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LA VIE DE BACCHUS

 

L'ENFANCE DE BACCHUS [Dionysos ou Liber]

JUPITER [Zeus] était un dieu redoutable, capable de déchaîner d'épouvantables orages. Son épouse JUNON [Héra], fille de Saturne (Saturnia), supportait mal les nombreuses infidélités de son mari. Lorsqu'elle apprit qu'une mortelle, SÉMÉLÉ, fille de Cadmos, était enceinte de lui, elle décida de se venger et de l'envoyer dans l'Enfer:

"Non sum Saturnia si non, ab Jove mersa suo, [Semele] Stygias penetrabit in undas."

Junon savait que Jupiter avait fait, imprudemment, le serment d'accorder à sa maîtresse tout ce qu'elle lui demanderait. Elle prit donc l'apparence de la vieille nourrice de Sémélé et elle lui suggéra de demander à son amant de se montrer à elle dans toute sa puissance. Lié par son serment, Jupiter, en présence de sa maîtresse, déchaîna un orage terrible que Sémélé ne put supporter. Voyant qu'elle allait mourir, le dieu s'empressa d'arracher l'enfant du sein de sa mère et, comme ii n'était pas encore viable ("imperfectus") il le cousit dans sa cuisse ("la cuisse de Jupiter"!). Lorsque vint le terme, il en sortit un bébé bien formé et bien vivant, qu'on appela Dionysos [Bacchus].

Ovide raconte ce qu'il advint ensuite de l'enfant, qu'il fallut soustraire à la vengeance de Junon: le bébé au berceau fut d'abord confié à Ino, soeur de Sémélé (toutes deux filles de Cadmos), donc la tante maternelle (matertera) de Bacchus (elle avait épousé, en Béotie, le roi Athamas); puis on le confia aux nymphes de Nysa, qui l'allaitèrent.

Furtim illum primis Ino matertera cunis
educat; inde datum nymphae Nyseides antris
occuluere suis lactisque alimenta dedere.


Jean-Jacques BACHELIER (1724-1806), Bacchus ivre (1765)

Le peintre imagine que Bacchus enfant ne fut pas nourri que de lait ! Athamas et Ino ont été cruellement punis par Héra qui leur a fait perdre la raison: dans sa démence, Athamas prit les enfants d'Ino pour des lionceaux, et les écrasa contre une muraille.


Guy-Louis VERNANSAL (1648-1729),
L'enfant Bacchus confié par Mercure aux nymphes, filles d'Atlas, huile sur toile

C'est Mercure qui fut chargé par Zeus de transporter l'enfant jusqu'au pays de Nysa, chez celles qu'Homère appelle "les nourrices de Dionysos le Délirant sur le Nyséion sacré" (Iliade, VI, 132-137)

OVIDE, Métamorphoses, III, 260-272 [Jalouse, Junon promet de se venger]

[…] Subit ecce priori
causa recens gravidamque dolet de semine magni
esse Jovis Semelen. […]
Concipit; id deerat, manifestaque crimina pleno
fert utero et mater, quod vix mihi contigit, uno
de Jove vult fieri. Tanta est fiducia formae!
Fallat eam faxo; nec sum Saturnia, si non
Ab Jove mersa suo Stygias penetrabit in undas."

Voici qu'à ses anciens griefs s'en ajoute un autre, tout récent: Junon s'indigne que Sémélé porte dans son sein la semence du grand Jupiter. […] "Elle est enceinte; il ne manquait plus que cela! Son ventre gonflé révèle sa faute à tous les yeux et elle veut tenir de Jupiter seul l'honneur d'être mère, quand j'en ai à peine joui moi-même ! Tant elle a de confiance dans sa beauté ! Je saurais bien faire tourner cette beauté à sa perte ; non, je ne suis pas la fille de Saturne si son Jupiter ne la précipite dans les ondes du Styx."

OVIDE, Métamorphoses, III, 310-315 [Sorti de la cuisse de Jupiter, l'enfant est confié à Ino puis aux nymphes]
Imperfectus adhuc infans genetricis ab alvo
eripitur patrioque tener (si credere dignum est)
insuitur femori maternaque tempora complet.
Furtim illum primis Ino matertera cunis
educat; inde datum nymphae Nyseides antris
occuluere suis lactisque alimenta dedere.
L'enfant imparfait est arraché du sein de sa mère et, tout frêle encore, cousu – s'il est permis de le croire – dans la cuisse de son père, où il achève le temps qu'il devait passer dans les flancs maternels. Ino, soeur de sa mère, entoura furtivement son berceau des premiers soins ; ensuite elle le confia aux nymphes de Nysa, qui le cachèrent dans leurs antres et le nourrirent de lait.

 


BACCHUS TRIOMPHANT APRÈS SA CONQUÊTE DES INDES

Devenu adulte, et toujours poursuivi par la haine d'Hèra, Dionysos/Bacchus erra en Egypte, en Syrie, en Phrygie, en Thrace. Puis il alla soumettre l'Inde grâce à son armée, grâce surtout à ses enchantements et à sa force mystique. C'est là qu'on le vit triomphant, porté sur un char orné de pampres et de lierre traîné par des panthères, accompagné des Silènes, des Bacchantes, des Satyres… Revenu en Grèce, Dionysos gagna la Béotie. A Thèbes, il introduisit les Bacchanales, des fêtes où les femmes étaient saisies d'un délire mystique et où un cortège parcourait les campagnes en poussant des cris rituels.

C'est cet aspect de la vie de Bacchus qu'illustrent, au MBAO, deux copies de tableaux de Nicolas Poussin,
Bacchus triomphant sur son char et une Bacchanale devant un temple.



BACCHUS TOMBE AMOUREUX D'ARIANE ET L'ÉPOUSE

Ensuite Bacchus se rendit dans le Péloponnèse dans le marais de Lerne afin de descendre dans les Enfers pour demander à Hadès de rendre la vie à sa mère Sémélé. Puis, du haut du ciel, il remarqua, sur un navire, la belle Ariane en compagnie de Thésée (celui qu'elle avait aidé dans sa lutte contre le Minotaure). Il la désira aussitôt et ordonna à Thésée de l'abandonner sur l'île de Naxos. Thésée obéit et continua sa navigation vers Athènes. Alors Dionysos débarqua à Naxos, où il trouva la belle et jeune Ariane endormie.

Frères LE NAIN, Bacchus et Ariane, huile sur toile, vers 1635

Le peintre est parti d'un texte du rhéteur grec PHILOSTRATE (IIe siècle) dans son ouvrage La Galerie de Tableaux. Philostrate y conseillait aux peintres de présenter Bacchus sans son cortège habituel de baccchantes et de satyres et sans ses attributs traditionnels. De plus il proposait une image d'Ariane endormie dont le peintre s'est inspiré.

PHILOSTRATE, La Galerie de tableaux, livre I, 14
Ὅτι τὴν Ἀριάδνην ὁ Θησεὺς ἄδικα δρῶν— οἱ δ´ οὐκ ἄδικά φασιν, ἀλλ´ ἐκ Διονύσου—κατέλιπεν ἐν Δίᾳ τῇ νήσῳ καθεύδουσαν, τάχα που καὶ τίτθης διακήκοας· σοφαὶ γὰρ ἐκεῖναι τὰ τοιαῦτα καὶ δακρύουσιν ἐπ´ αὐτοῖς, ὅταν ἐθέλωσιν. Οὐ μὴν δέομαι λέγειν Θησέα μὲν εἶναι τὸν ἐν τῇ νηί, Διόνυσον· δὲ τὸν ἐν τῇ γῇ, οὐδ´ ὡς ἀγνοοῦντα ἐπιστρέφοιμ´ ἂν ἐς τὴν ἐπὶ τῶν πετρῶν, ὡς ἐν μαλακῷ κεῖται τῷ ὕπνῳ. Οὐδ´ ἀπόχρη τὸν ζωγράφον ἐπαινεῖν, ἀφ´ ὧν κἂν ἄλλος ἐπαινοῖτο· ῥᾴδιον γὰρ ἅπαντι καλὴν μὲν τὴν Ἀριάδνην γράφειν, καλὸν δὲ τὸν Θησέα, Διονύσου τε μυρία φάσματα τοῖς γράφειν ἢ πλάττειν βουλομένοις, ὧν κἂν μικροῦ τύχῃ τις, ᾕρηκε τὸν θεόν. Καὶ γὰρ οἱ κόρυμβοι στέφανος ὄντες Διονύσου γνώρισμα, κἂν τὸ δημιούργημα φαύλως ἔχῃ, καὶ κέρας ὑπεκφυόμενον τῶν κροτάφων Διόνυσον δηλοῖ, καὶ πάρδαλις ὑπεκφαινομένη αὖ τοῦ θεοῦ σύμβολον· ἀλλ´ οὗτός γε ὁ Διόνυσος ἐκ μόνου τοῦ ἐρᾶν γέγραπται. Σκευὴ μὲν γὰρ ἠνθισμένη καὶ θύρσοι καὶ νεβρίδες, ἔρριπται ταῦτα ὡς ἔξω τοῦ καιροῦ, καὶ οὐδὲ κυμβάλοις αἱ Βάκχαι χρῶνται νῦν οὐδὲ οἱ Σάτυροι αὐλοῦσιν, ἀλλὰ καὶ ὁ Πὰν κατέχει τὸ σκίρτημα, ὡς μὴ διαλύσειε τὸν ὕπνον τῆς κόρης, ἁλουργίδι τε στείλας ἑαυτὸν καὶ τὴν κεφαλὴν ῥόδοις ἀνθίσας ἔρχεται παρὰ τὴν Ἀριάδνην ὁ Διόνυσος, μεθύων ἔρωτι φησὶ περὶ τῶν ἀκρατῶς ἐρώντων ὁ Τήιος. […] Ὅρα καὶ τὴν Ἀριάδνην, μᾶλλον δὲ τὸν ὕπνον· γυμνὰ μὲν εἰς ὀμφαλὸν στέρνα ταῦτα, δέρη δὲ ὑπτία καὶ ἁπαλὴ φάρυγξ, μασχάλη δὲ ἡ δεξιὰ φανερὰ πᾶσα, ἡ δὲ ἑτέρα χεὶρ ἐπίκειται τῇ χλαίνῃ, μὴ αἰσχύνῃ τι ὁ ἄνεμος. Οἷον, ὦ Διόνυσε, καὶ ὡς ἡδὺ τὸ ἆσθμα. Εἰ δὲ μήλων ἢ βοτρύων ἀπόζει, φιλήσας ἐρεῖς. Ariane fut abandonnée pendant son sommeil dans l'île de Dia [Naxos] par le perfide Thésée (fut ce bien une perfidie ? il obéissait, disent quelques uns, à l'ordre de Dionysos) ; ta nourrice t'a fait sans doute ce récit, car elles sont savantes en pareille matière, les femmes de cette condition, et elles pleurent en contant, à volonté. Je n'ai donc pas besoin de te dire que c'est Thésée que le navire emporte, et que sur le rivage nous voyons Dionysos ; et si j'appelle tes yeux de ce côté, ce n'est point pour t'apprendre le nom de la jeune femme qui dort sur les rochers d'un sommeil paisible. Il ne suffit point non plus de louer chez le peintre des qualités qui pourraient être louées chez un autre, car il est facile à tout artiste de peindre une belle Ariane, un beau Thésée. Dionysos a mille aspects divers ; qu'un sculpteur ou un peintre en saisisse un seul, même peu important, il a fixé le dieu. En effet, une couronne formée des baies du lierre, des cornes qui font saillie près des tempes, une pardalis [peau de panthère], dont les bords apparaissent, voilà des symboles sans équivoque, fussent ils l'œuvre d'un médiocre artiste. Mais ici Dionysos n'est reconnaissable qu'à son amour; vêtements brodés, thyrses [baguette terminée par une pomme de pin et entourée de lierre ou de vigne], nébrides [peau de faon], tout a été rejeté par le dieu, comme n'étant pas de saison ; les Bacchantes ne font pas retentir les cymbales, les satyres ne jouent pas de la flûte ; Pan lui même se contient pour ne pas réveiller la jeune femme par des bonds désordonnés ; vêtu d'un péplos de pourpre, couronné de roses, Dionysos s'approche d'Ariane ; il est ivre d'amour, comme dit le poète de Téos [Anacréon], en parlant des amants trop passionnés. […] Regarde aussi Ariane, ou plutôt le sommeil lui même ; la poitrine est nue jusqu'au milieu du corps, le cou est penché en arrière laissant voir une gorge délicate, toute l'épaule droite est à découvert, la main gauche repose sur la draperie par crainte des témérités du vent. Combien son haleine est douce et suave, ô Dionysos ! exhale-t-elle le parfum des pommes ou des raisins, tu nous le diras à ton premier baiser.

Bacchus emmena Ariane sur l'Olympe où il l'épousa. Selon la tradition chez les dieux, une grande fête s'ensuivit en l'honneur des deux jeunes mariés.

Guy-Louis VERNANSAL (1648-1729), Une fête dans l'Oympe, 1709

Au centre Bacchus, couronné de pampre, tient Ariane sur ses genoux. On reconnaît Silène (à gauche), Pomone et Flore (à la table). A la droite de Bacchus, c'est Momus, le dieu de la raillerie, des critiques malicieuses et des bons mots, en fait le bouffon des divinités olympiennes (il a levé son masque sur sa tête et tient à la main une marotte, symbole de la folie).


Ariane avait reçu de Vénus une couronne d'or ornée de neuf pierreries, oeuvre d'Héphaistos. Après son mariage, Liber/Bacchus trouva le moyen de rendre son épouse, devenue Libera, immortelle aux yeux des hommes  : il transforma les neuf pierreries en étoiles et les envoya dans le firmament où elles formèrent une constellation qui garda la forme d'une couronne (Coronea borealis).

Guy-Louis VERNANSAL (1648-1729), Bacchus couronnant Ariane, huile sur toile

OVIDE, Métamorphoses, VIII, 178-182
[…] Liber ut perenni
sidere clara foret, sumptam de fronte coronam
immisit caelo. Tenues volat illa per auras
dumque volat gemmae nitidos vertuntur in ignes
consistuntque loco, specie remanente coronae.
Bacchus, voulant répandre sur Ariane l'éclat d'un astre impérissable, détacha la couronne dont elle parait son front et l'envoya au ciel. Celle-ci vole à travers les airs subtils ; dans son vol les pierreries deviennent des étoiles aux feux étincelants, qui se fixent au firmament, mais en gardant la forme d'une couronne.
Ovide, Fastes, III, 505-516
"Illa ego sum, cui tu solitus promittere caelum.
    Ei mihi, pro caelo qualia dona fero ! "
Dixerat ; audibat iamdudum uerba querentis
    Liber, ut a tergo forte secutus erat.
Occupat amplexu lacrimasque per oscula siccat
    et "Pariter caeli summa petamus !" ait
Tu mihi iuncta toro mihi iuncta uacabula sumes,
    nam tibi mutatae Libera nomen erit ;
sintque tuae tecum faciam monimenta coronae,
    Volcanus Veneri quam dedit, illa tibi".
Dicta facit gemmasque nouem transformat in ignes :
    aurea per stellas nunc micat illa nouem. 
"Et je suis celle à qui tu promettais le ciel ! Malheureuse ! en fait de ciel, quelle récompense est la mienne !" Elle se tut ; depuis longtemps Liber entendait ses plaintes, car il l'avait suivie. Il la prend dans ses bras, sèche ses larmes sous ses baisers et lui dit : "Montons ensemble au plus haut des cieux ; partageant ma couche, tu partageras aussi mon nom : dans ta nouvelle condition tu t'appelleras Libera et je vais faire en sorte qu'avec toi demeure le souvenir de ta couronne, de cette couronne que Vulcain donna à Vénus, et que Vénus te donna". Il fait comme il avait dit et métamorphose en feux les neuf gemmes de la couronne : elle brille maintenant, cercle d'or, de ses neuf étoiles.


Pour comparaison :

– Le Tintoret, Ariane, Vénus et Bacchus, 1576, Venise Palazzo Ducale, Sala dell'Anticollegio

– Jean-François de Troy, Bacchus et Ariane, musée de Brest :


VÉNUS

1-VÉNUS, SON ÉPOUX, SES AMANTS, SES ENFANTS

Vénus [Aphrodite pour les Grecs] a été mariée à VULCAIN [Héphaistos], le dieu forgeron et boiteux. Elle s'accoupla aussi à ANCHISE, sur l'Ida près de Troie, mettant ainsi au monde ÉNÉE (qu'elle protégea tant en Troade qu'en Italie). Elle eut pour amant le dieu MARS, qui lui fit quatre enfants, dont le petit AMOUR (Éros).

Copie par Alexandre-Marie COLIN d'un tableau de
Lambert SUSTRIS (vers 1520-ap. 1568), Vénus et l'Amour (au Louvre)

Pompeo BATONI (1708-1787),
Vulcain dans sa forge

2-VÉNUS, AFIN D'OBTENIR DES ARMES POUR SON FILS ÉNÉE, CAJOLE SON MARI

Vénus est inquiète pour son fils Énée, qui parti de Troie, est arrivé en Italie où il est entré en conflit avec les peuplades locales. Vénus va donc demander à son mari Vulcain de fabriquer des armes pour lui. Pour le convaincre, elle le câline et Vulcain ne résiste pas à de telles caresses.

Auger Lucas, Vénus demandant à Vulcain des armes pour Énée

VIRGILE, Énéide, VIII, 387-402
[…] Niveis hinc atque hinc diva lacertis
cunctantem amplexu molli fovet. Ille repente
accepit solitam flammam notusque medullas
intravit calor et labefacta per ossa cucurrit,
non secus atque olim tonitru cum rupta corusco
ignea rima micans percurrit lumine nimbos ;
sensit laeta dolis et formae conscia conjux
Comme il hésitait, la divine, le prenant dans ses bras blancs comme la neige, l'échauffe d'un doux embrassement. Lui ressentit la brûlure familière et une chaleur bien connue pénétra ses moelles et parcourut ses os ébranlés, comme parfois, dans un roulement de tonnerre, on voit briller la ligne brisée d'un éclair traversant les nuages de sa lumière. Toute heureuse de sa ruse et sûre de sa beauté, l'épouse s'en aperçut.

Vulcain, enchaîné par l'amour ("devinctus amore"), donna à Vénus les entreintes qu'elle désirait, puis, reposant sur le sein de son épouse, il se laissa gagner d'un sommeil apaisé ("optatos dedit amplexus placidumque petivit / conjugis infusus gremio per membra soporem"). A minuit, il se réveilla, descendit vers les îles Éoliennes et pénétra dans sa forge, dans l'île de Vulcano. Là il demanda aux Cyclopes de laisser tous les travaux en cours. Les Cyclopes vont alors couler le bronze nécessaire à la fabrication d'armes, casque, épée, cuirasse, cnémides. Est aussi fabriqué un immense bouclier sur lequel Vulcain, qui connaît l'avenir, va faire figurer des épisodes de l'histoire future de l'Italie.


2-MAIS VÉNUS N'EST PAS UNE ÉPOUSE FIDÈLE ET UNE AVENTURE LUI ARRIVA AVEC ARÈS, SON AMANT

C'est au début du chant VIII de l'Odyssée que sont racontées par l'aède Démodocos les amours d'Arès et d'Aphrodite. Un jour, le Soleil (qui voit tout) révéla à Héphaistos que son épouse Aphrodite, profitant de ses absences, recevait dans le lit conjugal son amant Arès pour y faire l'amour. Héphaistos, pour surprendre les coupables, installa tout un réseau de chaînes invisibles autour de son lit. Puis il fit semblant de partir dans l'île de Lemnos, où il avait été élevé. Arès, qui guettait son départ, ne tarda pas à arriver: « Vite au lit, ma chérie » ("Δεῦρο, φίλη, λέκτρονδε"), dit-il à la belle. Mais à peine furent-ils couchés qu'ils se trouvèrent emprisonnés par le réseau installé par le mari, lequel, averti par le Soleil, revint en toute hâte, surprenant les deux amants incapables de sortir du lit. Alors il appela tous les dieux et l'on vit arriver Poseidon, Hermès, Apollon et quelques autres qui ne moquèrent bruyamment des deux amants (les déesses, elles, se tinrent à l'écart, par une pudeur bien féminine). Et Apollon fit avouer à Hermès qu'il aurait bien voulu être à la place d'Héphaistos, dans les bras de la belle Aphrodite.
Finalement Poséidon demanda à Héphaistos de libérer le couple : Arès partit vers la Thrace et Aphrodite alla prendre un bain avec ses Grâces dans l'île de Chypre, à Paphos.

Anonyme, La forge de Vulcain, peinture sur bois d'après Maarten van Heemskerck

L'artiste, partant de la gravure de Cornelis Bos (1546), a supprimé Vénus pour ajouter la scène en haut à droite

Le tableau de Maarten van Heemskerck (1478-1574), 1536, à la Galerie Nationale de Prague La gravure de Cornelis Bos, inversée

La scène ajoutée en haut à droite montre les dieux de l'Olympe assistant aux ébats amoureux d'Aphrodite et Arès.

Les deux amants, Mars (qui a gardé son casque !) et Vénus, tous deux nus dans un lit, viennent d'être surpris par le mari (Vulcain), lui aussi casqué. Le piège qui les a empêchés de fuir est une sorte de filet accroché à un arbre. Parmi les dieux, Poseidon est au chevet du lit, Hermès (Mercure) tenant son caducée est en train d'avouer à Apollon (en rouge) qu'il aurait bien aimé être à la place de Mars dans les bras de la belle Aphrodite.

HOMERE, Odyssée, VIII, 266-366 [Récit détaillée de la scène]
Αὐτὰρ ὁ φορμίζων ἀνεβάλλετο καλὸν ἀείδειν
ἀμφ᾽ Ἄρεος φιλότητος εὐστεφάνου τ᾽ Ἀφροδίτης,
ὡς τὰ πρῶτα μίγησαν ἐν Ἡφαίστοιο δόμοισι
λάθρῃ, πολλὰ δ᾽ ἔδωκε, λέχος δ᾽ ᾔσχυνε καὶ εὐνὴν
Ἡφαίστοιο ἄνακτος. Ἄφαρ δέ οἱ ἄγγελος ἦλθεν
Ἥλιος, ὅ σφ᾽ ἐνόησε μιγαζομένους φιλότητι.
Démodocos disait les amours d'Arès et de son Aphrodite au diadème, leur premier rendez-vous secret chez Héphaistos, et tous les dons d'Arès, et la couche souillée du seigneur Héphaistos, et le Soleil allant raconter au mari qu'ils les avait trouvés en pleine oeuvre d'amour.
Ἥφαιστος δ᾽ ὡς οὖν θυμαλγέα μῦθον ἄκουσε,
βῆ ῥ᾽ ἴμεν ἐς χαλκεῶνα κακὰ φρεσὶ βυσσοδομεύων,
ἐν δ᾽ ἔθετ᾽ ἀκμοθέτῳ μέγαν ἄκμονα, κόπτε δὲ δεσμοὺς
ἀρρήκτους ἀλύτους, ὄφρ᾽ ἔμπεδον αὖθι μένοιεν.
Αὐτὰρ ἐπεὶ δὴ τεῦξε δόλον κεχολωμένος Ἄρει,
βῆ ῥ᾽ ἴμεν ἐς θάλαμον, ὅθι οἱ φίλα δέμνι᾽ ἔκειτο,
ἀμφὶ δ᾽ ἄρ᾽ ἑρμῖσιν χέε δέσματα κύκλῳ ἁπάντῃ·
πολλὰ δὲ καὶ καθύπερθε μελαθρόφιν ἐξεκέχυντο,
ἠύτ᾽ ἀράχνια λεπτά, τά γ᾽ οὔ κέ τις οὐδὲ ἴδοιτο,
οὐδὲ θεῶν μακάρων· πέρι γὰρ δολόεντα τέτυκτο.
Αὐτὰρ ἐπεὶ δὴ πάντα δόλον περὶ δέμνια χεῦεν,
εἴσατ᾽ ἴμεν ἐς Λῆμνον, ἐυκτίμενον πτολίεθρον,
ἥ οἱ γαιάων πολὺ φιλτάτη ἐστὶν ἁπασέων.
Héphaistos accueillit sans plaisir la nouvelle; mais, courant à sa forge, il roulait la vengeance au gouffre de son coeur. Quand il eut au billot dressé sa grande enclume, il forgea des réseaux de chaînes infrangibles pour prendre nos amants. Puis, le piège achevé, furieux contre Arès, il revint à la chambre où se trouvait son lit: aux pieds il attacha des chaînes en réseau, au plafond il pendit tout un autre réseau, vraie toile d'araigée, un piège sans pareil, imperceptible à tous, même aux dieux bienheureux. Et quand, autour du lit, il eut tendu la trappe, il feignit un départ vers les murs de Lemnos, la ville de son coeur entre toutes les terres.
Οὐδ᾽ ἀλαοσκοπιὴν εἶχε χρυσήνιος Ἄρης,
ὡς ἴδεν Ἥφαιστον κλυτοτέχνην νόσφι κιόντα·
βῆ δ᾽ ἰέναι πρὸς δῶμα περικλυτοῦ Ἡφαίστοιο
ἰσχανόων φιλότητος ἐυστεφάνου Κυθερείης.
Arès, qui le guettait, n'avait pas l'oeil fermé: dès qu'il vit en chemin le glorieux artiste, il prit ses rênes d'or et le voilà courant chez le noble Héphaistos, tout de feu pour sa Cythérée au diadème!
Ἡ δὲ νέον παρὰ πατρὸς ἐρισθενέος Κρονίωνος
ἐρχομένη κατ᾽ ἄρ᾽ ἕζεθ᾽· ὁ δ᾽ εἴσω δώματος ᾔει,
ἔν τ᾽ ἄρα οἱ φῦ χειρί, ἔπος τ᾽ ἔφατ᾽ ἔκ τ᾽ ὀνόμαζε·
"Δεῦρο, φίλη, λέκτρονδε τραπείομεν εὐνηθέντες·
οὐ γὰρ ἔθ᾽ Ἥφαιστος μεταδήμιος, ἀλλά που ἤδη
οἴχεται ἐς Λῆμνον μετὰ Σίντιας ἀγριοφώνους."
Ὣς φάτο, τῇ δ᾽ ἀσπαστὸν ἐείσατο κοιμηθῆναι.
La fille du Cronide à la force invincible rentrait tout justement du manoir de son père et venait de s'asseoir. Arès entra chez elle et, lui prenant la main, lui dit et déclara: "Vite au lit, ma chérie! quel plaisir de s'aimer  !… Héphœstos est en route; il doit être à Lemnos, parmi ses Sintiens au parler de sauvages." Il dit, et le désir du lit prit la déesse.
Τὼ δ᾽ ἐς δέμνια βάντε κατέδραθον· ἀμφὶ δὲ δεσμοὶ
τεχνήεντες ἔχυντο πολύφρονος Ἡφαίστοιο,
οὐδέ τι κινῆσαι μελέων ἦν οὐδ᾽ ἀναεῖραι.
Καὶ τότε δὴ γίγνωσκον, ὅ τ᾽ οὐκέτι φυκτὰ πέλοντο.
Ἀγχίμολον δέ σφ᾽ ἦλθε περικλυτὸς ἀμφιγυήεις,
αὖτις ὑποστρέψας πρὶν Λήμνου γαῖαν ἱκέσθαι·
Ἠέλιος γάρ οἱ σκοπιὴν ἔχεν εἶπέ τε μῦθον.
Βῆ δ᾽ ἴμεναι πρὸς δῶμα φίλον τετιημένος ἦτορ·
ἔστη δ᾽ ἐν προθύροισι, χόλος δέ μιν ἄγριος ᾕρει·
σμερδαλέον δ᾽ ἐβόησε, γέγωνέ τε πᾶσι θεοῖσιν·
Mais, à peine montés sur le cadre et couchés, l'ingénieux réseau de l'habile Héphœstos leur retombait dessus : plus moyen de bouger, de lever bras ni jambe; ils voyaient maintenant qu'on ne pouvait plus fuir. Et voici que rentrait la gloire des boiteux! Avant d'être à Lemnos, il avait tourné bride, sur un mot du Soleil qui lui faisait la guette. Debout au premier seuil, affolé de colère, avec des cris de fauve, il appelait les dieux :
"Ζεῦ πάτερ ἠδ᾽ ἄλλοι μάκαρες θεοὶ αἰὲν ἐόντες,
δεῦθ᾽, ἵνα ἔργα γελαστὰ καὶ οὐκ ἐπιεικτὰ ἴδησθε,
ὡς ἐμὲ χωλὸν ἐόντα Διὸς θυγάτηρ Ἀφροδίτη
αἰὲν ἀτιμάζει, φιλέει δ᾽ ἀίδηλον Ἄρηα,
οὕνεχ᾽ ὁ μὲν καλός τε καὶ ἀρτίπος, αὐτὰρ ἐγώ γε
ἠπεδανὸς γενόμην. ἀτὰρ οὔ τί μοι αἴτιος ἄλλος,
Ἀλλὰ τοκῆε δύω, τὼ μὴ γείνασθαι ὄφελλον.
Ἀλλ᾽ ὄψεσθ᾽, ἵνα τώ γε καθεύδετον ἐν φιλότητι
εἰς ἐμὰ δέμνια βάντες, ἐγὼ δ᾽ ὁρόων ἀκάχημαι.
Οὐ μέν σφεας ἔτ᾽ ἔολπα μίνυνθά γε κειέμεν οὕτως
καὶ μάλα περ φιλέοντε· τάχ᾽ οὐκ ἐθελήσετον ἄμφω
εὕδειν· ἀλλά σφωε δόλος καὶ δεσμὸς ἐρύξει,
εἰς ὅ κέ μοι μάλα πάντα πατὴρ ἀποδῷσιν ἔεδνα,
ὅσσα οἱ ἐγγυάλιξα κυνώπιδος εἵνεκα κούρης,
οὕνεκά οἱ καλὴ θυγάτηρ, ἀτὰρ οὐκ ἐχέθυμος."
"Zeus le père et vous tous, éternels Bienheureux! arrivez! vous verrez de quoi rire! un scandale! C'est vrai: je suis boiteux; mais la fille de Zeus, Aphrodite, ne vit que pour mon déshonneur; elle aime cet Arès, pour la seule raison qu'il est beau, l'insolent! qu'il a les jambes droites! Si je naquis infirme, à qui la faute? à moi?... ou à mes père et mère?... Ah! comme ils auraient dû ne pas me mettre au monde! Mais venez! vous verrez où nos gens font l'amour : c'est dans mon propre lit! J'enrage de les voir. Oh! je crois qu'ils n'ont plus grande envie d'y rester : quelqu'amour qui les tienne, ils vont bientôt ne plus vouloir dormir à deux. Mais la trappe tiendra le couple sous les chaînes, tant que notre beau-père ne m'aura pas rendu jusqu'au moindre cadeau que je lui consignai pour sa chienne de fille!… La fille était jolie, mais trop dévergondée!"

Ὣς ἔφαθ᾽, οἱ δ᾽ ἀγέροντο θεοὶ ποτὶ χαλκοβατὲς δῶ·
ἦλθε Ποσειδάων γαιήοχος, ἦλθ᾽ ἐριούνης
Ἑρμείας, ἦλθεν δὲ ἄναξ ἑκάεργος Ἀπόλλων.
Θηλύτεραι δὲ θεαὶ μένον αἰδοῖ οἴκοι ἑκάστη.
Ἔσταν δ᾽ ἐν προθύροισι θεοί, δωτῆρες ἑάων·
ἄσβεστος δ᾽ ἄρ᾽ ἐνῶρτο γέλως μακάρεσσι θεοῖσι
τέχνας εἰσορόωσι πολύφρονος Ἡφαίστοιο. […]

Ainsi parlait l'époux et, vers le seuil de bronze, accouraient tous les dieux, et d'abord Posidon, le maître de la terre, puis l'obligeant Hermès, puis Apollon, le roi à la longue portée; les déesses, avec la pudeur de leur sexe, demeuraient au logis. Sur le seuil, ils étaient debout, ces Immortels qui nous donnent les biens, et, du groupe de ces Bienheureux, il montait un rire inextinguible: ah! la belle oeuvre d'art de l'habile Héphaistos! […]

Ἑρμῆν δὲ προσέειπεν ἄναξ Διὸς υἱὸς Ἀπόλλων·
"Ἑρμεία, Διὸς υἱέ, διάκτορε, δῶτορ ἑάων,
ἦ ῥά κεν ἐν δεσμοῖς ἐθέλοις κρατεροῖσι πιεσθεὶς
εὕδειν ἐν λέκτροισι παρὰ χρυσέῃ Ἀφροδίτῃ;"
Τὸν δ᾽ ἠμείβετ᾽ ἔπειτα διάκτορος ἀργεϊφόντης·
Αἲ γὰρ τοῦτο γένοιτο, ἄναξ ἑκατηβόλ᾽ Ἄπολλον·
δεσμοὶ μὲν τρὶς τόσσοι ἀπείρονες ἀμφὶς ἔχοιεν,
ὑμεῖς δ᾽ εἰσορόῳτε θεοὶ πᾶσαί τε θέαιναι,
αὐτὰρ ἐγὼν εὕδοιμι παρὰ χρυσέῃ Ἀφροδίτῃ.
Ὣς ἔφατ᾽, ἐν δὲ γέλως ὦρτ᾽ ἀθανάτοισι θεοῖσιν.

Alors le fils de Zeus, le seigneur Apollon, prit Hermès à partie: "Hermès, le fils de Zeus, le porteur de messages, le semeur de richesses, je crois que, volontiers, tu te laisserais prendre sous de pesants réseaux, pour dormir en ce lit de l'Aphrodite d'or!" Hermès, le messager rayonnant, de répondre : "Ah! plût au ciel, seigneur à la longue portée! Qu'on me charge, Apollon! et trois fois plus encore, de chaînes infinies et venez tous me voir, vous tous, dieux et déesses; mais que je dorme aux bras de l'Aphrodite d'or!" Il disait et le rire éclata chez les dieux.

 

OVIDE, Métamorphoses, IV, 171-189 [Il résume le texte de l'Odyssée]

Primus adulterium Veneris cum Marte putatur
hic vidisse deus : videt hic deus omnia primus.
Indoluit facto Iunonigenaeque marito
furta tori furtique locum monstravit. At illi
Et mens et quod opus fabrilis dextra tenebat
Excidit. Extemplo graciles ex aere catenas
Retiaque et laqueos, quae lumina fallere possent,
Elimat ; non illud opus tenuissima vincant
Stamina, non summo quae pendet aranea tigno ;
Vtque leuis tactus momentaque parua sequantur
Efficit et lecto circumdata collocat apte.
Vt venere torum conjunx et adulter in unum,
arte viri vinclisque noua ratione paratis
in mediis ambo deprensi amplexibus haerent.
Lemnius extemplo valvas patefecit eburnas
immisitque deos. Illi jacuere ligati
turpiter. Atque aliquis de dis non tristibus optat
sic fieri turpis. Superi risere diuque
haec fuit in toto notissima fabula caelo.

Le premier, dit-on, ce dieu [le Soleil] vit l'adultère de Vénus avec Mars: il est entre les dieux le premier à tout voir. Indigné du méfait, il révéla au fils de Junon, mari de Vénus, le furtif outrage fait à sa couche et l'asile des coupables. La raison du mari et l'ouvrage que sa main façonnait lui échappèrent en même temps. Aussitôt il prépare avec sa lime de minces chaînes de bronze, des filets et des lacets imperceptibles à l'oeil, qui ne le cèdent ni aux fils les plus fins, ni aux toiles que l'araignée suspend aux poutres dans les hauteurs ; il fait en sorte qu'ils obéissent au plus léger contact, au moindre mouvement ; il en entoure le lit et les dispose adroitement. A peine l'épouse et le dieu adultère se sont-ils réunis dans la même couche que, grâce à l'habileté de l'époux, pris tous les deux dans les liens de cette invention nouvelle, ils sont immobilisés au milieu de leurs embrassements. Aussitôt l'artisan de Lemnos ouvre les portes d'ivoire et fait entrer les dieux ; les amants sont restés étendus, enchaînés, tout honteux; parmi les dieux, qui n'étaient point tristes, il y en eut un qui souhaita la même honte au même prix ; les immortels se mirent à rire et pendant longtemps ce fut un sujet d'entretien favori dans tous les espaces célestes.

Pour comparer :

Il Padovanino (1588-1649) Hendrik de Clercq (1570-1630)

Le Tintoret (1518-1594), dans un tableau (Mars et Vénus surpris par Vulcain) qui se trouve à l'Alte Pinakothek de Munich, a imaginé la même scène en insistant sur son aspect vaudevillesque.

Vulcain est entré à l'improviste dans la chambre où sa femme Vénus vient de faire l'amour avec son amant, près du berceau où est un des nombreux enfants qu'ils ont eus ensemble. Mars, lui, a eu le temps de se cacher sous une table, essayant de faire taire un petit chien qui aboie dans sa direction. Vulcain, le mari trompé, qui soupçonne ce qui vient de se passer, tient à examiner le sexe de sa femme, qu'il a trouvée nue sur son lit.


3-VÉNUS ET UN AUTRE DE SES AMANTS, ADONIS

Qui était donc cet Adonis ?

Cela est dit dans le livre X des Métamorphoses d'Ovide. Cenchréis, l'épouse du roi de Paphos Cinyras avait prétendu que sa fille Myrrha était plus belle que Vénus. Celle-ci, furieuse, décida de se venger. Pour cela elle inspira à Myrrha le désir incestueux de s'unir avec son père. La jeune fille réagit d'abord en tentant de mettre fin à ses jours. Pour éviter ce malheur, sa nourrice décida de l'aider à obtenir ce qu'elle désirait. Profitant du fait que Cenchréis, rendant un culte à la déesse Cérès, devait s'abstenir de tout rapport avec son mari pendant neuf nuits, elle proposa à Cinyras de mettre dans son lit, pendant ces nuits, une jeune fille "de l'âge de Myrrha". Ils firent l'amour pendant huit nuits. Mais, la dernière nuit, Cinyras reconnut sa fille et voulut la tuer avec son épée. Enceinte de son père, Myrrha erra pendant neuf mois jusqu'au pays de Saba. Alors les dieux, compatissants, décidèrent de la transformer en arbre, l'arbre à myrrhe. C'est du tronc de cet arbre que sortit un enfant, qui fut recueilli par les Naïades et qui reçut le nom d'Adonis.

Quand Adonis fut devenu un beau jeune homme, Vénus s'éprit de lui, jusqu'à oublier tout le reste. Comme il passait son temps à chasser dans les forêts, elle voulut le mettre en garde contre les animaux trop dangereux, comme les lions et les sangliers. Pour lui faire la leçon, elle lui raconta l'histoire d'Atalante qui fut métamorphosée en lionne. Pour cela, elle s'installa avec son amant sous un arbre.

Ferdinand BOL (1616-1680), Vénus et Adonis (vers 1658)

OVIDE, Métamorphoses, X, 554-559
Sed labor insolitus jam me lassavit et ecce
opportuna sua blanditur populus umbra
datque torum caespes ; libet hac requiescere tecum
(et requievit) humo " pressitque et gramen et ipsum
inque sinu iuvenis posita cervice reclinis
sic ait ac mediis interserit oscula verbis.
"Cette occupation dont je n'ai pas l'habitude m'a fatiguée. Voici fort à propos un peuplier dont l'ombre nous invite; et l'herbe nous offre comme un lit. Je veux m'allonger sur le sol avec toi." Ce qu'elle fit, pressant de son corps et l'herbe et son amant. Et, se renversant en arrière, la tête posée sur la poitrine du jeune homme, elle lui parle, entrecoupant ses paroles par des baisers.

Ayant mis Adonis en garde contre toutes les espèces de bêtes sauvages, Vénus s'envole vers Chypre. Mais, sans tenir compte des conseils, Adonis attaque un sanglier, qui le blesse mortellement. Alertée, Vénus revient vers son amant, qu'elle trouve couvert de sang. Alors, à l'aide d'un baume magique, elle transforme les gouttes de ce sang en fleurs, les anémones.

Antoine Coypel (1661-1722), La mort d'Adonis

OVIDE, Métamorphoses, X, 708-789

"Hos tu, care mihi, cumque his genus omne ferarum
quod non terga fugae sed pugnae pectora praebet
effuge, ne virtus tua sit damnosa duobus."
Illa quidem monuit iunctisque per aera cycnis
carpit iter. Sed stat monitis contraria uirtus.
Forte suem latebris uestigia certa secuti
exciuere canes siluisque exire parantem
fixerat obliquo iuuenis Cinyreius ictu.
Protinus excussit pando uenabula rostro
sanguine tincta suo trepidumque et tuta petentem
trux aper insequitur totosque sub inguine dentes
abdidit et fulua moribundum strauit harena.

Vecta leui curru medias Cytherea per auras
Cypron olorinis nondum peruenerat alis ;
agnouit longe gemitum morientis et albas
flexit aues illuc ; utque aethere uidit ab alto
exanimem inque suo iactantem sanguine corpus,
desiluit pariterque sinum pariterque capillos
rupit et indignis percussit pectora palmis
questaque cum fatis : « Et non tamen omnia uestri
iuris erunt » dixit ; « luctus monimenta manebunt
semper, Adoni, mei ; repetitaque mortis imago
annua plangoris peraget simulamina nostri.
At cruor in florem mutabitur. An tibi quondam
femineos artus in olentes uertere mentas,
Persephone, licuit, nobis Cinyreius heros
inuidiae mutatus erit ? » Sic fata cruorem
nectare odorato sparsit ; qui tactus ab illo
intumuit sic ut fuluo perlucida caeno
surgere bulla solet ; nec plena longior hora
facta mora est, cum flos de sanguine concolor ortus,
qualem, quae lento celant sub cortice granum,
punica ferre solent ; breuis est tamen usus in illo ;
namque male haerentem et nimia leuitate caducum
excutiunt idem, qui praestant nomina, uenti. »

"Evite, mon bien aimé, toutes les espèces de bêtes sauvages qui, au lieu de tourner le dos pour s'enfuir, présentent leur poitrine pour combattre; crains que ton courage ne nous soit fatal à tous deux." Tels furent les avis de Vénus. Avec son attelage de cygnes, Vénus prend la voie des airs. Mais le courage résiste à tous les avis. Il arriva que les chiens, ayant suivi exactement la trace d'un sanglier, le firent lever de sa bauge; et il allait sortir de la forêt lorsque le jeune héros, fils de Cinyras, le perça d'un coup oblique. Aussitôt l'animal, avec son boutoir recourbé, fait tomber l'épieu teint de son sang. Adonis tremble et cherche un abri. Mais le sanglier farouche le poursuit, lui plonge dans l'aine ses défences tout entières et l'étend moribond sur le sable fauve.

Portée à travers les airs sur son char léger, la déesse de Cythère n'était pas encore parvenue à Chypre, où la conduisaient les ailes de ses cygnes, lorsqu'elle reconnut de loin les pliantes du mourant et ramena vers lui les blancs oiseaux. De haut des airs elle l'aperçoit, privé de connaissance, se roulant dans son propre sang. Aussitôt elle saute à terre, elle arrache les voiles de son sein, elle arrache ses cheveux et se meurtrit lapoitrine de ses mains, si peu faites pour ce rôle, accusant les destins:"Non, dit-elle, tout ne sera pourtant pas soumis à votre loi; il subsistera à jamais un souvenir de ma douleur, ô mon Adonis; la scène de ta mort, périodiquement représentée, rappellera chaque année mes lamentations; et puis ton sang sera changé en une fleur. Quoi! Perséphone, tu as pu jadis faire d'un corps de femme la menthe odorante et moi je serais blâmée si je donne à ce héros, au fils de Cinyras, une forme nouvelle?" À ces mots, elle répand sur le sang du jeune homme un nectar embaumé. À ce contact, il bouillonne comme les bulles transparentes qui, au fond d'un bourbier, montent à la surface de ses eaux jaunâtres. Il ne s'est pas écoulé plus d'une heure que de ce sang naît une fleur de même couleur, semblable à celle du grenadier, qui cache ses graines sous une souple écorce. Mais on ne peut en jouir longtemps, car, mal fixée et trop légère, elle tombe, détachée par celui qui lui donne son nom, le vent.

Vénus demanda ensuite aux dieux infernaux de permettre qu'Adonis vive la moitié de l'année sur Terre, à ses côtés, et l'autre moitié dans les Enfers.

 

PSYCHÉ, HÉROïNE D'UN CONTE RAPPORTÉ PAR APULÉE DANS SES MÉTAMORPHOSES

 

1- DANS UN PALAIS MERVEILLEUX, PSYCHÉ ENTEND LE CHANT D'UN CHOEUR INVISIBLE

Psyché, la fille d'un roi, était d'une si grande beauté qu'elle faisait fuir tous les prétendants. Se conformant à un oracle, les parents l'abandonnèrent en haut d'une montagne, où un monstre horrible devait venir en prendre possession. En fait, elle se retrouva dans un palais magnifique. Elle put prendre un bain et déjeuner, servie par des femmes invisibles. Puis un choeur de musiciens et de chanteurs, eux aussi invisibles, se fit entendre jusqu'à l'heure du coucher.

Nicolas Adolphe WEBER (1842-ap. 1886), Le réveil de Psyché

APULÉE, Métamorphoses, V, 3

Nec quemquam tamen illa videre poterat, sed verba tantum audiebat excidentia et solas voces famulas habebat. Post opimas dapes quidam introcessit et cantavit invisus, et alius citharam pulsavit, quae videbatur nec ipsa. Tunc modulatae multitudinis conferta vox aures eius affertur, ut, quamvis hominum nemo pareret, chorus tamen esse pateret. Finitis voluptatibus vespera suadente concedit Psyche cubitum.

Cependant, elle ne pouvait apercevoir personne; elle entendait seulement des mots qui tombaient d'on ne savait où, et elle n'avait pour servantes que des voix. Après un repas magnifique, il entra quelqu'un qui chanta, sans se montrer; quelqu'un d'autre joua d'une cithare qui ne se laissa pas voir davantage. Puis, les voix, entremêlées, de plusieurs chanteurs viennent frapper ses oreilles, lui révélant, bien que pas un être humain n'apparût, qu'il y avait pourtant bien là un choeur. Ces plaisirs terminés, Psyché, à l'invite du soir, se retira et se coucha.

 

LA FONTAINE, Les Amours de Psyché et de Cupidon (1669)
[…] Une musique de luths et de voix se fit entendre à l'un des coins du plafond, sans qu'on vît ni chantres ni instruments : musique aussi douce et aussi charmante que si Orphée et Amphion en eussent été les conducteurs. Parmi les airs qui furent chantés, il y en eut un qui plut particulièrement à Psyché : "Tout l'Univers obéit à l'Amour; / Belle Psyché, soumettez-lui votre âme./ Les autres dieux à ce dieu font la cour, / Et leur pouvoir est moins doux que sa flamme. / Des jeunes coeurs c'est le suprême bien / Aimez, aimez; tout le reste n'est rien."

 


2- PSYCHÉ DÉCOUVRE QUE CELUI QUI COUCHE AVEC ELLE EST NON PAS UN MONSTRE HIDEUX MAIS L'AMOUR

Alors, dans l'obscurité, le mari qu'on lui avait promis vint la posséder, en l'avertissant que, si elle tentait de voir qui il était, elle le perdrait à jamais. Cette vie dura quelques semaines. Puis, à sa prière, son mari la laissa retourner dans sa famille. Là ses soeurs lui firent avouer qu'elle n'avait jamais vu le "monstre"avec lequel elle passait ses nuits. Alors elles lui conseillèrent de profiter de son sommeil pour l'éclairer et l'égorger. Revenue dans son palais, Psyché tenta de mettre ce projet à exécution. C'est alors que la lueur de sa lampe lui révéla que son mari était, non pas un monstre, mais un bel adolescent pourvu de petites ailes, l'Amour.

Anonyme (fin XVIIe s.), Psyché découvrant l'Amour endormi, huile sur toile

Psyché, sur le conseil de ses soeurs, a pris un couteau pour égorger le "monstre"
qui la possède toutes les nuits. Mais c'est le beau et jeune Cupidon endormi que lui montre la lumière de sa lampe.

APULÉE, Métamorphoses, V, 20  

"Novaculam praeacutam adpulsu etiam palmulae lenientis exasperatam tori qua parte cubare consuesti latenter absconde, lucernamque concinnem completam oleo claro lumine praemicantem subde aliquo claudentis aululae tegmine, omnique isto apparatu tenacissime dissimulato, postquam sulcatum trahens gressum cubile solitum conscenderit iamque porrectus et exordio somni prementis implicitus altum soporem flare coeperit, toro delapsa nudoque vestigio pensilem gradum paullulatim minuens, caecae tenebrae custodia liberata lucerna, praeclari tui facinoris opportunitatem de luminis consilio mutuare, et ancipiti telo illo audaciter, prius dextera sursum elata, nisu quam valido noxii serpentis nodum cervicis et capitis abscide." […]

Prends un rasoir bien aiguisé, passe-le sur ta paume pour en adoucir et en assurer le fil et dissimule-le soigneusement du côté du lit où tu couches d'habitude. Puis prends une lampe commode, remplis-la d'huile de façon qu'elle donne une vive lumière et place-la sous une marmite qui la recouvre. Tiens tous ces préparatifs absolument secrets, et lorsque, traînant sa marche sinueuse,il sera monté, comme de coutume, sur le lit, qu'il se sera allongé et qu'enfoncé dans le premier sommeil il prouvera, par sa respiration, qu'il est profondément endormi, alors descends du lit, pieds nus, et, à petits pas, sur la plante des pieds, dégage la lampe de son voile de ténèbres et demande à sa lumière de te montrer le moment propice pour exécuter ton glorieux exploit : armée de ton arme à deux tranchants, lève d'abord le bras droit puis, d'un effort aussi violent que possible, tranche sans hésiter l'endroit où la tête de ce serpent malfaisant s'attache à son cou." […]

Vespera tamen iam noctem trahente praecipiti festinatione nefarii sceleris instruit apparatum. Nox aderat et maritus aderat primisque Veneris proeliis velitatus in altum soporem descenderat. Tunc Psyche et corporis et animi alioquin infirma fati tamen saevitia subministrante viribus roboratur, et prolata lucerna et adrepta novacula sexum audacia mutatur.

Lorsque le soir ramène la nuit, elle hâte, fébrilement, les préparatifs de son horrible forfait. La nuit était là et, avec elle, le mari et, après les premières escarmouches du désir, il était tombé dans un profond sommeil. Alors Psyché, dont le corps et l'âme ne sont que faiblesse, puisant pourtant des forces dans la cruelle volonté du destin, trouve de la vigueur, sort la lampe et, saisissant le rasoir, s'arme d'une audace qui n'est pas celle de son sexe.

Sed cum primum luminis oblatione tori secreta claruerunt, videt omnium ferarum mitissimam dulcissimamque bestiam, ipsum illum Cupidinem formonsum deum formonse cubantem, cuius aspectu lucernae quoque lumen hilaratum increbruit et acuminis sacrilegi novaculam paenitebat. At vero Psyche tanto aspectu deterrita et impos animi marcido pallore defecta tremensque desedit in imos poplites et ferrum quaerit abscondere, sed in suo pectore; quod profecto fecisset, nisi ferrum timore tanti flagitii manibus temerariis delapsum evolasset. Iamque lassa, salute defecta, dum saepius divini vultus intuetur pulchritudinem, recreatur animi. Videt capitis aurei genialem caesariem ambrosia temulentam, cervices lacteas genasque purpureas pererrantes crinium globos decoriter impeditos, alios antependulos, alios retropendulos, quorum splendore nimio fulgurante iam et ipsum lumen lucernae vacillabat; per umeros volatilis dei pinnae roscidae micanti flore candicant et quamvis alis quiescentibus extimae plumulae tenellae ac delicatae tremule resultantes inquieta lasciviunt; ceterum corpus glabellum atque luculentum et quale peperisse Venerem non paeniteret. Mais, dès que la lumière eut éclairé tout le mystère du lit, elle voit, de tous les monstres le plus charmant, le plus délicieux, l'Amour lui-même, le dieu de grâce, gracieusement étendu. A sa vue, la lumière même de la lampe se fit plus joyeuse et plus vive et le rasoir se repentit de son tranchant sacrilège. Mais Psyché, stupéfaite d'un tel spectacle, incapable de reprendre ses esprits, défaillante, toute pâle, tremblante, se laissa à tomber à genoux. Pour mieux cacher son fer, elle veut le plonger dans son sein;et l'effet eût suivi l'intention, si le poignard, comme effrayé de se rendre complice de l'attentat, n'eût échappé soudain de sa main égarée. Elle se livre au désespoir; mais elle regarde pourtant, et regarde encore les traits merveilleux de cette divine figure, et se sent comme renaître à cette contemplation. Elle admire cette tête radieuse, cette auréole de blonde chevelure d'où s'exhale un parfum d'ambroisie, ce cou blanc comme le lait, ces joues purpurines encadrées de boucles dorées qui se partagent gracieusement sur ce beau front, ou s'étagent derrière la tête, et dont l'éclat éblouissant fait pâlir la lumière de la lampe. Aux épaules du dieu volage semblent pousser deux petites ailes, d'une blancheur nuancée de l'incarnat du coeur d'une rose. Dans l'inaction même, on voit palpiter leur extrémité délicate, qui jamais ne repose. Tout le reste du corps joint au blanc le plus uni les proportions les plus heureuses. La déesse de la beauté peut être fière du fruit qu'elle a porté.

Mais l'Amour va être réveillé par une goutte d'huile tombée de la lampe.

LA FONTAINE, Les Amours de Psyché et de Cupidon
[…] Psyché demeura comme transportée à l'aspect de son époux. Dès l'abord, elle jugea bien que c'était l'Amour; car quel autre dieu lui aurait paru si agréable? Ce que la beauté, la jeunesse, le divin charme qui communique à ces choses le don de plaire, ce qu'une personne faite à plaisir peut causer aux yeux de volupté, et de ravissement à l'esprit, Cupidon en ce moment-là le fit sentir à notre héroïne. Il dormait à la manière d'un dieu, c'est-à-dire profondément, penché nonchalamment sur un oreiller, un bras sur sa tête, l'autre bras tombant sur les bords du lit, couvert à demi d'un voile de gaze, ainsi que sa mère en use, et les Nymphes aussi, et quelquefois les bergères. La joie de Psyché fut grande, si l'on doit appeler joie ce qui est proprement extase : encore ce mot est-il faible, et n'exprime pas la moindre partie du plaisir que reçut la belle. Elle bénit mille fois le défaut du sexe, se sut très bon gré d'être curieuse, bien fâchée de n'avoir pas contrevenu dès le premier jour aux défenses qu'on lui avait faites, et à ses serments.
Après ces réflexions, il lui prit envie de regarder de plus près celui qu'elle n'avait déjà que trop vu. Elle pencha quelque peu l'instrument fatal qui l'avait jusque là servie si utilement. Il en tomba sur la cuisse de son époux une goutte d'huile enflammée. La douleur éveilla le dieu. Il vit la pauvre Psyché qui, toute confuse, tenait sa lampe; et, ce qui fut de plus malheureux, il vit aussi le poignard tombé près de lui…

Alors l'Amour s'enfuira. Et, seule, abandonnée, Psyché tombera au pouvoir d'Aphrodite qui, jalouse de sa beauté, la persécutera de mille manières.


Pour comparaison :

Jean-Jacques LAGRENÉE, Psyché surprend l'Amour endormi, 1768, musée du Louvre



3- PSYCHÉ EST ADMISE DANS L'OLYMPE ET ÉPOUSE L'AMOUR

Mais finalement l'Amour, incapable de vivre séparé de Psyché, supplia Jupiter. Celui-ci consentit à sa demande, à condition qu'il épouse cette mortelle dont il avait pris la virginité. Mercure alla donc enlever Psyché et l'amena dans l'Olympe au milieu de tous les dieux. Là Psyché but une coupe d'ambroisie qui la rendit immortelle, fut accueillie par tous les dieux de l'Olympe. Mais Vénus contesta l'admission de Psyché parmi les immortels,
et l'Amour dut plaider à nouveau sa cause auprès de Jupiter qui, après avoir écouté les arguments de l'une et l'autre, va officialiser l'union de l'Amour avec Psyché.

Copie du panneau de Raphaël attribuée à Noël COYPEL (1628-1707), Psyché admise dans l'Olympe, huile sur toile

Scène de gauche :
Psyché (à gauche) est accueillie par Mercure qui lui tend la coupe d'ambroisie qui la rendra immortelle.

A l'arrière plan à gauche :
Janus, roi d'Italie, avec ses deux visages.
Vulcain, un marteau de forge sur l'épaule
Hercule, appuyé sur sa massue

Au premier plan en bas :
Un vieillard appuyé sur un sphinx (le Nil)
Un veillard appruyé sur un félin (le Tigre)

A l'arrière plan au centre :
Bacchus nu et couronné de pampres
Apollon
Mars, avec cuirasse et lance, coiffé d'un heaume surmonté d'un dragon

Scène de droite:
En présence de Vénus, qui conteste l'admission de Psyché parmi les immortels, l'Amour plaide sa cause auprès de Jupiter (un aigle à ses pieds) qui écoute les arguments de l'une et l'autre.

A droite, autour de Jupiter (de g. à dr.) :
Pluton muni d'une fourche (Cerbère à ses pieds)
Neptune tenant son trident
Junon (un paon à ses pieds)
Diane coiffé d'un croissant de lune
Minerve vêtue en guerrière

Le tableau de Raphaël à la Villa Farnesina de Rome (loggia de Psyché)

LA FONTAINE, Les Amours de Psyché et de Cupidon [Grâce à lui, nous savons ce que se sont dit Jupiter et Cupidon]
– Mon fils, lui dit Jupiter, ce que vous demandez pour votre épouse n'est pas une chose si aisée à accorder qu'il vous semble. Nous n'avons parmi nous que trop de déesses. C'est une nécessité qu'il y ait du bruit où il y a tant de femmes. La beauté de votre épouse étant telle que vous dites, ce sera des sujets de jalousie et de querelles, lesquelles je ne viendrai jamais à bout d'apaiser. Il ne faudra plus que je songe à mon office de foudroyant; j'en aurai assez de celui de médiateur pour le reste de mes jours. Mais ce n'est pas ce qui m'arrête le plus. Dès que Psyché sera déesse, il lui faudra des temples aussi bien qu'aux autres. L'augmentation de ce culte nous diminuera notre portion. Déjà nous nous morfondons sur nos autels, tant ils sont froids et mal encensés. Cette qualité de dieu deviendra à la fin si commune que les mortels ne se mettront plus en peine de l'honorer.
– Que vous importe? reprit l'Amour. Votre félicité dépend-elle du culte des hommes? Qu'ils vous négligent, qu'ils vous oublient, ne vivez-vous pas ici heureux et tranquille, dormant les trois quarts du temps, laissant aller les choses du monde comme elles peuvent, tonnant et grêlant lorsque la fantaisie vous en vient? Vous savez combien quelquefois nous nous ennuyons. Jamais la compagnie n'est bonne s'il n'y a des femmes qui soient aimables. Cybèle est vieille; Junon, de mauvaise humeur; Cérès sent sa divinité de province, et n'a nullement l'air de la Cour; Minerve est toujours armée; Diane nous rompt la tête avec sa trompe : on pourrait faire quelque chose d'assez bon de ces deux dernières; mais elles sont si farouches qu'on ne leur oserait dire un mot de galanterie. Pomone est ennemie de l'oisiveté, et a toujours les mains rudes. Flore est agréable, je le confesse; mais son soin l'attache plus à la terre qu'à ces demeures. L'Aurore se lève de trop grand matin, on ne sait ce qu'elle devient tout le reste de la journée. Il n'y a que ma mère qui nous réjouisse; encore a-t-elle toujours quelque affaire qui la détourne, et demeure une partie de l'année à Paphos, Cythère, ou Amathonte. Comme Psyché n'a aucun domaine, elle ne bougera de l'Olympe. Vous verrez que sa beauté ne sera pas un petit ornement pour votre Cour. Ne craignez point que les autres ne lui portent envie : il y a trop d'inégalité entre ses charmes et les leurs. La plus intéressée, c'est ma mère, qui y consent.
Jupiter se rendit à ces raisons, et accorda à l'Amour ce qu'il demandait : il témoigna qu'il apportait son consentement à l'apothéose par une petite inclination de tête qui ébranla légèrement l'Univers, et le fit trembler seulement une demi-heure.

 


4-POUR LES NOCES DE PSYCHÉ ET DE L'AMOUR UN GRAND BANQUET EST ORGANISÉ DANS L'OLYMPE

L'Amour ayant été autorisé à prendre Psyché pour épouse, les noces sont célébrées par un grand festin.

Copie réduite par Noël COYPEL de l'oeuvre de Raphaël, Les noces de Psyché dans l'Olympe

A gauche:
Pan jouant de la flûte
Apollon, presque nu, tenant sa lyre
Vénus couronnée de fleurs, un sein découvert, dansant gracieusement
Derrière eux, six Muses, dont Calliope (trompette de la poésie épique) et Thalie (masque sur la poitrine)
Puis:
Vulcain avec casque de mineur et marteau de forge, accompagné d'un putto portant un fût de canon (en fait il a été chargé de faire la cuisine)
Hercule nu, avec massue et tête du lion de Némée
Déjanire nue, son épouse

A la table (de g. à dr.)
Proserpine
Pluton
Amphitrite
Neptune
Junon

Jupiter, à qui son échanson Ganymède tend une coupe

A l'arrière-plan:
les trois Heures qui répandent des fleurs sur les dieux attablés

A droite:
Pyché et l'Amour, les nouveaux époux
Bacchus-Liber qui s'occupe du vin, aidé par deux amours
Les trois Grâces qui versent des parfums sur les mariés

 

APULÉE, Métamorphoses, VI, 24 [Liste des convives assistant aux noces de Psyché et de l'Amour]
Nec mora, cum cena nuptialis affluens exhibetur. Accumbebat summum torum maritus, Psychen gremio suo complexus. Sic et cum sua Junone Juppiter ac deinde per ordinem toti dei. Tunc poculum nectaris, quod vinum deorum est, Jovi quidem suus pocillator ille rusticus puer, ceteris vero Liber ministrabat, Vulcanus cenam coquebat. Horae rosis et ceteris floribus purpurabant omnia, Gratiae spargebant balsama, Musae quoque canora personabant. Tunc Apollo cantavit ad citharam, Venus suavi musicae superingressa formonsa saltauit, scaena sibi sic concinnata, ut Musae quidem chorum canerent, tibias inflaret Saturus, et Paniscus ad fistulam diceret. Sic rite Psyche convenit in manum Cupidinis et nascitur illis maturo partu filia, quam Voluptatem nominamus. Et aussitôt, on sert un magnifique repas de noces. Sur le lit d'honneur était le mari, tenant Psyché embrassée, et, de la même façon, Jupiter avec sa Junon et, ensuite, par ordre, tous les dieux. La coupe de nectar, qui est le vin des dieux, est présentée à Jupiter par son échanson, le petit paysan, les autres sont servis par Liber; Vulcain faisait la cuisine. Les Heures mettaient partout l'éclat pourpre des roses et d'autres fleurs, les Grâces répandaient des parfums, les Muses faisaient entendre une musique harmonieuse, Apollon chanta en s'accompagnant de la lyre, Vénus, au son d'une belle musique, dansa gracieusement, après s'être constitué un orchestre dans lequel les Muses chantaient en choeur, un Satyre jouait de la double flûte et un Pan du chalumeau. C'est ainsi que Psyché passa, selon les règles, sous la puissance de l'Amour, et, lorsque le moment fut venu, il leur naquit une fille, que nous nommons Volupté.

 

RAPHAEL, à la Villa Farnesina de Rome (loggia de Psyché)


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