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LES HABITANTS DES ENFERS

HADÈS, PERSÉPHONE ET LES AUTRES

par Catherine MALISSARD


Hadès et Perséphone

1- Un melting-pot organisé

– Les Psychai et leurs juges
– Les bons et les méchants
– Les veilleurs intermittents

2- Les Maîtres des lieux

– Hadès
– Perséphone
– Sur terre et sous terre

3- De l'effroi à l'espérance

– La mort en face
– L'impossible séparation
– Les mystères d'Eleusis

 

Monde invisible, mais néanmoins sans cesse présent puisqu'il est le lot commun des humains, l'Au-delà appartient à un imaginaire que l'on retrouve dans les civilisations les plus anciennes. Vaste question que celle du rien. Il faut donc peupler les enfers pour se rassurer et la tentation est grande d'aspirer à retrouver un univers semblable ou presque à celui des vivants. Que ce soit le monde d'Osiris chez les égyptiens, ou chez les aztèques le Mictlan, mot à mot lieu des morts, divisé en régions et dirigé par un dieu et une déesse Mictlanteculhi et Mictecacihuati sans oublier le Hel de la mythologie nordique, endroit froid et brumeux tout en bas de l'univers, dans tous ces lieux peu accueillants œuvrent des êtres aux fonctions précises.

Il en est de même dans le monde gréco-romain qui lui aussi civilise les enfers. Notons, à ce propos le rôle fondamental des cultes à mystères. Car ces religions en marge de la religion officielle grecque ont tenté, pour attirer les fidèles et répondre à leurs aspirations, de construire un nouvel espace eschatologique en modifiant les paysages traditionnels de l'Au-delà. Chez les grecs, peu à peu, émerge l'idée d'une organisation : « l'après vie » est divisé en différentes contrées dans lesquelles sont répartis les anciens vivants. Ces contrées sont régies par des êtres puissants auxquels s'ajoutent toutes sortes de créatures peu sympathiques, hybrides et terrifiantes, en un mot des monstres.

Dès le VIIIe siècle av J.-C., les espaces de l'Au-delà, « séjour moisi de l'Hadès frissonnant », ainsi appelé par Hésiode, sont formés de trois composantes nettement séparées : l'Hadès, le Tartare et un troisième lieu nommé soit Plaine élyséenne par Homère, soit Ile des Bienheureux par Hésiode, trois lieux, donc, où chacun mènera une existence à l'image de celle qu'il a eue de son vivant.

Ce monde deviendra de plus en plus précis dans la littérature, la peinture, les poteries et la sculpture, dès le Ve siècle av. J.-C. chez les dramaturges et les philosophes et plus tard chez Virgile et d'autres comme Lucien de Samosate (+IIe s.) par exemple.

 


1- UN MELTIN-POT ORGANISÉ


 

Les psychai et leurs juges

Ombres, fantômes, telle est la destinée des vivants lorsqu'ils sont frappés par la mort. Indistinctement les morts se rendent dans l'Hadès, devenant les pâles reflets de ce qu'ils étaient auparavant. Ces ombres flottantes, "Ombre sans consistance, sans intelligence et sans voix", écrit Danielle Jouanna [1] que l'on appelle psychai et que l'on traduit par le mot âme, désigne une image, voire un reflet, une sorte de double (eidolon) qui garde l'apparence du vivant. Elles mènent sans distinction une existence morne et ennuyeuse, quelles qu'aient été leurs actions terrestres. "Les hommes, une fois morts, deviennent des psychai, ombres inconsistantes qui mènent dans les ténèbres une existence amoindrie." [2]

Les exemples sont nombreux. Dans l'Odyssée, au chant X, Circé, qui incite le héros en errance à rencontrer Tirésias aux enfers, l'avertit : "A lui seul, [Tirésias] en effet, Perséphone a donné, quoique mort, clairvoyance et sagesse : les autres ne sont que des ombres flottantes". Ou encore dans l'Iliade, au chant XXIII, Achille essaie vainement de saisir l'ombre de Patrocle: "A ces mots il tendit les mains mais ne put la saisir ; l'âme s'enfouit sous la terre comme une fumée en criant". Enfin dans l'Enéide, au chant VI, lorsque le héros, Enée, descend lui aussi dans les enfers, Virgile évoque les légers simulacres de corps: "Soudain Énée, frappé de terreur, saisit son glaive et leur en présente la pointe : et si la docte prêtresse ne l'eût pas averti que c'étaient de légers simulacres sans corps, de vaines et subtiles images qui voltigeaient dans les ténèbres, il se serait précipité, et il aurait frappé çà et là de son épée d'impalpables fantômes."

Ces âmes flottantes errent dans les lieux lugubres, se nourrissant de sang pour être apaisées, car elles peuvent être redoutables si elles ne sont pas abreuvées de temps en temps. Lors de sa Nekuia, Ulysse est, par exemple, saisi d'une peur verte devant les âmes et leurs cris aigus.

Cependant, nous l'avons vu, certaines âmes échouent dans un lieu plutôt que dans un autre. Cette répartition évoluera selon les époques.

Dans la période archaïque, la notion de jugement après la mort n'existe pas. Il semble que les hommes soient en quelque sorte prédestinés de leur vivant à aller soit dans le Tartare, soit dans les Champs Elyséens. Les autres, les morts ordinaires, voltigeront en poussant des cris horribles. A condition qu'ils aient eu une sépulture. Sinon, ils attendent de l'autre côté du Styx. Certes nous trouvons ces vers dans le chant XI de l'Odyssée : "Minos, l'illustre fils de Zeus, tenant un sceptre d'or et assis sur un trône rendait la justice aux défunts. Tous venaient solliciter les arrêts de ce roi, tous ceux qui se tenaient soit debout, soit assis dans la maison d'Hadès aux larges portes." En fait, il s'agit sans doute d'un ajout postérieur, car, par ailleurs chez Homère, Minos n'est mentionné que comme roi de Cnossos.

L'idée du jugement, c'est Platon, qui va l'introduire, quatre siècles plus tard (428-348 av. J.-C). Le jugement des âmes post-mortem (dans le sens bien et mal) est désormais envisagé. Cette idée est d'ailleurs antérieure au philosophe grec: on la trouvait chez les Egyptiens (les âmes des morts passent devant le tribunal présidé par Osiris). Platon propose que des juges arbitrent non sur l'apparence, mais sur la manière, bonne ou mauvaise, dont les hommes ont vécu durant leur vie. Ainsi Platon établit une géographie plus précise des enfers en relation avec la manière dont les hommes ont conduit leur vie. "Chez Hadès […], on doit y trouver les juges véritables, ceux qui, dit-on, rendent là-bas la justice, Minos, Rhadamanthe, Eaque." [3]

Écoute donc, comme on dit, un beau récit. […] Pluton et les gardiens des îles fortunées étant allés trouver Jupiter lui dirent qu'on lui envoyait des hommes qui ne méritaient ni les récompenses, ni les châtiments qu'on leur avait assignés. Je ferai cesser cette injustice, répondit Jupiter. Ce qui fait que les jugements se rendent mal aujourd'hui, c'est qu'on juge les hommes tout vêtus; car on les juge lorsqu'ils sont encore en vie. Plusieurs, poursuivit-il, dont l'âme est corrompue, sont revêtus de beaux corps, de noblesse et de richesses; et lorsqu'il est question de prononcer la sentence, il se présente une foule de témoins en leur faveur, prêts à attester qu'ils ont bien vécu. Les juges se laissent éblouir par tout cela; et de plus eux-mêmes jugent vêtus, ayant devant leur âme des yeux, des oreilles, et toute la masse du corps qui les enveloppe. Cet appareil, qui les couvre eux et ceux qu'ils ont à juger, est pour eux un obstacle. Il faut commencer par ôter aux hommes la prescience de leur dernière heure; car maintenant ils la connaissent d'avance. Aussi déjà l'ordre est donné à Prométhée qu'il change cela. En outre, je veux qu'on les juge entièrement dépouillés de ce qui les environne, et qu'à cet effet ils ne soient jugés qu'après leur mort; il faut aussi que le juge lui-même soit nu, qu'il soit mort, et qu'il examine immédiatement avec son âme l'âme de chacun, dès qu'il sera mort, séparée de tous ses proches, et ayant laissé sur la terre l'attirail qui l'environnait, de sorte que le jugement soit équitable. J'étais instruit de ce désordre avant vous : en conséquence j'ai établi pour juges trois de mes fils, deux d'Asie, Minos et Rhadamanthe, et un d'Europe, à savoir, Éaque. Lorsqu'ils seront morts, ils rendront leurs jugements dans la prairie, à un endroit d'où partent deux chemins, dont un conduit aux îles fortunées, et un autre au Tartare. Rhadamanthe jugera les hommes de l'Asie, Éaque ceux de l'Europe : je donnerai à Minos l'autorité suprême pour décider en dernier ressort dans les cas où ils se trouveraient embarrassés l'un ou l'autre; ainsi une justice parfaite dictera la sentence qui sera portée sur la route que les hommes doivent prendre. [4]

 

Rhadamante, Minos, Eaque, les juges des Enfers


Les bons et les méchants

Les bons

Encore faut-il savoir qui est bon ! Là encore les critères évoluent.

Du temps d'Homère l'état larvaire, gris et terne qui attendait les morts ordinaires ne fait pas de distinguo entre les bons et les méchants et même entre le bien et le mal. C'est plus tard, nous venons de le voir, que ces notions se développent.

À la période homérique, il existe bien un lieu spécifique dans les enfers : la plaine Elyséenne ou les îles des Bienheureux. Mais ce lieu d'existence bienheureuse et de repos parfait n'est réservé qu'à quelques favoris des dieux. Non pas qu'ils aient été particulièrement bons (au sens moral que nous donnons maintenant). Ce qui compte dans la morale homérique, ce n'est pas de faire le bien (au sens où on l'entend de nos jours). Est jugé bon celui qui s'est distingué dans son comportement au combat, ce qu'on appelle l'aristeia. Ce qui entraîne le respect et l'admiration, c'est l'exploit individuel, et c'est une action exceptionnelle qui vaudra au héros l'immortalité, c'est-à-dire la reconnaissance des vivants. Seuls les hommes célèbres ou les morts glorieux sont assurés d'une certaine immortalité : celle qu'assurent la Renommée et la mémoire de la postérité. Ceux-là sont aux champs Elyséens.

Pindare (-Vème s.) dans ses Olympiques est encore dans la même idée : "Là, des bosquets odorants ombragent le cours des ruisseaux et les prairies sont émaillées de mille fleurs d'or, dont tressent des couronnes les habitants de ces demeures pour orner et leur sein et leur front. C'est dans ces lieux qu'habitent et Cadmos et Pélée ; c'est là qu'admis par les prières de sa mère habite aussi l'invincible Achille, dont le bras immola Hector, ce rempart inexpugnable de Troie, et terrassa Cycnus et l'Éthiopien, fils de l'Aurore."

C'est chez Platon que l'idée évolue puisque pour lui le séjour élyséen est réservé aux âmes "ayant vécu saintement dans le commerce de la vérité, âme d'un simple citoyen ou d'un philosophe qui ne s'est pas dispersé dans une agitation stérile".

[…] Dès qu'elle [l'âme] est dépouillée du corps, on peut voir tous ses traits naturels ainsi que les impressions qu'elle a reçues. […] Donc, quand les morts se présentent devant leur juge, quand ceux d'Asie, par exemple, vont auprès de Rhadamanthe, Rhadamanthe les arrête et il sonde l'âme de chacun, sans savoir à qui cette âme appartient, mais il arrive souvent qu'il tombe sur l'âme du Grand Roi ou encore sur celle de n'importe quel autre roi ou chef, et qu'il considère qu'il n'y a rien de sain en cette âme, qu'elle est lacérée, ulcérée, pleine de tous les parjures et injustices que chaque action de sa vie a imprimés en elle, que tous ses fragments ont été nourris de mensonges, de vanité, que rien n'est droit en cette âme, parce qu'elle ne s'est jamais nourrie de la moindre vérité. Alors, il voit une âme qui, à cause de sa licence, de sa mollesse, de sa démesure, de son absence de maîtrise dans l'action, est pleine de désordre et de laideur. Et dès qu'il voit cette âme privée de toute dignité, il l'envoie aussitôt dans la prison du Tartare où elle est destinée à endurer tous les maux qu'elle mérite.
[…] Homère en témoigne pour nous. Cet illustre poète a représenté des rois et des chefs qui sont, dans l'Hadès, éternellement punis; ce sont Tantale, Sisyphe, Tityos. […] Car vois-tu, Calliclès, c'est surtout chez les puissants qu'on trouve de ces hommes qui peuvent devenir absolument mauvais. Mais par ailleurs, rien n'empêche qu'on trouve aussi, chez les puissants de ce monde, des hommes bons, et, s'il y en a, ils méritent vraiment qu'on les admire. […]
Donc, comme je disais, lorsque le grand Rhadamanthe reçoit un homme de ce genre, il ne sait rien de lui, ni qui il est, ni d'où il vient, rien, sinon qu'il est un scélérat. Or, dès qu'il voit cela, il envoie cet homme dans le Tartare, en le marquant d'un signe spécial qui indique si, à son avis, on peut ou non le guérir. Après cela, quand le coupable arrive là-bas, il subit la peine qu'il mérite. Mais il se produit parfois que Rhadamanthe discerne une autre sorte d'âme, qui a vécu une vie de piété et de vérité, qu'elle soit l'âme d'un homme privé ou celle de n'importe qui. Mais surtout s'il voit – eh oui, Calliclès, c'est moi qui te le dis –, s'il voit l'âme d'un philosophe, qui a œuvré toute sa vie pour accomplir la tâche qui lui est propre, sans se disperser à faire ceci et cela, eh bien, après avoir admiré cette âme, il l'envoie vers les Iles des bienheureux. Et Eaque, lui aussi, fait la même chose. Ces deux juges prononcent leurs jugements en tenant une baguette à la main. Quant à Minos, qui surveille les jugements, il est assis, seul ; il tient un sceptre d'or, comme Ulysse le voit, chez Homère : 'Il tient un sceptre d'or, et il fait la justice chez les morts' […] et je ne cesse de m'examiner, afin de faire paraître devant le juge l'âme la plus saine qui soit.
[5]

Ainsi selon Platon, ceux qui sont désignés pour aller aux champs Elyséens ne sont plus des héros remarquables et remarqués au combat, mais des hommes qui se sont bien conduits.

S'ajoute à cette philosophie un courant religieux. En effet, une croyance assez répandue chez les Grecs se développe depuis le VIe siècle av. J-.C. qui donne une autre perspective eschatologique. Parallèlement à la religion ouranienne qui célèbre les dieux de l'Olympe, certains cultes très anciens honorent les divinités chtoniennes, dont la particularité était de naître, de mourir et de ressusciter. Selon ces religions, l'âme emprisonnée dans le corps est libérée par la mort et s'envole alors vers la demeure des dieux. Ces cultes à mystères, notamment ceux d'Eleusis (près d'Athènes), initient des profanes volontaires à des rites qui leur laissent espérer la préservation de l'étincelle divine en eux-mêmes.

"L'éther a reçu leurs âmes et la terre leurs corps", dit une épitaphe. "Si l'âme des défunts est sevrée de la vie, elle garde toujours sa conscience immortelle, pour s'être remise à l'immortel Ether." (Euripide, Les Suppliantes)

Donc, il n'est plus nécessaire, là non plus, d'être parents des dieux. La pratique des mystères vaut mieux que la parenté. L'initiation est une véritable naissance. L'initié est le fils spirituel du dieu ou de la déesse.

"Pour nous seuls le soleil brille, répandant une gaie lumière pour nous qui sommes initiés et avons mené une vie pieuse." (Aristophane, Les Grenouilles).

Puisque être initié suffit pour aller aux Champs-Elysées, la voie est libre, si je puis dire, puisque l'initiation est accessible à tout homme, libre ou esclave. C'est donc là l'idée du salut pour tous qui émerge, les champs Élyséens seraient ouverts à tous, à condition de l'avoir mérité.

De plus, toujours selon Platon, ce séjour idyllique peut être temporaire, puisque les âmes peuvent se réincarner sur terre, après avoir bu l'eau du fleuve Léthé qui leur fait oublier la totalité du passé. C'est, vous le savez, le dogme de la métempsychose.

Virgile, quatre siècles plus tard, est assez proche de ces concepts puisque, selon lui, les champs Élyséens, situés dans les enfers, accueillent les initiés aux mystères orphiques. Pour lui, ce lieu connaît un éternel printemps et possède son propre soleil et ses propres étoiles. Son désaccord ne porte que sur la question du temps, puisqu'il semble insinuer que mille ans étaient nécessaires pour que les âmes ayant bu l'eau du Léthé viennent habiter d'autres corps.

Ici, un éther très vaste éclaire ces plaines de lumière pourpre,
les occupants y connaissent leur propre soleil et leurs astres.

Les uns exercent leurs corps sur des palestres de gazon,
S'affrontent dans des jeux et des luttes sur le sable fauve ;
D'autres rythment du pied des chœurs et chantent des poèmes.
Et même voici le prêtre de Thrace, revêtu d'une longue robe,
qui chante en cadence, faisant vibrer les sept notes de sa lyre,
tantôt avec ses doigts, tantôt avec son plectre d'ivoire.
Voici l'antique race de Teucer, descendance magnifique,
héros magnanimes, nés en des temps meilleurs. […]

Voilà qu'Énée en aperçoit d'autres à droite et à gauche,
Mangeant dans l'herbe et chantant en chœur un joyeux péan,
Au milieu d'un bois de lauriers parfumés d'où, refluant vers le haut,
Le fleuve Éridan roule ses eaux abondantes à travers la forêt.
Voici la troupe des héros blessés en combattant pour leur patrie,
Et ceux qui, durant leur vie furent des prêtres vertueux,
Les prophètes pieux, qui ont parlé un langage digne de Phébus,
Ou ceux qui ont embelli la vie grâce aux arts qu'ils ont inventés
Ou ceux dont les mérites ont laissé le nom dans les mémoires.
[6]


Les méchants ou les damnés

Les critères sont plus évidents en ce qui les concerne. Ce sont les grands criminels, les parjures, mortels ou demi-dieux qui ont menacé l'ordre cosmique, et bravé voire insulté les dieux olympiens. Ils sont dans le Tartare pour expier leurs crimes et subissent un châtiment éternel, par exemple les Titans comme on le lit dans l'Iliade (VIII, 479-481) : "Là où Japet et Cronos assis ne jouissent ni des rayons du Soleil Hypérion ni des vents, et le profond Tartare les enveloppe".

Homère donne peu de précisions quant à leurs fautes mais en fait un recensement : [7]

Je vois ensuite le grand Orion poursuivant travers la prairie Asphodèle les monstres qu'il immola jadis sur des montagnes désertes. Orion tenait encore dans ses mains vigoureuses sa forte massue d'airain qu'aucun effort ne peut briser.
Tityus, fils de l'auguste Terre, se présente alors à ma vue ; il est étendu sur le sol et couvre de son corps neuf arpents de terrain, deux vautours lui rongent le foie en plongeant leurs becs dans ses entrailles. Tityus ne peut les repousser avec ses mains; car jadis il fit violence à l'épouse de Jupiter, Latone, lorsqu'elle traversait les riantes campagnes de Panope pour se rendre à Pytho.
Puis j'aperçois Tantale, qui, souffrant d'amères douleurs, se tenait debout dans un lac ; l'eau touchait à son menton, et, malgré sa soif, Tantale n'en pouvait boire. Chaque fois que le vieillard se baissait pour se désaltérer l'onde fugitive tarissait aussitôt, et sous ses pieds il n'apercevait qu'un sable noir brûlé par un dieu cruel. De beaux arbres laissaient pendre au-dessus de la tête de Tantale des fruits magnifiques ; c'étaient des poiriers, des orangers, des pommiers superbes, de doux figuiers et des oliviers toujours verts ; mais dès que le vieillard se levait pour y porter la main, tout à coup le vent les enlevait jusqu'aux nues ténébreuses.
Sisyphe, agité par de cruels tourments, s'offre à mes regards ; il roule un énorme rocher et le pousse avec ses pieds et ses mains jusqu'au sommet d'une montagne. Mais dès que la roche est près d'atteindre à la cime, une force supérieure la repousse en arrière et l'impitoyable pierre retombe de tout son poids dans la plaine. Sisyphe recommence sans cesse à pousser la roche avec effort, la sueur coule de ses membres, et des tourbillons de poussière s'élèvent au-dessus de sa tête.
Après Sisyphe, je vois le vigoureux Hercule, ou plutôt son image; car ce dieu assis parmi les immortels goûte les joies du festin, et il possède Hébé aux jolis pieds, Hébé, la fille du puissant Jupiter et de Junon aux brodequins d'or.

Intéressant que Hercule soit cité, car il n'est pas damné. Et Ulysse le sait bien. En fait, C'est son eidolon, son ombre que voit Ulysse, car il est paré de tous ses attributs de terrestre « travailleur »; le véritable Héraclès, désormais immortel, vit sur l'Olympe avec son épouse, la déesse Hébé. Comme un dédoublement opéré entre l'Olympe et les enfers.

Quant aux autres grands fautifs, Sisyphe, Tantale, Tityos, leurs supplices sont particulièrement redoutables et ont été sources d'inspirations littéraires, voire philosophiques. Je pense à Sisyphe, à propos duquel le thème de l'effort toujours recommencé est repris, comme vous le savez, par Camus et par Robert Merle. Je pense à Tantale dont peut-être certains, ici, se souviennent de la cruelle histoire qui sera à l'origine des Atrides. Tantale est lourdement châtié et son nom est utilisé pour exprimer la frustration d'une personne qui voit ses désirs toujours sur le point d'être réalisés, mais dont les espoirs sont chaque fois déçus. J'ajoute qu'en français les consonances du nom, étant proches du verbe « tenter », le lien est simple à établir.

Ces damnés seront repris par les auteurs postérieurs: Sophocle, Euripide Platon pour les grecs; pour les latins Ovide et Virgile (chant VI de l'Énéide).


Les veilleurs intermittents

Et puis il y a les autres. Ceux ou plutôt celles que j'ai appelées "veilleurs intermittents". Ce sont des divinités mobiles qui, bien que résidant dans le monde infernal, interviennent dans le monde des vivants. Ces divinités, chtoniennes, féminines, sont en général regroupées en triade. Je les cite :

Les kères, divinités citées par Homère, par Hésiode et par Virgile, monstres vampires dont la mission est de cueillir les âmes sur les champs de batailles. On parle aussi de la "noire Kère" qui signifie la mort. Il y a des figures féminines de la mort chez les Grecs. Elles œuvrent sur les champs de bataille et se repaissent du sang des blessés. Rien à voir avec Thanatos. J'y reviendrai.

Les Moires, plus connues sous leur nom latin de Parques. "Tel était le fil que dévidaient les Parques", dit Virgile, dans le chant l de l'Éneide. Ce sont trois sœurs qui règnent sur la destinée de l'homme. Elles sont souvent représentées comme des fileuses tenant en leur main le fil de la vie des hommes. L'une préside à la naissance (elle file), l'autre au mariage (elle enroule le fil) et la troisième à la mort (elle coupe le fil). On les retrouve dans l'Iliade au chant XIX : "Ce n'est pas moi qui suis coupable", dit Agamemnon accusé d'avoir pris Briséis à Achille, "ce sont la Moire et l'Erinye qui vivent dans les ténèbres".

Précisément les Erinyes sont les plus connues et je ne reviens pas sur les tragédies d'Euripide, d'Eschyle et de Sophocle. Rappelons-nous l'allitération en s du vers de Racine qui fait dire à ce pauvre Oreste : "Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ?" [8]. Elles sont chiennes, femmes aux visages effrayants, à la chevelure de serpents (précisément) et toujours prêtes à tourmenter les esprits par le remords. Hésiode les fait naître, dans la Théogonie, de la mutilation d'Ouranos par Chronos : "Des éclaboussures sanglantes en avaient jailli : Terre les reçut toutes, elle en fit naitre les puissantes Erinyes". Si l'on se réfère à la psychanalyse, on peut rattacher leur rôle vengeur aux circonstances de leur naissance : mutilation du père par le fils. Elles vengent les crimes consanguins. Homère les situe au fond de l'Erèbe, mais, en fait, elles n'agissent que dans le monde des vivants. Elles ne tourmentent pas les âmes flottantes.

Et puis les Gorgones. Elles sont trois. Ce sont des êtres monstrueux. Deux sont immortelles et une est mortelle. Comme ce sont des monstres, ce sont des hybrides. Elles conjoignent la mortalité et l'immortalité. Ce sont des femmes, mais leur tête, dont la chevelure est faite de serpents, est barbue: elles sont donc en même temps masculines. Ce sont des êtres humains, elles ont un visage, mais elles ont en même temps des ailes, des ailes d'or, elles peuvent voler. Elles ont des membres, qui sont des membres d'acier ou de plomb, lourds, qui démentent en quelque sorte cette capacité de voler. Elles ont en même temps, dans cette figure humaine, une dentition bestiale, avec en particulier deux dents, comme des défenses de sangliers, qui sortent de la bouche. Elles ont d'autre part une espèce de rictus avec la langue qui pend en dehors, ce qui devrait être dedans est dehors. Et elles poussent un cri guttural qui vous glace de terreur. Chose rarissime sur les vases peints, elles ont le visage tourné non pas de profil mais de face, et regardent les spectateurs.
Le thème des Gorgones est beaucoup utilisé dans la littérature notamment la littérature fantastique du XIXe siècle et de la science-fiction. Aux XXe et XXIe siècles, la fantasy et le manga prennent le relais. Je ne fais qu'évoquer les innombrables sculptures et peintures (Le Caravage). Je n'oublie pas le cinéma (l'histoire de Persée inspire beaucoup). Je cite Le choc des Titans de Desmond Davis en 1981 et son remake de 2010 par Louis Leterrier, La Grande Menace dont le titre anglais est The Medusa Touch. Les Gorgones apparaissent aussi dans les films de fantasy s'inspirant directement de la mythologie grecque: Percy Jackson, Le Voleur de foudre. Et enfin les jeux vidéo.

A n'en pas douter la description que fait Virgile a été source d'inspiration postérieure.

En ce moment les portes sacrées du Tartare s'ouvrirent, en tournant sur leurs gonds avec un bruit épouvantable : […] « Vois-tu ce monstre qui défend le seuil du Tartare ? Au dedans veille, immense et encore plus cruelle, l'Hydre avec ses cinquante têtes aux gueules toujours béantes. […] Là sont les Titans, antiques enfants de la Terre, qui, foudroyés par Jupiter, roulent dans le fond de l'abîme. Là j'ai vu les deux fils d'Aloüs et leurs corps immenses ; ils avaient essayé avec leurs seules mains d'arracher la voûte immense des cieux, et de précipiter Jupiter du haut de son trône éternel. J'ai vu dans les horreurs d'un cruel supplice l'impie Salmonée, qui osa bien imiter les feux de Jupiter et les bruits de l'Olympe. […] J'ai vu encore Tityus, ce monstrueux nourrisson de la Terre, dont le corps étendu couvre neuf arpents : un énorme vautour au bec recourbé ronge son foie immortel et ses entrailles fécondes en tourments, les fouille pour s'en repaître, et habite éternellement au fond de sa poitrine : il n'y a pas de repos pour ses fibres sans cesse renaissantes. Te parlerai-je des Lapithes, d'Ixion et de Pirithoüs ? Sur eux pend un roc affreux qui va tomber, qui déjà tombe sur leurs têtes éternellement menacées. Devant eux brillent des lits somptueux aux pieds d'or, et des tables étalent sous leurs lèvres les mets et le luxe des rois : mais là est assise la plus redoutable des Furies ; elle leur défend de porter la main sur les tables, et, brandissant sa torche, elle se dresse et fait tonner sa voix. Là sont ceux qui ont haï leurs frères pendant la vie, ceux qui ont frappé leurs pères, ourdi des trahisons contre leurs clients ; ceux (leur troupe est innombrable) qui ont couvé seuls des richesses entassées, et n'en ont point réservé une part pour leurs proches ; ceux qui ont été tués pour crime d'adultère ; ceux qui ont suivi des drapeaux impies, et qui n'ont pas craint de trahir la foi jurée à leurs maîtres : tous enfermés dans ces lieux y attendent leur supplice. […] Les uns roulent un énorme rocher ; d'autres, attachés aux rayons d'une roue qui les emporte, y demeurent suspendus : là est assis, assis pour jamais sur la pierre, l'infortuné Thésée ; et le plus malheureux de tous, Phlégyas, élevant sa grande voix dans l'ombre du Tartare, atteste la justice des dieux, et crie sans cesse aux mortels instruits par son supplice: Apprenez par mon exemple à n'être point injustes, et à ne pas mépriser les dieux. Celui-ci a vendu sa patrie, et lui a imposé un tyran ; celui-là pour de l'or a fait et défait les lois. Ce père incestueux est entré dans le lit de sa fille, et s'est souillé d'un abominable hymen : tous ces coupables ont osé d'énormes forfaits, et en ont joui. Eussé-je cent bouches et cent langues, avec une voix de fer, je ne pourrais jamais te décrire tous ces crimes, compter tous ces supplices. [9]

 

 

En conclusion de cette première partie, examinons une vue générale de ces lieux infernaux dans la description que nous en fait Virgile.

Devant le vestibule des enfers, et à la bouche même du gouffre de l'Orcus, le Chagrin et les Remords vengeurs ont établi leur demeure. Là habitent et les pâles Maladies, et la triste Vieillesse, et la Faim, mauvaise conseillère, et la honteuse Indigence, spectres terribles à voir, et la Mort, et le Travail, et le Sommeil frère de la Mort, et les mauvaises Joies du cœur, et sur le seuil même la Guerre meurtrière, et les Euménides couchées sur des lits de fer, et la Discorde insensée, avec sa chevelure de vipères qu'enlacent des bandelettes sanglantes. Au milieu est un orme touffu, immense, qui étend de tous côtés ses rameaux et ses bras séculaires : c'est, dit-on, la retraite des vains Songes, qui s'abritent, hôtes légers, sous chaque feuille. Là sont encore mille monstres divers : sous les portes gîtent les Centaures, les Scyllas à la double forme, Briarée aux cent bras, l'Hydre de Lerne aux sifflements horribles, la Chimère armée de flammes, les Gorgones, les Harpies, et l'ombre de Géryon aux trois corps. Soudain Énée, frappé de terreur, saisit son glaive et leur en présente la pointe : et si la docte prêtresse ne l'eût pas averti que c'étaient de légers simulacres sans corps, de vaines et subtiles images qui voltigeaient dans les ténèbres, il se serait précipité, et il aurait frappé çà et là de son épée d'impalpables fantômes […]
Tout à coup il entend des voix plaintives et de grands vagissements : c'étaient les ombres des enfants qui pleuraient au seuil des enfers : privés de la douce lumière, et ravis en naissant au sein maternel, un funeste jour les avait enlevés à la vie, et plongés dans la nuit prématurée de la mort. Près d'eux sont les hommes qu'un arrêt injuste a condamnés à mourir. Là nulle place n'est assignée que le sort et des juges n'en aient décidé, à leur tête est Minos, qui agite l'urne fatale ; c'est lui qui appelle devant son tribunal la muette assemblée des humains, qui examine leur vie, qui connaît de leurs crimes. Non loin de là sont les tristes ombres de ceux qui, sans être coupables, ont tourné contre eux-mêmes leurs mains violentes, et qui, ayant pris la lumière en horreur, ont rejeté leur âme […] Là, ceux que le dur amour et ses poisons cruels ont consumés errent cachés dans de secrets sentiers ; un bois de myrte les environne et les couvre de son ombre : leurs soucis ne les abandonnent pas même dans la mort. Énée aperçoit dans ces lieux Phèdre, Procris, Évadné, Pasiphaé, et la triste Ériphyle, qui montrait son sein percé par la main cruelle de son fils : Laodamie les accompagne, et Cénis, autrefois jeune homme, depuis changé en femme, et que le destin avait alors rappelé à sa figure première […]
Parmi elles la Phénicienne Didon, encore sanglante de sa blessure, errait dans la forêt immense.
[10]

Pour veiller sur ce monde deux figures se détachent : Hadès, le maître des lieux, et son épouse, la « terrible » Perséphone, appelés Pluton et Proserpine chez les Romains. Paradoxalement, leur rôle est peu explicite et leur activité peu ou pas décrite. Ils sont un nom, une force puissante et invisible que les défunts ne rencontrent jamais. À quelques exceptions près.

 

Persephone, Hadès et Cerbère
Marbre trouvé dans le sanctuaire de Gortyne

 


2- LES MAÎTRES DES LIEUX


 

Hadès et Perséphone tenant un épi de blé
Plaque votive provenant de Locri (fin VIe s. – début Ve s. av. J.-C.)


Hadès

Il est décrit par Homère et Hésiode comme impitoyable, odieux sans que l'on lui attribue des actes précis. Il représente la mort, c'est-à-dire la non-vie mais vous savez que c'est Thanatos le dieu de la mort. Fils de Cronos et de Rhéa, il est le frère de Zeus, de Déméter et de Poséidon. Lors du partage de l'Univers en trois parties, c'est à lui que revient le monde inférieur. Il ne redoute qu'une chose : que la lumière ne pénètre dans son territoire. Il est assis aux fonds des Enfers sur un trône, le trône de l'oubli, et tient dans sa main un spectre avec lequel il gouverne sans pitié les âmes des morts. Il porte sur la tête un cadeau des Cyclopes, la kunée, un casque qui rend invisible, casque qu'il prête parfois à certains héros légendaires (Persée).

Je m'arrête un instant sur ces trois attributs. Je passe sur le sceptre, emblème du pouvoir, pour m'attarder sur le casque d'invisibilité, la kunée, mot rattaché à la peau de chien, à la coiffure en peau d'animal, de chien, par exemple. Je mentionne au passage qu'on peut retrouver dans le mot Hadès (a ides) qui signifie qu'on ne peut pas voir. Donc ce casque est pourvu d'un pouvoir d'invisibilité. Aristophane, dans Les Acharniens, fait dire à un de ses protagonistes : "Pour moi, prends à Hiéronyme le casque d'Hadès aux poils ténébreux, épais et impénétrables". Dans d'autres textes ce casque est qualifié d'un pouvoir « terrible ». En fait, cette kunée est comme une métonymie de l'invisibilité, invisibilité qui est le sort de tout humain lorsqu'il est mort. Ce qu'il y a sous terre, les contrées invisibles, ce qu'on ne peut voir ou ne veut pas voir. C'est en effet « terrible » ! De même le trône de l'oubli, là l'adjectif est explicite, propre aux enfers où coule le Léthé, le fleuve de l'oubli, comme vous le savez, Mais il est possible de jouer sur les deux sens du mot "oubli". Un sens actif : la volonté d'oublier le monde terrestre, mais aussi un sens passif, endroit où l'on est oublié, crainte de tout mortel face à la mort. Le nom de ce siège sonnerait, en somme, comme un avertissement.

Mais Hadès, celui qu'on ne voit pas, est celui que l'on appelle parfois Plouton ("le Dispensateur de richesses"), à l'origine sans doute du Pluton des Romains, et il est invoqué par les agriculteurs. On le représente sous les traits d'un dieu placide, tenant d'une main la corne d'abondance et, de l'autre, des instruments aratoires. C'est que ce dieu règne sous la terre féconde, riche de pierres précieuses, mais aussi des semailles qui nourriront les vivants. Nous allons voir que cette double attribution de la Mort et de la Vie est un thème récurrent.

Nous arrivons à l'autre, la figure par excellence de ce thème, celle qui fait sortir Hadès, cantonné qu'il est dans les ténèbres souterraines. Il ne sortira qu'une fois de son antre ténébreux, ce sera pour enlever Perséphone.

 


Perséphone

 

Statue funéraire voilée, Musée de Cyrène

Perséphone est un sujet inépuisable et donc la présentation n'est pas exhaustive. Très peu de textes la décrivent dans ses activités sous terre. Tout au plus est-elle mentionnée par Virgile, toujours au chant VI : "Personne n'a accès aux profondeurs mystérieuses de la terre avant d'avoir cueilli sur l'arbre la pousse à la chevelure d'or. La belle Proserpine a exigé de recevoir cet hommage, qui lui est dû."

Elle est connue par le rôle important qu'on lui attribue dans les mystères d'Eleusis et c'est surtout à son rapt et aux conséquences de ce rapt qu'elle doit sa célébrité. Cet événement est évoqué par de nombreux auteurs mais le récit diffère suivant les ouvrages. Cela commence très tôt (VIIe av. J.-C.) dans l'Hymne homérique à Déméter, jusqu'à la dernière épopée de l'histoire antique, Le rapt de Proserpine, écrite par Claudien (fin du IVe siècle ap. J.-C.). Mais on retrouve Perséphone / Proserpine, chez Diodore de Sicile et chez Ovide.

Il est à noter que ce mythe nourrit abondamment l'art sous toutes ses formes quelles que soient les époques. L'histoire de Perséphone est un best-seller assuré !

Déesse chtonienne par excellence, elle est la fille de Zeus et de Déméter (sœur de celui-ci), déesse des récoltes, appelée aussi Cérès chez les romains.

Elle apparait sous de multiples noms : Coré (Κόρη / Kórê, « la jeune fille »), ou encore « la fille », Koré est d'abord la toute jeune fille, une enfant, celle qui en tout cas joue encore à la poupée, car tel est le deuxième sens du mot. Enfin le mot en vient à désigner la pupille de l'œil « à cause de la petite image qui s'y réfléchit », nous dit joliment le dictionnaire Bailly, par opposition à Déméter, « la mère » (ἡ Μήτηρ / hê Mêtêr). Son nom le plus ancien, Perséphone, n'exprime que l'idée de l'anéantissement et de la mort violente; plus tard, ce nom se change en Pherséphoné, celle qui produit et qui détruit; les noms de Perséphassa et de Pherséphassa, qui appartiennent à la poésie du VIe et du Ve siècles av. J.-C., sont rattachés par les uns à l'idée de lumière, le flambeau étant l'emblème de la déesse, ou à celle d'une espèce de colombes qui lui était consacrée. Chez les Romains elle est connue sous le nom de Proserpine.

La jeune déesse est d'une beauté étourdissante. Elle est si ravissante que beaucoup des occupants du mont Olympe songent à la ravir.

Dans l'Hymne à Déméter, la jeune fille n'a que le temps de cueillir une fleur magnifique à l'odeur envoûtante, le narcisse, avant que la terre ne se déchire et que « le Seigneur de tant d'hôtes » ne l'enlève. La pauvre enfant pousse un cri déchirant, que seule Hécate, la fille de Persée, entend.

Dans les versions latines (Diodore de Sicile et Claudien), Déméter décide de cacher sa fille loin, en Sicile, non sans auparavant lui avoir donné une armada de compagnes, toutes plus jolies les unes que les autres, à commencer par la déesse de l'Amour en personne. Elles sont là pour lui tenir compagnie, mais aussi pour la protéger, voire servir d'appâts, si jamais un vieux loup venait à passer par là. Si la jeune fille est écartée des regards olympiens, elle n'échappe pas à ceux du dieu des enfers. Rappelons en effet que les portes des enfers sont situées au sud de l'Italie ou en Sicile. Tapi parmi les ombres, Hadès observe, tombe amoureux et s'empare de la jeune fille avec l'accord de Zeus et la connivence des déesses accompagnant Korê.

Non loin des remparts d'Henna, il est un lac profond qu'on appelle Pergus. Le Caystre n'entend pas dans son cours chanter un plus grand nombre de cygnes. Une forêt qui l'entoure de tous côtés en couronne les eaux et ses ombrages, comme un voile en écartent les rayons de Phébus. Là, le feuillage entretient la fraîcheur, la terre humide, les fleurs semblables à la poudre de Tyr, le printemps est éternel. Dans ce bocage, Proserpine prenait ses ébats. Elle cueillait des violettes ou des lys éclatants de blancheur. Avec l'ardeur propre aux jeunes filles elle en remplissait des corbeilles et les plis de sa robe, rivalisant avec ses compagnes à qui en ramasserait le plus. La voir, l'aimer et l'enlever furent pour Dis, ou peu s'en faut, l'affaire d'un instant, car l'amour est si impatient ! La déesse épouvantée appelle d'une voix plaintive sa mère et ses compagne, mais plus souvent sa mère. Elle avait déchiré son vêtement depuis le bord supérieur et les fleurs cueillies par ses mains s'étaient échappées de sa tunique, que rien ne retenait plus : telle était encore la candeur du jeune âge que son âme éprouvait de leur perte un nouveau chagrin. Le ravisseur lance son char en avant. Il excite ses coursiers, en les appelant chacun par son nom. Sur leurs cous et sur leurs crinières il secoue les rênes teintes de la sombre couleur de la rouille. Il franchit les lacs profonds, les étangs de Paliques qui exhalent une odeur de soufre et s'échappent en bouillonnant de la terre entrouverte. [11]

 

L'enlèvement de Proserpine, Le Bernin, 1624, Rome, Galerie Borghèse

 

Le rapt de Proserpine, Alessandro Allori, 1570, Musée Paul Getty, Los Angeles

 

Tandis qu'insouciantes, ces jeunes beautés s'abandonnent au plaisir, voilà qu'un bruit soudain éclate, les tours se heurtent, et les villes chancèlent sur leurs fondements ébranlés. D'où viennent ces sourds mugissements? Tous l'ignorent […] A travers de sombres détours, le monarque des ombres se frayait une route souterraine. […] Quand la Sicile, ébranlée par le sceptre de fer qui déchire ses entrailles, s'est entr'ouverte en un gouffre immense, un subit effroi a bouleversé le ciel : les astres, méconnaissant leurs lois, changent de route. […] Ainsi, le troisième fils de Saturne pousse ses coursiers incertains à travers ces routes tortueuses, cherchant à s'élancer dans l'empire de son frère. Aucun passage n'est ouvert : partout des barrières s'opposent à sa marche, et, suspendant sa course, le tiennent enfermé dans leur prison de roc. Irrité de ces retards, de son sceptre puissant il frappe dans sa colère les masses qui l'arrêtent. […] Mais lui, semblable au lion qui tient sous ses ongles une génisse, l'honneur du troupeau: quand il a déchiré ses entrailles, et assouvi sa rage sur ses membres palpitants; debout, et dégouttant d'un sang épais, il secoue les anneaux de sa crinière, et méprise le vain courroux des pasteurs. […] Cependant Proserpine, les cheveux abandonnés aux vents, vole, entraînée par le char rapide; dans sa douleur, elle meurtrit ses bras, et pousse vers les cieux des plaintes inutiles : « O mon père, dit-elle, pourquoi n'as-tu pas lancé contre moi les traits forgés par les Cyclopes? Eh quoi ! Me livrer ainsi aux ombres cruelles, me bannir de l'univers ! N'as-tu donc point de pitié pour ta fille? » […] Bannissez, Proserpine, lui dit-il [Pluton], de funestes soucis, bannissez ces vaines frayeurs qui vous tourmentent. Votre main portera un sceptre plus glorieux; vous n'aurez point à souffrir les feux d'un mari indigne de vous. […] Quittant l'Élysée, les chastes matrones entourent Proserpine, et leurs douces paroles calment ses craintes. Elles renouent sa chevelure en désordre, et couvrent sa tête d'un voile écarlate qui doit rassurer sa pudeur inquiète. [12]

Déméter est effondrée et en grand deuil elle mène l'enquête. Mais personne n'ose lui révéler la vérité, car tout le monde craint les maîtres du ciel et des enfers, Zeus et Hadès.

Comme toujours, en Grèce, c'est une histoire de famille incestueuse, et l'on apprend qu'il y a eu accord secret, à l'insu de Déméter, la mère, entre Zeus, le père, et Hadès, l'oncle, pour ce mariage-enterrement de leur fille et nièce. L'intensité de la douleur de la déesse est telle qu'elle n'assume plus ses fonctions divines, à savoir faire pousser les plantes nourricières. C'est d'autant plus étrange que les déesses ne meurent pas. En fait, c'est la séparation qui est intolérable. Déméter fait en quelque sorte la grève du grain, si bien que, sur terre, les hommes meurent de faim et de colère. Sur l'Olympe, les dieux ne reçoivent plus la fumée des sacrifices. C'est le désordre le plus complet. Un dieu qui n'est pas adulé est-il encore un dieu ? Dans ce monde en passe de devenir sans bêtes, sans hommes et sans divinité, Déméter pleure, près d'un puits, assise sur un rocher à Éleusis (proche d'Athènes), déguisée en vieille femme pour ne pas être reconnue. Elle est abordée par les filles du roi et conduite auprès de la reine Métanire, qui vient d'accoucher d'un fils. Au moment où la déesse franchit le seuil de la demeure, la reine éprouve un frisson sacré et se lève aussitôt pour offrir son siège à la déesse. Mais, enfouie dans son chagrin, sans bouger, ni parler, elle refuse nourriture et boisson. C'est alors que la servante Iambé réussit à la faire rire par des plaisanteries grivoises. Une autre version, tirée des hymnes orphiques, raconte que Baubo fait rire la déesse en soulevant ses jupes et en lui montrant ses parties intimes. Toujours est-il que Déméter rit et accepte de boire le cycéon (mixture d'orge et d'herbes qu'on lui avait proposée. Un autre épisode va commencer.

Le couple en effet cherche une nourrice vénérable pour s'occuper de leurs deux fils, Triptolème et Démophon. La déesse a perdu une fille, elle gagne deux fils. L'aîné, Triptolème, est à l'âge où les garçons rêvent de dragon. La déesse lui en donne non pas un en terre cuite, mais deux, mais ailés, mais vivants, attelés, qui plus est, à un char magnifique. Elle prend soin de Démophon, le nouveau-né de la reine qu'elle élève à sa manière voulant lui donner l'immortalité. Mais l'entreprise tourne court, car la mère, indiscrète, surgissant au beau milieu d'une scène impressionnante où la déesse a plongé l'enfant dans le feu, fait tout rater, et l'enfant meurt. Déméter, furieuse, se fait connaître dans sa divinité et exige que lui soit élevé un temple à Eleusis même, où elle enseignera aux hommes les rites sacrés. Le temple est édifié, la déesse s'y réfugie, mais se consacre exclusivement à son deuil, dans une solitude absolue, loin des dieux et des hommes. Pendant un an, la terre est d'une stérilité totale. Les hommes sont menacés de famine et les dieux de privation de sacrifices. Une délégation divine est alors envoyée auprès de Déméter qui, inflexible, exige de revoir sa fille. Sous le soleil et sous la terre, tous et toutes se lamentent.

Zeus suggère à son frère de laisser davantage de liberté à sa dulcinée. Après tout, si elle va voir sa mère de temps en temps, où est le mal ? Hadès se laisse convaincre, mais, prudent, avant qu'elle ne prenne le chemin du jour, il offre à son épouse une grenade bien mûre, rougeoyante, pour la rafraîchir pendant son voyage. Lui aussi veille au grain, car il vient ainsi de s'assurer du retour de sa femme. Pendant le voyage, Perséphone avale six grains. Les retrouvailles entre la mère et la fille sont joyeuses et tendres. La joie, la vie, les saisons regagnent la terre et la recouvrent d'un tapis verdoyant et fertile. Pendant six mois ! Car au bout de ce laps de temps, un par grain de grenade, Perséphone doit regagner les tréfonds de la terre. Une nuit que sa mère dort et que la terre et les vignes sont en pleine récolte, elle quitte le giron maternel et revient, consentante, dans les bras immortels du maître des morts, tandis que sa mère, à nouveau, attend le retour de sa fille pour fertiliser la terre.

Mais elle s'occupe malgré tout des affaires des hommes. A Éleusis, elle intervient pour que Treptolème soit roi et elle lui offre une bourse contenant des graines inédites, et magiques, des graines qui donneront une moisson blonde comme les cheveux du jeune garçon et nourriront miraculeusement le genre humain. Dans l'Hymne homérique à Déméter, la déesse en fait également l'un des premiers prêtres des mystères d'Éleusis :

 

Déméter remettant le grain à Triptolème en présence de Perséphone
Bas-relief du Ve s. Musée National d'Athènes

Cérès à la belle couronne ne résiste point à ces paroles ; elle rend la fécondité aux campagnes : la terre se couvre de feuillages et de fleurs ; la déesse enseigne à Triptolème le ministère sacré de ses autels ; elle confie à Triptolème les mystères sacrés qu'il n'est permis ni de pénétrer ni de révéler : la crainte des dieux doit retenir notre voix. Heureux celui des mortels qui fut témoin de ces mystères ; mais celui qui n'est point initié, qui ne prend point part aux rites sacrés, ne jouira point d'une aussi belle destinée, même après sa mort, dans le royaume des ténèbres.

Pour en revenir à Perséphone, il semble qu'elle ait accepté son rôle de reine des Morts puisque, dans les légendes, elle agit toujours en accord avec son époux. Elle se montre même aussi dure et inflexible que son mari dès qu'un défunt a des velléités de retrouver le chemin de la lumière (une exception : Orphée et Eurydice).

Mais il faut ajouter que Perséphone n'est pas seulement la Déesse des Enfers. Elle remonte régulièrement sur terre et apporte donc indirectement par la joie qu'elle procure à sa mère la fertilité de la terre.

Mais ce qui est à noter c'est que cette enfant, jeune fille, fille et épouse n'existe que par… sa non existence. Elle n'est que personnage adjuvant. Elle n'apparaît qu'en fonction de ce qu'elle donne ou retire à sa mère, déesse-mère, capitale, ou par rapport à son mari, le dieu des enfers.

Citons, pour clore cette partie, un extrait d'un texte de Michel Leiris. Ecrit en juin 1948, il s'agit de réflexions autobiographiques sur les rapports de la psychanalyse et de l'écriture basés sur l'exploration des jeux du langage. Michel Leiris parle « d'impressions trop fugaces qu'il veut rassembler en une même rubrique ».

…Et j'ai choisi pour le signe sous lequel les placer, le nom tout à fait floral et souterrain de Perséphone, arraché ainsi à ses noirceurs terrestres et haussé jusqu'au ciel d'une tête de chapitre :
La feuille d'acanthe qu'on copie au lycée quand on apprend tant bien que mal à manier le fusain,
la tige d'un volubilis ou autre plante grimpante,
[…]
les jaspures étalées sur les tranches de certains livres reliés,
[…]
l'accroche-cœur collé à la graise sur la pommettes d'une prostituée aux temps anciens de Casque d'Or,
[…]
le cheminement du sang,
la conque d'une oreille,
les sinuosités d'un sentier.
[…]
Tout cela, dans le nom de Perséphone je crois le découvrir en puissance […]
Il s'agit donc essentiellement, d'un nom en vrille, – plus largement : d'un nom courbe, mais dont la douceur ne doit pas être confondue avec le caractère toujours plus ou moins lénitif de ce qui est émoussé, puisque – bien au contraire – ce qu'il a de perçant et de pénétrant est confirmé par le rapprochement qu'on peut faire entre les syllabes dont il est composé et celles qui forment l'état civil de l'insecte dit « perce-oreille ». Car non seulement « Perséphone et perce-oreille » commencent tous deux par la même allusion à l'idée de « percée » (chez Perséphone plus indécise, à cause de l's qui lui donne quelque chose d'ondulant et d'herbeux , de chimérique et de fuyant à tel point qu'on serait tenté, opérant une facile métathèse, de la nommer la Fée Personne…), mais l'un et l'autre se terminent par un appel au sens de l'ouie…
[13]

Il n'en reste pas moins que Hadès et Perséphone, deux personnages divins, sont indéniablement maîtres des territoires souterrains; mais, nous l'avons vu, les brèches existent entre le monde du dessous et celui du dessus.


Sous terre et sur terre

Tout d'abord, du fond de son brouillard obscur, Hadès s'ennuie et se plaint de sa solitude auprès de son frère Zeus :

… de m'avoir relégué, victime du sort, sur
ces tristes plages, Pour être privé du
jour, ai-je en intime temps perdu ma vigueur
et mes armes? Me crois-tu donc terrassé et
sans énergie, parce que je ne lance pas la
foudre et que je ne trompe pas l'oreille
des hommes par le vain fouet du tonnerre? Ne te
suffit-il pas de m'avoir envié la douce lumière
Faut-il encore m'interdire l'hymen?
[14]

Il fend la terre disent les textes, il surgit pour commettre le rapt : "Mais voici que la vaste terre s'ouvrit dans les plaines de Nysios, et le Roi insatiable, illustre fils de Cronos, s'en élança, porté par ses chevaux immortels. Et il l'enleva de force et la porta pleurante sur son char d'or." [15]

Pour commettre l'acte, brutal nous l'avons vu, Hadès quitte son domaine. C'est sur terre, après l'avoir déchirée (le mot est employé, il faut noter la double métaphore, presque filée), c'est sur la terre, ni dans les cieux, domaine des Olympiens où rien ne se passe, mais où les choses se décident, ni dans les profondeurs, c'est sur la terre, donc, territoire intermédiaire que se produira le viol. Je ne reviens pas sur les allers et retours de Perséphone qui, bien que pas si insatisfaite que cela de son sort dans les ténèbres, éprouve le besoin de remonter sur le sol, à l'air libre si je puis dire. Donc descente et remontée, ténèbres et lumière, froideur et chaleur du soleil, bas et haut. La légende met en scène un drame de l'échange, de dimension verticale entre le divin d'en haut et divin d'en bas.

Deuxième aspect de ce jeu sur le dessus et le dessous, la terre est le territoire des morts certes, cependant non seulement elle produit des pierres et métaux précieux, mais c'est en elle que germent et poussent les récoltes. Hadès est d'ailleurs invoqué par les agriculteurs, et on le représente tenant d'une main des instruments aratoires et, de l'autre, une corne d'abondance. Il apparaît ainsi plusieurs fois sur des céramiques à figures rouges (-Ve siècle). Évoquant ainsi l'idée de richesse, même si la nature de cette richesse n'est pas spécifiée. Il est qualifié de poludektei (qui commande à beaucoup), et d'anax poludegmon (le maître d'une multitude) vraisemblablement une abondance en êtres humains [15]. On peut donc penser que la richesse du dieu ainsi représentée correspond sans doute à la multitude des âmes qu'il gouverne tout autant qu'à la fécondité agraire. Notons que le thème de la corne d'abondance se retrouve dans de nombreuses religions associées à la fertilité agricole. Enfin, cet Hadès, Zeus souterrain à rapprocher du Zeus chtonien qu'Hésiode conseille au laboureur d'invoquer avant de mettre la main à la charrue, est ainsi nommé Πλούτων / Ploutôn, « le Riche », car il est maître des richesses du sol, qu'elles soient minérales ou végétales; un temple lui est d'ailleurs consacré sous ce nom à Éleusis et il reçoit des honneurs à Athènes. On lui sacrifie des brebis ou des taureaux noirs durant la nuit.

Cette dualité s'applique évidemment à Perséphone : elle en est même l'emblème. Les textes disent "terrible déesse des Enfers, mais douce aux hommes de la Terre", auxquels grâce à sa présence auprès de sa mère, elle apporte fertilité et abondance des moissons. Perséphone, déesse chtonienne, incarne la double idée de la terre productrice de tous les bienfaits, ceux qui nourrissent les humains et ceux qui les reçoivent au terme de leur existence. Sous sa première forme, elle est en rapport avec Déméter que le mythe lui donne pour mère; sous la seconde, avec Hadès/Pluton, qui la ravit pour faire d'elle son épouse.

C'est la raison pour laquelle Perséphone occupe une place importante dans les cultes de nombreuses villes, en particulier ceux d'Éleusis, lieu associé à Déméter; elle est ainsi vénérée tout particulièrement dans le cadre de fêtes féminines promouvant la fertilité de la terre ainsi que la fécondité des femmes.

De ces mythologies, il convient évidemment de dégager un sens.

 


3- DE L'EFFROI À L'ESPÉRANCE


Effroi de la mort, il s'entend.

La mort en face

Pour dire la mort, les Grecs ont un mot : Thanatos. Associé à son frère Hypnos, le sommeil, le dieu Thanatos séjourne évidemment aux enfers, mais lui aussi fait des allées et venues avec le monde du dessus. Il est représenté le plus souvent sous l'aspect d'un guerrier dans la force de l'âge. En effet il recueille la mort sur les champs de bataille, c'est lui qui conduira le corps vers les honneurs funèbres. Rien de terrifiant, rien de monstrueux, il est la mort glorieuse, la belle mort. Masculin, Thanatos n'incarne pas la destruction horrible, mais l'aboutissement normal de toute vie de mortel, à condition qu'elle fût glorieuse. Il faut quitter la lumière pour être rendu au monde de la nuit.

Ce Thanatos, lui, n'est pas affreux. Il représente toute civilisation qui est affrontée à la mort comme elle est affrontée à la bisexualité. On essaye de civiliser cette mort qui est en même temps au-delà de tout ce que l'on peut imaginer. De la civiliser comment ? Par des rituels funéraires, par des exercices de commémoration, par une façon d'imaginer un au-delà où les morts ne sont plus vivants, mais ils continuent de mener une vague existence. Et les Grecs ont essayé, eux, dans leur politique, pour intégrer la mort à la vie, d'imaginer cette immortalité en gloire. Thanatos représente un peu ça. [16]

Certes on dit de Thanatos qu'il est implacable, que son cœur est de fer et son âme d'airain. Hésiode dit de lui "qu'il n'est pas paisible et doux comme son frère Hypnos", mais il représente la belle mort. A l'inverse tout ce qui cristallise la transformation terrifiante de l'humain en cadavre, tout ce qui mobilise la répulsion et l'horreur, c'est Gorgo / Méduse qui l'incarne. La mort dans son aspect d'épouvante, comme puissance de terreur exprimant l'indicible, ce n'est pas Thanatos, c'est la face monstrueuse de Gorgo, la Méduse dont le regard pétrifie.

Le nom de Méduse est familier, de même que sa représentation la plus courante: un monstre grotesque, visage féminin grimaçant avec, sur la tête, un enchevêtrement de serpents qui se tortillent. Dans l'Antiquité, il apparait sur le fronton des temples, sur les murs des villas ou sur des bijoux ou talismans comme symbole apotropaïque, jusqu'à l'époque actuelle, où elle nourrit encore et toujours l'imaginaire des artistes, comme je vous l'ai dit. Son histoire, vous la connaissez. Il existe d'innombrables versions du mythe. Méduse appartient à un trio de sœurs, les Gorgones. Elles sont ces divinités mobiles qui épouvantent par leur aspect terrifiant et les cris lugubres qu'elles poussent. Méduse / Gorgo est la seule mortelle et en même temps elle est leur reine. Elle était, comme il se doit d'une beauté ravissante, et ses soupirants étaient fascinés par sa belle chevelure. Quand Poséidon tombe amoureux d'elle, il se métamorphose en oiseau et ose la conduire dans le temple d'Athéna, qui entre dans une colère folle devant une telle profanation. Elle la rend hideuse. Je ne reviens pas sur la description. Ce qui est intéressant pour notre sujet c'est précisément l'aspect hideux qui jette l'effroi, ajouté aux cris glaçants. C'est la mort qu'elle a dans les yeux, Méduse / Gorgo, surtout elle puisque même elle qui est mortelle lorsque sa tête est coupée, ses yeux continueront à lancer la mort. Car être pétrifié, c'est être encore plus mort puisque la pierre est le contraire de la vie par sa froideur, son immobilisme, son opacité. J.P. Vernant dit, lui, « passer de la vie à l'état minéral ». Perspective terrifiante. La tête de Méduse traduit l'inacceptable, l'horreur de l'indicible, de l'impensable, de l'irreprésentable.

Mais un deuxième aspect existe chez Méduse.

Car on dit que Méduse est sans doute une Déesse issue d'une proto-société matriarcale et de nombreuses cultures anciennes la considèrent comme l'une des facettes de la Déesse-Mère, une des figures mythologiques les plus archaïques. On retrouve en effet la chevelure de serpents et la peau reptilienne, qui sont des symboles chthoniens, liés au cycle naturel de la naissance, de la mort. Les défenses de sanglier évoquent le cochon, symbole de naissance et surtout de fertilité, autres spécificités chtoniennes et renvoient à la toute-puissance féminine, c'est-à-dire à celle capable de donner la vie. Pensons à Pégase symbole de vitalité, et d'inspiration poétique qui naît, comme vous le savez, du sang de sa décapitation et pensons au puissant remède capable de ressusciter un mort si ce sang coule de la veine droite, nous sommes bien dans la double fonction de la vie et de la mort. Je mentionne les écrits de Freud à ce propos [17] qui établit une analogie entre la décapitation de Méduse et l'angoisse de castration que peut ressentir un garçon confronté à la perception qu'il a des organes génitaux de sa mère, vision des organes féminins provoquant l'effroi, On peut donc dire que, en pétrifiant les êtres, Méduse les renvoie à la terre dont ils sont issus.

Ainsi, à l'opposé de la mort glorieuse représentée par Thanatos, on ne peut regarder en face la mort ordinaire au visage monstrueux. Elle n'est civilisable que par les images et par la littérature qui nous montrent un héros (Persée) capable de lui couper la tête. Ce n'est en effet que par la représentation de Gorgo / Méduse, figurée, traduite, sollicitant l'imaginaire sous formes de récits, de peintures, de sculptures, que cette mort, irreprésentable est finalement représentée. Comme si c'était là un moyen de civiliser la mort ou de la conjurer en n'en regardant de face que son masque.

Car ce qui est difficilement supportable dans la mort, ce que chacun peine à accepter, c'est, bien entendu, la séparation.


L'impossible séparation

Dans la question qui nous occupe, c'est bien de cela qu'il s'agit. La relation qui lie Déméter à Perséphone peut être envisagée comme un impossible deuil. L'impossible deuil d'une mère à sa fille ou l'impossible deuil d'une fille à sa mère.

On peut évidemment s'engouffrer dans cette affaire d'une manière psychologique et psychanalytique. Il existe d'ailleurs une littérature abondante sur ce sujet.

Mais le texte primitif, l'Hymne Homérique de Démeter, suffit à donner quelques éclairages. Les deux protagonistes nous sont présentées d'emblée, dans la même phrase : "Déméter, déesse de majesté, ses cheveux sont beaux, fines les chevilles de sa fille qu'Adoneus a soudain prise".

Nous percevons dès le début du texte que face aux mâles de la famille, Déméter et sa fille forment un couple inséparable. La force de leurs liens nous est montrée par leur réaction au moment de l'enlèvement. L'hymne commençant par le rapt de Korê. Précisément par l'arrachement, par la séparation.

Du côté de la fille d'abord qui, entraînée vers les lieux obscurs, découvre le monde de l'angoisse. Elle fait le récit de son enlèvement lorsqu'elle retrouve sa mère : "Mais le sol s'est ouvert : le prince en est sorti. Le maître du large accueil, le puissant, il m'a emportée sur son char d'or, au fond de la terre. Je ne voulais pas. J'ai crié à pleine voix ; mon cri montait." [15]

Cependant, il faut noter qu'après son geste brutal Hadès se montre conciliant et promet à son épouse un bel « avenir »: "Tu commanderas à tout ce qui vit, à tout ce qui rampe… Tu auras les plus grands honneurs…" Et l'union est consommée, nous apprend le texte, par la métaphore des grains de grenade (symbole sexuel et de fécondité, comme vous le savez). C'est le moment de nous questionner sur le double nom de Coré et de Perséphone. Coré la jeune fille, celle du haut, devient Perséphone, celle du bas, quand elle épouse Hadès et qu'elle devient reine et souveraine. La lecture psychanalytique devient ici intéressante évidemment. Ce ravissement de Coré/Perséphone ne fait pas que scinder une relation mère-fille, elle introduit le masculin, elle introduit une différence dans la continuité féminine. C'est cette séparation d'avec sa mère qui donne à Coré l'expérience du manque, mais aussi de la différence, l'expérience du passage de la proximité à l'éloignement, l'expérience de sortir d'une continuité naturelle, l'expérience d'un possible renouveau. Perséphone est ravie par Hadès et il est plaisant de jouer sur la polysémie du mot. Elle accepte sans trop broncher, semble-t-il, le compromis des séjours alternés entre le haut et le bas, entre sa mère et son mari. Et là, au-delà d'une explication psychanalytique, c'est cette alternance qui est à souligner. Alternance acceptée et peut-être même souhaitée.

Du côté de la mère, il n'en est pas de même. Le ravissement de sa fille ne provoque chez Déméter que ressentiment. Les exemples de l'affection qu'elle porte à sa fille sont nombreux : "Leurs cœurs étaient en joie, elle sauta, courut l'embrasser, se pendit à son cou, elle tint sa chère enfant dans ses bras" [15]. Et d'autant plus grande est sa douleur. Douleur de la perte, rupture et notamment rupture de l'unité. Et c'est précisément autour de ce thème, la rupture d'unité, que l'on peut comprendre le point de vue de Déméter.

La première unité mise à mal est celle de la famille. L'épreuve à laquelle est confrontée Déméter est provoquée par un acte qui, venant des membres de la fratrie, se fait contre sa relation à sa fille. Car, en résumé, le père et roi, Zeus, a promis et livré sa fille à son frère, Hadès, sans que la mère, Déméter, qui est la sœur des deux ait été consultée. On sait que les mâles ont utilisé la ruse et la violence et que la jeune fille est ignorante. Si la consanguinité est posée comme unité, celle-ci est totalement remise en question par la ruse et la force des mâles, contre le lien qui unit Déméter et Perséphone.

C'est donc à l'intérieur de l'unité familiale, une autre unité qui est ébranlée : l'unité mère-fille. La réaction de Déméter n'est pas équivoque : l'affliction la conduira à exprimer son deuil : "Une souffrance aigüe lui prit le cœur, le bandeau sur ses cheveux superbes, elle le déchirait de ses propres mains"; plus tard elle sera désignée comme celle portant "une mante bleu de nuit" [15]. Cette affliction la conduit d'abord vers le repli sur elle-même, mais, dans un second temps, à une action, celle de réparer une autre unité brisée : le privilège des dieux qui permet l'immortalité.

C'est sa volonté de réunifier ce qui a été rompu, à savoir l'union pour l'éternité propre aux dieux, qui pousse Déméter à déifier Démophon, entreprise qui échoue, comme l'on sait. Elle pense que les soins qu'elle prodigue à l'enfant le soustrairont à la mort. Elle veut répondre à la séparation d'avec sa fille (pourtant immortelle, mais, dans cette histoire, le pacte est en quelque sorte rompu) en affirmant sa capacité à donner l'immortalité à un mortel, elle veut voir Perséphone dans Démophon déifié. "Il ressemblait comme un reflet aux dieux et elle aurait pu l'arracher à la vieillesse et à la mort." [15]

Affliction et retrait en elle-même, immortalité donnée à un mortel sont deux manières par lesquelles Déméter réplique à la séparation qui lui est imposée.

Il en est une autre, une troisième manière, qui va toucher à l'unité, l'unité du monde. Puisque l'unité familiale et divine est en péril, l'équilibre sur terre ne peut qu'être rompu. Et Déméter, puissante déesse de l'agriculture et des moissons, va s'y employer. En représailles, mais aussi par manque d'inspiration, tant est grande sa tristesse, elle va mettre en péril l'unité du monde. Puisque elle seule tient le grain caché, enfoui dans la terre, elle peut priver le monde de ses bienfaits. Elle peut rendre stérile la terre, rendre infructueux le grain prometteur des moissons et des récoltes. Puisque c'est elle qui a la haute main sur le processus de croissance, que c'est elle qui veille à la nourriture des hommes, mais aussi des dieux, elle va affirmer ses pouvoirs: de déesse bénéfique elle va devenir déesse « cruelle ».

C'est une année effroyable sur la terre bonne nourrice qu'elle imposa aux humains et, cruelle, Déméter la Couronnée tenait la semence cachée. Aucune pousse ne paraissait. Plus d'une fois les vaches tirèrent la charrue dans les champs. En vain, plus d'une fois l'orge blanche tomba dans la terre en pure perte. Elle allait disparaître tout à fait la race des hommes éphémères, à cause de la faim sinistre et ceux qui habitent sur l'Olympe n'auraient plus reçu d'honneur, de cadeaux et de sacrifice. [15]

Et la suite du texte dit : "Et Zeus y réfléchit".

Phrase lourde de sens. L'équilibre du monde ne peut être rompu. Et donc, au-delà de l'attachement symbiotique de la mère et de la fille, du message implicite que la fille doit quitter sa mère pour vivre avec une tierce personne, de la douleur pour une mère de voir sa fille voguer vers d'autres cieux, du deuil, le texte dit aussi que c'est l'ordre et l'harmonie du monde qui sont en jeu : il faut que de la mort naisse la vie.

Ainsi, peut-être que Déméter et Perséphone sont-elles deux faces de la même personnalité mythique, de la Terre qui produit tous les êtres, y compris l'humain, et de la terre qui les reçoit finalement dans son sein, la mort des individus étant une condition du renouvellement des espèces. En tant qu'elle préside à la décomposition, Perséphone est d'aspect généralement sombre et terrifiant; Déméter, au contraire, représente l'épanouissement de la vie. Mais les traits particuliers à chacune sont souvent mis en commun, ce qui a pour effet d'adoucir l'être de la fille, comme aussi de mêler un élément de tristesse à celui de la mère. Toutes deux forment un groupe indivisible, celui des deux déesses, sans autre désignation, avec les épithètes communes de grandes et de vénérables et le titre de souveraines.

Mais de l'effroi, arrive l'espérance. Et, bien entendu, c'est la religion qui véhicule le message. Parallèlement au culte officiel des dieux olympiens, des courants religieux se sont développés à la période archaïque, et peut être même avant. Peut-être avait-on besoin d'imaginer qu'une vie dans l'au-delà pouvait être envisagée dans des lieux moins inquiétants. Pour cela il fallait s'y préparer, par un enseignement spécifique, des rites, et peut-être un certain mode de vie. Ces nouvelles pratiques ont été rangées sous le nom de cultes à mystères. Le propre de ces pratiques est qu'elles étaient secrètes et donc, par conséquent, nous savons peu de choses sur elles. Là encore l'Hymne Homérique nous renseigne sur un culte qui nous intéresse.


Les mystères d'Éleusis

Situé près d'Athènes, Éleusis est la ville où s'est réfugiée Déméter, au terme de son errance. C'est là que, déguisée en vieille femme, elle devient nourrice de Démophon, c'est là qu'elle demande qu'on lui édifie un temple. C'est aussi le lieu de ses retrouvailles avec sa fille. Enfin, répondant au don du temple par le contre don des rites c'est là qu'elle révèle les secrets de l'agriculture à Triptolème, qui devient le premier administrateur du culte et qui apprend à l'humanité l'agriculture et donc la civilisation.

Bas-relief romain (+1er s.) Musée archéologique de Corinthe

C'est donc à Eleusis, que sont fondés les mystères d'Éleusis consacrés à Déméter, à Perséphone et, parfois, à Iacchos. Ces mystères représentent une des formes les plus élevées de la spiritualité grecque, et leur fortune a été considérable durant des siècles, dans l'ensemble du monde antique composite.

Qui pouvait participer à ces mystères ? Tous les Grecs (hommes, femmes et esclaves), à condition d'avoir été initiés, de parler grec (tout le cérémoniel était en grec), et de n'avoir pas commis d'homicide. L'initiation élevait à une éminente dignité ; elle eut donc pour effet de créer une société d'élus; mais le privilège aristocratique s'est démocratisé. Plus que des conditions matérielles, c'était les qualités humaines qui étaient demandées.

Que recherchait-on ? Un lieu plus attrayant que les autres, un « paradis » de lumière dans une végétation luxuriante avec musique et danse, et ceci pour l'éternité. Les initiés que rencontre Dyonisius chez Hadès sont explicites : "Avancez jusqu'à l'enclos sacré de la déesse, dans le bocage fleuri en jouant, avançons vers les prés fleuris pleins de roses". [18]

Pratiquer ce culte était une sorte de passeport pour l'au-delà, destiné à assurer aux initiés une belle vie après leur mort, car ce qui était dispensé à Éleusis était considéré d'une très haute sagesse et vénération. Cicéron, dans Des Lois, écrit à Atticus : "Athènes ne nous a pourtant rien donné qui soit meilleur que ces mystères. Ce sont eux qui, nous éloignant d'une vie sauvage et cruelle, nous ont civilisés".

Les Mystères d'Eleusis, plaque votive (-IVe s.) Musée archéologique national Athènes.

Le déroulement obéissait à un rituel. Mais comme ils étaient secrets, nous en savons peu. Seuls, l'Hymne homérique à Déméter, quelques céramiques et un texte d'un auteur chrétien, Clément d'Alexandrie (+IIe siècle) nous renseignent.

Lorsque quelqu'un décidait d'entrer dans ce culte, il devait accomplir un parcours initiatique. D'abord il devait participer aux petits mystères qui avaient lieu au printemps où l'on faisait des sacrifices aux deux déesses, ainsi que des bains purificateurs.

Et puis, il participait aux grands mystères, en automne, qui duraient dix jours. Après une marche d'Eleusis à Athènes et la participation à quelques sacrifices, les candidats, futurs initiés suivaient une longue procession qui partait d'Athènes (20 km) avec en tête la statue de Iacchos / Dyonisos, puis un chariot portant des objets sacrés, les hiera, puis les prêtres, les initiés, les magistrats, puis les citoyens élus et enfin la foule des spectateurs. Quelques arrêts étaient prévus au cours desquels on sacrifiait des cochons de lait, avant la célébration proprement dite qui avait lieu à Eleusis. L'entrée au télesterion était réservée aux seuls initiés et futurs initiés. Les fouilles ont mis en évidence une salle pouvant contenir 3000 personnes.

Le cérémonial mystique d'Éleusis impliquait des rites, à savoir des paroles accompagnées de gestes précis, comme celui de boire le cycéon, (mélange de farine d'orge, d'eau et menthe). Un des points culminants de l'initiation était le geste du prêtre (hiérophante) qui présentait à l'assemblée un épi de blé nouvellement moissonné et surtout la Dromena, c'est-à-dire un drame symbolique sacré où intervenait Iacchos et qui renvoyait au rire de Déméter chez la reine Métanire. L'Hymne Homérique dit que c'est au moyen de saillies et de railleries que la servante Iambe fait rire la déesse. Un texte plus tardif parle de Baubo qui soulève ses jupes et ce qui fait rire Déméter c'est le jeune Iacchos qui apparaît dans son sexe exhibé. Ce qui fait rire Déméter c'est l'accouchement de Baubo, autrement dit la naissance d'un enfant. Seuls la tête et les bras sont sortis. Des statuettes témoignent de cette scène; la plus connue est celle de Priène, dont on dit qu'elle a beaucoup intéressé Freud.

Ainsi, les mystères d'Eleusis célébraient-ils le renouveau, la naissance liée à la mort. Tout cela pour vénérer Déméter, Perséphone et le jeune Iacchos.

Ces scènes pouvaient provoquer, pour ceux qui les représentaient et ceux qui les contemplaient, un choc permettant d'intégrer le présent au transcendant, c'est-à-dire à l'Éternel, à un monde qui ne change pas, aux origines.

"Heureux celui des hommes qui a vu ces choses ; mais celui qui n'a pas eu part aux sacrements, celui-là n'aura pas un sort égal dans les ténèbres de la mort." [15]

Aristote ne s'y trompe pas : "A Éleusis il ne s'agit pas d'apprendre, mais d'éprouver". [19]

Ainsi ces habitants des enfers ne sont-ils que les fruits d'un imaginaire du vivant. Il semble bien que leur fonction est de répondre, selon les époques, à la question fondamentale de ce qu'on nomme pudiquement l'Au-delà.


NOTES

1- Danielle Jouanna, Les Grecs aux enfers, d'Homère à Epicure, Les Belles lettres, 2015

2- J.P. Vernant, Entre mythe et politique, Psyché, double du corps ou reflet du divin, Seuil, 2000

3- Platon, Apologie de Socrate, XXXII, Folio essais, Gallimard

4- Platon, Gorgias, traduction Victor Cousin.

5- Gorgias, Platon, traduction Monique Canto-Sperber, collection Garnier-Flammarion, 1987

6- Virgile, L'Enéide, chant VI, traduction Charles Nizard.

7- Homère, Odyssée, chant XI, traduction Victor Bérard, Le Livre de Poche, 1974.

8- Racine, Andromaque, acte V, scène 5.

9 et 10- Virgile, L'Enéide, chant VI, traduction Charles Nizard.

11- Ovide, Métamorphoses, livre V, traduction J.P. Néraudau.

12- Claudien, L'enlèvement de Proserpine, traduction Béguin de Guerles et Trognon,

13- Michel Leiris, Biffures, Gallimard, l'Imaginaire. p. 85

14- Claudien, L'enlèvement de Proserpine, traduction Béguin de Guerles et Trognon,

15- Hymnes homériques à Déméter, traduction Jean-Louis Backès, Folio, 2001.

16- J. P. Vernant, interview à propos de son ouvrage La mort dans les yeux, Hachette 1985

17- Sigmund Freud, "La Tête de Méduse 1922", article dans lequel est abordée l'idée de l'angoisse de castration.

18- Aristophane, Les Grenouilles, traduction Victor-Henry Debidour, Folio, 1987.

19 - Aristote (trad. Pierre Pellegrin, Marie-Joséphine Werlings), « Constitution des Athéniens », dans Œuvres complètes, Éditions Flammarion, 2014.


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