi.

Le heurt de la fortune et méchante et perverse
Pardonne au simple peuple et les princes renverse,
En cela ressemblant la nature du vent
Qui, hautain de courage, affronte, abat, attaque
Plutôt un gros vaisseau qu'une légère barque,
La virant, la poussant du ponant au levant. 720

Fatal règne de Troie, ô misérable ville
Sentant les coups du sort et les bras d'un Achille,
Tu sentiras sur toi les destins conjurés.
La Grèce avec Amour conspirent à ta perte.
Le seul espoir de ceux dont la mort est ouverte
C'est de leur propre vie être désespérés.
Royaume florissant et en paix et en guerre,
Royaume la terreur et l'appui de la terre,
Deux femmes seulement abattent ta grandeur ; **
Elles changent ta gloire éclatante en lumière, 730
Mais elles vont ainsi ennuyant ton honneur
Connaissant ne pouvoir obscurcir ta mémoire.

 

 

699. Maisons du soleil, maisons du ciel : douze divisions que les astrologues faisaient dans le ciel, auxquelles ils attribuaient diverses propriétés, et qui correspondaient aux douze divisions du zodiaque.

 

 

 

 

711. Blanc : l'espace blanc dans une cible, le but.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

729. Deux femmes : la Grèce et Vénus.

 

IV a- EN GRÈCE, MÉNÉLAS DE DÉCHAÎNE CONTRE PÂRIS ET SON FRÈRE AGAMEMNON TENTE EN VAIN DE LE CALMER.

Pâris a pu gagner Sparte, prendre avec lui Hélène, l'épouse du roi Ménélas, et l'emmener à Troie. En Grèce MÉNÉLAS est furieux de savoir que son épouse Hélène est partie avec Pâris. Il a rejoint son frère AGAMEMNON, le roi de Mycènes, qui tente en vain de le calmer. Ménélas se déchaîne contre les Troyens, contre Pâris et prévoit la mort des héros, le sort réservé au cadavre d'Hector, enfin la mort de Priam.

MÉNÉLAS.
Ô bon dieu éternel qui gouvernez les Cieux,
Qui voyez deça-bas les forfaits vicieux
Et qui, contre l'erreur du méchant Épicure, **
Guidez d'un soin divin le ciel et la nature,
Ô bons dieux souffrez-vous qu'un Troyen étranger,
Un pipeur, un larron courre tant de danger,
Blessant vos déités et que, brave en malice,
Du beau nom de vertu il honore son vice. 740
Et toi, grande Minerve, ardente de courroux, **
N'assouviras-tu point ton courage jaloux
Contre ce fier brigand qui ne fait point de conte
De t'avoir offencée et payé d'une honte.
Pourquoi veux-tu d'Ajax les fautes rechercher
Et froisser son vaisseau en mer contre un rocher **
Et laisser impuni un acte si barbare
Qui fait blêmir le Maure et rougir les Tartares.
Ne vois-tu pas, Déesse, ou ne dois-tu pas voir
Qu'en me faisant injure il blâme ton pouvoir ? 750
Quoi, demeurai-je veuf, et de femme et de vie,
Aurais-je de l'amour ? N'aurai-je de l'envie
De suivre le voleur qui honnit mon renom
Et, méprisant ma force, éternise son nom ?
Permettrai-je, bons dieux, que ce Troyen infâme
Me laisse plein de glace et s'allume en ma flamme,
Sans punir son offense et vengeur consumer
Son impudique flamme au milieu de la mer.
Plutôt dedans les flots Neptune m'ensevelisse
Et dans son large sein la terre m'engloutisse. 760

AGAMEMNON.
Quelle ardente furie et cuisante douleur
Te fait ouvrir la bouche et resserrer le cœur ?
D'où sortent tant de cris, d'où sourdent tant de larmes
Qui coulent sur ta face et roulent sur tes armes ?
Faut-il, brave monarque, en femme soupirer,
Faisant fâcher son frère et la Grèce admirer ?

MÉNÉLAS.
Je suivrai le méchant jusqu'au bout de la terre.
Je lui serai à craindre autant que le tonnerre,
Pressant sa conscience, ainsi que les Fureurs **
Poursuivaient Oreste de craintes et d'horreurs. 770
Quand mon âme sera aux Enfers descendue,
J'apparaîtrai un ombre effroyable à sa vue,
Troublant d'illusions son somme et son repos,
Comme il trouble ma vie au beau milieu des flots.
Et, bien que je sois veuf de femme et d'espérance,
Les dieux ne rendront veuf mon esprit de vengeance.

AGAMEMNON
Ne trouble ton esprit d'un si fâcheux discours.

MÉNÉLAS
Las, mon esprit se trouble en perdant mes amours.

AGAMEMNON
Quelles amours ? Hélène ?

MÉNÉLAS
                                      Hélène j'ai perdue, **
Hélène que Thésée à son frère a rendue. 780
Un cruel étranger, un corsaire sans nom
Au mépris de ma gloire augmente son renom
Et emporte par mer celle qu'il m'a ravie
Et me donne la mort jouissant de ma vie.
La parole me faut et non pas le désir
De payer de cent morts un si lâche plaisir.

AGAMEMNON
Quoi, ce brave voleur, fuyant ceux de sa race,
Fuit, craignant le danger et ne craint la menace
Qui talonne sa faute et le malheureux tour
De violer ta femme et voler ton amour. 790
Mais, Prince, de courage apaise tes complaintes,
Ôte tant de douleurs et de pertes empreintes
Au milieu de ton âme : un Roi plein de valeurs
Ne doit comme une femme épandre tant de pleurs
Ains forcer sa nature et, hautain de courage,
Supporter du destin le malheur et l'orage.

 

 

735. Epicure, au -IIIe siècle, fera des dieux de simples entités immuables et indifférentes au sort des humains. On peut s'étonner que Ménélas puisse le connaître à l'époque de la guerre de Troie !

741. Minerve : Pallas-Athéna, à laquelle Pâris n'a pas accordé la pomme d'or.

 

746. Froisser son vaisseau : Allusion à un épisode qui prendra place plus tard, pendant et après la prise de Troie. Alors que Cassandre s'était réfugiée près de l'autel d'Athéna (Minerve), Ajax entraîna de force la jeune fille. La déesse le punit de ce sacrilège en fracassant, près de Myconos, le bateau sur lequel était Ajax, puis, avec l'aide de Poséidon, en le noyant.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

769. Les Fureurs : Allusion à un épisode se situant bien après la guerre de Troie. Agamemnon est assassiné par Clytemnestre. Leur fils Oreste reçoit d'Apollon l'ordre de venger son père et il tue Clytemnestre. Devenu fou, il est alors poursuivi par les Erinyes (les Fureurs).

 

 

 

 

 

 

 

779. Hélène, âgée d'une douzaine d'années, a été enlevée par Thésée alors qu'elle dansait devant le temple d'Artémis. Il l'amena en Attique, l'épousa avant de partir pour les Enfers et de cette union naquit une fille. Hélène fut délivrée par ses frères Castor et Pollux qui la ramenèrent à Sparte, où elle épousa Ménélas.

MÉNÉLAS
Larrons dardaniens, race de brigandage
Qui n'avez pour valeur que la fraude au courage,
Ennemis de nature, et ennemis aussi
De la société qui nous fait vivre ici 800
Courtois et en repos, et non comme les bêtes
Foudroyer, inhumains, nos glaives sur nos têtes !
Quoi ? vous moquerez-vous, Dardaniens, de nous ?
Quoi ? nous volerez-vous, sans nous venger de vous ?
Quoi ? nous volerez-vous, remplis de sales flammes,
Jusque dans nos maisons, nos filles et nos femmes,
Demeurant impunis et sans sentir nos coups ?
Serez-vous pleins d'amour et nous pleins de courroux ?

Que fais-tu, Jupiter, grand seigneur de la terre ?
Que te sert dans le ciel ton foudroyant tonnerre ? 810
Que te sert d'être Dieu tout puissant et tout bon
Si ces voleurs Troyens, sans crainte de ton nom
Et sans avoir frayeur de l'horreur de ton ire,
Au déshonneur des Grecs honorent leur empire ?
Que dira-t-on de toi ? Que tu es sans souci
Quand tu vois ces méchants et les souffres ainsi ?

Je ne m'étonne pas de quoi le flot écume
De vos déloyautés, car c'est votre coutume.
Je ne m'étonne pas de quoi contre raison
Vous enlevez ainsi les filles de maison 820
Et de mes outrageux hautains dans vos Provinces
Vous offensez les dieux et outragez les princes.

Et toi, petit mignon, tu as rompu la loi
En ravissant Hélène et tu brises ta foi,
Délaissant Pégasis et contre la nature **
Volant et violant, tu nous as fait injure
Et cuides, pauvre sot, encore ne sentir,
Tant tu es insensé, que vaut un repentir.
Tu n'as été content, abusé de Dione, **
D'abuser du lit chaste à la gentille Oenone, 830 **
Déesse forestière, il te fallait encor,
Pour montrer que tu es de la race d'Hector,
Calfeutrer des vaisseaux, agiter la marine
Autant qu'un fol désir agitait ta poitrine,
Surgir au port de Sparte et d'un propos moqueur,
Dissimulant ta langue aussi bien que ton cœur,
Misérable, séduire une simple femelle
Qui vit bien ton visage, et non pas ta cautelle,
Contre le droit humain en terre la voler
et contre le divin en mer la violer. 840
Que le Grégeois t'endure, affronteur misérable,
Et ne condamne à mort ton erreur punissable,
Plutôt les cieux brillants se plongent dans les eaux
Et le terre plutôt s'allume de flambeaux !

Quelle valeur as-tu pour garder ton Hélène
Que le vaillant Thésée, indomptable à la peine,
À ses frères rendit, bien qu'il ait dompté
Le monstre du Dédale et, là-bas, affronté
L'effroyable Cerbère et, d'une main subite,
Été vainqueur vaincu de la belle Hippolyte 850 **
Femme brave et guerrière, et surmonté Créon, **
Rompu Sinis, Procuste et le brigand Skiron. **

Auras-tu bien le cœur de défendre par armes
Celle que tu as prise. Ô le feint de tes larmes,
Tu as trop peu d'audace et je juge à te voir
Que tu as de la fraude et non pas du pouvoir.
Je crève de dépit, j'ai le sens plein de rage,
J'ai la menace en bouche et le meurtre au courage,
La vengeance en la main et je sens dedans moi
Je ne sais quelle horreur vengeresse de toi. 860
Affronteur, penses-tu que ta folle manie,
Que ton audace sotte ainsi vive impunie ?
Si tu le crois, je crois que tu es bien trompé,
Pauvre sot, de ne voir mon glaive jà trempé
Dans ton sang impudique et les troupes Atrides
Rompre, briser, froisser les bandes Dardanides.

Ni le Palladium, Troyenne déité, **
Contre Ulysse ne peut défendre ta cité
Qu'elle ne soit perdue, et de cent Philoctètes, **
Si tant y en avait, les fatales sagettes 870
Ne feront que bientôt tes murs ne soient rués
Par la fureur Grégeoise, et tes peuples tués
Ni Vénus qui de feux t'enflamme la poitrine,
Qui flatte les Troyens et cause leur ruine,
Ne te pourra sauver, quand les arrêts du sort
Plaindront les maux de Troie et t'apprendront ta mort
Et qu'Ajax furieux et de meurtre et de rage
T'arrachera la vie au milieu du carnage.
Ni la valeur d'Hector ployant sous le butin
Ne te pourra défendre à l'assaut du destin, 880
Mourant pour son pays par la lance d'Achille
Et mort sera traîné alentour de sa ville, **
Bourbeux, fangeux, hideux et non comme il était
Quand lui seul au combat nos soldats affrontait.
Ni l'image à Jupin saintement vénérable
Qu'embrasse ardentement ce vieillard misérable **
Ce Roi malencontreux ne détournera pas
Qu'après son cher Polyte il ne tombe au trépas **
Par Pyrrhe qui conçut justement sa colère
Lorsque par le talon tu fis mourir son père. 890 **
Ainsi, Roi, tu paieras la faute de ton fils
Et ton chef pâtiras du mal que tu me fis.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

825. Pégasis : Naïade aimée par Pâris avant qu'il ne rencontre Hélène. Cf. Marot (Le Temple de Cupidon, v. 143-150) : « Ce temps était un clos flori verger, / Passant en tout le val délicieux / Auquel jadis Pâris, jeune Berger, / Pria d'amour Pégasis aux beaux yeux : / Car bien semblait que du plus haut des Cieux / Jupiter fût venu au mortel estre, / Tant reluisait en exquise beauté. ».

829. Dionè : mère d'Aphrodite ; celle-ci sauvera Pâris lors de son duel contre Ménélas (Iliade chant III).

830. Oenone : Œnonè est une nymphe des montagnes, une oréade, la fille du dieu fleuve Cébren. Elle est la première femme de Pâris, à qui elle prédit qu'il sera blessé au combat et qu'elle seule pourra le soigner. Pâris l'abandonne cependant pour épouser Hélène. Plus tard, lorsqu'il est blessé par Philoctète pendant la guerre de Troie, il lui demande de l'aider, mais Œnone refuse. Prise de remords, elle se suicidera.

850. Hippolyte, reine des Amazones.

851. Créon : chez Sophocle et Euripide, Thésée s'oppose au tyran thébain Créon en permettant aux héros tombés devant Thèbes d'avoir une sépulture.

852. Sinis : Soucieux, selon Plutarque, d'égaler son héroïque cousin Héraclès, le jeune Thésée affronte successivement les brigands Périphétès et Sinis, puis la laie de Crommyon, Skiron, Cercyon et enfin Procuste. Dans l'isthme de Corinthe, le héros fait subir à Sinis le sort qu'il infligeait aux voyageurs : il attachait un bras ou une jambe de sa victime à deux pins qu'il courbait puis lâchait les deux arbres qui, en se redressant, emportaient les membres liés. Sur la côte rocheuse, près de Mégare, Thésée tue Skiron qui forçait les voyageurs à lui laver les pieds et qui les jetait dans la mer une fois qu'ils étaient accroupis. Enfin, Thésée tue le père de Sinis, le brigand Procuste qui contraignait les voyageurs de grande taille à s'étendre sur un petit lit et leur coupait les pieds à coups de hache pour les mettre à la bonne dimension, tandis qu'il faisait installer les plus petits sur un grand lit et leur étirait les membres avec un marteau.

867. Le Palladium : La jeune Athéna, au cours d'un jeu, tua accidentellement son amie, la naïade Pallas. Très affectée, elle décida de prendre le nom de Pallas-Athéna et elle réalisa une statue la représentant, le Palladion. Mais un jour Electre, voulant échapper à Zeus, se réfugia derrière la statue. Furieux, Zeus jeta la statue du haut du ciel. Elle fut récupérée et installée à Troie dans un temple, car on estimait qu'elle devait conférer l'inexpugnabilité à la ville. Lors du siège, Ulysse et Diomède s'en emparèrent et l'emportèrent sur un navire.

869. Philoctète : Philoctète, fils d'un des Argonautes, avait récupéré les flèches de son compagnon Héraklès, flèches sans lesquelles, selon l'oracle de Delphes, Troie ne pouvait être prise. Ulysse alla donc le chercher et le ramena dans le camp des Grecs, rendant ainsi la victoire possible. C'est d'une blessure causée par une des flèches de Philoctète que Pâris fut mortelleent blessé.

882. Achille tue Hector et traîne son cadavre derrière son char autour de la ville.

886. Le vieux Priam, pour échapper à Néoptolème, a tenté de se réfugier près d'un autel consacré à Jupiter.

888. Polyte : Politès, fils de Priam, est tué lors du sac de Troie par un coup de lance de Néoptolème-Pyrrhus, fils d'Achille.

890. Par le talon : Peu après avoir tué Hector, Achille est mortellement blessé au talon par une flèche tirée par Pâris et guidée par Apollon.

 

IV b- CALCHAS PRÉVIENT MÉNÉLAS ET AGAMEMNON QU'IL FAUDRA SACRIFIER IPHIGÉNIE

MÉNÉLAS et AGAMEMNON sont rejoints par le devin CACHAS, qui approuve leur intention de se venger en rassemblant les héros de la Grèce dans le port d'Aulis et en allant assiéger Troie. Pourtant Calchas leur fait remarquer qu'aucun vent ne souffle, sans doute par la volonté d'Artémis, qu'il faudrait se concilier par un sacrifice. Et la victime doit être… Iphigénie, la fille d'Agamemnon.

MÉNÉLAS
Enfin donc je mourrai rempli de doléance.
Enfin, pauvre et chétif, je mourrai sans vengeance
Enfin par les Troyens les Grégeois sont honnis
Et ne sont les Troyens par les Grégeois punis
Roi faible de puissance et puissant de courage
Arme-toi pour ton aide et d'horreur et de rage,
De fureur, de terreur, de haines et de feux,
Et fais que les effets répondent à tes vœux. 900
Appelle à ton secours les fières Euménides :
Que leurs fouets, leurs serpents, leurs flambeaux soient tes guides
Et t'allument le cœur afin de te venger
De ce brigand Troyen, ce cruel étranger
Qui t'a tolli ta femme, ainçois qui t'a ravi
Ta joie, ton repos, ton espoir et ta vie,
Outré d'un fier dédain pour ton dernier recours,
D'une voix forte et haute appelle à ton secours,
À ton aide, à ta mort, à ta peine augmentée,
Cette Rhamnusienne et déesse Adrastée, 910 **
Qui de malheurs secrets et de glaives tranchants
Punit sans pardonner les actes des méchants.
Mais comment, pauvre prince éperdu de misère,
Penses-tu pénétrer de ton humble prière
Le centre de la terre et ta voix faire entrer
Où cent coups de bélier ne pourraient pénétrer.
Qui cuides-tu encore émouvoir la poitrine
De cette inexorable et sourde Proserpine
Et tirer à pitié ou son mari Pluton
Ou ces légers esprits hôtes de Phlegethon 920
Quand le fils de la Muse, éploré de sa femme,
Ne peut presque fléchir les rochers de leur âme.
Non, non, reviens à toi et reprends tes esprits,
Ne jette plus de pleurs, n'élance plus de cris
Et ne mets ta fiance à une bande morte
Qui ne te peut guérir d'une langueur si forte.
Laisse là tous ces morts et lève vers les cieux
Les mains, ton cœur, ta perte et tes pleurs et tes yeux
Et noyé de soupirs, de larmes et de peine,
Invoque à ton secours les deux frères d'Hélène 930 **
Offensés comme toi ; appelle par leur nom
Et la Grecque Minerve et la grande Junon
Que ce méchant larron, ce faux garçon de Troie
D'une honte paya pour jouir de sa proie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

910. Adrastée est l'épiclèse de Némésis, la déesse vengeresse des crimes, à laquelle on ne peut échapper ; elle était honorée en Attique dans le sanctuaire de Rhamnonte, d'où son nom de Rhamnousia.

 

 

 

 

 

 

 

930. Les frères d'Hélène : Castor et Pollux.

CALCHAS.
Un prince comme toi puissant et valeureux
Doit avoir dedans l'âme un désir généreux
De venger son injure et arroser ses armes
Du sang de l'ennemi, non de ses propres larmes,
Car ce n'est pas outrage, ou injure, ou forfait
Quand nous vengeons le tort qu'un étranger nous fait, 940
Vu que le droit permet, lissant la simple écorce,
De chasser vivement la force par la force
Mais bien c'est un forfait quand le désir d'avoir
Nous fait par une faute oublier le devoir
Que la raison nous montre et contre la nature
Offencer nos voisins de larcins et d'injure :
Tout brave cœur ne peut souffrir qu'un étranger
Vienne honnir sa race et sa gloire outrager.

AGAMEMNON
Nous n'aurions point de cœur, d'honneur ni de courage,
Ô prophète Calchas, si un tel brigandage 950
Demeurait impuni et s'il était permis
D'endurer les excès que font nos ennemis.
À la fin contre nous nous verrons les Pygmées
Embastonnés de dards arranger leurs armées,
Si nous souffrons un coup qu'un voleur sans valeur
Autorise son rapt au prix de notre honneur.
Doncques j'assemblerai et j'en serai le guide
Tous les vaillants Grégeois au rivage d'Aulide,
Achille, Ajax, Patrocle, Ulysse et ce guerrier
Qui doit blesser le myrthe et gagner le laurier, 960
Et les ferai jurer de ne quitter l'emprise
Et de ne retourner que Troie ne soit prise,
Perdue, saccagée et ses peuples tués
Par le glaive, et ses murs par la flamme rués.
Et fussent-ils dix ans dans le port de Sigée,
Tenant le roi Priam et sa ville assiégée.

CALCHAS
Vois, pasteur de l'armée et Prince valeureux,
Notre entreprise vaine et les vents malheureux
Arrêtant nos desseins, et nos barques profondes
Fautes de boursouffler et de grossir les ondes. 970
Nos combats sont en l'air si les flots agités
Ne poussent nos vaisseaux et nos cupidités
Jusqu'au port d'Ilion : inutile est la rame
Pour faire un long voyage en mer quand elle est calme.
Il faut prier les vents et les destins amis
Et, par un sacrifice, apaiser Artémis
Que tu as courroucée alors que, sans malice,
Tu massacras un cerf et ne commis un vice.

AGAMEMNON
Que sacrifierons-nous ?

CALCHAS
                                       Le souvenir me point.

AGAMEMNON
Hardiment dis-le moi, Calchas, et ne crains point. 980

CALCHAS
Il faut sacrifier la belle Iphigénie
Et rendre, en la tuant, à ton frère la vie.

 

###

 

LE CHOEUR

Ces Grégeois sont si pleins de flamme,
De fureur et d'ire enragés
D'avoir, pour une simple femme,
Tant d'hommes de guerre arrangés
Nous montrant qu'ils ont plus de rage
Dedans le cœur que de courage.
Dedans Aulide, en troupe épaisse,
Ils ont juré d'un grand serment 990
De ne retourner en la Grèce
Qu'ils n'aient couvert d'un monument
Troie et nous, ayant plus d'envie
Que de pitié de notre vie.
Ils pourraient bien, ces fols gendarmes,
Prophétisant leur vérité,
Tomber sous les faix de nos armes
En trompant leur félicité
Et, froissés par notres prouesse
Ne retourner jamais en Grèce. 1000
Ou bien, s'il arrive peut-être
Que Troie tombe de leur main,
Leurs actes feront reconnaître
Qu'ils ont le courage inhumain
Et qu'ils nous prendront par les larmes
De Sinon et non par leurs armes. **
Les Grégeois sont pleins de malice,
Se servant de fraude en tout lieu
Et fols estiment que leur vice
Leur soit donné de quelque dieu 1010
Domptant toute gendarmerie
Ou par force ou par tromperie.
Encor ces Grecs ont le carnage
Si bien empreint dedans le cœur
Que perdant ton* humain courage
Ils vêtent leurs corps de fureur
Et, pour accomplir leur manie,
Sacrifieront Iphigénie
Ne croyez que la tromperie,
La fraude dont ils sont amis 1020
Perde l'empire de l'Asie
Ce sont les destins ennemis
Qui conjurent forcenés d'ire
À la perte d'un tel empire.
Hélas ! que l'homme est misérable
De vivre prisonnier du sort,
Sujet d'un vstre* impitoyable
Comme toi, Troie, de la mort
Mais ne pouvant chasser ta peine
Je pleure ta perte soudaine. 1030

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1006. Sinon : C'est par la ruse que les Grecs ont pu entrer dans Troie. Sinon se fait passer pour un déserteur haïssant les Grecs. Il présente ensuite le cheval comme une offrande destinée à Athéna, et affirme que sa présence dans les murs de Troie serait gage de victoire. Les Troyens se fient à lui, malgré les mises en garde de Laocoon et de Cassandre, et font entrer le cheval dans la cité. Alors, la nuit même, Sinon qui déclenche le signal indiquant à la flotte grecque de revenir de l'île de Ténédos pour mettre la ville à sac.

 

V a- DEVANT CALCHAS, AGAMEMNON SE DIT PRÊT À SACRIFIER SA FILLE

 

AGAMEMNON
Puisque je suis forcé par la nécessité
De commettre un forfait plein d'inhumanité
Et qu'il faut, ô ma main, que mon cœur tu traverses
Pour accoiser les vents, calmer les ondes perses **
Et augmenter ma haine apaisant Artémis
Qui veut que je me venge au sang des ennemis
Me vengeant sur moi-même et faisant sacrifice
De mon cœur, pour la rendre à la Grèce propice,
Puisque j'y suis forcé, il faut que, malgré moi,
J'obéisse au destin qui cause mon émoi 1040
Et que j'arme mon cœur de fureur et de rage
Et prépare ma main à ce fatal carnage
Et que, bien que je sois et Grégeois et humain,
Je me montre à ma race un meurtr(i)er inhumain,
Un carnassier d'enfant, plus cruel qu'une fère,
Un père, hélas ! du tout indigne d'être père,
Que la terre abomine et les hommes aussi
Quand je tuerai ma fille et n'en aurai merci
Y a-t-il, ô Calchas, dans la voûte éthérée
Des dieux comme l'on dit d'éternelle durée 1050
Qui se plaisent au meurtre et veulent sans raison
Qu'un père s'ensanglante au sang de sa maison.
Certes c'est un abus que je ne puis pas croire.
Les dieux de nos malheurs n'augmentent pas leur gloire.
Ou il n'y en a point, ou, s'il y a des dieux,
Ils ne commandent pas ces actes odieux
Étant de leur nature aux hommes pitoyables,
Aux hommes que le monde a rendus misérables.

CALCHAS
Garde bien d'irriter encontre toi les dieux
Et te rendre ennemi de la terre et des cieux 1060
Par tes propos remplis de colère et de haine,
Diminuant leur grâce et augmentant ta peine.
Il faut parler fort peu, car jamais on a vu
Arriver aux mortels du mal pour parler peu ;
Au contraire on a vu aux nations étranges
Sourdre pour trop parler des fortunes étranges.

AGAMEMNON
Mais quoi, couver au cœur tant d'amères douleurs,
Enfanter des courroux, avorter des malheurs
Et au ventre souffrir tant de fortes tranchées,
Voir mes os et mes nerfs et mes veines tranchées 1070
Et, au partir de là, ne dire seulement
Un mot pour me résoudre entre tant de tourment.

CALCHAS
Il n'est pas défendu, au milieu des alarmes,
De verser de vos yeux et du sang et des larmes,
Accusant vos destins ; mais il est défendu
De blasphémer les dieux pour un enfant perdu,
Car pour faire cesser l'orageuse tempête
Et pour nous sauver tous, il faut perdre une tête.
Faut-il pour une fille ainsi vous irriter :
Dieu vous l'avait donnée, il vous la veut ôter. 1080

AGAMEMNON
Ô frère Ménélas ! vois mon amour extrême.
Pour venger ton voleur, je me vole à moi-même
Et, pour me montrer frère et courtois et humain,
Je me déclare père à moi-même inhumain.
Prends courage, mon cœur, arme-toi d'assurance :
C'est le fait d'un grand Roi d'avoir de la constance
Et aux heurts de fortune opposer sa vertu
Et abattre sa roue au lieu d'être abattu.

 

 

1034. Accoiser : rendre coi, calmer (mais Calchas avait parlé de l'absence de vent et non de sa violence). Pers, perse : bleu.

 

V b- RÉSUMÉ RAPIDE DES ÉVÉNEMENTS ENTRE LE SACRIFICE ET LE DÉBUT DU SIÈGE DE TROIE

Intervient ici un récit rapide du sacrifice d'Iphigénie remplacée par « une bête », de la traversée de la mer par la flotte, de l'installation des Grecs à Sigée et du début du siège de Troie. Ce récit, is dans labouche d'Agamemnon, ne peut lui être attribué (il parle de lui même en disant "le père").

Les Grecs, la larme à l'œil, dressèrent une pile. **
Mais cette belle, rare et admirable fille 1090
Avait, au lieu de pleurs, aux yeux une clarté,
Le pas libre et le front haussé de majesté,
Le chef bien relevé et la face assurée
Ainsi que si sa mort n'était pas préparée.
Séduite des propos d'Ulysse le trompeur
Qui, pour hâter ses pas et dérober la peur
Que sa mère eût conçue d'un acte si sévère,
Trompa d'un faux hymen et la fille et la mère. **

Quand le père la vit, il troubla son esprit **
Et, lui ôtant la voix, par le poil il la prit 1100
Et, en haussant le bras agité de furie
Voulait de son épée lui dérober la vie,
Quand, par un grand miracle, on vit soudainement
Les yeux de tout le monde en un aveuglement
Et, au lieu de la fille, une bête apprêtée
Qui apaise en sa mort la Déesse irritée.

Soudain le vent s'accoise et fait l'onde calmer
Com(me) si les Alcyons voulaient pondre en la mer.
Les Grecs ne perdent temps, ardents à la vengeance.
Ils vont fendant les flots, remplis d'impatience, 1110

Et, en fort peu d'espace, ils surgissent au port
Et plantent leurs drapeaux où est peinte la mort.
Ils retranchent leur champ dans le port de Sigée **
Et tiennent là Priam et sa ville assiégée.

1089. Pile (écrit pille) : un massif de bois ou de pierres sur lequel devait avoir lieu le sacrifice.

1098. Trompa. Agamemnon a inventé un stratagème afin d'attirer Iphigénie à Aulis : on fait dire à Clytemnestre qu'Achille refuserait de partir si on ne lui accordait pas la main d'Iphigénie. Une fois arrivées au camp achéen, Clytemnestre et Iphigénie finissent par apprendre le funeste destin qui lui est réservé.

1099. Le père : Dans Iphigénie à Aulis d'Euripide, ce n'est pas le père, mais le prêtre qui « saisit le glaive, dit une prière, et examine l'endroit de la gorge où il doit frapper à coup sûr ». Comme dans le texte de Berthrand ce récit semble fait par Agamemnon, il faudrait alors considérer qu'il faut lire « le prêtre » et non « le père ».

 

 

 

 

 

1113. Sigée : près de Troie, à l'embouchure du Scamandre.

 

V c- APPARITION SUR LE THÉÂTRE DU FANTÔME D'HECTOR TUÉ PAR ACHILLE AU COURS DU SIÈGE

 

HECTOR
Moi, le fils de Priam et d'Hécube sa femme,
Que l'amour, sous la terre, et la valeur enflamme,
Qui, vivant, de mon bras envoyais sous mes lois
Et domptais les plus forts et plus vaillants Grégeois,
Qui fuyaient devant moi comme dedans la plaine
S'enfuit devant le loup le troupeau porte-laine, 1120
Moi, dis-je, plein d'horreur, plein d'effroi, plein de noir,
Tout hâve, délaissant le ténébreux manoir **
Où règne le discord, la noise et le silence, **
Où du soleil ne luit la lumière brillante,
Où Pluton tient son siège autour de ses esprits,
Je viens sur ce Théâtre et, de colère épris **
Et frappé de regret et d'amour et de haine,
Pour les fautes d'autrui j'endure de la peine,
Forcé par le destin de voir encore ici
Les maux de mon pays et conter mon souci. 1130 **

Hélas que des grands dieux profonde est la science,
Les conseils infinis, haute la providence,
Les effets inconnus, douteux et incertains
Qui parfont leurs desseins, par la main des destins,
Qui ne nous sont connus à nous autres, qui sommes
Animaux ignorants qu'on appelle des hommes.
Bien souvent l'ignorance a fait que nos majeurs **
Ont offensé les dieux en souffrant leurs malheurs
D'un cœur impatient et d'une âme effrénée,
Accusant de leurs jours la fière destinée, 1140
Ne voyant que les dieux, obscurs en leurs désirs,
Leur donnaient peu d'ennuis et beaucoup de plaisirs.

Que savent les Troyens pourquoi ce grand Empire
Court si fort à sa fin et tout à coup s'empire,
Qui était, sous Priam et sous les autres Rois,
Redouté pour sa force et gardé par ces lois.
Pourraient-ils pénétrer si avant et entendre
La cause d'un si triste et pitoyable esclandre **
Et des dieux droituriers rechercher le conseil
Quand ils peuvent à peine œillader le soleil. 1150

Tout le mal vient de nous, nos fautes nous produisent
Tant de destins cruels ; nos péchés nous séduisent
Et dardent sur nos chefs les flèches du trépas
Et quand nous les sentons, nous ne les voyons pas
Tant nous sommes pipés d'une vaine apparence
Qui nous tient aveuglés dedans notre ignorance.

Je ne délaisse pas, pauvre Roi, de sentir
– On dit que le bon sang ne peut jamais mentir – **
La mort qui te talonne et [de] plaindre, pitoyable,
Et ton Empire heureux et ta fin misérable 1160
Et [de] voir tant de guerriers, aux combats valeureux,
Vomir dessus la terre et leur sang généreux
Et leur âme et leur vie et voir encore Troie,
Tes biens et ton honneur aux ennemis en proie.
Les choses ont leurs temps, la seule déité
Mesure ses saisons de son éternité.
Mais le monde est enclos des bornes de nature
Fini, mixtionné et qui toujours ne dure. **
De là vient que souvent les Princes et les Rois,
Les royaumes collés par le ciment des lois 1170
Qui en prospérité ont vécu tant d'années
En un petit moment sentent leurs destinées
Et comme gens âgés se rangent à leur fin
Et quittent leur Démon qui guidait leur destin.
Les Troyens maintenant sentent leur fin suprême
Les Grégeois quelque jour la sentiront de même,
Car tous deux ont failli, l'un d'avoir sans raison
Outragé un mari jusque dans sa maison,
L'autre d'avoir perdu une si belle ville
Et presque des Troyens aboli la famille. 1180

Heureux l'homme qui suit les pas de la vertu,
Qui ne fait tort aux siens, tourmenté d'avarice
Mais reluit de simplesse et rejette le vice,
Qui meurt sans déplaisir et va dedans les Cieux
Manger de l'ambroisie à la table des dieux.

 

 

 

 

1122. Hâve : pâle.

1123. Discord : manque d'accord / Noise : dispute, querelle.

1126. Sur ce théâtre : Hector s'adresse aux spectateurs.

 

1130. Dans l'Énéide, c'est pour parler à Énée que le fantôme d'Hector revient sur la terre.

 

 

 

1137. Nos majeurs : nos ancêtres ou nos prédécesseurs.

 

 

 

 

 

1148. Esclandre, au sens (vieilli) de désastre.

 

 

 

 

1158. « Un bon sang ne saurait mentir » (Blaise de Monluc).

 

 

 

 

1168. Mixtionner : mélanger.

 

V d- MEURTRE DE PRIAM PAR PYRRHUS

 

PRIAM
Que de sang répandu, que de feux allumés
Vois-je autour de mes yeux, que de corps consommés
Par le feu, par le fer : cet étrange carnage
Étonne ma vieillesse et trouble mon courage **
Et bien que les vieillards souvent ne craignent rien, 1190
J'ai grand peur de ma vie et du salut des miens.
Quand je vois ces grands feux, en pointes ondoyantes,
Embraser les maisons et les terres béantes
Et jusqu'aux fondements les murailles raser
Et se grimper en l'air afin de l'embraser,
Je pense voir la fin de la machine ronde
Qui doit périr par feu comme elle a fait par l'onde **
Puis j'ai, au lieu de mes premières actions,
Au cœur et en l'esprit de fortes passions
Qui m'ôtant la raison, l'espoir et le courage 1200
Quand je vois du trépas le foudroyant visage
Ensanglanté de meurtre, et quand je vois aussi
Ces bourreaux carnassiers nous tuer sans merci,
Immoler notre vie à Pluton pour victime
Et assouvir leur cœur que ma vengeance anime.

Mais, ô grand Jupiter, comment t'ai-je offensé
Pour être si très fort contre moi courroucé
Et me faire souffrir – las ! après tant d'années
Que j'ai régné en paix – ces dures destinées
Qui me froissent la tête et renversent à bas 1210
Tant de nobles cités qui baiseraient tes pas,
Adoreraient ta face, et aux peuples étranges
Soigneux, envoyeraient tes divines louanges.
Car ceux qui sont là-bas environnés d'horreur
N'ont garde de chanter l'hymne de ton honneur.
Si c'est toi, Jupiter, qui prends les rois en garde
Comme images de toi, je te supplie, regarde
L'état de ma fortune et qu'après tant d'enfants,
Tant de biens,tant d'honneurs, justement triomphant
De ceux-là dont le tort a fait perdre la vie, 1220
Je me vois accablé d'une peine infinie,
Bien que j'aie toujours, entre tous les mortels
Révéré tes grandeurs, fréquenté tes autels.
Hélas ! quel fier destin, quelle étrange aventure
Sur la fin de mon âge attaque ma nature,
Las, quand il a fallu que, plein d'ans et d'humeurs
Qui corrompent mes sens et altèrent mes mœurs
De mes yeux chassieux je visse en ma présence
Mourir mon fils Hector, l'espoir de ma défense,
Violer ma Cassandre et violer encor 1230 **
Le saint droit d'hôtellage afin d'avoir de l'or
Et visse, au période extrême de ma vie,
Un acte, hélas ! rempli de haine et de furie **
Qui me grossit le cœur emtombé de souci
Et ne pardonne aux pleurs ni au courroux aussi.

Bons dieux, pour un tel meurtre accompli par malice
Reçoive ce méchant de vos mains le supplice
Égal à son forfait, si encor dans les Cieux
Règne quelque pitié dedans le cœur des dieux.
Et puisqu'il m'a fait voir de mon fils le carnage 1240
Et de sa mort cruelle enlaidi mon visage
D'Achilles, dont à tort tu te dis être issu, **
Je n'ai jamais, vivant, tant d'injures reçu
Que de toi, homicide, ains d'un cœur sans cautelle
Il s'est toujours montré droiturier et fidèle
Gardant sa foi promise**, alors qu'il me rendit
La charogne d'Hector que sa main me perdit.

PYRRHUS
Tu radotes, vieillard. Tant de voix élancées
Ne fléchiront mon cœur, ardant de me venger
De ton fils, ce meutr(i)er, ce voleur étranger 1250 **
Et de toi-même aussi, car quoi qu'un père fasse,
Il porte sur son dos les fautes de sa race.
Tu as beau prendre au col l'idole à Jupiter, **
Idole sans pouvoir qui ne te peut ôter
Du danger qui te presse, hé ! pauvre créature,
Penses-tu que les dieux aient soin de la nature,
Ni de ce qui se fait entre nous ici-bas,
De celui que l'on tue ou que l'on ne tue pas ?
Va, misérable Roi, raconter à mon Père, **
Là-bas dans les Enfers où ne luit la lumière 1260
Du soleil rayonnant, les torts que je t'ai faits.
Raconte-lui mes faits, si tu veux mes forfaits,
Comme Néoptolème en vengeant son injure **
Forligne de sa bonne et courtoise nature, **
Et comme tu es mort avecque tes enfants **
En laissant les Grégeois des Troyens triomphants. 1266

 

 

1189. Courage : ensemble des passions que l'on rapporte au cœur.

 

 

1197. L'onde : le Déluge.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1230. Pendant que tous les soldats grecs envahissaient la ville, Cassandre, qui s'était réfugiée près du Palladium, fut violée par Ajax, alors qu'elle s'agrippait à la statue d'Athéna.

1233. Un acte : Pyrrhus a poursuivi l'un des fils de Priam, Politès. Celui-ci, blessé, s'est précipité vers ses parents. Alors Pyrrhus l'a frappé d'un coup de lance et Politès est mort en répandant beaucoup de sang.

 

 

1242. Pyrrhus était fils d'Achille et de Déidamie, la fille du roi Lycomède.

 

 

 

1250. Ton fils : Pâris.

 

1253. Priam s'est réfugié dans le temple de Zeus ; il sera égorgé par Pyrrhus devant l'autel du dieu.

 

1259. Mon père : Achille.

1263. Néoptolème : autre nom de Pyrrhus.

1264. Forligner : dégénérer de la vertu de ses ancêtres.

1265. Tes enfants : en particulier Politès.

 

Fin de la tragédie de Priam.


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