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TABLEAUX INSPIRÉS PAR LES MÉTAMORPHOSES D'OVIDE

 


DAPHNÉ, POURSUIVIE PAR APOLLON DEVENU AMOUREUX D'ELLE, ARRIVE AU BORD DU PÉNÉE

Un jour Apollon, qui avait posé son grand arc près de lui, surprit Cupidon en train de jouer avec cette arme, qu'il essayait de tendre. Il le réprimanda, en se moquant du petit arc avec lequel Cupidon pouvait tout juste allumer quelques feux d'amour. Pour se venger, le petit dieu prépara deux flèches, l'une qui donnait de l'amour, l'autre qui chassait l'amour. Il tira la première sur Apollon et la seconde sur la belle Daphné, fille du fleuve Pénée, qui avait décidé de toujours rester vierge. Apollon, aussitôt, se brûla d'amour pour la jeune fille qui, effrayée, s'enfuit devant le dieu qui la poursuit de ses discours amoureux.

Charles de LA FOSSE (1636-1716), Daphné fuyant les poursuites d'Apollon

C'est le moment où, arrivée au bord du fleuve Pénée, qui est son père (en bas à gauche),
Daphné supplie d'être métamorphosée pour échapper à Apollon.

OVIDE, Métamorphoses, I, 525-547

Plura locuturum timido Peneia cursu
fugit, cumque ipso verba imperfecta reliquit,
tum quoque visa decens. Nudabant corpora venti
obviaque adversas vibrabant flamina vestes
et levis inpulsos retro dabat aura capillos.
Auctaque forma fuga est. Sed enim non sustinet ultra
perdere blanditias juvenis deus, utque monebat
ipse amor, admisso sequitur vestigia passu. […]
Qui tamen insequitur pennis adjutus Amoris,
ocior est requiemque negat tergoque fugacis
imminet et crinem sparsum cervicibus adflat.
Viribus absumptis expalluit illa citaeque
victa labore fugae spectans Peneidas undas:
"Fer, pater – inquit – opem! si flumina numen habetis;
qua nimium placui, mutando perde figuram."

Il allait en dire davantage, mais la fille du Pénée, continuant sa course éperdue, a fui et l'a laissé là, lui et son discours inachevé, toujours aussi belle à ses yeux. Les vents dévoilaient sa nudité, leur souffle, venant sur elle en sens contraire, agitait ses vêtements et la brise légère rejetait en arrière ses cheveux soulevés. Sa fuite rehausse encore sa beauté. Mais le jeune dieu renonce à lui adresser en vain de tendres propos et, poussé par l'Amour lui-même, il suit les pas de la nymphe en redoublant de vitesse. […] Déjà le poursuivant, entraîné par les ailes de l'Amour, est plus prompt et n'a pas besoin de repos. Déjà il se penche sur les épaules de la fugitive, il effleure du souffle les cheveux épars sur son cou. Elle, à bout de forces, a blêmi; brisée par la fatigue d'une fuite si rapide, les regards tournés par les eaux du Pénée : "Viens, mon père, dit-elle, viens à mon secours, si les fleuves comme toi ont un pouvoir divin. Délivre-moi par une métamorphose de cette beauté trop séduisante.

Alors, devant un Apollon fort dépité, la jeune fille se métamorphosa au laurier. Et le laurier devint l'arbre d'Apollon.


LA NAÏADE SYRINX, POURSUIVIE PAR LE DIEU PAN, SE MÉTAMORPHOSE EN ROSEAUX

Au pied des montagnes glacées d'Arcadie vivait une naïade plus célèbre que toutes les autres qui s'appelait Syrinx. Elle était vierge et, bien des fois, elle avait échappé aux poursuites des satyres et de tous les dieux qui habitent les forêts et les campagnes. Un jour que, portant son arc de corne, elle revenait de la colline du Lycée, elle fut abordée par le dieu Pan, la tête couronnée d'aiguilles de pin. Elle s'enfuit, mais dû s'arrêter au bord d'une rivière, le Ladon. A sa prière, Syrinx fut métamorphosée en roseaux. C'est alors que Pan eut l'idée de se confectionner une flûte faite de plusieurs roseaux assemblés, qu'on appelle syrinx.

Charles de LA FOSSE (1636-1716), Pan et Syrinx

Ses trois soeurs voient Syrinx se métamorphoser progressivement en roseaux
et Pan embrassant ces roseaux. C'est en assemblant quelques-uns qu'il eut l'idée d'en faire une flûte, la flûte de Pan.

OVIDE, Métamorphoses, I, 701-712

[…] Restabat verba referre
et precibus spretis fugisse per avia nympham,
donec harenosi placidum Ladonis ad amnem
venerit; hic illam, cursum impedientibus undis,
ut se mutarent liquidas orasse sorores;
Panaque, cum prensam sibi iam Syringa putaret, corpore pro nymphae calamos tenuisse palustres; dumque ibi suspirat, motos in harundine ventos effecisse sonum tenuem similemque querenti.
Arte noua uocisque deum dulcedine captum :
« Hoc mihi colloquium tecum, dixisse, manebit », atque ita disparibus calamis compagine cerae
inter se iunctis nomen tenuisse puellae.

Insensible à ses prières, la nymphe s'enfuit à travers champs jusqu'à ce qu'elle arrivât aux eaux paisibles du Ladon sablonneux; là, arrêtée dans sa course par les ondes, elle avait supplié ses fluides soeurs de la métamorphoser ; à l'instant où Pan croyait déjà saisir Syrinx, au lieu du corps de la nymphe, il n'avait tenu dans ses bras que des roseaux de marais ; tandis qu'il exhalait ses soupirs, l'air agité à travers leurs chalumeaux avait produit un son léger, semblabe à une plainte ; le dieux, charmé par cette découverte et par ces sons mélodieux, a dit alors : "Voilà qui me permettra de m'entretenir avec toi à tout jamais." Et c'est ainsi qu'en rapprochant des roseaux de longueur inégale joints avec de la cire, il avait conservé le nom de la nymphe.



PHÉBUS AYANT CONFIÉ LE CHAR DU SOLEIL A SON FILS PHAETON, ZEUS EST OBLIGÉ D'INTERVENIR

Clyméné, une Océanide, avait trompé son mari, Mérops, et s'était donnée au Soleil, dont elle avait eu un fils, Phaéthon. Lorsque celui-ci, devenu adolescent, eut connaissance de son véritable père, il se rendit dans son palais. Phébus l'accueillit avec bienveillance, lui donna l'assurance qu'il était bien sonnpère et s'engagea à lui accorder ce que le jeune homme voudrait. Phaéthon demanda de conduire pendant un jour le char du Soleil. Phébus essaya de l'en dissuader, en lui montrant les difficultés de la tâche. Mais le jeune homme persista.

Felice GIANI (1758-1823), Apollon confiant le char du Soleil à Phaeton,
gouache, projet pour un décor de plafond.

Sortant de la nuit (en bas), Aurore est évoquée sous les traits d'une jeune femme ailée tenant une torche.
Dans la zone supérieure, déjà baignée de lumière, Phaéton remercie Hélios de la confiance
qu'il lui accorde en le laissant conduire le char du soleil et ses quatre chevaux.

OVIDE, Métamorphoses, II,

Ille refert: "O lux inmensi publica mundi,
Phoebe pater, si das usum mihi nominis huius,
nec falsa Clymene culpam sub imagine celat,
pignora da, genitor, per quae tua vera propago
credar, et hunc animis errorem detrahe nostris!"
Dixerat, at genitor circum caput omne micantes
deposuit radios propiusque accedere iussit
amplexuque dato 'nec tu meus esse negari
dignus es, et Clymene veros' ait 'edidit ortus,
quoque minus dubites, quodvis pete munus, ut illud
me tribuente feras! promissi testis adesto
dis iuranda palus, oculis incognita nostris."
vix bene desierat, currus rogat ille paternos
inque diem alipedum ius et moderamen equorum.
Paenituit iurasse patrem: qui terque quaterque
concutiens inlustre caput 'temeraria' dixit
'vox mea facta tua est; utinam promissa liceret
non dare! confiteor, solum hoc tibi, nate, negarem.
dissuadere licet: non est tua tuta voluntas!
magna petis, Phaethon, et quae nec viribus istis
munera conveniant nec tam puerilibus annis:
sors tua mortalis, non est mortale, quod optas.

Phaéthon répond: "O commun flambeau du monde immense, Phébus, ô mon père, si tu me permets de me servir de ce nom, si Clymène ne cache pas sa faute sous une invention mensongère, donne-moi, auteur de mes jours, des gages qui attestent que je suis vaiment issu de toi et chasse le doute de mon âme." Il avait dit. Son père déposa la couronne de rayons étincelants qui ceignait sa tête, lui ordonna d'approcher et, l'ayant embrassé: "Non, il ne serait pas juste, dit-il, que je te renie pour mon fils et Clymène t'a révélé ta véritable origine. Pour dissiper tes doutes, demande-moi la faveur que tu voudras; je suis prêt à te l'accorder; je prends à témoin de ma promesse le marais par lequel jurent les dieux et que mes yeux n'ont jamais vu." À peine avait-il achevé que Phaéton demande le char de son père et le droit de conduire pendant un jour ses chevaux aux pieds ailés. Le père s'est repenti de son serment; secouant trois ou quatre fois sa tête lumineuse: "Tes paroles, dit-il, ont rendu les miennes téméraires. Que ne puis-je manquer à ma promesse! Je l'avoue, c'est la seule chose, ô mon fils, que je te refuserais. Je puis au moins te dissuader; ton désir n'est pas sans danger; la tâche que tu demandes, Phaéton, est grande; elle ne convient ni à tes forces ni à ton jeune âge. Ton destin est d'un mortel, ton ambition d'un immortel.

 


Malgré les mises en garde de son père, Phaeton monta sur le char. Mais, presque aussitôt, il perdit le contrôle de l'attelage. Effrayé par l'altitude et la vue des animaux du Zodiaque, il descendit trop bas, mettant le feu à la terre, puis remonta trop haut, risquant une conflagration universelle avec les astres. Zeus dut intervenir et le foudroyer.

Attribué à Henri de FAVANNE (1668-1752), La chute de Phaéton, huile sur bois

Ovide, Métamorphoses, v. 304-322

At pater omnipotens, superos testatus et ipsum,
qui dederat currus, nisi opem ferat, omnia fato interitura graui, summam petit arduus arcem,
unde solet nubes latis inducere terris,
unde mouet tonitrus uibrataque fulmina iactat ;
sed neque quas posset terris inducere nubes
tunc habuit, nec quos caelo demitteret imbres :
intonat et dextra libratum fulmen ab aure
misit in aurigam pariterque animaque rotisque
expulit et saeuis conpescuit ignibus ignes.
Consternantur equi et saltu in contraria facto
colla iugo eripiunt abruptaque lora relinquunt :
illic frena iacent, illic temone reuulsus
axis, in hac radii fractarum parte rotarum
sparsaque sunt late laceri uestigia currus.
At Phaethon rutilos flamma populante capillos
uoluitur in praeceps longoque per aera tractu
fertur, ut interdum de caelo stella sereno
etsi non cecidit, potuit cecidisse uideri.

Alors le père tout puissant, ayant pris à témoin les dieux du ciel, même celui qui avait prêté son char, que le monde, s'il ne venait à son secours, allait périr victime d'un cruel destin, monte à ce sollet de l'emp^yrée d'où il a coutume d'étendre les nuages sur la vaste terre, d'où il agite le tonnette, d'où il brandit et lance la foudre. Mais alors il ne trouva point de nuages à étendre sur la terre, ni de pluies à répandre du ciel. Il tonne et, balançant la foudre du côté de son oreille droite, il l'envoie contre l'aurige; il lui enlève à la fois la vie et le char et arrête les progrès du feu sous ses feux terribles. Les chevaux épouvantés bondissent en sens contraire; ils retirent leur cou du joug, brisent leurs harnais e s'y dérobent. Ici gisent les rênes, là l'essieu arraché du timon; ailleurs sont épars sur un large espace les rayons des roues brisées et les restes du char mis en pièces. Phaéton, sa chevelure rutilante ravagée par la flamme, roule précipité à travers les airs, où il laisse en passant une longue traînée, semblable à celle que produit parfois une étoile au milieu d'un ciel serein, lorsque, sans tomber en effet, elle peut paraître tomber.

Phaéthon tomba dans le fleuve Éridan où ses cinq soeurs, les Héliades, lui rendirent les honneurs funèbres. Elles furent transformées en peupliers et leurs larmes donnèrent naissance à ces gouttes d'ambre dont les jeunes femmes du Latium font des parures.
 


MALGRÉ LA DÉFENSE D'ATHÉNA, LES FILLES DE CÉCROPS OUVRENT LE COFFRE OÙ EST CACHÉ ERICHTHONIOS

Cécrops, premier roi légendaire d'Athènes, était né de la Terre même; c'est pourquoi le bas de son corps était celui d'un serpent. Il épousa Aglauros, fille d'Actaeos, dont il eut quatre enfants, un fils Erysichton (qui mourut jeune) et trois filles Aglauros, Hersé et Pandrosos.
Héphaistos avait essayé de violer Athéna venue dans son atelier lui commander des armes; mais le sperme se répandit sur la cuisse de la déesse qui l'essuya avec de la laine qu'elle jeta à terre. La Terre (Gaïa) ainsi fécondée donna naissance à Érichthonios. Athéna le recueillit et l'éleva en cachette, avec l'intention de le rendre immortel ((Apollodore, Bibliothèque, III, 14, 6). L'enfant avait pour particularité d'être mi-homme mi-serpent, tout comme Cécrops. Athéna remit ensuite l'enfant, enfermé dans un coffre, aux filles de Cécrops, tout en leur défendant formellement de l'ouvrir. Mais Aglaure ouvrit le coffre et les jeunes filles, terrifiées, se suicidèrent en se jetant du haut de l'Acropole.

d'après Martin DE VOS (1532-1603), Erichthonios découvert par les filles de Cécrops, huile sur bois

Ovide raconte que la corneille, voulant mettre le corbeau en garde contre un excès d'empressement à intervenir dans les affaires d'autrui, lui a raconté l'histoire des filles de Cécrops.

OVIDE, Métamorphoses, II, 552-564

Invenies nocuisse fidem. Nam tempore quodam
Pallas Erichthonium, prolem sine matre creatam,
clauserat Actaeo texta de vimine cista
virginibusque tribus gemino de Cecrope natis
et legem dederat, sua ne secreta viderent.
Abdita fronde leui densa speculabar ab ulmo,
quid facerent : commissa duae sine fraude tuentur,
Pandrosos atque Herse ; timidas uocat una sorores
Aglauros nodosque manu diducit, et intus
infantemque uident adporrectumque draconem.
Acta deae refero. Pro quo mihi gratia talis
redditur, ut dicar tutela pulsa Mineruae
et ponar post noctis auem ! Mea poena uolucres
admonuisse potest, ne uoce pericula quaerant.

Tu verras que c'est ma fidélité qui m'a perdue. Un jour Pallas avait enfermé Érichthonius, enfant né sans mère, dans une corbeille tressée avec l'osier de l'Acté et elle l'avait confié à trois vierges, filles de Cécrops au corps hybride, en leur défendant de regarder ce qu'elle tenait secret. Cachée sous le feuillage léger, j'épiais du haut d'un ormeau touffu ce qu'elles faisaient: deux d'entre elles gardent sans frauder le dépôt confié à leurs soins: c'étaient Pandrosos et Hersé; seule Aglauros traite ses soeurs de peureuses; elle défait les noeuds de sa main; et à l'intérieur de la corbeille elles aperçoivent le petit enfant et un serpent étendu à ses côtés. Je rapporte tout à la déesse et, en récompense de ce service, je m'entends dire que Minerve me chasse du nombre de ses protégés et je suis mise après l'oiseau des nuits. Mon châtiment peut apprendre aux oiseaux à ne point se compromettre par leur babil.

Érichthonios prit possession du trône d'Athènes, y établit le culte d'Athéna et lui bâtit un temple, l'Érechthéion. Il épouse Praxithée, une naïade. Elle lui donne un fils, Pandion, qui lui succéda sur le trône. On lui attribue la création des Panathénées et l'invention du char à quatre roues, sur lequel Zeus l'enlève ensuite au ciel pour en faire la constellation du Cocher.

Pour comparer :
– Willem van Herp, Découverte d'Erichthonios par les filles de Cécrops
– Jacob JORDAENS, Les filles de Cécrops découvrant l'enfant Erichthonios (musée d'Anvers)
– RUBENS, Erichthonios découvert par les filles de Cécrops


MERCURE, QUI A DÉROBÉ UN TROUPEAU D'APOLLON,
DEMANDE AU BERGER BATTUS DE NE PAS LE DÉNONCER

Battus était un berger de Pylos. Il vit Mercure dérober un troupeau que gardait Apollon, mais, moyennant le don de la plus belle des vaches volées, il s'engagea par serment à ne pas trahir le voleur.

Francisque MILLET (1642-1679), Mercure et Argus [sic], huile sur toile

Cependant le dieu, ne se fiant pas à la discrétion de Battus, revint sous la forme d'un paysan et, pour le tenter, il lui offrit une belle génisse et un taureau s'il voulait lui dire ce qu'était devenu le troupeau dérobé. Battus céda à l'attrait de la récompense et dit tout ce qu'il savait. Alors Mercure le changea en un rocher, qui fut appelé "index", dénonciateur.

OVIDE, Métamorphoses, II, 676-707

Illud erat tempus quo te pastoria pellis
texit onusque fuit baculum silvestre sinistrae,
alterius dispar septenis fistula cannis.
Dumque amor est curae, dum te tua fistula mulcet,
incustoditae Pylios memorantur in agros
processisse boves; videt has Atlantide Maia
natus et arte sua silvis occultat abactas.
Senserat hoc furtum nemo nisi notus in illo
rure senex; Battum vicinia tota vocabant.
Divitis hic saltus herbosaque pascua Nelei
nobiliumque greges custos servabat equarum.
Hunc timuit blandaque manu seduxit et illi :
"Quisquis es, hospes, ait, si forte armenta requiret
haec aliquis, vidisse nega; neu gratia facto
nulla rependatur, nitidam cape praemia vaccam."
Et dedit. Accepta voces hac reddidit hospes:
"Tutus eas; lapis iste prius tua furta loquetur."
Et lapidem ostendit. Simulat Iove natus abire;
mox redit et versa pariter cum voce figura :
"Rustice, vidisti si quas hoc limite, dixit,
ire boves, fer opem furtoque silentia deme;
iuncta suo pariter dabitur tibi femina tauro."
At senior, postquam est merces geminata: "sub illis
montibus, inquit, erunt;" et erant sub montibus illis.
Risit Atlantiades et : 'Me mihi, perfide, prodis?
me mihi prodis ?" ait; periuraque pectora vertit
in durum silicem, qui nunc quoque dicitur index.

C'etait le temps où tu étais vêtu d'une peau de berger; ta main gauche tenait un bâton coupe dans les bois, l'autre une flûte de sept roseaux d'inégale longueur. Tandis que tu t'abandonnais aux soucis de l'amour et que ta flûte les charmait, des génisses que tu ne gardais plus pénétrèrent, dit-on, dans les champs de Pylos ; le dieu né de Maia, fille d'Atlas, les ayant aperçues, les détourne avec son adresse ordinaire et les cache dans les forêts. Ce larcln n'avait eu aucun témoin, sauf un vieillard connu dans ces campagnes ; tout le voisinage lui donnait le nom de Battus. Il surveillait Ies bois confiés à sa garde par le riche Nélée, ses pâturages herbeux et les troupeaux de ses nobles cavales. Le dieu eut peur de lui; d'une main caressante il le tira à part et lui dit : "Qui que tu sois, étranger, si par hasard on réclame ces troupeaux, réponds que tu ne les as pas vus ; afin que ce service ne reste pas sans récompense, reçois pour prix de ton silence cette belle génisse". Et il la lui donna. L'étranger l'accepta et repartit : "Va-t-en sans crainte; la pierre que voici aura plus tôt fait que moi de dénoncer ton larcin;" et il lui montrait la pierre. Le flls de Jupiter feint de s'éloigner; bientôt il revient, après avoir changé en même temps de voix et de figure : "Toi qui habites ces campagnes, dit-il, si tu as vu des génisses passer par ce chemin, viens à mon aide et dissipe le mystère qui me cache un larcin; en récompense, je te donnerai une génisse avec son taureau". Le vieillard, tenté par ce double salaire, lui répond: "Au pied de ces montagnes, là-bas, tu les trouveras." Elles étaient bien, en effet, au pied de ces montagnes. Le petit-fils d'Atlas se mit à rire: "Ainsi c'est moi, perfide, que tu trahis pour moi, s'écrire-t-il; moi que tu trahis pour moi?" Et il change ce coeur parjure en une pierre dure, qu'aujourd'hui encore on appelle le Dénonciateur.


PLUTON ARRIVÉ SUR SON CHAR ENLÈVE SA NIÈCE PROSERPINE

Perséphone [Proserpine] était la fille de Zeus et de Déméter. Alors qu'elle se trouvait avec des Nymphes dans la plaine d'Enna, en Sicile, son oncle Hadès [Pluton] tomba amoureux d'elle et l'entraîna dans les Enfers. Devant la douleur de Deméter, Zeus accepta que Perséphone partage son temps entre le monde d'en-bas et le monde d'en-haut.

François VERDIER (1651-1730, L'enlèvement de Proserpine, pierre noire, lavis et craie

OVIDE, Métamorphoses, V, 392 sq

Quo dum Proserpina luco
ludit et aut violas aut candida lilia carpit
dumque puellari studio calathosque sinumque
implet et aequales certat superare legendo,
paene simul visa est dilectaque raptaque Diti;
usque adeo est properatus amor. Dea territa maesto
et matrem et comites, sed matrem saepius, ore
clamat, et ut summa vestem laniarat ab ora,
collecti flores tunicis cecidere remissis,
tantaque simplicitas puerilibus adfuit annis,
haec quoque virgineum movit iactura dolorem.
Raptor agit currus et nomine quemque vocando
exhortatur equos, quorum per colla iubasque
excutit obscura tinctas ferrugine habenas.

Dans un bocage, Proserpine prenait ses ébats; elle cueillait des violettes ou des lis éclatants de blancheur; avec l'ardeur propre aux jeunes filles, elle en remplissait des corbeilles et les plis de sa robe, rivalisant avec ses compagnes à qui en ramasserait le plus; la voir, l'aimer et l'enlever furent pour Pluton, ou peu s'en faut, l'affaire d'un instant; car l'amour est si impatient! La déesse épouvantée appelle d'une voix plaintive sa mère et ses compagnes, mais plus souvent sa mère; elle avait déchiré son vêtement depuis le bord supérieur et les fleurs cueillies par ses mains s'étaient échappées de sa tunique, que rien ne retenait plus; telle était encore chez elle la candeur du jeune âge que son âme virginale éprouvait de leur perte un nouveau chagrin. Le ravisseur lance son char en avant, il excite ses coursiers en les appelant chacun par leur nom; sur leurs cous et sur leurs crinières il secoue les rênes teintes de la sombre couleur de la rouille.


APOLLON TUE TOUS LES ENFANTS DE NIOBÉ PARCE QU'ELLE A INSULTÉ SA MÈRE LATONE

Niobé, fille de Tantale, épouse du roi de Thèbes, était mère de sept fils et de sept filles. Au cours d'une cérémonie en l'honneur de Léto (Latone), la mère d'Apollon et d'Artémis, elle reprocha aux femmes de ne pas rendre plutôt de culte à elle-même, descendante de Jupiter et d'Atlas, fille de Tantale. Elle méprisa ouvertement la déesse, qui n'avait eu que deux enfants, et elle affirma qu'elle se sentait à l'abri des coups du sort. Entendant cela depuis l'île de Délos, la déesse, indignée, fait appel à ses deux enfants, Phébus [Apollon] et Phébé [Diane]. Tous deux s'élancent à travers les airs et, cachés par un nuage, descendent sur Thèbes. Près des remparts, dans une plaine, les sept fils de Niobé sont occupés à faire manoeuvrer des chevaux ou à lutter dans une palestre. Apollon frappe d'abord l'aîné, Ismène, d'une flèche dans la poitrine. Puis c'est le tour de Sipyle, touché au cou. Sont frappés à leur tour Phédime et Tantale, puis Alphénor, d'une flêche en plein coeur. Damasichton est touché à la jambe et à la gorge. Enfin, le plus jeune, Ilionée, malgré ses supplications, reçoit une dernière flèche au coeur. Quand il apprit la nouvelle du carnage, Amphion, le père, se tua d'un coup de poignard. Mais Niobé, malgré sa douleur, défia encore Latone parce qu'il lui restait sept filles. Celles-ci, vêtues de noir, cheveux épars, se tenaient devant les lits de leurs sept frères. Six d'entre elles sont frappées par les flèches divines. Alors Niobé supplie en vain qu'on lui laisse la plus petite; mais le dieu, impitoyable, la tue comme les autres.

Nicolas de PLATTEMONTAGNE (1631-1706), Le châtiment des enfants de Niobé, huile sur toile

OVIDE, Métamorphoses, VI, 146-312
Sexque datis leto diversaque vulnera passis
ultima restabat; quam toto corpore mater,
tota veste tegens : "Unam minimamque relinque;
de multis minimam posco, clamavit, et unam."
Dumque rogat, pro qua rogat, occidit. Orba resedit
exanimes inter natos natasque virumque
deriguitque malis; nullos movet aura capillos,
in vultu color est sine sanguine, lumina maestis
stant inmota genis, nihil est in imagine vivum.
ipsa quoque interius cum duro lingua palato
congelat, et venae desistunt posse moveri;
nec flecti cervix nec bracchia reddere motus
nec pes ire potest; intra quoque viscera saxum est.
flet tamen et validi circumdata turbine venti
in patriam rapta est: ibi fixa cacumine montis
liquitur, et lacrimas etiam nunc marmora manant.

Six d'entre elles avaient déjà reçu la mort par diverses blessures; il n'en restait plus qu'une; sa mère la couvre de tout son corps, de tous ses vêtements: "Laisse m'en une, crie-t-elle, la plus petite de tant de filles; je ne demande que la plus petite, rien qu'une." Pendant qu'elle prie, celle pour qui elle prie n'est déjà plus. Ayant perdu toute sa famille, ses fils, ses filles et son époux, Niobé tombe assise entre leurs corps inanimés, figée par la souffrance ; le vent n'agite plus ses cheveux, le sang ne colore plus son visage; ses yeux s'immobilisent au milieu de sa face désolée; il n'y a plus rien de vivant dans ses traits. Sa langue même se glace à l'intérieur de son palais durci et tout mouvement s'arrête dans ses veines; son cou ne peut plus fléchir, ses bras ne peuvent faire un geste, ni ses pieds avancer. Jusque dans les entrailles, elle n'est plus que pierre. Elle pleure pourant ; un vent impétueux, l'enveloppant d'un tourbillon, l'a emportée dans sa patrie, en Lydie. Là, fixée sur le sommet d'une montagne, le mont Sipyle, elle se fond en eau et, aujourd'hui encore, un bloc de marbre y verse des larmes.


LA DÉESSE AURORE ATTIRE VERS ELLE LE BEAU CHASSEUR CÉPHALE

Le jeune Céphale, petit-fils d'Éole, amateur de chasses matinales, vient d'épouser Procris, qu'il aime. Alors qu'il est à la chasse, il est enlevé contre son gré par la déesse Aurore qui s'est éprise de lui. Comme il va la repousser, affirmant qu'il est réellement amoureux de Procris, la déesse le renverra, mais avec des menaces.

Sebastiano RICCI (1659-1734), Vénus et Adonis [sic], huile sur toile

Les chiens de Céphale, tenus par deux Amours, sont restés sur la terre, alors que lui-même,
qui tient encore son javelot, a été enlevé vers le ciel et se retrouve dans les bras de la déesse Aurore,
identifiable par sa torche. Elle essaie de le séduire, mais il la repousse.

OVIDE, Métamorphoses, VII, 700-713.

Alter agebatur post sacra jugalia mensis,
cum me cornigeris tendentem retia cervis
vertice de summo semper florentis Hymetti
lutea mane videt pulsis Aurora tenebris
invitumque rapit ; liceat mihi vera referre
pace deae ; quod sit roseo spectabilis ore,
quod teneat lucis, teneat confinia noctis,
nectareis quod alatur aquis, ego Procrin amabam,
pectore Procris erat, Procris mihi semper in ore.
Sacra tori coitusque novos thalamosque recentes
primaque deserti referebam foedera lecti.
Mota dea est et : "Siste tuas, ingrate, querellas ;
Procrin habe !" dixit "quod si mea provida mens est,
non habuisse voles." Meque illi irata remisit.

Le second mois s'écoulait depuis la cérémonie sacrée qui nous avait unis. Je tendais mes filets aux cerfs cornus lorsque, un matin, du sommet de l'Hymette toujours fleuri, l'Aurore, dont la lumière de safran venait de chasser les ténèbres, m'aperçoit et m'enlève malgré ma résistance. Qu'il me soit permis de dire la vérité, sans offenser cette déesse; que son visage de rose ait tout pour charmer, qu'elle tienne sous sa loi les confins du jour et les confins de la nuit, qu'elle s'abreuve de nectar, soit, moi, j'aimais Procris, je n'avais que Procris dans le coeur, que Procris à la bouche. J'alléguais les lois sacrées du mariage, nos embrassements tout nouveaux pour nous, notre union récente et nos premiers rapprochements dans la couche que je venais de quitter. La déesse fut indignée: "Cesse tes plaintes, ingrat, me répondit-elle; garde Procris. Si je vois clair dans l'avenir, tu regretteras de l'avoir gardée." Et, furieuse, elle me renvoya à celle que j'aimais.

Céphale se demande si ces menaces ne signifient pas que la déesse, elle-même infidèle à son mari Tithon, a voulu rendre Procris infidèle. Il décide donc de se rendre méconnaissable et d'entrer dans sa maison d'Athènes. Là il tente de séduire Procris en lui offrant des cadeaux. D'abord elle refuse; mais, quand il lui propose une fortune pour passer une seule nuit dans son lit, il sent qu'elle est prête de céder. Quant Céphale se fait reconnaître, elle s'enfuit, tout honteuse de sa faiblesse. Plus tard, il se réconcilie et, connaissant son amour pour la chasse, elle lui offre un chien et un javelot. Mais un jour, alors que l'Aurore venait de chasser la nuit, Céphale se reposait sur l'herbe lorsqu'il entend un léger bruit. Convaincu que c'était une bête sauvage, il lance son javelot et atteint Procris en pleine poitrine: elle était venue d'Athènes pour le surprendre. Et elle meurt dans ses bras.


MÉLÉAGRE OFFRE À ATALANTE LA DÉPOUILLE DU SANGLIER DE CALYDON

Le territoire de Calydon, en Étolie, est dévasté par un énorme sanglier que Diane, irritée contre ses habitants, a envoyé pour les punir. Méléagre, le fils du roi, rassemble une troupe de jeunes gens pour le combattre. C'est à cette occasion qu'il rencontre Atalante : "Une agrafe polie mordait le haut de sa robe; sa chevelure sans ornement était rassemblée en un seul noeud; suspendu à son épaule gauche résonnait le carquois d'ivoire qui renfermait ses flèches et sa main gauche tenait un arc. Telle était sa parure; pour ses traits, on aurait pu dire avec vérité que c'étaient ceux d'une vierge chez un jeune homme, ceux d'un jeune homme chez une vierge. A peine le héros de Calydon l'eut-il aperçue qu'il la désira en dépit des dieux et qu'on flamme secrète envahit son coeur: "Heureux, s'écrie-t-il, celui qu'elle daignera prendre pour époux!"Atalante participe à la chasse et c'est elle qui, la première, blesse l'animal d'une flèche sous l'oreille. Finalement, le sanglier est tué par, le fils du roi, Méléagre. Et celui-ci, pour dire son amour à Atalante, lui offre la dépouille du monstre. Les deux fils du roi de Pleuron, en Étolie, ayant protesté de cet hommage fait à une femme, vont être tués par Méléagre.

Charles MONNET (1732-1808 ?), Atalante et Méléagre, plume et lavis

Méléagre fait don à Atalante du sanglier qui est à ses pieds.
Mais les deux fils de Thestius (à gauche), Plexippe et Toxée protestent
en disant que l'honneur de cette capture ne doit pas revenir à une femme.
Ne pouvant supporter cet affront, Méléagre va les tuer tous les deux.

OVIDE, Métamorphoses, VIII, 411-430

Misit et Aesonides jaculum, quod casus ab illo
vertit in immeriti fatum latrantis, et inter
ilia conjectum tellure per ilia flxum est.
At manus Oenidae variat ; missisque duabus
hasta prior terra, medio stetit altera tergo.
Nec mora : dum saevit, dum corpora versat in orbem,
stridentemque novo spumam cum sanguine fundit,
vulneris auctor adest, hostemque irritat ad iram,
splendidaque adversos venabula condit in armos.
gaudia testantur socii clamore secundo,
victricemque petunt dextrae conjungere dextram.
immanemque ferum multa tellure jacentem
mirantes spectant ; neque adhuc contingere tutum
esse putant, sed tela tamen sua quisque cruentat.
ipse pede imposito caput exitiabile pressit,
atque ita : « Sume mei spolium, Nonacria, juris,
dixit, et in partem veniat mea gloria tecum. »
protinus exuvias, rigidis horrentia saetis
terga dat, et magnis insignia dentibus ora.
Illi laetitiae est cum munere muneris auctor.

Le fils d'Éson envoie aussi son javelot, qui, par un jeu cruel du hasard, se trompe de proie, perce les flancs d'un limier aboyant, s'enfonce dans la terre, et y tient l'animal attaché. Méléagre, à son tour, lance deux traits avec un succès différent: l'un tombe près de l'ennemi; l'autre se fixe au milieu de son dos. Tandis que, furieux, il se débat, se roule, et vomit en rugissant des flots d'écume et de sang, le héros s'avance, et l'excite, et le presse, et plonge son épieu dans ses flancs. Soudain des cris de joie s'élèvent de toutes parts; les compagnons du vainqueur de leurs mains pressent sa main. Ils regardent avec horreur le monstre, qui, renversé sur la terre, y couvre un long espace; ils craignent de le toucher encore, et de son sang ils abreuvent leurs dards. Méléagre, pressant du pied la tête du sanglier: "Atalante, dit-il, recevez ce prix de ma conquête, et partagez-en la gloire avec moi" ! À ces mots, il lui présente la dépouille aux crins hérissés, et la hure sanglante. Atalante reçoit avec joie ce don de la victoire, qui la flatte encore moins que l'hommage du vainqueur.

Pour comparer :

Peter Paul RUBENS, Méléagre et Atalante, 1635

 


ORPHÉE PLEURE SUR LE CÉNOTAPHE D'EURYDICE, PRIVÉE DE LA VIE PAR SA FAUTE

La dryade Eurydice, femme d'Orphée, se promenait avec les Naïades dans une prairie en Thrace lorsqu'elle fut piquée par une vipère et mourut. Fou de douleur, Orphée eut le courage de descendre aux Enfers pour la rechercher. Les divités infernales, émues par son chant, l'autorisèrent à la ramener au jour, mais à la condition qu'elle marche derrière lui et qu'il ne cherche pas à la regarder avant d'être revenu à la lumière. Pourtant, sur le chemin qui les menaient vers le soleil, Orphée, impatient ou pris d'un doute, se retourna; alors une force irrésistible entraîna à jamais Eurydice vers les Enfers. Ne pouvant se résigner à cette perte, Orphée ne cessa de gémir. Il renonça à tout commerce avec les femmes et reporta son amour sur de jeunes garçons, au point qu'il exaspéra des femmes de Thrace qui, une nuit d'orgies en l'honneur de Bacchus, le tuèrent et dispersèrent ses restes.


Pierre-Narcisse GUÉRIN  (1798-1800), Orphée pleurant sur le tombeau d'Eurydice, 1802

Appuyé sur un cénotaphe où l'on distingue les premières lettres du nom "Eurydice",
Orphée, portant sa lyre dans son dos, se lamente,
car il sait que c'est par sa faute qu'Eurydice n'a pu revenir à la vie.

OVIDE, Métamorphoses, X, 76-88

Esse deos Erebi crudeles questus, in altam
se recipit Rhodopen pulsumque aquilonibus Haemum.
Tertius, aequoreis inclusum Piscibus annum
Finierat Titan omnemque refugerat Orpheus
Femineam Venerem, seu quod male cesserat illi,
Sive fidem dederat; multas tamen ardor habebat
Jungere se vati; multae doluere repulsae.
Ille etiam Thracum populis fuit auctor amorem
In teneros transferre mares citraque juventam
Aetatis breve ver et primos carpere flores.
Collis erat collemque super planissima campi
area, quam viridem fabiebant graminis herbae.
Umbra loco deerat; qua postquam parte resedit
dis genitus vates et fila sonantia movit,
umbra loco venit…

Accusant de cruauté les dieux de l'Érèbe, Orphée se retire enfin sur les hauteurs du Rhodope et sur l'Hémus battu des Aquilons. Pour la troisième fois le Titan avait mis fin à l'année, fermée par les Poissons, habitants des eaux, et Orphée avait fui tout commerce d'amour avec les femmes, soit parce qu'il en avait souffert, soit parce qu'il avait engagé sa foi. Nombreuses cependant furent celles qui brûlèrent de s'unir au poète, nombreuses celles qui eurent le chagrin de se voir repoussées. Ce fut même lui qui apprit aux peuples de la Thrace à reporter leur amour sur des enfants mâles et à cueillir les premières fleurs de ce court printemps de la vie qui précède la jeunesse.
Il y avait une colline sur laquelle s'étendait un plateau très découvert, tapissé d'un gazon verdoyant. Le site manquait d'ombre; lorsque le poète issu des dieux se fut assis en cet endroit, lorsqu'il y eut touché ses cordes sonores, il y vint des ombrages…

 

VIRGILE, Géorgiques, IV, 457 sq
Quid faceret? quo se rapta bis conjuge ferret ?
Quo fletu Manis, quae numina voce moveret?
Illa quidem Stygia nabat jam frigida cymba.
Septem illum totos perhibent ex ordine mensis
rupe sub aeria deserti ad Strymonis undam
flevisse et gelidis haec evoluisse sub antris
mulcentem tigris et agentem carmine quercus. […]
Nulla venus, non ulli animum flexere hymenaei.
Solus Hyperboreas glacies Tanaimque nivalem
arvaque Riphaeis numquam viduata pruinis
lustrabat, raptam Eurydicem atque inrita Ditis
dona querens.

Que faire ? Où pouvait-il aller, privé deux fois de son épouse? De quel pleur émouvoir les Mânes, quels dieux toucher en chantant? Sur la barque stygienne elle voguait, déjà transie. Pendant sept mois, dit-on, sept mois entiers, sous un rocher aérien, près de l'onde du Strymon désolé, il pleura, déroulant son sort sous les antres glacés, charmant les tigres, entraînant les chênes par son chant. […]
Aucun amour, aucun hymen ne put toucher son coeur. Seul il parcourait les glaces hyperboréennes, les neiges du Tanaïs, et les champs, jamais à l'abri des frimas du Riphée et pleurant son Eurydice ravie et les vains dons de Pluton.

 


CYPARISSE EST ÉCRASÉ DE DOULEUR SUR LE CORPS DE SON CERF QU'IL A TUÉ PAR MÉGARDE

Dans l'île de Céos, le jeune Cyparissus avait domestiqué un cerf. Mais un jour, par mégarde, il le tua d'une flèche. Accablé, il demanda aux dieux de ne pas survivre à sa douleur. C'est pourquoi il fut métamorphosé en cyprès (cupressus).

Norblin de la GOURDAINE (1796-1884), Cyparisse mourant [sic] sur son cerf, 1827, huile sur toile

OVIDE, Métamorphoses, X, 106-142

Adfuit huic turbae metas imitata cupressus,
Nunc arbor, puer ante deo dilectus ab illo
Qui citharam nervis et nervis temperat arcum.
Namque sacer nymphis Carthaea tenentibus arva
Ingens cervus erat lateque patentibus altas
Ipse suo capiti praebebat cornibus umbras.
Cornua fulgebant auro demissaque in armos
Pendebant tereti gemmata monilia collo.
Bulla super frontem parvis argentea loris
Vincta movebatur parilique aetate; nitebant
Auribus e geminis circum cava tempora bacae;
Isque metu vacuus naturalique pavore
Deposito celebrare domos mulcendaque colla
Quamlibet ignotis manibus praebere solebat.
Sed tamen ante alios, Ceae pulcherrime gentis,
Gratus erat, Cyparisse, tibi; tu pabula cervum
Ad nova, tu liquidi ducebas fontis ad undam;
Tu modo texebas varios per cornua flores,
Nunc eques in tergo residens huc laetus et illuc
Mollia purpureis frenabas ora capistris.
Aestus erat mediusque dies solisque vapore
Concava litorei fervebant bracchia Cancri;
Fessus in herbosa posuit sua corpora terra
Cervus et arborea frigus ducebat ab umbra.
Hunc puer imprudens jaculo Cyparissus acuto
Fixit et, ut saevo morientem vulnere vidit,
Velle mori statuit. Quae non solacia Phoebus
Dixit et ut leviter pro materiaque doleret
Admonuit ! Gemit ille tamen munusque supremum
Hoc petit a superis, ut tempore lugeat omni.
Jamque, per immensos egesto sanguine fletus,
In viridem verti coeperunt membra colorem
Et modo qui nivea pendebant fronte capilli
Horrida caesaries fieri sumptoque rigore
Sidereum gracili spectare cacumine caelum.
Ingemuit tristisque deus : « Lugebere nobis
Lugebisque alios aderisque dolentibus » inquit.

Au milieu de cette forêt qu'on vit obéissant au charme des vers, parut aussi le cyprès, verdoyante pyramide, jadis jeune mortel cher au dieu dont la main sait également manier l'arc et la lyre. Dans les champs de Carthée errait un cerf fameux consacré aux Nymphes de ces contrées. Un bois spacieux et doré orne sa tête; un collier d'or pare son cou, flotte sur ses épaules; attachée par de légers tissus, une étoile d'argent s'agite et brille sur son front. À ses oreilles pendent deux perles éclatantes, égales en grosseur. Libre de toute crainte, affranchi de cette timidité aux cerfs si naturelle, il fréquente les toits qu'habitent les humains. Il présente volontiers son cou aux caresses d'une main inconnue. Mais qui l'aima plus que toi, jeune Cyparissus, le plus beau des mortels que l'île de Cos ait vu naître ? Tu le menais dans de frais et nouveaux pâturages; tu le désaltérais dans l'eau limpide des fontaines : tantôt tu parais son bois de guirlandes de fleurs; tantôt, sur son dos assis, avec un frein de pourpre, tu dirigeais ses élans, tu réglais sa course vagabonde. C'était vers le milieu du jour, lorsque le Cancer aux bras recourbés haletait sous la vapeur brûlante des airs. Couché sur le gazon, dans un bocage épais, le cerf goûtait le frais, le repos, et l'ombre. Cyparissus imprudemment le perce de son dard; et le voyant mourir de cette blessure fatale, il veut aussi mourir. Que ne lui dit pas le dieu du jour pour calmer ses regrets ! en vain il lui représente que son deuil est trop grand pour un malheur léger. Cyparissus gémit, et ne demande aux dieux, pour faveur dernière, que de ne jamais survivre à sa douleur. Cependant il s'épuise par l'excès de ses pleurs. De son sang les canaux se tarissent. Les couleurs de son teint flétri commencent à verdir. Ses cheveux, qui naguère ombrageaient l'albâtre de son front, se hérissent, s'allongent en pyramide, et s'élèvent dans les airs. Apollon soupire : "Tu seras toujours, dit-il, l'objet de mes regrets. Tu seras chez les mortels le symbole du deuil et l'arbre des tombeaux".

 

Pour comparaison :

– Statue d'Anselme FLMEN (1647-1717), Cyparisse caressant son cerf (1687), allée royale du parc de Versailles

Cyparissus, peinture de Jacopo VIGNALI (1592-1664), Musée des Beaux-Arts de Strasbourg


PYGMALION TOMBE AMOUREUX DE LA STATUE QU'IL VIENT DE SCULPTER

Pygmalion, qui se méfiait des femmes, à cause des vices que la nature leur a départis, était resté célibataire. Mais il sculpta dans l'ivoire un corps de femme nue et il en tomba amoureux. À sa prière Vénus donna la vie à cette statue, qui devint une vraie femme. Et Galatée, neuf mois plus tard, lui donna un enfant.

Jean RESTOUT II, Pygmalion amoureux de sa statue, pierre noire et craie, 1745

 

Etienne Pierre Adrien GOIS, Pygmalion et Galatée, plume et lavis, 1781

Un petit Amour prévient Pygmalion que l'ivoire est bien devenu chair,
un autre vérifie que la transformation en femme est complète.

OVIDE, Métamorphoses, X, 243 sq

Quas quia Pygmalion aevum per crimen agentis 
viderat, offensus vitiis quae plurima menti 
femineae natura dedit
, sine coniuge caelebs 
vivebat thalamique diu consorte carebat. 
Interea niveum mira feliciter arte 
sculpsit ebur formamque dedit, qua femina nasci 
nulla potest, operisque sui concepit amorem. 
Virginis est verae facies, quam vivere credas,
et, si non obstet reverentia, velle moveri: 
ars adeo latet arte sua. miratur et haurit 
pectore Pygmalion simulati corporis ignes. 
Saepe manus operi temptantes admovet, an sit 
corpus an illud ebur, nec adhuc ebur esse fatetur.
Oscula dat reddique putat loquiturque tenetque 
et credit tactis digitos insidere membris 
et metuit, pressos veniat ne livor in artus. […]
Festa dies Veneris tota celeberrima Cypro
venerat, et pandis inductae cornibus aurum 
conciderant ictae nivea cervice juvencae, 
turaque fumabant, cum munere functus ad aras 
constitit et timide : "si, di, dare cuncta potestis, 
sit conjunx, opto," non ausus "eburnea virgo" dicere, Pygmalion "similis mea" dixit "eburnae." 
sensit, ut ipsa suis aderat Venus aurea festis, 
vota quid illa velint et, amici numinis omen, 
flamma ter accensa est apicemque per aera duxit. 
Ut rediit, simulacra suae petit ille puellae 
incumbensque toro dedit oscula: visa tepere est; 
admouet os iterum, manibus quoque pectora temptat: 
temptatum mollescit ebur positoque rigore 
subsidit digitis ceditque, ut Hymettia sole 
cera remollescit tractataque pollice multas
flectitur in facies ipsoque fit utilis usu. 
Dum stupet et dubie gaudet fallique veretur, 
rursus amans rursusque manu sua vota retractat. 
Corpus erat! Saliunt temptatae pollice venae. 
Tum vero Paphius plenissima concipit heros 
verba, quibus Veneri grates agat, oraque tandem 
ore suo non falsa premit, dataque oscula virgo 
sensit et erubuit timidumque ad lumina lumen 
attollens pariter cum caelo vidit amantem. 
Conjugio, quod fecit, adest dea, jamque coactis 
cornibus in plenum noviens lunaribus orbem 
illa Paphon genuit, de qua tenet insula nomen. 

Pygmalion, pour les avoir vues mener une existence vouée au crime, plein d'horreur pour les vices que la nature a prodigalement départis à la femme, vivait sans épouse, célibataire, et se passa longtemps d'une compagne partageant sa couche. Cependant, avec un art et un succès merveilleux, il sculpta dans l'ivoire à la blancheur de neige un corps auquel il donna une beauté qu'aucune femme ne peut tenir de la nature; et il conçut de l'amour pour son oeuvre. Elle avait toute l'apparence d'une véritable vierge, que l'on eût crue vivante et, si la pudeur ne l'en empêchait, désireuse de se mouvoir : tant l'art se dissimule grâce à son art même. Pygmalion s'émerveille, et son coeur s'enflamme pour ce simulacre de corps. Souvent il palpe des mains son oeuvre pour se rendre compte si c'est de la chair ou de l'ivoire, et il ne s'avoue pas encore que c'est de l'ivoire. Il lui donne des baisers et s'imagine qu'ils lui sont rendus ; il lui parle, il la serre contre lui et croit sentir céder sous ses doigts la chair des membres qu'ils touchent ; la crainte le prit même que ces membres, sous la pression, ne gardassent une marque livide. […] Le jour de la fête de Vénus, que tout Cypre célébrait en foule, était venu ; les génisses au cou de neige, l'arc de leurs cornes tout revêtu d'or, étaient tombées sous le couteau, et l'encens fumait à cette occasion ; Pygmalion, les rites accomplis, se tint debout devant les autels et, d'un ton craintif : « S'il est vrai, ô dieux, que vous pouvez tout accorder, je forme le voeu que mon épouse soit - et comme il n'ose dire : la vierge d'ivoire - semblable à la vierge d'ivoire » dit-il. Vénus, qui assistait en personne, resplendissante d'or, aux fêtes données en son honneur, comprit ce que voulait dire ce souhait et, présage de l'amitié de la déesse, la flamme trois fois se raviva et une langue de feu en jaillit dans l'air. Rentré chez lui, Pygmalion se rend auprès de sa statue de jeune fille et, se penchant sur le lit, il lui donna des baisers. Il lui sembla que sa chair devenait tiède. Il approche de nouveau sa bouche ; de ses mains il tâte aussi la poitrine : au toucher, l'ivoire s'amollit, et, perdant sa dureté, il s'enfonce sous les doigts et cède, comme la cire de l'Hymette redevint molle au soleil et prend docilement sous le pouce qui la travaille toutes les formes, d'autant plus propre à l'usage qu'on use davantage d'elle. Frappé de stupeur, plein d'une joie mêlée d'appréhension et craignant de se tromper, l'amant palpe de nouveau de la main et repalpe encore l'objet de ses voeux. C'était un corps vivant : les veines battent au contact du pouce. Alors le héros de Paphos, en paroles débordantes de reconnaissance, rend grâce à Vénus et presse enfin de sa bouche une bouche qui n'est pas trompeuse. La vierge sentit les baisers qu'il lui donnait et rougit; et, levant un regard timide vers la lumière, en même temps que le ciel, elle vit celui qui l'aimait. A leur union, qui est son ouvrage, Vénus est présente. Et quand, pour la neuvième fois, le croissant de la lune se referma sur son disque plein, la jeune femme mit au monde Paphos, de laquelle l'île tient son nom.

 


VERTUMNE RÉUSSIT À SÉDUIRE POMONE

A Rome, sous le règne de Procas, parmi les Hamadryades, les nymphes des arbres, vivait Pomone, dont l'occupation essentielle était l'entretien des vergers. Elle ne se souciait en rien des plaisirs de Vénus ("Veneris nulla cupido est"). Mais elle était sans cesse en butte aux assauts des divinités champêtres, satyres et pans, Silvain, Priape, Vertumne. Ce dernier, en particulier, avait réussi à l'approcher plusieurs fois en prenant la forme d'un moissonneur, d'un faucheur, d'un vigneron, d'un pêcheur… Un jour qu'elle était assise près d'un vieil orme sur le tronc duquel est accrochée une vigne, Vertumne prit l'apparence d'une vieille femme et lui fit prendre conscience de l'intérêt de cette union de l'arbre et de la vigne. Puis il reprit son apparence de jeune homme… et Pomone se laissa séduire.


Atelier de Simon Vouet (1590-1649), Vertume et Pomone

Vertumne vient de reprendre son apparence de jeune homme
et il attend laréaction de Pomone qui médite sur les bienfaits
de l'union de la vigne et de l'orme sous lequel elle est assise.

OVIDE, Métamorphoses, XIV, 654-669 et 765-770

Ille etiam picta redimitus tempora mitra,
innitens baculo, positis per tempora canis,
adsimulauit anum cultosque intrauit in hortos
pomaque mirata est : "Tanto" que "potentior !" inquit,
paucaque laudatae dedit oscula, qualia numquam
uera dedisset anus ; glaebaque incurua resedit,
suspiciens pandos autumni pondere ramos.
Vlmus erat contra speciosa nitentibus uuis ;
quam socia postquam pariter cum uite probauit :
"At si staret, ait "caelebs sine palmite truncus,
nil praeter frondes, quare peteretur, haberet.
Haec quoque, quae iuncta est, uitis requiescit in ulmo,
si non nupta foret, terrae acclinata iaceret.
Tu tamen exemplo non tangeris arboris huius
concubitusque fugis nec te coniungere curas.
Atque utinam uelles !"

[…]

 

Haec ubi nequiquam forma deus aptus anili
edidit, in iuuenem rediit et anilia demit
instrumenta sibi talisque apparuit illi,
qualis ubi oppositas nitidissima solis imago
euicit nubes nullaque obstante reluxit.
Vimque parat ; sed ui non est opus, inque figura
capta dei nymphe est et mutua uulnera sensit.

Un autre jour, la tête entourée d'un turban aux vives couleurs, s'appuyant sur un bâton, des cheveux blancs aux tempes, il prend la figure d'une vieille femme. Il entre dans ces jardins si bien cultivés et il en admire les fruits : "Que de richesses!" s'écrit-il. Et, tout en complimentant la nymphe, il lui donne quelques baisers comme jamais n'en eût donné une vieille femme véritable. Puis il s'assied sur la terre, tout courbé, regardant au-dessus de lui les branches qui plient sous le poids des présents de l'automne. Il y avait là un orme que décoraient les grappes brillantes suspendues à ses flancs. Il admire cet arbre et la vigne qu'on lui a donnée pour compagne. "Oui, mais si ce tronc, dit-il, était resté célibataire, privé de pampres, il n'aurait rien que son feuillage à nous offrir. Cette vigne, elle aussi, qui repose sur l'orme qu'elle embrasse, retomberait sur elle-même, si on ne l'avait point mariée, et traînerait à terre. Toi, pourtant, tu ne te laisses point toucher par l'exemple de cet arbre ; tu fuis les plaisirs de l'amour, tu ne veux point d'époux. Ah! si tu voulais…"

[Et la vieille femme lui conseille de choisir pour mari Vertumne, dont elle lui vante très éloquemment les mérites.]

Voyant que son discours ne lui a servi à rien, le dieu caché sous la forme d'une veille femme reprend celle d'un jeune homme. Il rejette l'attirail du grand âge et il apparaît à la nymphe tel que se montre le soleil resplendissant lorsqu'il sort vainqueur des nuages accumulés devant lui et qu'il nous rend sa lumière dégagée de tous les obstacles. Il se préparait à la violence; mais la violence est inutile; la nymphe est séduite par la beauté du dieu et, à son tour, elle est atteinte de la même blessure. »

 

Pour comparaison:

Cornelis de VOS Francesco Melzi Abraham Bloemaert, 1620

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