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LES EAUX ET LEURS GARDIENS

par Nicole LAVAL-TURPIN


 

Eugène Delacroix, La barque de Dante

 

I. Portes de la mort et royaume de l'eau

1. Localisation : des eaux souterraines
2. Disposition et circulation des eaux
3. Caractérisation des eaux

II. Le passage : rituels et symboles

1. Le fleuve de la dernière limite
2. Une entrée sur l'Énigme
3. Les passeurs infernaux

III. La postérité d'un mythe

1.Le dessin et la peinture
2. Prose et poésie
3. Au cinéma

Le mois dernier, Emilia Ndiaye vous a présenté une topographie générale des enfers, qui révélait un monde organisé, malgré des contours incertains selon les auteurs et leurs attentes, inscrites dans l'imaginaire de leur époque. Il s'agira aujourd'hui d'observer de plus près un point particulier de ce souterrain domaine : les eaux qui le cernent, fleuves ou océan, marais saumâtre ou flux violents.

En deçà de notre naissance, nous avons baigné en milieu liquide. Mais les Anciens ont privilégié cet élément au terme de nos vies. Pour Héraclite déjà, la mort, c'est l'eau-même :

C'est mort pour les âmes que de devenir eau. (Fragment 68)

Immense est la symbolique de l'Eau : source bienfaisante, manne essentielle, ou espace de périls, ou emblème du voyage. C'est ce lien avec notre humaine condition qui peut éclairer le choix des Grecs dans leur représentation des eaux infernales. L'homme vivant arpentait la terre, il va perdre pied en perdant son souffle, et se heurter, au moment du grand passage, à un élément humide, labile, instable, profond, qui l'attend au seuil de l'autre monde. Pas de gué, pas de pont : un passeur sera son guide, bon gré mal gré, car on n'entre pas comme on veut dans le mystère de l'Après. Et il faudra obtempérer à ce nocher seul préposé à la fatale traversée.

Au-delà de vos savoirs mythologiques, vous pouvez reconnaître là les ingrédients du simple conte : toute initiation appelle son épreuve, où opposants et adjuvants participent de votre héroïque épopée. Pour l'approcher, sur les pas de Virgile Dante par exemple nous montre l'indicible césure, à l'amorce de sa Divine Comédie :

C'était à la moitié du trajet de la vie,
Je me trouvais au fond d'un bois sans éclaircie (…)
Je ne sais plus comment j'entrais en ce bois sombre
Tant pesait sur mes yeux le sommeil chargé d'ombre
Lorsque du vrai chemin je m'étais écarté (…)
Et tel un malheureux échappé du naufrage,
Sorti tout haletant de la mer au rivage, (…)
Je me tournai pour voir encore ce passage
D'où personne jamais n'est revenu vivant.

Je vous invite donc à découvrir d'abord le royaume de l'eau : comment cette « hydrographie » des enfers est-elle organisée, nommée, caractérisée, et pourquoi ? Nous observerons ensuite les divers symboles du passage, toujours ritualisés, et cela nous conduira à trois passeurs. Certes il n'est qu'un seul gardien, Charon, mais il s'inscrit dans une triade indissociable à la frontière de l'Hadès, entre un conducteur des âmes et un terrible portier. Enfin, on évoquera la fertile postérité de ce mythe des eaux à franchir, à travers des siècles de peinture, de littérature, et jusque chez nos cinéastes !

 

I- PORTES DE LA MORT ET ROYAUME DE L'EAU

 

1. Localisation : des eaux souterraines

On se doute que ce terme géographique est excessif : « localiser » expressément ces eaux relèverait de l'imposture, mais l'intérêt se tient ailleurs. Une réflexion de J.B. Pontalis (dans L'Enfant des limbes) nous y mène :

(…) Que des hommes, en un temps où ils n'avaient pas les moyens d'établir une carte de la Terre, se soient employés pendant des siècles à figurer celle de l'au-delà, à en circonscrire les contours, ajoutant un territoire à un autre, à en préciser les climats, à en décrire les populations, tout cela m'assure qu'ils exigeaient un autre monde, la réalité d'un autre monde.

1.1. Les traditions méditerranéennes

Elles associent toutes, presque toujours, dans la sphère indo-européenne, un lieu souterrain et liquide. L'autre monde se trouve au-delà d'un plan d'eau, prolongé souvent de maints bras fluviaux. Une variété de récits atteste une telle vision, sanskrits et bien sûr gréco-latins, jusqu'aux régions celtes du Nord. Et les premiers assyriologues ont découvert un texte intitulé « Descente d'Ishtar aux enfers » dans lequel les morts se nourrissent d'eau saumâtre, sous la croûte terrestre, voire plus bas, en deçà de « l'Apsû », océan d'eau douce d'où partent toutes les rivières mésopotamiennes. L'Égypte nommait « Douât » l'endroit des morts, et celui où l'astre solaire, dans sa barque sacrée, descend se régénérer avant de reparaître. Douterions-nous de l'humidité des lieux que nos plus vieux auteurs grecs nous en convaincraient : ils sont « affreux et moisis » - peïrata argaléa eurôenta, Théogonie, 738-739) - selon Hésiode ; et chez Homère, « séjour moisi » (Odyssée, X, .512) désigne le Styx !

1.2. Approcher de ce monde liquide

Pour identifier son accès, limitons-nous à la tradition gréco-latine. Plusieurs chemins existent. Grecs et Romains s'accordaient sur le fait que toute anfractuosité ou caverne insondable y menaient, étant d'une matière liée à la profondeur, et par là à l'élément humide. Ainsi de la grotte italienne de Cumes (près de Naples), du cap Ténare au sud du Péloponnèse et du pays des Cimmériens, peuple indo-européen établi autour de la mer d'Azov et près du Pont-Euxin (et bien plus au Nord peut-être, si l'on en croit Circé – nous y reviendrons).

Mais le seuil le plus intéressant se tenait au Nord-Ouest de la baie de Naples, près du lac Averne entouré de bois, dans les champs Phlégréens. La proximité du Vésuve y générant fumerolles et vapeurs méphitiques, sources chaudes et boues brûlantes (sens de phlégrios en grec), le lieu devenait propice aux dangers et aux fantasmes. D'autant que s'y associaient deux contraires, Eau du lac et Feu volcanique. De quoi nourrir l'énigme de l'autre monde et préparer à la rencontre de deux fleuves eux-mêmes inconciliables : le Styx et son flot glacial, le Phlégéton et ses flammes ! Collusion d'éléments, basculement dans une autre dimension, nuit sur notre passé… Bachelard, le grand philosophe des images n'écrit pas autre chose dans L'Eau et les rêves :

L'eau n'est plus une substance qu'on boit ; c'est une substance qui boit ; elle avale l'ombre comme un noir sirop (…), tout ce qui, chaque jour meurt en nous.

1.3. Après le seuil, l'entrée

Ces abords cependant restent sur un plan horizontal. Or il faut trouver le point où un axe vertical le rejoint pour mener vers le bas, le monde souterrain. Cette jonction s'opère en une zone de confluence fluviale fangeuse et incertaine comme sables mouvants. De tout temps, le marais participa de décors maudits, et climat mortifère : lieu de perdition, de perte de repères - ainsi sera celui où attend Charon le passeur. Si vaste est le marécage où il se poste, que sans lui on serait englouti – peur étrange, d'ailleurs, pour des âmes ayant déjà perdu leur vie !


2. Disposition et circulation des eaux

Des fleuves aux noms complexes et par là fascinants cernent et ferment les enfers. Tous issus d'Océan, personnification de l'eau qui, dans les conceptions helléniques primitives, entoure le monde, ce disque plat.

2.1. Leur emplacement

Lorsqu'Énée descend aux enfers apprendre de son père Anchise quelle destinée l'attend, Virgile, au chant VI de son épopée en donne (et c'est le premier) une topographie apparemment précise. La longue description qu'il en fait (elle couvre des centaines de vers, 543-714 surtout) illustre ce souci du détail, du cadre, dans l'itinéraire du héros en marche vers les profondeurs.

Énée regarde autour de lui et tout à coup, à gauche, il voit, au pied d'une hauteur rocheuse, des constructions que ceint la triple muraille ; le fleuve rapide du Tartare, le Phlégéthon, les entoure d'un torrent de flammes et roule des rocs retentissants. (vers 548-551)

Un deuxième chemin le conduit bien après

… dans un bosquet de lauriers parfumés d'où l'Éridan, fleuve puissant, fait rouler ses eaux vers le haut à travers la forêt. (vers 658-659)

Toujours guidé par son père,

[il] voit, dans l'enfoncement de la vallée, un bois à l'écart (…) et le Léthé qui coule le long de paisibles séjours. (…) Énée, qui ne comprend pas (…) demande quel grand fleuve il a devant lui. (vers 703-705 et 710-711).

Sur ses indications spatiales (« à gauche », « vers le haut », « dans l'enfoncement », « devant lui », etc…), on a souvent tenté de dessiner un plan, afin d'en saisir la logique, puisque chaque lieu détient en plus une fonction attitrée. Mais c'est un casse-tête ! Par exemple, tous les fleuves cités seraient des affluents du Styx. Mais comment, quand certains se contentent de ceinturer certains espaces ? La catabase d'Énée reste un trajet intérieur et non point réaliste !

 

Il ne faut pas attendre de cohérence de cette géographie, d'autant qu'elle varie selon les sources. Mais la description n'est jamais gratuite. Les eaux symbolisent essentiellement l'irréversible écoulement, et la présence trouble de la mort. Homère dans son Odyssée (chant X) mène son héros vers les morts aux confins du monde vivant, au bord de l'Océan, mais sans jamais le faire descendre sous terre ! Des fleuves bouillonnent mais la complexité de leur écoulement rend vain tout tracé !

De fait, seules les facéties d'Aristophane peuvent faire croire à un endroit balisé – et civilisé ! Lorsque Dionysos, dans sa comédie Les Grenouilles demande à Héraclès qui en revient de lui indiquer le chemin le plus avantageux pour s'y rendre, il précise :

C'est pour que tu me fasses connaître, en cas de besoin, (…) les portes, les boulangeries, les maisons closes, les lieux de repos, les ruelles écartées, les fontaines, les routes, les acropoles, les pensions où il y a le moins de punaises…

2.2. Noms des fleuves et leur généalogie

On en dénombre cinq essentiels (jusqu'à six ou sept selon certains), qui tracent des sortes de frontières, subdivisant ainsi les régions infernales en fonction des défunts hébergés.

–> Le plus célèbre est un être féminin, fille d'Océan et de la déesse marine Téthys : Styx, entité maîtresse à plus d'un titre. Ses eaux noires et ses propriétés magiques le rendent tout puissant. Il entoure les lieux, large ceinture empêchant ainsi tout défunt de fuir et devenant par là-même gardien du mystère sacré de notre condition. Ce qui explique en partie l'obscurité régnante, hautement métaphorique.

Certes terrible, le Styx au cours tumultueux possède en contrepartie une incomparable vertu : le don d'invulnérabilité (cf. l'histoire de Thétis la nymphe baignant son fils Achille tout en le retenant par le talon…). Son pouvoir va encore au-delà : il rend un serment inviolable. D'où la coutume de jurer « par le Styx », applicable aux dieux comme aux hommes. Une promesse solennelle violée entraînait un exemplaire châtiment. L'hydronyme « Styx » signifie froid glacial, et son verbe attenant stugéo, haïr, être glacé de haine. Ainsi le fleuve pouvait-il charrier rancune et souffrance infinies. Une telle ambivalence - invincibilité et torture punitive - renvoie à la puissance ambiguë du monde des ténèbres.

–> Indissociable du premier, (il en est un bras ou un affluent) l'Achéron est l'un des plus sinistres. Achos en grec signifie la douleur. En effet, ce fils d'Hélios et de Gaïa, avait accepté, lors du grand combat Titans contre Olympiens, de donner de ses eaux aux rivaux de Zeus. Se jugeant trahi, ce dernier le précipita chez Hadès. Refluant des gorges méphitiques du lac Averne, il en émane, depuis, des exhalaisons pestilentielles et stagnantes. C'est précisément cette boue marécageuse que fait traverser Charon, pour atteindre le royaume des morts.

–> Lui-même affluent du précédent, le Cocyte se révèle au sens propre fleuve des lamentations – kokuô c'est pousser des cris éperdus, être dans la déploration gémissante – Ses rives en effet accueillent les âmes sans sépulture, condamnées à espérer interminablement une comparution devant des juges qui statueront sur leur sort. Son eau, sans doute formée de toutes leurs larmes, reste pourtant aussi fangeuse que l'Achéron – à l'image des âmes engluées dans leur état d'attente.

Une remarque avant d'évoquer le fleuve suivant, la distinction du Styx d'avec l'Achéron et le Cocyte censés être ses affluents, n'est pas toujours nette dans les textes.

–> Ceinture tartaréenne, le Phlégéton (ou Pyriphlégéton – pyr, le feu) coule en sens inverse du Cocyte. On en a localisé plus haut l'origine, dans les champs Phlégréens. Hautement nuisible – flux de soufre et de flammes, phlégo a le sens de dessécher et brûler – il entoure la prison des mauvais. Cette association du feu et du mal constitue peut-être l'une des préfigurations de l'Enfer chrétien.

–> Un cinquième courant s'ajoutera plus tard – inconnu chez Homère : le Léthé.

 

John Roddam Spencer Stanhope, Les eaux du Léthé par les plaines d'Elysium

 

Littéralement « oubli » (cf. léthargie, létal), il présente une tout autre nature. Voué à désaltérer les âmes de ses philtres apaisants, son cours est lent et silencieux. Il longe en effet les Champs Élysées. Quand un Juste juge bon de quitter cet espace heureux, il doit boire de ses eaux (en quantité mesurée) afin de perdre souvenir de son souterrain séjour et de recommencer chez les Hommes une vie vierge de tout passé – à quelques réminiscences près.

On reconnaît là l'esprit platonicien. Et en effet, au livre X de La République, Platon évoque le mythe d'Er le Pamphylien, revenu d'entre les morts. Ce ressuscité décrit alors la plaine du Léthé dans laquelle coule le fleuve Amélès. Cette variante aborde un pan philosophique, car le terme grec a-mélès désigne l'insouciant, le négligent. Attention, trop boire de cette eau mène à l'oubli total, faisant perdre le souci et la maîtrise de soi, clé de l'harmonie intérieure.

–> Moins familier, né d'Océan et de Téthys, donc frère du Styx, vient enfin l'Éridan. Son nom est formé des mots « sépulcre » èrion, et « offrande » danos. Près du Léthé, il rafraîchit de ses eaux généreuses les douces prairies élyséennes. Sa fonction bienfaisante explique peut-être qu'il soit moins connu, moins populaire, même si Virgile le nomme dans le parcours de son héros. En effet nous préférons toujours les choses redoutables, lorsqu'il s'agit de fictions !


3. Au-delà de la topographie : Caractérisation des eaux

Toute l'hydrographie des enfers, au-delà de ses images, porte une dimension profonde. Dégageons quelques lignes de sens
Enfermement/mouvement/ purification/mutation

3.1. L'enfermement

Même approximatif, le plan de ces lieux laisse voir un univers clos. Le Styx l'encercle. Gardien de l'eschatologie, il protège ainsi les mystères de l'en-deçà. L'Achéron, lui, coule en sens inverse d'Océan qui ceint la terre, comme pour fermer à double tour. Et à l'intérieur encore le Phlégéton sert d'enceinte inviolable au sinistre Tartare. Une immense foule y trouve un huis clos définitif. Nous sommes enfermés dans les anneaux dans notre condition de mortels. Bien plus tard, le peintre Böcklin rendit cette séparation radicale avec L'Île des morts, cernée d'eaux noires. Autrement dit, gagner la rive opposée du fleuve, c'est changer de plan d'existence, passer d'une réalité à une autre, mais sans retour. Et c'est précisément à cause de cela que les mythes vont inventer la porosité des mondes, grâce à Orphée, Thésée ou Héraclès…

3.2. L'incessant mouvement

On aurait tendance à penser les enfers inertes, sourds et silencieux - un éternel figement. Or ils sont agités d'un intense travail bouillonnant. Socrate, peu avant sa mort, détaille longuement (cf. Platon, Phédon, LX et XI) ce phénomène :

Tous les fleuves sortent de ce gouffre [le Tartare] et y reviennent ; c'est que leurs eaux ne trouvent là ni fond ni appui ; alors elles oscillent et ondulent vers le haut et le bas (…). Le souffle qui oscille avec l'eau produit des vents terribles et irrésistibles en entrant et en sortant.

Selon une géographie fantastique, Socrate convoque ainsi un monde où de puissants courants vous happent vers le fond de l'abîme dans un mouvement d'entonnoir.

Les fleuves se jettent dans le Tartare (…) tous plus bas qu'ils ne sont partis. Certains y rentrent à l'opposite du point d'où ils sont sortis, (…) il y en a aussi qui ont un cours circulaire et qui, après s'être enroulés une ou plusieurs fois autour de la terre comme des serpents, descendent aussi bas que possible pour se rejeter dans le Tartare.

Selon le philosophe toujours, le Pyriphlégéton

… forme un lac plus grand que notre mer, bouillonnant d'eau et de boue ; il sort de là par des méandres troubles et fangeux, s'enroule autour de la terre et (…) enfin après avoir formé mainte spirale sous terre, il se jette dans le Tartare. (…) [Un] quatrième fleuve (…) s'avance en spirales dans la direction contraire à celle du Pyriphlégéton (…) et lui aussi, après un trajet circulaire, se jette dans le Tartare (…). Son nom est Cocyte.

Le lexique récurrent du tourbillon, du vortex, de la circularité affolée domine dans cet impressionnant tableau. Certains courants s'écoulent en sens inverse des lois physiques, la vitesse de leur descente s'accélère en tournoyant, tout fait piège mais semble régi par une logique de mouvement perpétuel. Dante et Edgar Poe reprendront l'image d'engloutissement tournoyant.

Ce bouillonnement peut imiter les tourments souterrains réservés aux âmes, les chemins labyrinthiques menant à leur résidence spécifique (infamante ou bienheureuse) mais il faut chercher plus loin. J'emprunte à Émilia les conclusions qu'elle proposait lors d'un colloque sur ce sujet :

Circulation des eaux, en boucles, en spirales, en bouillons ; circulation des âmes, charriées par ces fleuves ou les traversant, allers-et-retours ou simples promenades le long de leur cours ; circulation entre les vivants et les morts, par les visites mêmes des personnages dans ces lieux et leurs rencontres ; circulation de la parole avec les trépassés et le récit qui en sera fait aux vivants – et circulation de sens (…). …Symétriques du monde terrestre, pour les Anciens, ces lieux, nécessaires à l'équilibre du monde, lui fournissent aussi [une signification].

La représentation des enfers va et doit générer du sens.

3.3. Un élément purificateur

Chaque fleuve délimitait ou jouxtait une région vouée à un type spécifique d'âmes : les enfants morts au berceau, les innocents, les suicidés, les guerriers, les mauvais, les Titans, les bienheureux, etc. Ce lien avec ce qu'avait vécu ou subi le défunt en son existence manifeste un besoin distinctif : chaque parcours humain entraînait une orientation précise. Ainsi retrouve-t-on, par la présence de ces fleuves, la symbolique de l'eau, qui démultiplie ses fonctions : elle lave, purifie, polit ; ambivalente, elle désaltère ou empoisonne (attention au Léthé !) ; elle se refuse aussi (pensons à Tantale). Le Phlégéton, tout en eau de feu, présente d'ailleurs, de par son élément igné, semblable vertu, avant que le corps ne devienne cendre mise en urne. Sans contre-courant possible, l'eau fait disparaître dans son bouillon. Le mot d'Héraclite παντα ρει panta rheï « Tout s'écoule », vaut encore aux enfers.

3.4. Un lieu des mutations

Un fleuve, cette frontière naturelle, marque enfin, à l'évidence, le passage à un autre état : gagner l'autre rive, c'est changer de plan d'existence. Nous étudions ici le plan de la mort, mais aussi célèbres sont les mythes où accoster la rive vaut pour une re-naissance. Sur le Nil en crue devait périr Moïse, tout comme les jumeaux Remus et Romulus échoués sur le Tibre : or on sait leur fabuleux destin.

 

II- LE PASSAGE : RITUELS ET SYMBOLES

Après ce long séjour en milieu humide, arrêtons-nous longuement à ses marges, au seuil où s'opère le grand basculement.

Je veux ainsi nommer deux espaces bien distincts :

–> L'Ouest d'abord, ce point cardinal où disparaît le soleil, où la nuit attend, où les peuples anciens plaçaient les limites du monde, là où Océan ceint la terre « au bout du bout », juste avant le néant. Atteindre l'extrême occident (du verbe occidere, faire périr) c'était rencontrer la mort – on y plaçait donc un possible accès aux enfers ; Ulysse nous y conduira lors d'un prochain atelier.

–> Deuxième espace déjà nommé, propre à de multiples réflexions : les bords de l'Achéron, premier fleuve à franchir par les défunts, tous, écrit Virgile, « dans le désir de l'autre rive » :

… toute une foule se ruait et venait sur la rive : des matrones, des hommes, les corps des héros magnanimes qui en avaient fini avec leur vie, des fils, des filles qui n'avaient pas connu le mariage, des enfants mis au bûcher sous les yeux de leurs parents. (Énéide, VI, 314 puis 305-309)

Tout se joue là. Pour tous sans distinction, croyance antique généralisée jusqu'aux confins de Mésopotamie. Voici comment l'éclaire Bachelard :

L'imagination profonde (…) veut que l'eau ait sa part dans la mort ; elle a besoin de l'eau pour garder à la mort son sens de voyage. On comprend dès lors que (…) toutes les âmes, quel que soit le genre de funérailles, doivent monter dans la barque de Charon.


1. Le fleuve de la dernière limite

 

Arnold Böcklin, Pensées d'automne

La traversée constitue l'étape ultime du trépas (mot désignant à la lettre le fait de passer – pas - à travers – trans -). Au-delà de l'Achéron, l'eau se mue en barrière absolue, infranchissable – sauf pour quelques héros célèbres. Loin de concrétiser un aller-retour possible, la barque-même de Charon participe de cet interdit : on y est balloté, déstabilisé – « embarqué » au sens familier d'un emportement que l'on ne maîtrise plus. Lorsqu'Énée monta dans sa coque, écrit Virgile,

La barque aux planches mal ficelées gémit sous son poids et des fissures laissèrent entrer beaucoup d'eau marécageuse. (VI, 412-414)

Il ne s'agit pas d'une promenade… On y est malmené. Dans sa comédie Les Grenouilles, Aristophane imagine même que les passagers sont tenus de ramer, tels des galériens de la mort ! Dionysos en personne, qui désire juste faire un tour aux enfers, n'échappe pas à la corvée :

Charon – Hé ! Que fais-tu ?
Le dieu – Ce que je fais ? Je m'assieds, tout simplement (…) là où tu m'as dit !
Charon – Pas de bêtises ! Arc-boute-toi et pousse avec vigueur.


2. Une entrée sur l'Énigme

Une porte symbolise l'accès à un espace invisible, qui se dérobe aux regards. La rive d'Achéron borne pareillement un domaine conçu comme une séparation entre lieu profane et lieu sacré. Aboutissement et commencement, étrange paradoxe, elle marque à la fois la fin d'un monde connu, la fin d'un voyage, et l'ouverture au grand Inconnu susceptible d'être terrifiant.

La rive fait seuil, et la franchir induit des conséquences de nature ontologique, appelle l'acquiescement à une aventure initiatique, même si l'on n'a pas choisi l'heure de sa mort. Comme pour souligner les affres et la puissance de cet entre-deux, le seuil, limen, la rive, limes – deux quasi homonymes qui ont donné les limbes – sont protégés par des entités douanières. Patibulaires ou monstrueuses, ces gardes incarnent l'interdit attaché à tout espace sacré. Ils fonctionnent comme dans les contes où le chemin du héros est balisé de personnages dont le rôle est de l'attendre, de l'interroger, de l'orienter afin qu'il mène à bien son épreuve, sa quête : nain, vieillard, objet magique, un animal parlant, etc. On peut imaginer ces instances comme un pur produit des angoisses de l'inconscient, face à l'extrême. Mais approchons-les maintenant, telles que l'imaginaire ancien les a immortalisées.


3. Les passeurs infernaux

3.1. Charon le batelier

Gustave Doré, Charon

 

On ne le présente plus, oserais-je dire… Et pourtant, cette essentielle figure est plus riche qu'on ne le sait.

–> Ses origines

Il provient peut-être, selon Danielle Jouanna, du folklore indo-européen. Homère et Hésiode n'y font jamais référence. C'est à partir du Ve siècle A.C. que Charon entre indubitablement dans l'imaginaire grec (…). Les vases funéraires le représentent généralement accompagné du chien Cerbère. Immortel, il est fils de l'Érèbe, divinité primordiale des ténèbres et mari de Nyx, la Nuit. Leur fils Charon est le cinquième d'une hétéroclite fratrie : Ether (Ciel supérieur), Héméra (Jour), Éléos (Pitié) et Épiphrôn (Prudence).

Le nom Char-on commence comme Char-ybde, le gouffre vivant du détroit de Messine – écho intéressant. Existe aussi peut-être un lien avec le mot homonyme χαρων, -ονος « brillant », « fauve ». Rare, cet adjectif n'est attribué qu'à un lion, un chien d'Actéon ou un Cyclope – une compagnie animale hors norme qui sied à l'image de ce gardien spécial !

–> Caractéristiques du personnage

Laissons Virgile tracer son portrait :

Un passeur effrayant d'une saleté épouvantable, Charon, veille sur ces eaux, sur ces fleuves. À son menton, une barbe blanche, touffue et hirsute. Ses yeux ne sont que flammes. Un manteau sordide est suspendu à son épaule par un nœud. À l'aide d'une gaffe, son bras dégage la barque noircie, la dirige à la voile et y transporte les morts, tout vieux qu'il est ; mais la vieillesse d'un dieu est fraîche et verte. C'était vers lui que toute une foule se ruait et venait se répandre sur la rive (…).
Mais le lugubre nocher accueille tantôt ceux-ci, tantôt ceux-là, et en écarte d'autres, qu'il repousse au loin.
(VI, 298-305 et 313-316)

La laideur impressionnante : « effrayant », « saleté épouvantable », barbe hirsute », « [d]es yeux de flammes » et « un manteau sordide » est encore renforcée en latin par un jeu guttural : Charon, cui, canities, inculta, jacet. Même sa barque est « noircie », plus littéralement « rouillée, rougeâtre et couleur de fer », ferruginea cymba. Aussi a-t-on du mal à voir ce portitor comme un dieu. Mais dans la pensée grecque déjà, la laideur physique reflète l'âme, et particulièrement la méchanceté. Toutefois, n'est-il pas nécessaire de se montrer dur face à une foule désireuse d'un passage, d'une priorité, d'une hâte vite ingérable ?

D'autres civilisations anciennes possèdent de semblables gardiens. La Mésopotamie appelle le sien Pétou, au sens propre « Ouvre ! ». Il ne fait que garder l'entrée. Un nocher lui succède, Oumout Abal, « Emporte vite ! ». Sur l'autre rive, un scribe enregistre le nom des morts. Les Égyptiens multiplient portiers et bateliers, tous d'aspect repoussant, imposant même des épreuves (Connaître par exemple le nom de toutes les parties du bateau mortuaire !). Chez les Étrusques enfin, le passeur, nommé Charun, figure sur des sarcophages. Lors des batailles, il remplissait la fonction d'égorgeur et de bourreau, achevant à la masse les agonisants. C'est la représentation la plus terrible que les Anciens aient produite de ce personnage.

–> La tâche de Charon

Si son portrait fait douter de son origine divine, son activité en laisse concevoir les raisons. Il ne prend pas soin de son apparence en effet, parce qu'il n'en a pas le temps ! Il ne connaît jamais de repos, tant affluent vers lui de passagers. Et son travail de régulation des âmes, si l'on peut dire (distinguer celles qui peuvent monter ou non, celles qui ont payé ou non la traversée, gérer le flux…), s'effectue dans une invraisemblable cohue ! La description latine porte des mots forts :

Huc omnis turba ad ripas effusa ruebat. (Vers 305)

- omnis, « en masse », turba « une foule mélangée, piaillante », effusa « répandue partout », ruebat « se ruait, se précipitait – Vient ensuite l'immense variété des défunts, Virgile usant d'images dans le style homérique pour souligner cette populeuse agitation :

Aussi nombreuses, dans les bois, aux premiers froids de l'automne, sont les feuilles qui s'envolent et qui tombent, aussi nombreux sont les oiseaux (…) qui s'attroupent à terre, quand l'année qui fraîchit les fait fuir au-delà des mers. (VI, 309-312)

On comprend mieux soudain le caractère revêche du batelier, et ses traits vieillis… D'autant qu'il nourrit d'autres soucis !

D'abord, récupérer le prix du transfert. Et les mauvais payeurs pullulent ici comme en haut ! Évalué à deux oboles, parfois réduit à une selon les sources, il sera plus tard précisé que ce paiement devait être placé dans la bouche du mort. La comédie d'Aristophane Les Grenouilles est le premier texte à mentionner une obligation de péage. Pratique sans doute assez marginale, car – précise Danielle Jouanna, les archéologues n'ont que rarement trouvé des pièces de monnaie dans les tombes. Mais pendant des siècles, la traversée d'un fleuve ou d'une rivière dans le monde vivant fut payante, ainsi se popularisa sans doute la légende de l'obole aux enfers.

L'autre souci de notre nocher, c'est l'entretien. Que de frais pour réparer une embarcation qui vieillit et se détériore ! Rappelez-vous sa coque ferruginea, rougeâtre de rouille…Cela nous vaut un dialogue piquant entre le batelier et le dieu Hermès, chargé de lui rapporter d'en haut le matériel nécessaire. Lucien de Samosate excelle en l'art de camper la scène (Dialogue des morts 4):

Mercure - Faisons nos comptes, nocher, si tu veux bien ; voyons combien tu me dois, afin que nous n'ayons pas de nouvelles discussions à ce propos.
Charon - Nos comptes, Mercure ; il vaut mieux que nous soyons fixés à cet égard et que nous n'ayons pas d'affaire.
Mercure - Je t'ai apporté, d'après ta commission, une ancre de cinq drachmes.
Charon - C'est cher !
Mercure - Par Pluton, je l'ai achetée cinq bonnes drachmes ; et une courroie à lier les rames, deux oboles.
Charon - Mets cinq drachmes et deux oboles.
Mercure - Plus une aiguille pour raccommoder la voile, cinq oboles.
Charon - Ajoute-les.
Mercure - Plus de la cire pour boucher les trous de ta barque, des clous, un câble (…), le tout deux drachmes.
Charon - Fort bien ! Tu as acheté cela à bon marché.
Mercure -Voilà ; à moins que nous n'ayons oublié quelque chose dans le calcul. Quand donc dis-tu que tu me payeras cela ?
Charon - Aujourd'hui, cela m'est impossible, Mercure ; mais si une peste, une guerre, nous envoie ici nombreuse compagnie, on trouvera quelque chose à gagner sur la quantité, en fraudant sur le péage.
Mercure - Et moi, je serai réduit à souhaiter que ces fléaux arrivent, pour y trouver à rentrer dans mes fonds.
Charon - Il n'y a pas d'autre moyen, Mercure. Il nous vient bien peu de monde, comme tu vois ; on est en paix.
Mercure - Cela vaut encore mieux, dût ton remboursement se faire attendre ! Cependant tu te rappelles, Charon, quels morts nous arrivaient autrefois, tous braves, couverts de sang, presque tous blessés. Maintenant, c'est un homme empoisonné par son fils ou par sa femme, un débauché qui s'est fait enter le ventre ou les jambes ; ils sont tous pâles, sans vigueur, sans ressemblance avec nos guerriers, et le plus grand nombre nous arrivent, à ce qu'il paraît, par suite de pièges qu'ils se sont tendus pour avoir leurs richesses respectives.
Charon - C'est que l'argent n'est pas chose à dédaigner.
Mercure - Tu ne trouveras donc pas mauvais que je te redemande avec un peu d'âpreté ce que tu me dois.

Mais quel rapport entre ces deux divinités peut-il bien justifier leur proximité ?

… Il est temps d'aborder un deuxième guide vers la mort.

 

3.2. Hermès Psychopompe

 

Hermès Trismégiste

 

Peut-être avez-vous connaissance de cette stèle du Ier siècle, où Orphée vient de se retourner vers Eurydice. Hermès à la droite de la défunte lui tient la main. C'est qu'il s'apprête à la ramener dans l'Hadès. Zeus l'a en effet choisi comme messager auprès des dieux des enfers. Autant Charon tenait un rôle concret, matériel, logistique oserais-je dire, autant Hermès donne au passage d'un monde à l'autre son aura sacrée. Appelé psychopompe, à la lettre « conducteur d'âme », il confère à cette transition sa dimension essentielle, sans l'embellir il y apporte une forme de spiritualité, une étincelle divine. Mais le mystère de la mort reste entier, protégé. Notre adjectif « hermétique », issu d'Hermès, désigne bien le tabou, les lèvres fermées sur l'indicible.

Toutefois, cet accompagnement divin est moins présent dans nos imaginaires que Charon. Une question de pittoresque sans doute, propre aux contes qui aiment les personnages typés, populaires, inquiétants et fascinants. La barque a même survécu à son nautonier. Elle est encore en service aux premiers temps de l'Église des Gaules. Et l'on sait la faveur que Dante lui accorda encore, fin du XIIIe siècle, dans sa Divine Comédie.

3.3. Et Cerbère…

Dernier gardien lié aux infernales eaux ce chien redoutable n'occupe pourtant pas le même point stratégique. Il se tient de l'autre côté du Styx, où débarquent les âmes qui ont traversé. Il est couché dans son antre, attaché avec des liens de serpents. Il garde la porte du palais de Pluton.

–> Généalogie

Issu du géant Typhon et du monstre Échidna, il est frère de la Chimère, de la Sphinx et de l'Hydre de Lerne. Ses dents noires et tranchantes pénétraient jusqu'à la moelle des os et injectaient un poison dans leur morsure (l'aconit, plante toxique née de sa bave l'attesterait). Sa réputation de « mangeur de chair » kréoboros (ker / kré) explique peut-être son nom. À moins de le rapprocher de la racine *kèr- ayant donné la déesse Kère, entité de la mort.

Comptant parmi les plus anciens animaux domestiques, il connut de ce fait une grande fortune dans l'imagination populaire. Beaucoup plus anciennement attesté que Charon et Hermès, il figure déjà dans L'Iliade, dans L'Odyssée et chez Hésiode.

–> Son aspect monstrueux

Vu ses ascendants, Cerbère ne pouvait être que repoussant. Sa laideur avait fonction dissuasive si l'on pensait tromper sa garde. Ses trois têtes multipliaient sa capacité de vigile. Hésiode en décrit 50, et le poète latin Horace va jusqu'à 100 ! Une queue formée de plusieurs serpents, sifflant aussi en nombre sur son échine, parfois même sur ses pattes (cf. sur une hydrie, au Louvre), l'animal évoque le dragon légendaire qui garde les trésors dans tous les mythes (cf. Python à Delphes ou près de la toison d'or). Sa promptitude à mordre va de pair avec sa voracité. Les morts le nourrissaient pour l'apaiser en passant, avec ces gâteaux de miel que l'on n'omettait pas de déposer à cet effet près d'eux, lors des funérailles.

–> Sa forte symbolique

Il n'est sans doute pas de mythologie qui n'ait associé le chien au monde du dessous, aux empires invisibles que régissent les divinités chthoniennes (Anubis, T'ien-k'uan, Cerbère, Xolotl, Garm, etc.). Sa réputation de vigilance qui en fait un gardien idéal tient d'ailleurs à son flair qui pressent avant nous les dangers latents, que nous ne voyons pas.

Sa première fonction universellement attestée est en effet celle de psychopompe, guide des hommes dans la nuit de leur mort, après avoir été leur compagnon dans le jour de leur vie. Avec des nuances liées à chaque culture, jusque chez les Bantous, le chien est un grand passeur d'âmes. Parmi les divinités grecques des ténèbres, Hécate et Hermès se déplaçaient rarement sans cet animal. Au Moyen-Âge encore, sur notre territoire, des pierres tombales portaient son image comme emblème de fidélité éternelle. Il incarne enfin la mélancolie, ce sentiment dépressif qui porte le regret d'un Ailleurs.

Voilà notre triade cernée : Hermès conduisait les âmes jusqu'au Styx, Charon les transportait et Cerbère, tel un portier sur l'autre rive, empêchant la fuite en arrière, les contraignait à passer la bouche des enfers. On a vérifié la vitalité de ces figures dans l'imaginaire ancien, toutes cultures confondues. Mais quels avatars ont-elles engendrés ? En conserve-t-on trace ?

 

III- LES EAUX ET L'AUTRE MONDE : POSTÉRITÉ D'UN MYTHE

Ce qui a pu fasciner les hommes tient précisément au fait que ce monde ceint de fleuves était gardé, protégé - mystérieux en un mot.

Pour envisager notre ultime voyage, le méditer, insatiable est la curiosité de l'esprit, aimantée par l'interdit (Tous les contes le cultivent, des 7 portes de Barbe-Bleue à la caverne d'Ali Baba). Notre culture occidentale, sensible aux sources de ce mythe, regorge de références, très vivaces, dans l'éventail de tous les arts. L'eau et la grande traversée obsèdent toujours les créateurs.


1. Le dessin et la peinture

Des vases grecs à la bande dessinée (La dernière prophétie, de Gilles Chaillet, par exemple), Charon surtout a traversé les siècles. On a même donné son nom à l'un des satellites de l'ex planète Pluton ! Mais la raison en est simple : il doit sa faveur à sa barque, à cet objet lié à l'écoulement, glissant sur l'onde et sur le temps.

Voici les plus célèbres tableaux, dotés d'un envoûtant pouvoir :

–> Charon traversant le Styx, de Joachim Patinir (en 1520-1524). Admirable, osmose entre l'image antique et la foi chrétienne, la toile nous montre le nocher nu sur sa barque, passant une âme du paradis à l'enfer. Un silence religieux s'en dégage, sous un ciel trop clair pour le monde d'en bas, mais où l'on devine la divine lumière.

–> Au XIXe siècle, le romantisme, puis le sombre symbolisme, également tourmentés, convoquent la mort selon des images proches : Delacroix donne à La Divine Comédie toute sa grandeur grâce à Dante et Virgile aux enfers (1822). Les eaux en furie, les corps damnés accrochés à la barque, le ciel saturé d'obscurité, tout dit la perdition, tel un radeau de la méduse. Virgile devient passeur, ardent protecteur du poète, transi comme un Christ.

Gustave Doré reste dans une imagerie traditionnelle, fixant Charon dans l'énergie de sa tâche (1857). Sa tête chenue, sa puissante musculature, son corps ployé sur la rame rendent sa lutte incessante avec des flots en tempête.

Dans un autre registre, aussi fort, surgit L'Île des morts de Boëklin (série de 5 variations, 1860 – 1866). Silence des eaux, glissement calme de la barque vers la terre dernière, blancheur du linceul, tout invite à la méditation, dans une aura éminemment poétique.


2. Prose et poésie

2.1. Notre patrimoine littéraire

Il regorge des mêmes références – du cycle arthurien à la production contemporaine.

–> Au Moyen-Âge, la traversée d'une rivière révèle un passage dans l'autre monde, irréel mais source de savoir. Parmi les épisodes connus figure la quête de Perceval, selon Chrétien de Troyes. Il ne sait pas encore qu'il va voir le Graal chez un roi pêcheur, et il chemine avec entrain :

À la descente d'une colline, il parvint à une rivière. Il regarde l'eau rapide et profonde, il n'ose pas s'y engager :
« Ah ! Seigneur Dieu tout-puissant, si je pouvais franchir cette eau, au-delà je trouverais ma mère, j'en suis sûr, si elle était en vie. »
(…) Il ne pouvait aller plus avant. C'est alors qu'il vit descendre au fil de l'eau une barque, qui venait d'amont. Deux hommes s'y tenaient.
« - Enseignez-moi, au nom du Ciel, messeigneurs, s'il y a un gué ou un pont en cette rivière. »
« - Grimpez donc par cette anfractuosité qui est ouverte dans la roche (…). »
Le voilà qui sans attendre monte là-haut, jusqu'au sommet de la colline, où il parvient. Il regarde loin devant lui, mais n'a vu que ciel et terre.
« Que suis-je venu chercher ici ? s'est-il écrié. »
C'est alors qu'il a vu devant lui, dans un val, apparaître le haut d'une tour. Il s'en est allé vers la demeure.

On reconnaît les éléments traditionnels : le souvenir de la mère morte amène au désir de passer la rivière, mais point de gué, juste une anfractuosité à gagner pour rejoindre l'autre rive… L'horizon, vide à première vue, fait ensuite magiquement surgir une tour (espace fermé) et un pont levis (seul accès possible).

–> Enjambons les siècles. Flaubert l'athée notoire nous a livré un conte magistral, La Légende de St Julien l'hospitalier. Le héros, assassin malgré lui de ses père et mère se condamne à l'ascétisme absolu dans une vie de solitude. Il est devenu passeur de fleuve pour voyageurs et pèlerins. Au bout du dénuement, il rencontrera Dieu sous la forme d'un lépreux qui le hèle, une nuit de tempête, pour la traversée. On entrevoit le Charon de Gustave Doré dans les gestes du héros :

À chaque coup d'aviron, le ressac des flots soulevait la barque par l'avant. L'eau, plus noire que de l'encre, courait avec furie des deux côtés du bordage. (…) Julien penchait son corps, dépliait les bras, et, s'arc-boutant des pieds, se renversait avec une torsion de la taille, pour avoir plus de force. (…) comprenant qu'il s'agissait d'une chose considérable, d'un ordre auquel il ne fallait pas désobéir, il reprit ses avirons.

–> Les poètes n'ont pas manqué non plus de cultiver ce thème, propice à la méditation, à la sombre rêverie, à une hermétique beauté aussi.

Jadis, vous avez récité peut-être « El Desdichado », premier sonnet de Chimères, de Gérard de Nerval, dont voici quelques vers :

Je suis le ténébreux, - le veuf, - l'inconsolé,
(…)
Ma seule étoile est morte, - et mon luth constellé
Porte le soleil noir de la Mélancolie.
(…)
Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron,
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.

Baudelaire, autre tourmenté aux visions macabres, souhaite même plonger – je le cite –

Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau.

Il met en scène un damné célèbre qui se livre à Charon, mais garde sa liberté jusque dans la mort (« Don Juan aux enfers », Les Fleurs du Mal, XV) :

Quand Don /Juan/ descendit vers l'onde souterraine
Et lorsqu'il eut donné son obole à Charon,
(Un sombre mendiant, l'œil fier comme Antisthène),
D'un bras vengeur don /Juan/ saisit chaque aviron.

Plus près de nous, déjà âgé Yves Bonnefoy évoquait, dans Les Planches courbes, l'embarcation mythique, dont le nocher a disparu :

Et je vois qu'un navire attend au large,
Noir, tel un candélabre à nombre de branches
Qu'enveloppent des flammes et des fumées.
Qu'allons-nous faire ? crie-t-on de toutes parts,
Ne faut-il pas aider ceux qui là-bas
Nous demandent rivage ? Oui, clame l'ombre,
Et je vois des nageurs qui, dans la nuit,
Se portent vers le navire...
(…)
Le léger bruit de l'eau à peine troublée,
C'est bientôt, le silence. Et on ne sait encore
Si c'est rive nouvelle, ou le même monde
Que dans les plis fiévreux du lit terrestre,
Ce sable qu'on entend qui crisse sous la proue.
(…)
Les planches de l'avant de la barque, courbées
Pour donner forme à l'esprit sous le poids
De l'inconnu, de l'impensable, se desserrent.
Que me disent ces craquements, qui désagrègent
Les pensées ajointées par l'espérance ?

 

2.2. Littérature d'aujourd'hui : du côté de la science-fiction

–> Deux romans (parmi d'autres…)

Le thème ne pouvait qu'attirer les écrivains du surnaturel qui remettent en scène, par de stimulants anachronismes, le personnage de Charon. Dans le thriller fantastique de Christopher Golden, Le Passeur, Le nocher des enfers fait irruption dans une petite ville américaine. Les gens qu'il croise auront bien des soucis…

Dans Trois oboles pour Charon, de Franck Ferric, le héros est Sisyphe en personne ! Rendu amnésique par les mauvais tours de Charon qui lui refuse le repos, Sisyphe traverse les âges du monde auquel il ne comprend rien, tandis que les dieux s'effacent du ciel et que le sens même de sa malédiction lui échappe. À force de rébellion (il est arrivé jusque dans la France occupée !) il s'efforce de briser ses chaînes. Mais les dieux n'aiment pas qu'on leur refuse le dernier mot…

–> Enfin, comment clore le chapitre littéraire sans convoquer un conte devenu planétaire, où la magie de son auteur J.K. Rowling est reine, Harry Potter ? L'école des sorciers, théâtre de ses aventures tout au long de ses études, se tient à Poudlard, lieu insulaire haut perché où l'on accède en barque, uniquement. Une fois encore, la frontière entre monde réel et domaine magique est tracée par des eaux.

Harry Potter arrive à Poudlard

Et Hagrid le demi géant ami des héros, serait presque un « cousin » de Charon. Par son physique d'abord, barbe hirsute, ample corpulence ; par ses fonctions surtout : il est gardien des clés et des lieux, chargé de vérifier les entrées et sorties de Poudlard. Dans le tome 1 il est flanqué d'un chien à trois têtes, nommé Touffu, qui garde la pierre philosophale et ne s'endort que sous l'effet d'une douce musique…Enfin il y a le concierge de Poudlard, vrai cerbère à lui seul, passant le plus clair de son temps à espionner les élèves. Son identité en dit long : Argus Rusard, se nomme-t-il. Et l'on sait qu'Argus était dans la mythologie un terrible géant, peu rusé sans doute, mais armé de cent têtes !

Enfin, dans cette ample saga où s'opposent magie blanche et forces du Mal, apparaissent des créatures qui évoquent fort les âmes défuntes peuplant le mythe ancien. Les bien-nommés « Inferi » sont des cadavres ensorcelés par un sorcier qui en a fait son armée maléfique. Dans le cinquième tome Harry Potter et le Prince de sang-mêlé le héros doit descendre dans une grotte récupérer et détruire un « horchrux », talisman diabolique. L'endroit est cerné d'une eau noire, emplie de morts qui ne peuvent s'échapper car il faudrait une barque pour la traverser… La meute – des Inferi, bien sûr - attaque celle où se tiennent Harry et son guide Dumbledore. Comment ne pas songer au monde du Styx, où des nuées d'âmes se précipitaient pour monter dans la nef de Charon ?


3. Au cinéma

Peu de cinéastes ont exploité la veine des enfers gréco-latins. Notons toutefois Le Choc des Titans, film de 1981, de Desmond Davis, qui malmène quelque peu le mythe antique. A la tête d'une expédition, Persée, après avoir interrogé les trois sorcières du Styx, apprend qu'il doit descendre aux enfers afin de rapporter la tête de Méduse. Zeus lui donne une pièce d'or pour payer Charon. Ainsi franchit-il le fleuve, avec ses compagnons. Ce péplum fantastique aura son remake en 2010, sous la direction de Louis Leterrier. Mais avec tant d'effets spéciaux que nous sommes là plus proches d'un jeu vidéo que du 7e art.

Ma préférence va sans conteste à une courte séquence de Scoop, réalisé par Woody Allen en 2006. La scène où le héros mort argumente à la proue du bateau avec la faucheuse aux commandes, ne perdant jamais le fil de sa véhémente conviction, est hilarante, et bien dans l'esprit du facétieux cinéaste.

**

Le mot de la fin…

Il faut clore, et revenir au présent. Vous aurez noté un grand absent dans ma longue évocation : Dante et ses tableaux hallucinés. L'oubli est volontaire, parce que sa Divine Comédie prend une orientation toute chrétienne.

Demeurons dans la vision chère aux Latins et aux Grecs. Et si malgré la richesse de ce thème, vous n'avez toujours pas envie de descendre y voir de plus près, je laisse la parole au seul mortel à ma connaissance qui se réjouissait du voyage : Socrate bien sûr. Écoutons son magistral discours à ses juges, avant sa condamnation (Platon, Apologie de Socrate) :

Voici d'autres raisons d'espérer que la mort est un bien. De deux choses, l'une : ou bien celui qui est mort est réduit au néant et n'a plus aucune conscience de rien, ou bien la mort est un changement, une transmigration de l'âme du lieu où nous sommes dans un autre lieu. Si la mort et l'extinction de tout sentiment et ressemble à un de ces sommeils où l'on ne voit rien, même en songe, c'est un merveilleux gain que de mourir. (…)
D'un autre côté, si la mort est comme un passage d'ici-bas dans un autre lieu, et s'il est vrai, comme on le dit, que tous les morts y sont réunis, peut-on, juges, imaginer un plus grand bien ? (…) causer avec eux, vivre avec eux, les examiner, serait un plaisir indicible. En tous cas, chez Hadès, on est sûr de n'être pas condamné à mort pour cela, et non seulement on y est, de toutes manières, plus heureux qu'ici, mais encore on y est désormais immortel, du moins si ce qu'on dit est vrai.


BIBLIOGRAPHIE

– VIRGILE, L'Énéide, trad. de Paul Veyne, Albin Michel, Les Belles Lettres, 2015.

– PLATON, L'Apologie de Socrate, XXXII.

– PLATON, Phédon, LX - LII

– PLATON, La République, X (Er, originaire de Pamphilie, en Asie Mineure, est tué dans une bataille. Dix jours après on retrouve son cadavre intact, mais au moment de l'ensevelir au douzième matin, il revient à la vie. Il peut alors raconter ce qu'il a vu quand son âme est arrivée dans un lieu divin).

– BACHELARD Gaston, L'eau et les rêves, Joé Corti, 1942.

– JOUANNA Danielle, Les Grecs aux enfers, d'Homère à Épicure, Les Belles Lettres, 2015.

– NDIAYE Émilia, Colloque Zones humides et littérature, « Les eaux du ''séjour moisi de l'Hadès frissonnant'', d'Homère à Dante: topographie, nature, valeur et fonction ».

- France CULTURE, « La Fabrique de l'Histoire », 1er mai 2019, Comment l'Antiquité se représentait-elle l'au-delà ?


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